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DES LETTRES

Lettres d'étranger qui saluent la France comme redevenue la grande nation de jadis. Ah! que cela fait du bien, quand on

a rapporté l'amer souvenir de tant de dédains mal déguisés, ressentis hors de nos frontières. « Notre famille française nous devient ce que nous avons de plus cher et de plus sacré >', écrit, de Rome, la marquise X...

Lettres de nos amis les Anglais, toujours calmes, même dans l'héroïsme, et d'un jugement supérieur : « 3 septembre. . . Naturellement, je ne puis vous parler d'autre chose, chère madame, que de cette terrible guerre. Notre peuple est lent à commencer; mais vous verrez qu'il est encore plus lent à quitter ce qu'il tient. Quand une fois i esprit du combat est entré chez nous, il faut aller jusqu'au résultat final. C'est un grand spectacle que de voir comme nos hommes se battent, et peutêtre notre petite force, — qui grandira, d'ailleurs, bientôt, — aidera-t-elle à

l'heureux résultat. Des deux côtés, sans doute, les pertes seront effrayantes, mais particulièrement du côté allemand. Néanmoins nous devons tout braver, nous préparer à supporter tous les sacrifices, d'ordre privé et d'ordre public, pour échapper au péril teuton. Ma fille s' oc cupe des ambulances; mais elle préférerait partir pour la France, dans un bateau de soldats. Il est vraiment splendide de penser que nos deux nations, tant de fois ennemies parle passé, combattent aujourd'hui côte à côte, à l'heure la plus critique de leur histoire... Au revoir, chère madame, et puissions-nous de nouveau nous rencontrer dans de plus heureux jours. — C. B... »

« 10 novembre. — Je suis si terriblement occupé au ministère de la Guerre,

chère madame, que je n'ai pu trouver, jusqu'à présent, le temps de vous remercier de votre intéressante lettre. Je travaille douze heures par jour, les dimanches compris, et, quand je rentre chez moi, je ne puis que me mettre au lit, mort de fatigue. Aujourd'hui, cependant, je suis venu respirer vingt-quatre heures au bord de la mer, et cela me procure le plaisir de vous écrire. Quels temps de sombres anxiétés nous traversons ! J'espère que vos blessés vont mieux, que vous recevez de bonnes nouvelles de ceux qui se battent encore. Au milieu de vos angoisses de famille, ce doit être une grande fierté et une consolation pour vous de sentir que le monde entier a les yeux fixés sur vos compatriotes et sait qu'ils se battent mieux encore, s'il est possible, qu'ils ne l'ont jamais fait — avec tout le vieil élan qui

leur appartient en propre et les a rendus fameux dans l'Histoire, et aussi avec une ténacité nouvelle, que je qualifierai d'un peu anglaise, si vous me le permettez. — Vous avez en J offre un grand meneur. Lui et notre homme, le général French, ont d'étranges ressemblances morales et même physiques, et nous aimons à les constater. Autant que je puis en juger, les Allemands échouent complètement dans leurs deux idées successives : aller à Paris et à Calais. Nous pouvons nous féliciter mutuellement de ces échecs ! La manière dont ils viennent et reviennent toujours à l'attaque les conduit à une mort certaine et, même si les alliés souffrent de grandes pertes, ils en font, eux, d'incalculables et d'irréparables. Quant à dire le temps que durera cette horrible guerre, comment vous répondre à ce sujet, chère madame? Personne n'en

peut rien savoir. Si les choses continuent comme à présent, elle s'éteindra d'ellemême, par l'épuisement des forces allemandes. Le dénouement, plus ou moins prochain, dépendra beaucoup de ce que vont faire les Russes, dont les millions d'hommes commencent tout juste à se mouvoir réellement. Mais vous comme moi, nous devons " posséder nos âmes dans la patience » et nous défendre à nous-mêmes d'appesantir inutilement notre pensée sur les horreurs de ces carnages. Mieux vaut garder nos forces pour agir. Ici, nous attendons des soldats blessés, et ma fille a beaucoup à faire pour préparer la villa. Nous recevrons aussi des officiers convalescents qui ont besoin du grand air et ceux qui auront été mentalement dérangés par leurs terribles aventures. Je vous en

prie encore, chère madame, efforçons-

nous de songer, de préférence, aux temps meilleurs cpii approchent. — C. B... »

Voici maintenant des lettres de chez nous, de ce « chez nous » par excellence, de ces champs d'héroïsme français où, dans un mystère que nous respectons, évolue l'armée qui nous sauve. C'est un de nos meilleurs officiers qui écrit à sa femme et lui fait suivre, presque au jour le jour, sa dure vie de campagne :

« Souain, 25 septembre. — Je vous griffonne cette carte sous le plus formidable bombardement que j'aie encore subi. Les Allemands essaient de nous chasser par les obus de ce village où nous tenons depuis huit jours, malgré tous leurs efforts. Les obus de très gros calibre pieu vent avec un bruit assourdissant sur les granges délabrées et incendient les quelques rares

qui tiennent encore debout. A cette minute, notre existence est un dé jeté en l'air, et c'est fatal à un tel point que notre cœur n'en bat pas une seconde plus vite. Nous terminions justement un bridge et je vous assure que ce n'est pas là ce qui nous l'a fait interrompre. Les hommes allaient manger leur soupe; ils attendent la fin de cet ouragan pour aller relever celles de leurs marmites qui seront encore debout. Peut-être est-ce le présage d'une attaque allemande? Tant mieux, un abordage — d'où qu'il sorte — sera une issue dans cette expectative exaspérante, où nous nous tenons nez à nez depuis quelques jours et qui ne peut durer. Après la Marne, il nous faut une autre victoire, pour dégager notre frontière du Nord. Puissions-nous l'avoir bientôt! »

u 29 septembre. — Après de rudes émotions, il me semble que, cette nuit, il va y avoir quelques instants de calme. J'en profite pour me hâter de vous écrire. Nos positions se maintiennent sur le village en ruines que nous avons enlevé par une opération de nuit, le 13 au soir, perdu le 14 vers midi, reconquis par une nouvelle attaque de nuit le 15 et, depuis lors, occupé en dépit d'invraisemblables bombardements. C'est assez vous dire que nous sommes dans une partie du front de la grande bataille où les efforts des deux partis pour gagner du terrain en avant se neutralisent, se contre-balancent (1) . Les Allemands font à notre pauvre village, brûlé et dévasté, l'honneur de le considérer comme un vrai fort. Ces déluges de fer et

(1) Ces lettres n'ont été datées qu'une fois la période de raction terminée, dans les endroits signalés.

de feu font heureusement plus de peur que de mal; mais ils sont surtout une rude épreuve pour le moral. Notre régiment se taille dans l'armée une belle réputation de mordant et de ténacité, dont on songe, je crois, à le féliciter officiellement. . . Nos unités, qui naturellement ne se composent à peu près plus que de réservistes, se comportent bien. Ah! ce n'est plus le cran et l'entrain juvénile de nos compagnies actives du début. C'est lourd à manier, ça songe un peu trop à manger et à dormir, mais c'est décidé, tenace, solide au feu, profondément désireux d'expulser l'envahisseur et résistant à la prodigieuse fatigue de notre existence. Nous ne nous sommes plus déshabillés ni déchaussés, depuis environ trois semaines, et, au milieu de cette série, nous avons passé cinq à six jours, sous une pluie battante, dans les bois,

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tapis au fond des tranchées crayeuses, d'où nous sortions le matin dans quel état! Il n'est pas question, naturellement, de nos cantines et de nos chevaux qui sont restés, avec nos ordonnances, à 5 ou 6 kilomètres en arrière de nous. Les ravitaillements marchent d'ailleurs très bien. Les voitures se rapprochent la nuit à 1 500 ou 2000 mètres en arrière; nous envoyons auprès d'elles les corvées et, le matin, les unités se trouvent avoir à peu près ce qu'il leur faut. Grâce aux ruines fumantes, les hommes peuvent faire leur cuisine, sans trop attirer l'attention des observateurs ou des avions ennemis, ou bien, quand cette attention est attirée, nous recevons une dégelée de bons pruneaux.

« On ne trouve rien à acheter dans ces pays complètement abandonnés et ravagés. Quand on déniche quelque habitant

apeuré au fond d'une cave, on s'empresse de l'évacuer à l'arrière. On trait, on tue les quelques rares bestiaux qui se trouvent encore dans les écuries, pour utiliser à plein ce que le pays peut encore donner, et le rendre, en tout cas, inutilisable pour Tennemi. Ici nous ne trouvons plus que cpielques pigeons amaigris comme volatiles, des vaches affolées dont on se dispute le lait, de très rares pommes de terre, quelques choux et carottes.

On dit que les Allemands sont sérieusement alfamés, qu'ils ne vivent plus que de conserves. Ils tiennent cependant et ne veulent pas se laisser bouter dehors! Il faudra bien que ça vienne tout de même.

« Le plus terrible commence à être la perspective d'mie rude campagne d'hiver.

Les quelques jours de pluie, la semaine

dernière, nous en ont donné un redoutable avant-goût.

u Votre pensée ne me quitte pas, non plus que le portefeuille où j'ai votre photographie et celle des enfants, ainsi que la prière à la Vierge « pour ceux qui s'aimaient et qui ont été séparés » . Mais mon courage ne me quitte pas non plus; d'ailleurs, ne doit-il pas découler de notre amour? Que Dieu dispose de nous, mais qu'il bénisse pour jamais nos destinées groupées ou séparées. »

. » Environs d'Ypres, 8 novembre 1914. — Nous venons de vivre les plus formidables jours de bataille que nous ayons encore vécus. Quatre jours et quatre nuits durant, sans arrêt, mon bataillon a été sur la brèche, attaqué, attaquant, fusillé, fusillant, mais malheureusement canonné sur-

tout. Les Boches ont une grosse artillerie terrible et ils nous appliquent par surcroît tout leur énorme matériel du siège d'Anvers, en prodiguant les munitions avec une fantaisie telle qu'on se demande comment ils peuvent alimenter à ce tarif autant de formidables bouches à feu. Même à Souain, nous n'avions pas connu pareil déluge de fer, surtout à jet continu. Ces quatre jours de combats ont été terribles à tous égards, et ils sont loin d'être finis; mais nous avons été retirés du feu ce matin avant le jour, pour nous compter et nous reconstituer. A l'énergie furieuse qu'on y met en ce moment de part et d'autre, il semblerait que ce coup devrait être le coup de chien final, auquel l'empereur est venu assister en personne. Mais non, je n'y crois plus ! Les tranchées et les fils de fer reparaissent de part et d'autre, et avec

eux la prochaine immobilisation, front contre front. Après vingt-quatre ou quarante-huit heures de détente, nous rentrerons dans la fournaise et la décision de cette lutte gigantesque arrivera. . . Dieu sait quand! Que deviendra la vie des tranchées avec la pluie et le froid? Pensez donc que, pendant ces bombardements formidables, on se tient des heures et des heures blotti dans sa tranchée, le dos au parapet, les jambes recroquevillées, la tête rentrée dans les épaules, comme les bœufs attendant passivement le coup de massue qui va les assommer, sauf les guetteurs qui, la tête sortant du parapet, ont le devoir de surveiller quand même le terrain, pour s'assurer que l'ennemi ne cherche pas à progresser, et sauf aussi lorsqu'on reçoit l'ordre de sortir de la tranchée, malgré les rafales, pour se jeter

soi-même à l'attaque. Alors, au moment de ce geste redoutable, les canons ennemis, qui le guettent, redoublent de rage, en collaboration avec les fusils et les mitrailleuses. Oh ! ces mitrailleuses ! . . . »

« Près d'Vpres, 19 novembre. — Je n'ai pas cessé de me battre depuis le début de la guerre; mais la bataille atteint vraiment sous Ypres, depuis quinze jours, le maximum d'intensité concevable et inconcevable. Les efforts, de part et d'autre, sont poussés jusqu'à l'impossible...; gigantesques dans l'offensive de la part des Allemands, et non moins dans la défensive chez nous. De temps à autre, on essaie de nous retirer de la première ligne, pour nous donner au moins quelques heures de détente. Mais, aussitôt arrivés dans notre « cantonnement de rafraîchis-

sements », on nous rappelle en ligne.

C'est ce qui m'est arrivé avant-hier soir, au moment où j'occupais, avec mon bataillon, une ferme où j'espérais pouvoir souffler. On m'a rappelé d'urgence, pour aller à un combat où j'ai perdu pour la sixième fois, en quelques heures, la moitié de mon effectif. « Votre bataillon, m'écrit ce matin en me remerciant le général à la disposition duquel j'avais été mis, a montré un dévouement au-dessus de tous éloges. » C'est ce qui m'arrivera peut-être encore ce soir, maintenant que je me retrouve dans la même ferme, pour m'y reconstituer encore. D'ailleurs, avec la terrible artillerie des Boches, on ne trouve plus de repos nulle part, en arrière des lignes. Les « grosses marmites » et leurs formidables explosions vous poursuivent partout, semant l'épouvante et l'incendie sous

tous les toits qui se présentent à 10 kilomètres à la ronde. Le bruit de ces explosions est coutumier, du lever au coucher du soleil. C'est, poussé aux extrêmes limites, du « colossal " qui, heureusement, se heurte à notre colossale ténacité ... « Drôles de gens que ces gens-là » , comme dit la chanson, renforçant le militarisme dans tout ce qu'il présente de brutal et de féroce, l'aggravant de ruses, de déshonnêtetés, de duplicités invraisemblables, alors que nous, avec nos uniformes foncés, faisant cible sur tous ces fonds verts, nous caractérisons l'insouciance naturelle de la race plastronnante un peu trop, et paresseuse même quelquefois, quand il s'agit de la préparation d'événements qui ne se présentent pas pour elle comme immédiatement réalisables.

« Tout cela n'exprime pas des constata-

tions amères, croyez-le bien. Ce qui fera le résultat final, c'est le coefficient d'héroïsme et de ténacité et, à ce point de vue, au contraire, nous ne voyons que des choses consolantes. Le Français, « tenace même dans la passivité » , voilà ce qu'on n'aurait jamais pu croire. Et, cependant, il est impossible de dénier cette qualité à des gens comme les miens, qui viennent de passer six jours de suite dans les tranchées, sans en bouger ni de jour ni de nuit, les pieds dans l'eau jusqu'aux chevilles, ne mangeant qu'une fois par vingt-quatre heures des aliments apportés nuitamment et préparés à quatre kilomètres de là, et soumis à jet continu à ce tintamarre effroyable et meurtrier. . . »

« Près Ypres, 28 novembre 1914. — ... En ce moment, ô prodige! nous

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sommes au repos, à vingt kilomètres en arrière des lignes, pendant trois ou quatre jours. Voilà ce qui ne s'était pas vu depuis le début de la campagne! Enfin, nous en profitons et largement, nous gobergeant de bonne nourriture, de bons vins, récupérant autant de forces que possible, pour les dépenser bientôt en de nouveaux combats. On nous a retirés du feu, il y a quatre jours, sur le front est d'Ypres, où nous avions relevé nous-mêmes les Anglais, et on nous reconstitue ici, avec nos recrues que nous réencadrons, par des promotions et nominations, avec des blessés qui reviennent guéris du dépôt, avec tout ce qu'on peut... Et puis, on fera de nous ce que l'on voudra, nous ramenant aux tranchées belges, nous réexpédiant peut-être en quelque nouvelle zone d'action... Le coup d'Ypres a raté pour les Boches. On

se demande s'ils vont en essayer un autre ou si, par crainte des Russes, ils vont se décider à dégarnir enfin le front de la France, où ils ont accumulé, depuis quatre mois, de si formidables moyens.

" Ce repos, comme vous l'avez appris par mes lettres antérieures, nous ne l'avons pas volé. Le mois de novembre a été le plus terrible de la campagne; nous avons eu des combats sanglants, un peu de tous les côtés. Ma division, qui avait été transportée ici en auto, a servi à renforcer le front de toutes parts, au fur et à mesure que se produisaient les formidables attaques des Boclies pour enlever Ypres. Nos bataillons, vu leur solidité bien connue, ont été appelés, rappelés, de ci, de là, pour attaquer, pour défendre, pour enlever des tranchées, pour en reprendre, pour en établir, pour donner l'exemple de la pas-

si vite stoïque sous le bombardement. Un jom% mie de mes compagnies a perdu soixante- seize bommes dans sa tranchée, sans tirer un coup de fusil, le dos courbé sous les obus qu'il fallait recevoir u quand même » , quitte à rester jusqu'au dernier homme, dans cette tranchée qu'on ne voulait pas céder, et d'où, à la nuit tombante, les survivants ont pu encore repousser une violente attaque..., voilà la guerre moderne! Deux fois mon bataillon a perdu encore la moitié de son effectif et a été complété par des renforts venant de l'arrière; mais partout il a reçu les félicitations et les remerciements des chefs sous lesquels il était momentanément placé.

Tout cela est à la fois beau et triste... Puis, quand la brutalité des combats a diminué un peu, le froid est arrivé, avec

trois ou quatre nuits de violente gelée, et

devant cette nouvelle épreuve, on a encore vaillamment tenu le coup .

« Par-dessus nos têtes, nuit et jour, le sifflement des énormes obus s'en allait vers Ypres, sinistre, sauvage, incendiaire. Et, l'autre jour, en traversant la ville, à l'aube, pour nous replier par ici, nous avons vu cette horrible dévastation que rien ne justifie, que rien n'excusera jamais. Ah! les sauvages! mais les redoutables et terribles guerriers ! Quand les u aurons-nous » pour tout de bon?... »

Voici des extraits de lettres du général X..., commandant un corps d'armée, qui écrit du front lui aussi :

20 octobre. — Ma confiance est entière. La lutte sera longue, mais nous aurons plein succès... Je vous ai parlé, je crois, de ce colonel, officier de la Légion d'hon-

neur, qui s*est engagée comme simple soldat, à soixante ans passés. J'ai, dans mon corps d'armée, un sous -lieutenant de soixante et un ans, dont le fils a été tué, et beaucoup d'autres officiers volontaires qui ne devaient plus rien à l'armée. Et à côté, il y a des enfants (les petits Français batailleurs). Hier, je voyais un gamin de quatorze ans, habillé en soldat, marchant fièrement entre deux troupiers. Avec les costumes qu'on a fabriqués à ces enfants, et leur sabre- baïonnette au côté, ils sont drôles, ou plutôt ils vous font venir des larmes dans les yeux... Il est onze heures du soir. Je viens de prescrire une attaque pour enlever une position ennemie que j'ai écrasée tout le jour du tir de vingt batteries. Pauvres villages! Quelle dévastation! Ainsi le veut le salut du pays. Mais combien les contrées éloignées du théâtre des

opérations peuvent s'estimer heureuses!

J'ai vu fuir tant de familles emportant à la hâte de pauvres paquets, des voitures chargées de vêtements et d'objets divers! C'est que cette guerre est terrible. On y apporte un acharnement incroyable, résultat de la sauvagerie de ce peuple qui pousse la folie jusqu'à prétendre s'arroger la direction de tout ce qui pense et travaille. Mais leur ton et leurs allures changent, la fortune ne leur sourit plus : le navire fait eau. . .

29 octobre. — Je vous assure que tout le monde, depuis le plus modeste combattant jusqu'au généralissime, aura droit à la couronne des vainqueurs, car nos succès sont dus à la vaillance de ces braves petits troupiers. Ils passent des journées et des nuits dans les tranchées, à cinquante mètres de l'ennemi, échangeant sans cesse

des coups de feu, ou marchant gaillardement à l'assaut, et tombant parfois, sans aucune plainte. Je viens d'aller voir un officier gravement blessé. Sa figure était souriante. Il m'a dit : « Nous l'avons bien, cette tranchée, n'est-ce pas, mon général? J'ai recommandé à mes camarades de me venger. Au revoir. A bientôt. » — Comment ne pas avoir confiance en de telles troupes?

10 novembre. — Du diable si je m'attendais à une guerre pareille, une taupière! Il faut lutter non seulement contre l'ennemi, mais contre le froid. Je cherche mille combinaisons pour garder mon monde en bonne santé. Que de soucis! Il faut s'occuper de tout : des places d'opérations, de l'hygiène, des vêtements, de la nourriture, des ambulances. C'est une

responsabilité bien grande que de conduire les troupes au combat. Nous prenons beaucoup de précautions pour éviter les bronchites. Il ne faut pas grossir outre mesure le nombre de vos clients. Ah! si on pouvait appeler les infirmières dans nos lignes, pour l'évacuation des blessés! Mais on redoute les obus, et aucune ne doit se montrer par ici. Pour habituer peu à peu nos jeunes soldats, je les tiens en arrière de la ligne, dans les localités où ils n'ont rien à craindre. Je commencerai bientôt à les envoyer sur le front. De cette manière nous avons toujours de forts effectifs. Marchons donc pleins de confiance !

16 novembre. — Il faut se dépenser ici comme un jeune homme vigoureux. Je vous assure que ceux qui s'en tireront

auront fait preuve d'une rude constitution. A la première bataille, un obus a éclaté à deux ou trois mètres au-dessus de ma tête, blessant deux officiers de mon état-major et tuant deux chevaux. D'autres fois ils éclatent en avant, en arrière, sans faire de mal à mon entourage. Il y a trois jours, c'était infernal, cela pleuvait de tous côtés; un seul obus m'a tué trente-huit chevaux d'artillerie. Les hommes ont été admirables, ils sont restés impassibles sous ce déluge de fer et de feu. Quels braves gens! Et il est touchant de voir combien les cœurs battent à l'unisson, combien la nation française s'est ressaisie. Malgré tant de douleurs, vraiment c'est une belle épreuve que cette guerre. Elle laissera la France régénérée et forte, comme nous la désirons tous. »

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