A PAUL BELON
Je dirais : a J'étais là, telle chose m'adtint, » Vous y croirez être yous-méme. » La Fontaine.
JOURS DE BATAILLE ET DE REVOLUTION
18 avriL
Quand j'ai quitté la France, pour aller voir des amis Jeunes-Turcs, je ne prévoyais pas que mon voyage aurait des péripéties dramatiques. Sur la route de Gonstantinople, j'ai appris le mouvement réactionnaire du 13 avril, et, comme tous mes compagnons de voyage, je me suis adressée au plus proche consulat.
Ils sont tous charmants, nos consuls. Ils ne
sont pas toujours bien renseignés, mais en
2 JOURS DK BATAILLE
Orient, personne n'est bien renseigné. C'est le pays des surprises. On y vit au jour le jour, et l'on ne s'émeut de rien.
Sceptique et fataliste, le consul m'a dit :
— Si vous allez à Constantinople, vous ferez bien. Si vous n'y allez pas, vous ferez peutêtre mieux. Nous ne pouvons rien prévoir et nous devons tout craindre. Les étrangers ne sont pas menacés aujourd'hui. Seront-ils en sûreté demain?... Inchallah! Pour le moment, la réaction triomphe, mais dans le calme...
— Alors, je pars...
— Si vous voulez, mais vous ne verrez rien.
Les magasins et les banques sont fermés, la
ville turque pleine de mystère, et les soldats
acclament le Sultan et honorent la loi du Ghé-
riat, en tirant des coups de fusil, à balle, dans
les rues...
— C'est ça, le calme? A
— Relatif... Le 13 avril, ces mêmes soldats
ont tué trois cents officiers, quelques députés ou ministres et un grand nombre de badauds. Votre ami Ahmed -Kiza bey a dû fuir. Il est
sauf, ainsi que sa famille, mais la Jeune- Turquie est bien malade...
— Monsieur, je meurs d'envie d'aller à Constantinople. S'il y a danger, je traverserai seulement la ville, et je m'en irai à Andrinopleoù j'ai des parents.
— Madame, vous serez peut-être fort empêchée d'aller à Andrinople... On annonce que les corps d'armée de Roumélie se mettent en marche pour délivrer la ville et défendre la Constitution... Les voies ferrées seront encombrées... Déjà les paquebots ramènent en Europe quantité de touristes qui ne débarquent même pas... Vous vous ennuierez, enfermée dans un hôtel.
— Monsieur, je vous prie de croire que je ne resterai pas enfermée dans un hôtel. Au pis aller, je regarderai par la fenêtre les gens qui passent, et je les écouterai parler. S'il y a du bruit, j'aurai peur — un peu, pas beaucoup, — et plus tard, je serai contente d'avoir respiré, une fois, l'air qui sent la poudre.
L'excellent consul s'est mis à rire.
— L'entêtement féminin est invincible. Partez donc, mais, auparavant, télégraphiez à notre ambassade.
J'ai télégraphié et la réponse est venue, peu explicite, mais rassurante.
Quel voyage amusant! Le hasard m'a mise dans une bande d'Anglais et d'Allemands qui toucheront barre à Constantinople et repartiront aussitôt pour Odessa. Il y a là deux petites misses, crânes et jolies, qui veulent absolument voir une révolution. Et il y a aussi un grand monsieur maigre qui est arrivé, le 13 avril, en bateau, jusque dans la Corne d'Or. Il a fui, le lendemain, vers des lieux plus tranquilles, et n'a rien vu que le quai de Galala.
Obligé de revenir pour affaires, il n'est qu'à demi rassuré et très fier pourtant. Il est Celui qui a vu la révolution! Il est même descendu à terre, un moment, et il a ramassé des cartouches 1
Ses récits jettent la consternation dans l'esprit des bonnes bourgeoises allemandes. Ce ne sont que fusillades, étranglements, égorge-
ments. Ce ne sont que bateaux poursuivis, emportant des Jeunes-Turcs cachés dans la soute aux marchandises. Ce ne sont que trains arrêtés, maisons assiégées, hordes sauvages, Kurdes sinistres aiguisant leurs longs couteaux.
Massacre!... Massacre!... Ce mot circule dans les conversations en trois langues, prononcé tout bas, d'abord, avec un demi-sourire incrédule, puis sur un ton grave qui fait passer, dans le dos et l'âme des voyageurs, un petit frisson désagréable.
Serons- nous à Constantinople pour le coucher du soleil? Les compagnies de navigation et de chemins de fer s'accordent pour offrir aux gens qu'elles transportent ce spectacle recommandé par Joanne. Mais les horaires sont bouleversés. Nous avons perdu beaucoup de temps en route, et le spectacle est raté. Le soleil se couche sans façon dans la Marmara.
Et quand nous arrivons, à la nuit noire, c'est le calme complet... Pas même un coup de fusil ! aucune horde sauvage!... Et les gens qui s'attendaient à avoir très peur, et ceux qui se pré-
(1 .rOri$S DK I!AT.\II,I.K
paraient à ôtre braves, sont déçus. Ça, une révolution? C'est raté, comme le coucher de soleil.
Et maintenant, au matin clair, j'ouvre ma fenêtre, et, le plan du Guide à la main, j'essaie de m'orienter, de comprendre comment c'est fait, Constantinople.
C'est une ville si compliquée! Le Bosphore, la Marmara, la Corne d'Or, la rive d'Europe et la rive d'Asie, Fera, Galata, Stamboul, Scutari, tout cela c'est Constantinople, et dans mon imagination, c'est un chaos. J'ai lu les bons auteurs, les spécialistes de l'Orient, Gautier, Loti, Farrère, et ma mémoire est pleine de phrases et d'images somptueuses... 0 mosquées! ô minarets! ô caïquesl cyprès d'Êyoub, tombeau d'Aziyadé, petit yali de Beïcos, je vous vois bien... Mais la topographie, l'arrangement matériel de toutes ces mers, de toutes ces villes, et de tous ces continents qui entrent les uns dans les autres, je ne les ai pas encore saisis.
Regardons par la fenêtre... La rue, entre des maisons banales et la grille d'un jardin public.
se chauffe au soleil, un soleil modéré, tiède, un soleil de province française sur une rue de province française... La mi-avril est passée, et c'est à peine si les bourgeons des platanes crèvent leur gaine brune, et dardent mille petits ongles verts. Dans le jardin, il y a des chaises en fer et un kiosque pour les musiciens. Dans la rue, il y a des cafés, des fiacres, des marchands de journaux, des passants en jaquette et des chiens jaunâtres aux creux du pavé. Les fez rouges des cochers et les chiens jaunâtres composent tout le « caractère oriental » de celte rue qui s'appelle « rue des Petits- Champs ». Et derrière l'hôtel, il y a, je le sais, une autre rue, parallèle à celle-ci, et plus importante, où sont les beaux magasins et les ambassades C'est la Grande- Rue de Péra.
Ces deux rues, sur la crête d'une colline, forment l'essentiel de Péra, la ville franque, exclusivement habitée par les chrétiens de toute race et de toute confession. A gauche, sur la pente de la colline, Péra devient Galata, la ville marine et marchande qui n'est ni turque,
ni franque, mais franchement « méditerranéenne », comme Gênes, Naples, Smyrne. Je l'ai aperçue, hier soir, cette ville infecte et grouillante, que deux ponts de bois relient à Stamboul.
Rien, autour de moi, rien ne révèle la Turquie... Mais, derrière le jardin que je domine, le sol s'abaisse brusquement; je devine des terrains vagues, des cimes noires de cyprès, et plus loin encore, à travers les fuseaux des arbres funèbres, une sorte de fleuve bleuit sous la brume — un fleuve qui est simplement un bras de mer enfermé obliquement dans les terres. Et, sur la rive opposée, une masse de constructions agglomérées, une mosaïque de pierre, de marbre, de bois, un tas de terrasses, de toitures, de façades, de coupoles qui se superposent : Stamboul 1
Contre le ciel pâle, la ville semble tout en hauteur, comme un décor de théâtre. On dirait qu'elle n'a pas d'épaisseur, et qu'un ciseau fantaisiste a découpé sa silhouette qui se brise, ondule, s'élance en minarets aigus, se renfle en dômes prodigieux, depuis les obscurs
cyprès d'Eyoub, à droite, jusqu'à la pointe extrême du Vieux Sérail, à gauche, où la silhouette s'achève par des murs crénelés et des tours moyenâgeuses, entre les eaux de la Corne d'Or et de la Marmara.
Pas de couleurs vives : des blancs, des bruns, des rouges atténués, quelques touffes vertes. La fumée des bateaux stagne, immobile, comme une mousseline emmêlée et déchirée, d'un gris transparent, sur les eaux lourdes, dans l'air humide. Et Stamboul semble flotter, suspendu dans la vapeur, lointain, presque irréel...
Gomme je descends pour déjeuner, je trouve Moïse dans le vestibule de l'hôtel.
Moïse, qui m'a amenée ici, hier, se dénomme
lui-même : « guide de l'ambassade », et, à
force de le dire, il a fini par croire qu'il
avait une fonction ofiTicielle, très au-dessus
des cavass, un peu au-dessous des drogmans.
Tout ce qui touche à l'ambassade, tout ce qui
vient de l'ambassade, lui est sacré. Depuis
vingt-deux ans, il a promené dans Stam-
10 JOURS I)i; UATAILLE
houl les amis de tous les conseillers, de tous les secrétaires, de tous les consuls. Il leur a montré les mosquées les moins accessibles et les rues les moins fréquentées. Il leur a procuré les meilleurs chevaux, les cochers les plus polis, les caïques les plus légers, les marchands les moins voleurs. Il leur a très honnêtement rendu la monnaie de toutes leurs pièces, avec le minimum de perte... Moïse est doux, prudent, malin, reconnaissant à ceux qui l'obligent. Moïse sera mon cicérone et mon protecteur. Il est tout pénétré du sentiment de son importance et de sa responsabilité.
Il m'attend, — blond, fané, finaud, l'œil bleu plissé, le fez sur la tête, un chapelet aux doigts, — dans ce vestibule encombré de malles et de valises. Le cavass rouge et or, le portier grec aux favoris majestueux, le gérant, les garçons, regardent tristement les voyageurs qui paient leur note, et les fiacres qui attendent les bagages. Seize touristes sont partis ce matin!... Les hôtels se vident. Et pourtant, Ghefket Pacha conduit vers Gonstantinople
ET ni: RÉVOLUTION II
l'armée de la délivrance... Mais les touristes, qui voyagent pour leur plaisir, ne se soucient pas d'être « délivrés » à coups de fusil. Révolution ou contre-révolution leur inspirent la même méfiance, et Chefket Pacha leur apparaît aussi redoutable, dans son genre, qu'Abdul-Hamid.
Les patrons d'hôtel sont du môme avis. Une révolution en pleine saison, c'est terrible. Deux révolutions, c'est trop, vraiment trop.
— Eh bien ! Moïse, vous voyez, tout le monde part. Est-ce que je pourrais, moi aussi, partir pour Andrinople?
— Non, madame... L'armée a pris tous les trains. Vous seriez peut-être obligée de rester en route.
— Alors, Moïse, nous irons voir Stamboul.
— Pas aujourd'hui...
— Il y a danger?
— Monsieur Boppe ne veut pas.
M. Boppe, l'aimable conseiller d'ambassade, providence des compatriotes en détresse, a bien voulu s'inquiéter de ma sécurité. Je ne lui
désobéirai pas. D'ailleurs, Moïse, dont il est l'idole, ne me laisserait pas lui désobéir.
— Mais pourquoi?
— L'armée arrive. Elle est tout près d'ici. On ne le sait pas encore... Alors... il faut attendre... Nous irons à la Tour de Galala seulement, et jusqu'au pont...
L'exode des touristes continue. Elles sont parties, les petites Anglaises, parties les matrones allemandes, parti le monsieur qui ramassa des cartouches. Les douaniers ont repris leurs habitudes de l'ancien régime : ils exigent les passeports et acceptent les backchichs. Des mouchards rôdent autour des gens qui s'embarquent. L'un d'eux m'a suivie, hier, sur le quai, jusqu'à ma voiture. Et dans Galata, on rencontre des centaines de gaillards aux têtes de forbans, aux larges culottes trouées et rapiécées, aux bras nerveux, au chef qu'un tas de guenilles enturbanne... Harnais, débardeurs, portefaix?... Peut-être... De très honnêtes gens, en ce costume, avec ces moustaches formidables, auraient aisément l'air de bandits...
Sans rien préjuger, je ne tiens pas à me trouver toute seule en la compagnie de ces personnages pittoresques.
J'ai déjeuné ce matin dans une maison amie, avec un Turc fort spirituel, presque trop spirituel, qui a parlé de tout, sauf de politique. Pourtant à propos de Loti et des désenchantées, il m'a raconté que les revendications des dames turques — revendications parfois imprudentes — avaient servi de prétexte aux ennemis du nouveau régime, pour soulever la colère des fanatiques et des ignorants.
On croit, en Europe, que la révolution de 1908, qui a donné la liberté aux Turcs, a donné aux femmes turques au moins une demi-liberté. On croit que les prisonnières ont presque brisé leurs grilles et leurs entraves; que le voile n'est plus, pour elles, qu'une coquetterie, et que les eunuques appartiennent au passé, — à la Turquie des opérettes.
Il est vrai que les femmes intelligentes et cultivées — et même celles qui sont peu cul-
tivées — ont accueilli la révolution avec un transport de joie et d'espérance. Beaucoup d'entre elles l'avaient servie, cette révolution pacifique, en devenant les messagères anonymes, invisibles et fidèles du Comité Union et Progrès. Quand la Constitution fut proclamée, elles respirèrent; elles rejetèrent non pas le kharchaf obligatoire, mais la voilette (jui masque les frais visages entre les bords du capuchon. D'ailleurs le tcharchaf, ce domino de soie ample et non sans grâce, n'en est pas à sa première évolution : depuis longtemps, il subit l'influence de la mode. Quand les robes Empire triomphèrent à Paris, la jupe du tcharchaf remonta presque sous les bras des élégantes de Stamboul ; quand le succès du fourreau s'accentua, la jupe du tcharchaf se rétrécit. Le capuchon-pèlerine diminua jusqu'à n'être plus qu'une mantille, laissant voir les bras jusqu'aux coudes, et la taille jusqu'à la gorge. Le bouffant des cheveux — ô indécence! — parut s'émanciper sous le bandeau et la voilette relevée... D'autres changements se sont pro-
duits. Des dames hardies osèrent sortir avec leur mari ou leur père. Quelques-unes dédaignèrent d'entrer dans la partie du bateau, ou du tramway, ou du funiculaire qui est réservée aux femmes... Enfin les plus lettrées — encore que bien naïves — publièrent des articles dans divers journaux pour affirmer leurs droits à l'instruction et à la liberté. Peine perdue! La plupart des Jeunes-Turcs sont Vieux-Turcs en ce qui concerne leurs affaires de ménage, et tel farouche révolutionnaire, qui se croit très civilisé, s'affole à l'idée qu'un étranger pourrait voir le visage de son épouse qui a cinquante ans et qui est laide !
Cependant, quelques députés — pas beaucoup — s'intéressaient au sort de la femme. Ahmed-Riza bey voulait organiser l'enseignement féminin, créer un grand lycée de filles dans un konak concédé par le Sultan. Mais ces intentions généreuses furent dénaturées par ses adversaires avec une odieuse perfidie. Les hodjas crièrent au sacrilège. La jalousie est enracinée dans l'âme des Orientaux, et le préjugé reli-
gieux aidant, il y eut des scènes tragiques : de jeunes femmes, parce qu'elles étaient sorties avec leur mari, — et strictement voilées! — furent lynchées par la foule. D'autres eurent leurs vêlements déchirés, leurs cheveux coupés. On maltraita des enfants môme, parce qu'ils portaient des chapeaux.
Le plus horrible épisode de cette « guerre aux femmes », qui précéda le mouvement réactionnaire du 13 avril et qui y contribua, fut l'assassinat d'une jeune fille musulmane et d'un Grec qu'elle avait choisi pour fiancé. Les journaux de Paris ont raconté brièvement cette histoire qui m'a été redite tout à l'heure par un témoin oculaire, M. Bareille, le distingué correspondant des Débats. La religion mahométane n'interdit pas les unions mixtes, quand c'est un musulman qui épouse une chrétienne, parce que les filles des chrétiens représentent une conquête, une proie dévolue aux fidèles d'Allah. L'idée de la suprématie masculine, — la femme n'étant que le moyen passif de la génération, non pas la
créatrice, mais la couveuse, — fortifie encore cette conviction. Les sultans sont toujours fils d'esclaves circassiennes, et cela n'a aucune importance, le père seul transmettant la vie, disent les musulmans. Mais c'est une abomination qu'une vierge musulmane épouse un chrétien et lui donne une lignée chrétienne.
Le père de la jeune fille qui s'était fiancée à un Grec voulut punir le giaour trop audacieux et il alla, honnêtement, le dénoncer à la police. Les policiers, animés d'un esprit de justice, arrêtèrent le Grec, et la fiancée aussi. On les amena dans un corps de garde, et la foule, — les gens du quai, aux turbans de guenilles! — s'ameuta brusquement autour du poste, en réclamant l'homme et la femme. Quelques officiers, présents à cette scène, n'intervinrent pas ou firent seulement semblant d'intervenir. Les deux malheureux enfermés, — trop mal enfermés, — dans le poste, entendaient les cris féroces et voyaient faiblir la résistance de leurs gardiens. . . Les portes furent forcées... L'homme fut tué assez vite. La femme mit cinq heures à mourir.
18 JOURS DK lîATAH.IJ':
— Je l'ai vLKi, — diL M. JJareille, — elle ne ressemblait plus à une femme. On ne savait ce (|ue c'était... Et je me suis enfui, malade d'horreur et de pitié, pleurant de sentir mon impuissance... J'avais vu les Arméniens massacrés. J'ai vu cette femme... Comment oublier ces spectacles! comment n'en pas garder, toute la vie, une ombre sur l'âme?
De tels symptômes annonçaient un revirement dans les masses populaires. D'autres symptômes, moins terribles, parfois même comiques, auraient dû, ces temps derniers, donner l'éveil aux libéraux.
Mon hôte de ce matin a eu la bonne grâce de m'envoyer quelques extraits traduits de journaux turcs. En attendant les événements, et tandis que l'exode des étrangers et l'approche des troupes macédoniennes continuent, par un mouvement inverse, je cherche dans ces journaux la série des petites causes qui ont déterminé des effets si considérables.
Il y a le chapitre des chapeaux!...
Ce n'est pas une plaisanterie. Le chapitre des
HT l)K RKVOLUTJON 1'.)
chapeaux aura sa place dans l'histoire de la seconde révolution ottomane.
Il existe un journal, le Vulcun, rédigé par un certain Derviche Vahdeti. Depuis longtemps déjà, ce journal attaquait, avec une extrême violence, Ahmed-Riza bey et sa sœur Selma Hanoum. « Ahmed-Riza bey, disait-on, est un athée, un giaour. Il veut supprimer le fez national, imposé par le sultan Mahmoud aux bons musulmans, et il prétend traverser le pont de Galata, avec un chapeau cylindre sur la tête... Quant à sa sœur Selma, c'est une femme sans pudeur, qui exhorte les dames turques à quitter le voile... Elle a commandé, à Paris, mille chapeaux (sic) qui seront distribués à ses compatriotes aussi effrontées qu'elle-même!... Enfin, elle a fondé un cercle de dames où les épouses et les filles des Croyants s'instruisent dans les arts des infidèles. Il y a des tableaux, des livres impies, un piano! C'est un scandale intolérable... »
Derviche Vahdeti ne peut supporter de telles offenses au Chériat ! Et les soldats, qu'il flatte
et qu'il excite, les bons soldats qui ne savent pas lire, se préoccupent de rétablir l'ordre, les bonnes mœurs et le Chôriat ! Ils s'érigent en justiciers, et même en théologiens et en moralistes. Le 13 avril, ils n'oublient pas de saccager le Cercle féminin de Stamboul et de briser le piano... Par bonheur, le logis était vide. Si quelque hanoum s'y était trouvée, on lui aurait appris à respecter le Chériat, — comme on l'a appris à la fiancée du Grec.
Hier, 18 avril, les journaux publient l'avis suivant :
« Nos femmes musulmanes se promènent au Bazar, à Péra, dans des endroits louches; elles font leurs achats dans les magasins. Cela étant contraire au saint Chériat, leurs frères, les soldats, conseillent à toutes les femmes musulmanes qui ont de la pudeur, de s'abstenir de ces actes. » Et cet avis était signé : « Tous les soldats. » Le Vulcan s'adresse aux mêmes soldats : « Vous demandez que nos femmes n'aillent pas à Péra et dans des endroits inconvenants le visage découvert. En cela nous pensons
comme vous. Mais laissez-nous, laissez à la presse le temps de s'occuper de ces choses. Nous avons, pour le moment, de plus graves questions à méditer... »
VOsmanli, à propos du même avis, dit qu'il va consulter les Ulémas pour savoir si vraiment le Ghériat défend aux femmes de sortir dans les rues et de faire des achats. Il ajoute qu'il publiera leurs réponses et il conclut :
« Une telle défense serait pénible pour les femmes qui n'ont pas de mari et qui sont obligées d'acheter elles-mêmes ce qu'il leur faut. »
En attendant la réponse des Ulémas, les pauvres dames turques, prises de peur, restent cloîtrées chez elles.
Elles se méfient de « leurs frères les soldats » .
Mardi, 20 avril.
Hier matin, j'ai passé devant le Péra-Palace, l'hôtel élégant, le seul hôtel où descendent les gens qui se piquent d'être véritablement « comme il faut y>. Ce grand caravansérail
a subi la loi commune : il a vu partir quantité de touristes européens. Cependant, hier, il avait son aspect des plus beaux jours. Des cavass multicolores, des valets en livrée et en bottes, se pressaient sur le trottoir, et sans cesse, les portières claquantes des voitures livraient passage à des messieurs extraordinairement chamarrés, diplomates en uniformes, officiers, simples civils en fez et stambouline.
Qu'est-ce que tous ces personnages pouvaient bien faire, dans un hôtel ? Rendaient-ils visite à un personnage puissant?... Les passants, qui n'étaient point plus nombreux qu'à l'ordinaire, ne montraient ni curiosité, ni émotion.
Mais un jeune attaché d'ambassade m'a confié, avec tristesse, que les traditions élégantes de la diplomatie venaient de recevoir, ce matin même, un coup mortel... Un grand événement s'accomplissait, qui aurait mérité le cadre somptueux d'un palais et non le décor vulgaire d'un hôtel cosmopolite... Sans façon, à l'américaine, Rifaat Pacha, MM. Liap-
tcheff et Miltcheff signaient le protocole qui rend la Bulgarie indépendante!
Le jeune attaché d'ambassade ne pouvait se consoler. . .
L'hôtel paisible que j'ai choisi, moins fastueux que le Péra-Palace, offre un spectacle bien intéressant. A mesure que les Européens s'en vont, une foule de nouveaux clients commencent d'affluer, et le front mélancolique du gérant s'éclaire...
Des familles grecques ou arméniennes qui habitent la banlieue et les quartiers excentriques ont quitté leurs maisons mal protégées en cas de guerre civile. Il y a bien encore quelques Américains roux et colorés, mais les figures levantines, grasses, pâles, placides, avec des cheveux luisants et des yeux en escarboucles, deviennent plus nombreuses. J'ai vu, ce matin, dans la salle à manger, une grande table ronde, présidée par une maman à bandeaux noirs et un papa moustachu. Et tout autour de la grande table, il y avait des enfants, entre
dix-lluit mois et dix-huit ans. Combien?... Huit, neuf peut-être?...
Nous ne connaissons plus ce luxe, chez nous. Ici, la marmaille abonde, une jolie marmaille brune, qui se bourre de confitures de pistaches et de loukoums, et répond très bien, en français, quand on l'interpelle.
Tous ces gens, réfugiés à l'hôtel Bristol, n'ont d'autre occupation que de lire les éditions successives des journaux, — il en paraît trois ou quatre par jour, — et d'échanger des réflexions plutôt pessimistes.
Ils ont vécu, pendant trente- trois ans, en pleine terreur, sous la menace perpétuelle des espions et des estafiers d'Abdul-Hamid. La servitude et la crainte ont durement marqué leurs âmes. Qui ne comprendrait cela risquerait de les mal juger, en donnant à leurs inquiétudes, à leur nervosité, à leur crédulité singulière, un nom désobligeant... Peureux? Ils sont peureux, certes, mêine ceux qui, devant le péril certain, imminent, feraient bonne contenance. Us s'affolent d'avoir abandonné
ET DK HÉVOLUTION 25
leur foyer, d'être là, — pour combien de jours? — de tout craindre, de ne rien savoir.
Chaque heure apporte une nouvelle, souvent fausse, qui circule du salon au fumoir et du vestibule au dernier étage. Chaque bruit, dans la rue, attire aux fenêtres des visages anxieux.
On sait que l'armée de Macédoine est à Tchataldja et à San-Stefano. L'avant- garde occupe les hauteurs de Kiathané, et ce soir, Gonstantinople sera cernée presque tout entière. Les députés, évanouis comme des fantômes depuis le 13 avril, reparaissent; mais au lieu de reprendre leurs sièges à la Chambre, ils filent sur San-Stefano.
Les troupes qui occupent les casernes de Constantinople commencent- elles à réagir contre les excitations des hodjas et les conseils indirects venus d'Yldiz? Plusieurs régiments ont envoyé des délégués à Tchataldja pour faire amende honorable.
Le ton des journaux change. De vieux numéros, — 14 avril, 15 avril, 16 avril, — me permettent de comparer... Dans l'émotion
qui a suivi l'émeule réactionnaire, la presse n'osait défendre ouvertement les vaincus. Sauf exceptions, les articles politiques étaient des hymnes discrets à l'énergie des soldats et à la sagesse du Sultan... Le Comité Union et Progrès — ce pelé, ce galeux 1 — avait causé tout le mal, par sa tyrannie intolérable. Jamais, jamais encore, la véritable Constitution, la véritable liberté n'avaient pu fleurir à l'ombre noire et desséchante du Comité néfaste...
Mais, dès que Chefket Pacha, Enver bey, Niazi bey, ces croquemitaines, tirent leurs grands sabres, dès que le succès de la réaction paraît moins certain, les journaux prudents changent de langage. Les soldats « justiciers » du 13 avril ne sont plus que des malheureux « abusés »... Si le Comité revient au pouvoir, ces soldats seront aussitôt qualifiés de « brutes sanguinaires ».
Le fameux Viilcan a déclaré mercredi que la nation n'avait jamais conquis sa liberté, mais que le Sultan la lui avait gracieusement octroyée et pouvait la lui reprendre, en supprimant la
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Constitution!... On annonce que ce journal va être poursuivi... Signe des temps 1
On remarque aussi une lettre très curieuse du prince Sabaheddine Eflendi, neveu du Sultan et chef de V Union libérale. 11 n'est pas très aimé des Jeunes-Turcs, ce prince Sabaheddine, et je ne crois pas que les Vieux-Turcs aient pour lui beaucoup de tendresse. Il représente le « juste milieu », le parti de la conciliation, et comment n'aurait-on pas de l'estime pour lui, puisqu'il prêche la concorde et le respect des femmes?
Car les violences du ]'iilcan, et certains actes de brutalité commis dans la rue, ont dû troubler l'âme bienveillante du prince Sabaheddine. Il s'adresse aux soldats, lui aussi, avec une prudence tout orientale, et débute par des compliments.
« Frères soldats! Salut à vous! dit-il. Nous ne savons comment vous remercier de ce que vous vous êtes attachés, pendant ces jours pleins de difficultés, au Chériat islamique. C'est pour nous un grand honneur de voir votre fidélité
à notre religion. Nous désirons cependant, non seulement réclamer notre Ghériat, mais encore le mettre en pratique extérieure, étant donné que ceux q li veulent le Ghériat doivent avant tout lui obéir, »
Et ces prémisses posées, le prince explique à ces bons soldats que c'est un grand péché de violer les lois, de manquer à la discipline, et surtout de tuer les ofliciers, et de se faire les instruments de la tyrannie 1 Allah n'aime pas les tyrans! C'est pour obéir à Allah qu'on a supprimé l'absolutisme, et mis fin à ce régime haïssable où les troupes sou (Traient de la faim et de la misère, où les soldats envoyés au Yémen mâchaient le cuir de leurs souliers!. .
« Frères soldats, continue le prince Sabaheddine, attachez-vous au Ghériat de toutes vos forces. N'oubliez pas cependant que le Ghériat recommande d'être bienveillant autant envers les musulmans qu'envers les non-musulmans, autant envers les indigènes qu'envers les étrangers. Il commande de faire le bien à
toutes les créatures. Aussi vous ne devez pas faire du mal, même à une fourmi.
» Vivez en harmonie avec vos officiers et obéissez à leurs ordres. Car le tout premier commandement du Chériat, c'est l'obéissance à celui qui commande, à la discipline, aux commandants et à Allah le glorieux !
» Frères soldats, n'oublions jamais que nous sommes obligés par le Chériat de ne pas manquer de respect aux femmes, autant aux musulmanes qu'aux non-musulmanes. N'oublions pas un instant que nous sommes obligés par notre religion sacrée de traiter doucement et avec bienveillance nos filles, femmes, sœurs et nos mères qui nous ont portés dans leur sein. Aucun musulman n'a le droit, non seulement de maltraiter une femme se promenant avec honneur, mais encore de la regarder d'un mauvais œil. Le Chériat ne défend absolument pas à nos femmes de sortir de chez elles pour faire des emplettes. Le Prophète, qui dit que le paradis est au-dessous des pieds de nos mères, fait ressortir la nécessité
30 JOrUS DF. I?\TAII.?-E
pour tous les musulmans de respecter les femmes. Vive le Chériat !
» Frères soldats, ces paroles, je les ai londées sur des hadis et des versets. Nous voulons demander le Chériat, mais aussi exiger de nous conformer à ses ordonnances. Pensez, pensez, toutes les fois que la religion islamique nous le commande, à faire du bien. Tout de même, saluez du salut de l'Islam vos concitoyens que vous avez voulu anéantir au cours d'une colère, il y a quelques jours.
» Si vous agissez de cette manière, vous prouverez que vous êtes en réalité attachés au Chériat islamique, et vous sauverez notre chère patrie du danger qu'elle court. Il est temps d'obéir à vos commandants. Que rien ne détourne aucun de vous de la voie du bien et de la droiture \
» SAIÎAHEDDINE. »
Ainsi prêchait Jean dans le désert... Mais la lettre demeure intéressante par sa forme