‹ Notes d'une voyageuse en TurquieChapitre 2 sur 10 · Turquie du 20 avril · texte numérisé non relu

Turquie du 20 avril

même de sermon. Les discours des radicaux Jeunes-Turcs, tout imprégnés des souvenirs de la Révolution française, font un contraste singulier avec cette homélie purement orientale et qui devrait émouvoir les consciences naïves des soldats.

Mercredi, 21 avril.

Je suis allée hier après-midi à Stamboul, avec le précieux Moïse, et toutes les impressions de la matinée que je voulais noter ici se trouvent comme amorties, lointaines, dans ma mémoire.

Je veux les retrouver pourtant, à la faveur de cette soirée presque silencieuse, où j'entends à peine les aboiements des chiens en querelle et le bâton du veilleur de nuit qui cogne rythmiquement le trottoir.

L'Assemblée nationale s'est constituée à San- Stefano, et Ahmed-Riza bey, sorti de sa cachette — il n'avait pas quitté Stamboul —

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a été proclamé à l'unanimité de la Chambre. On dit que son apparition, au Yachting- Club de San-Stefano, a provoqué une émotion extraordinaire. Tous les députés voulaient embrasser leur président, et de vieux ulémas à turban blanc et à barbe blanche lui baisaient les mains en pleurant.

La séance a été secrète, mais on annonce que la Chambre et le Sénat, réunis en Assemblée nationale, déclarent approuver l'intervention de l'armée d'investissement pour établir « la stabilité du régime constitutionnel, le rétablissement de l'ordre et la punition des factieux, conformément à la loi du Chériat ».

A propos du Chériat, quelqu'un disait ce soir que cette loi religieuse et civile, tirée du Coran est formée par une longue tradition, devait être bien incertaine et bien élastique, excellente matière à casuistique et à interprétations commodes.

Le Sultan veut se débarrasser des Jeunes- Turcs? C'est au nom du Chériat. Les Jeunes- Turcs veulent renverser le Sultan? C'est au

nom du Chériatl... Ce mot de Ghériat, ou de Chéri, devient une obsession.

Quand je dis que les Jeunes-Turcs veulent renverser le Sultan, je répète un bruit faux peut-être, mais qui est ardemment propagé, grossi, parce qu'il est un écho du désir populaire. Tout Péra — sinon tout Stamboul — attend avec angoisse la déposition ou l'abdication d'Abdul-Hamid.

Tout Péra, oui, tous les citoyens de race grecque ou arménienne qui voudraient — le pourront-ils? — n'être plus que des Ottomans ; et tous les Européens aussi, ou presque tous... Cette chute, volontaire ou involontaire, du tyran paraît certaine. Et pourtant, les jeux de la politique réservent tant de surprises 1

En attendant, les nouvelles absurdes ou comiques continuent d'afïluer. Chaque heure apporte la sienne, avec les suppléments des divers journaux. Et chaque hôte de la maison, en fumant sa cigarette, donne la « solution définitive », apprise dans la journée...

L'un déclare que « tout ça profilera aux

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Anglais » ; l'autre voit déjà les flottes des puissances qui croisent aux Dardanelles; celui-ci sait, de source sûre, « que le Sultan a des crises de nerfs » ; celui-là assure que le fils favori du monstre, le prince Burnaheddine, est parti pour Gorfou : il va demander du secours à l'empereur Guillaume...

Hier soir, les dames avaient très peur que Ghefket Pacha et En ver bey ne missent beaucoup de retard à entrer dans la ville, parce que le « vieux d'Yldiz » aurait le temps de préparer un coup de sa façon... Les Kurdes monteraient à Péra!

Les Kurdes? J'entends parler si souvent de ces Kurdes que je m'étonne... Où sont-ils, ces Kurdes, et pourquoi les craint-on? Ma naïveté provoque des sourires.

« Heureuse Française qui ignorez les Kurdes! Ge sont les massacreurs professionnels, les bourreaux d'Arméniens, ceux qui ont ensanglanté Gonstantinople, et qui, hier encore, brûlaientetdépeçaient des femmesdans Adana. . . Ce sont ces faux ou vrais débardeurs du port,

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ces gens demi-nus ou vêtus de loques bariolées, qui ont un couteau à leur ceinture et vous regardent, quand vous passez, avec la sympathie du loup pour le petit agneau... Les Kurdes!... » Qu'est-ce qu'il raconte, ce monsieur? Il me fait peur... Et toutes les dames, un peu pâlies, se mettent à imaginer des choses terribles : ce qu'on ferait, si les Kurdes montaient à Péra, avec leurs grands couteaux...

Je dis :

— Ces messieurs nous défendraient...

Mais ces messieurs affirment que le sacrifice de leur vie ne ferait que retarder notre supplice, voire notre déshonneur... Alors, nous implorons d'eux la grâce d'une mort prompte, faveur qu'ils nous promettent, d'un air galant. Mes aimables compatriotes de l'ambassade sont beaucoup moins pessimistes, et les jeunes secrétaires s'invitent à des thés, font des visites et racontent les potins de Péra, sans craindre les Kurdes. Je suis allée voir M. Gonstans et je lui ai demandé les moyens d'assister au sélamlik de vendredi, le dernier sélamlik du règne.

Il est très cordial, M. Constans, et il prend très bien l'air bonhomme, ce qui ne l'empêche pas de donner, aux uns et aux autres, de terribles coups de boutoir. Quand on le voit, dans son cabinet, épaissi par l'embonpoint, l'œil vague, sous la paupière lourde, la bouche détendue sous la moustache tombante, il semble parfois plongé dans un demi-sommeil ou dans un ennui invincible... Tout à coup, l'œil bleu s'avive, le sourire s'atfine, toute la figure rajeunit de vingt ans, et l'accent toulousain donne une saveur spéciale à la malice inattendue qui assomme l'interlocuteur.

Il m'a dit :

— Vous voulez aller au sélamlik?... Pour voir le Sultan?... Ne vous pressez pas... S'il n'y est plus, la semaine prochaine, il y en aura un autre... — H y a toujours des gens pour faire ces métiers-là — Mais cette semaine-ci, je ne conseillerais à personne d'aller au sélamlik... Est-ce qu'on sait?... Tout se passera bien... oui... possible... mais... mais...

Hél il n'a pas l'air si tranquille, notre am-

bassadeur ! . . . Il parle des onze marins de la Jeanne-Blanche qui gardent sa porte...

— Onze marins, neuf fusils et deux canonsrevolvers sur un bateau joujou, belle défense! Il a raison... Si les Kurdes montaient I Bon! voilà que je deviens Pérote. Je commence à croire aux Kurdes!

Enfin, j'ai vu Stamboul!

Parles rues déclives et zigzaguantes de l'immonde Galata, nous avons gagné la place de Karakeuy. Là, commence le grand pont de bois qui tressaute aux cahots des voitures, avec d'inquiétantes sonorités, qui semble déjà une très vieille chose, usée, raccommodée, pas durable.

L'eau huileuse brille entre les fentes des traverses. Les deux extrémités du pont sont rétrécies par au tas de cahutes en planches, bureaux de la compagnie Ghirket-Haïrié, bureaux du péage, boutiques de changeurs, de confiseurs, de fleuristes... Et la foule qui dans

Gaiata était presque terne, grisâtre comme une foule occidentale, pointillée seulement par les ronds rouges et mobiles des fez, la foule devient bariolée, variée, bruyante... Le petit vendeur de journaux, pareil à un voyou napolitain, l'étalagiste ambulant qui offre des merceries communes, des peignes de corne et des bas rayés, l'employé en redingote, le gros pacha dans sa voiture, le derviche brun ou vert coiffé d'un bonnet de feutre, le Tcherkesse au nez camard, au bonnet d'aslrakan, le Syrien aux yeux de fille, l'Arabe maigre et beau, dans le flottement des laines crémeuses, l'eunuque bouffi, les dames fluettes et furtives, petits fantômes noirs qui regardent tout et que nul ne doit regarder, c'est l'Europe et l'Asie qui se heurtent, sans jamais se confondre, entre les deux bouts de ce pont!

Il ne fait pas très chaud. Ce jour d'avril, sans ardeur, rappelle les jours de mai, en France; le ciel est d'un bleu presque blanc, et le soleil allume des étincelles aveuglantes sur le bleu plus intense, mais embué et voilé, de

la Corne d'Or. Des bateaux noirs emmêlent leurs agrès. Un beau reflet rouge, le reflet d'une coque peinte au minium, tremble, brisé par le remous d'un vapeur à aubes qui s'éloigne...

Tout au fond, sur la rive, Stamboul est un frottis de pastel gris, où s'esquissent des coupoles crayeuses. La grosse fumée noire du vapeur stagne dans l'air et laisse un barbouillage de fusain sur le gris et sur le bleu tendre.

Mais le pont franchi, la zone des fumées et des brumes dépassée, la ville se dresse, non plus féerique, — vivante.

Une place assez laide qui ressemble à la place de Karakeuy, puis dans une rue à gauche, un mur de mosquée, une vaste porte en haut d'un escalier de marbre que couvrent des gens assis, accroupis, couchés. Et tout le long du mur, des robinets dans de petites niches, et devant chaque robinet, un musulman qui fait les ablutions rituelles, pieds nus.

Ces gens qui encombrent l'escalier, ces gens qui se lavent, et ceux qui s'écartent, de mauvaise grâce, devant ma voiture, ce sont des

soldats, tous, OU presque tous. Et parmi eux, pas un officier. On ne voit plus d'olficiers à Stamboul. Les beaux capitaines, les jeunes lieutenants, sortis des écoles militaires, et imbus des théories européennes, sont dispersés ou morts. Ceux qui restent, ce sont les officiers sortis du rang, non suspects d'athéisme et dévoués au Padischah.

Et ces soldats, les mêmes qu'un mot d'ordre a soulevés contre leurs chefs, contre les ministres, contre le Comité, et que je m'imaginais tels que des brutes, n'ont pas la mine féroce. Leurs uniformes ne brillent pas de propreté, leur tenue n'est pas très martiale : ils semblent las et indécis, — mais leurs figures sont des figures de paysans point méchants, point malhonnêtes. Ils me rappellent nos Bas- Bretons et nos Vendéens qui ne savaient pas lire, et ne connaissaient le monde qu'à travers les prônes de leurs curés. Ces paysans turcs ont aussi leurs curés fomentateurs de guerre civile. Le clergé vulgaire, les hodjas, les ont poussés contre les libéraux, au nom du souve-

rain menacé, au nom de la religion méconnue. Qu'on les pousse demain contre les étrangers, ils nous égorgeront sans scrupule! Et pourtant, ils ne sont pas, en majorité, les brutes révoltantes que les journaux dépeignent...

On me dit : « Quelques officiers Jeunes-Turcs^ membres du Comité, ont été maladroits en faisant une sorte de propagande anticléricale. Certains négligeaient les obligations rituelles et s'en moquaient tout haut, devant leurs hommes. D'autres qui avaient trop vécu à Paris — ou à Péra — ne se cachaient pas pour aller dans les cafés et lire des journaux pornographiques. Un jour les soldats déchirèrent des numéros du Froufrou et du Sourire, en disant :

» ' — Voilà ce que lisent nos chefs : des journaux où l'on voit des femmes nues... De tels hommes ne méritent-ils pas d'être assassinés ?...

Je ne me porterai pas garant de l'authenticité de ces histoires, et je les rapporte seulement à titre documentaire. Elles ont pourtant un fond de vérité. Le Turc qui a perdu

la foi, comme le chrétien qui l'a perdue, doit malaisément sacrifier aux préjugés populaires. Pour ne pas être hypocrite, il choque les esprits simples. Malgré mes sympathies pour les Jeunes-Turcs, je ne peux dissimuler que partout, ici, on dénonce leur intolérance, leur sectarisme...

Ce n'est pas aujourd'hui, ce n'est pas dans ce carnet de notes que je me complairai à décrire les mosquées. Pour le moment la vie mouvante retient tout mon esprit. Plus tard, dans d'autres temps, j'essaierai peut-être de fixer votre image, Sainte-Sophie toute d'or, Yéni-Validé-Djami aux faïences fleuries, aux stucs translucides, qu'emplissaient la lumière pure et la voix triste, oscillante comme un jet d'eau sous le vent, d'un pèlerin arabe chantant seul, pour lui seul, sous le dôme immense...

La vie! elle me reprend dès le seuil, quand j'ai rejeté le charme du songe avec les babouches louées par le gardien, quand Moïse, toujours souriant, m'emmène à travers les rues...

Ce sont des rues de faubourg, qui n'ont pas

de noms, ou bien des noms si difficiles que je ne les ai pas retenus; des rues presque villageoises, à peine pavées, bordées de petites maisons en bois. Elles sont toutes pareilles, ces maisons : une porte entre les deux fenêtres du rez-de-chaussée; et au-dessus de la porte, le balcon avançant et clos de grillages, sous le toit en auvent. Toutes pareilles, oui, du même gris, du môme brun rougeâtre; — mais Tune penche vers la rue, l'autre s'accote à sa voisine; la ligne des façades et des toitures se brise et s'infléchit; on dirait une file de petites vieilles en robes fanées, de taille inégale, sœurs et différentes...

Il y a peu de monde, dans ces rues; des femmes accroupies, immobiles, qui ont des figures comme des noix dans le triangle de leurs voiles blancs; des aveugles résignés tendant la main quand un bruit de pas les réveille; des enfants pâles, jolis, qui me tirent la langue et me crient je ne sais quelles choses assurément fort vilaines... Et puis, des poules, des chiens, une charrette attelée de buffles gris,

aux cornes tordues, aux longs poils raides, des buffles stupides et sculpturaux.

Parfois, une petite place, avec une mosquée l)lanche, et une fontaine où l'eau captive se plaint derrière une grille d'or; quelques arbres d'un vert vif et, sur la façade d'un humble café, à frange mauve et le parfum délicat d'une glycine délicieuse.

Tout cela est paisible, si paisible! De quoi les touristes ont-ils peur? Pourquoi suis-je presque seule dans cette ville, et pourquoi Moïse jette-t-il sans cesse, autour de nous, des regards méfiants? Dans ce décor splendide et misérable, sous le soleil langoureux, parmi l'arôme épars des glycines, on peut bien oublier qu'une armée campe aux portes de Stamboul et que, demain peut-être, des hommes s'entretueront...

Mais voici des rues plus animées, des rues à boutiques. Les fruiteries ont des courgettes et des artichauts disposés artistement sous des salades en festons; le limonadier a rempli de rubis et de topazes liquides d'énormes carafes

bouchées par un citron d'or; le tourneur de butons de chaises rit de toutes ses dents blanches, accroupi parmi la sciure et les copeaux, et le magasin du vendeur de nattes exhale l'odeur agreste des joncs. Dans l'ombre et le soleil, sous les treilles de vigne naissante, sous les gl3cines qui pavoisent les rues en travers, passent des marchands ambulants, des hamals chargés de bâts comme des ânes, des enfants presque nus, des négresses comiques, et parfois un bel adolescent, un vrai petit Aladin, qui a des cils trop longs sur des joues trop pures, qui est inquiétant, équivoque à force d'être beau, et que les hommes regardent, dans cette foule où ne fleurit jamais un visage de femme...

Et il y a aussi des hodjas dont la barbe, taillée en rond, raccourcit, élargit la figure, sous le turban. Ils marchent, vêtus de longs cafetans, égrenant des chapelets d'ambre. Ils sont dans les magasins, dans les cafés, dans tous les groupes où on lit des journaux... Et Moïse murmure :

— Voilà les criminels, les misérables!

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Je ne les aime pas du tout, ces liodjas. Ils me regardent sans aménité. Et les gens — comme les î^amins tout à l'heure — me font la grimace, du fond de leur boutique.

23 avril.

Quand l'armée entrera-t-elle, et que ferat-on du Sultan? Questions sans réponse. La population commence à s'énerver, dans l'incertitude et l'attente. Et les « on dit » vont leur train.

On dit que Ghefket Pacba, malgré la rapidité relative et l'ordre parfait de la mobilisation, n'a pas encore assez de troupes pour risquer un conflit avec celles de Constantinople.

On dit également que ces dernières troupes, auxquelles on a demandé un serment solennel d'obéissance, ne résisteront pas, étant tout à fait démoralisées.

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On dit aussi le contraire, et que la lutte pourrait bien réserver des surprises désagréables aux Jeunes-Turcs, et même aux chrétiens.

Je n'ai pas d'opinion là-dessus. Je n'ai pas la compétence indispensable pour m'en faire une. Les diplomates sont muets; les journaux se contredisent, et les gens que je vois ici recueillent les histoires les plus folles avec une gravité merveilleuse.

A propos du sélamlik de ce matin qui s'est passé comme tous les sélamliks, sans incidents, un monsieur bien informé affirme que le Sultan exhibé aux soldats et aux diplomates était un faux Sultan, un sosie d'Abdul-Hamid, vêtu, teint et fardé comme le Padischah authentique... Abdul-Hamid estloind'Yldiz... Tl navigue vers Corfou !

La déclaration qu'Ahmed-Riza a faite à des journalistes est très commentée. Le président de la Chambre aurait affirmé que la révolte du 13 avril a été fomentée par des réactionnaires, que le Sultan est resté neutre et sera respecté jusqu'à preuve contraire.

Et l'on commente aussi les déclarations de Chefket Pacha au grand vizir :

« Si la garde impériale, a dit le général, rentre dans la discipline, il ne sera pris contre elle aucune mesure de coercition. Dans le cas contraire, les auteurs seront punis... J'ai démenti catégoriquement le bruit qui a couru du détrônement de Sa Majesté impériale. Cependant, si des instigateurs voulaient se livrer à des intrigues pendant que mes troupes procéderaient à l'accomplissement de leur devoir, la responsabilité retomberait sur ceux qui en seraient cause... »

Tout cela est bien embrouillé, bien étrange, et les sceptiques commencent à parler d'une combinazione à l'orientale, entre les deux partis. Le Sultan sacrifierait ses complices, sa fortune, et garderait une ombre de trône.

Moïse qui se faufde partout, qui pêche des renseignements à tous les coins de rue, peut connaître le sentiment populaire. Or, je l'ai vu hier, pendant notre promenade à Stamboul, déçu et navré. Il avait des colloques avec des

marchands de noisettes, des limonadiers, et même des hodjas, — des bons ! — et le résultat de ces colloques le rendait mélancolique :

« S'ils le gardent, tout sera à recommencer. »

Dans leturbédeSultan-Suleïman, mon guide a eu une longue conversation avec le gardien, un nègre bossu, en cafetan vert, qui ne semblait pas très au courant des choses politiques... Il vit avec les califes morts, ce nègre, et toutes ses pensées sont enfermées dans l'enceinte de marbre et de porphyre, sous la coupole rouge et blanche d'où pendent des œufs d'autruche et des lustres de cristal... Il époussette les cercueils impériaux couverts de châles si anciens que les fleurs et les palmes pâlissent, prêtes à tomber en poussière. Il époussetle les turbans aux grandes aigrettes, côtelés comme des pastèques, et qui évoquent pour moi les « turqueries » des tapisseries et des peintures, d'après le Bajazet de Racine...

Mais le plumeau sous le bras, le nègre bossu oublie maintenant les cercueils souverains, les

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manuscrits enluminés, les faïences des murailles, objets de sa sollicitude. Il oublie que je suis là, contre le balustre de bois et de nacre, bien dépitée de ne pas comprendre le turc. Il s'émeut, le nègre! il lève les mains, roule les yeux; il a l'air de dire :

« Pas possible!... «

Et Moïse lui tient un grand discours politique que l'autre écoute, attentivement, avec des a Ewet!...'ewet!... » affirmalifs et d'approbatifs <c Inchallah! »

Moïse est une autorité... Il doit tout savoir, à cause de ses intimes et hautes relations avec l'ambassade...

... Je me rappelle encore que j'ai eu une belle peur, hier, à la fin de cette promenade, du côté d'Edirné-Kapou, — la porte d'Andrinople, — un quartier pas riche, et pas très bien fréquenté.

Nous allions voir la Kharié-Djami, cette ancienne église byzantine transformée en mosquée, qui a encore des mosaïques visibles, amusantes et ingénues, et qui sent — est-ce un effet

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de mon imagination? — l'odeur de l'église chrétienne, de la petite église de village, humide, close, imprégnée de très vieux encens... La voiture roulait, pas trop vite, dans une rue encombrée. Et tout à coup, en arrière, éclatent des cris épouvantables.

Qu'est-ce que ces gens-là, ces démons à moitié nus, qui courent en hurlant vers nous? Un nègre les précède, pas bossu celui-là, leste et musclé, mais plus vilain et beaucoup moins sympathique que le gardien de Suleïman. Sur les épaules des coureurs, une machine bizarre danse et brille au soleil, indistincte... Est-ce une arche sacrée qu'ils portent, ces sauvages?

Mon guide n'a pas l'air rassuré. Il me dit :

— Ne faites pas attention!... N'ayez pas peur I . . .

Et il crie au cocher :

— Tchapoukl... tchapoiik^! ...

Les deux chevaux s'enlèvent, trottent sur l'infâme pavé où les roues s'en vont, en haut, en bas, tandis que je retiens mon chapeau...

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