‹ Notes d'une voyageuse en TurquieChapitre 10 sur 10 · i rni-MiKus jours · texte numérisé non relu

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perche : aux deux bouts de la perche pendillent des foies, des cœurs, des poumons d'agneaux, des choses flasques et sanguinolentes.

Et qu'ils ont l'air malgracieux, sinon hostiles, ces gens de Kassim-Pacha! Je n'oserais me promener seule, ici, malgré la proximité de la ville franque. Est-ce les pendaisons du matin et l'indiscrétion des photographes qui ont mis cette population de si mauvaise humeur? Pourtant, il n'y a pas que des Musulmans, dans ce faubourg : les Grecs et les Arméniens, les Juifs même y sont très nom])reux.

Elle est presque déserte, à cette heure, la place sinistre. Derrière la caserne jaune, monte, à pic, la colline des cyprès, vers les maisons modern-stjde de Fera. A droite, d'humbles petits cafés, avec leurs treilles, leurs tables, leur clientèle de pauvres gens qui fument leur narghilé, ou commentent, à voix très basse, un journal. Au bord de l'eau, des barques, des caïques pointus, pressés comme des babouches, trois vaisseaux rouilles, abandonnés,

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aux coques rougeâtres. Stamboul, sur l'autre rive, sombre dans une buée violette, sous un ciel fiévreux et sanglant. L'odeur de boue et de détritus est aggravée par la chaleur humide de ce crépuscule, énervant comme un bain trop })rolongé.

Dans la cour de la caserne, il y a un mouvement de soldats qui s'alignent, et les clairons sonnent pour la parade du soir. Les trois cris du salut au Sultan retentissent. Et puis, les soldats rentrent dans le bâtiment jaune. La nuit vient. Quelques lanternes s'allument. Et toujours cette odeur de mort...

Nous abrégeons le chemin du retour en remontant la pente abrupte des cimetières. Sous les grands cyprès que touche encore un rayon oblique, jase, parmi la poussière et la pierraille, une petite fontaine entourée de vertes orties et d'herbes hautes. Des femmes songent, accroupies dans leur robe brune et leur voile blanc, et une bande de bébés délicieux joue « au mariage ». Une petite fdle de quatre ans trône, sur les marches d'une

masure; elle a des brins de paille en guise de fils d'argent dans les cheveux, et des rondelles de papier collées sur les joues. Autour d'elle, dansent, crient, et se bousculent, des mioches coiffés de fez, des gamines aux cheveux voilés, miniatures de musulmans; l'aînée de tous — neuf ans — les surveille, tenant dans ses bras un nourrisson dont le bonnet couleur de cerise s'appuie à sa joue ambrée et qu'elle couve d'un regard velouté, tendre, déjà maternel.

13 mai.

L'ex-Sultan ne favorisait pas l'art dramatique. Avant la Constitution, il n'y avait, à Constantinople, ni troupes organisées, ni répertoire original. Des compagnies italiennes ou françaises représentaient parfois des opéras ou des drames singulièrement retouchés par la censure et qu'un public européen n'eût pas écoutés sans surprise. Depuis la révolution de 1908, Grecs et

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Turcs, à l'envi, ont rêvé de remplacer les œuvres étrangères par des œuvres nationales, et les dramaturges ont poussé comme champignons.

Aujourd'hui même, on m'a présenté un Jeune- Turc, auteur d'un drame patriotique, Sultan Mourad, qui sera donné bientôt par le théâtre des Petits-Champs au bénéfice des blessés. Le même auteur prépare, m'a-t-il dit, une pièce destinée à une scène parisienne où l'on verra la vie intime et la vie féminine, dans leur vérité... Mais, à Constantinople, ce sujet ferait scandale.

Ces tentatives me paraissent très intéressantes et révéleront peut-être des talents jeunes et sincères. En attendant que les auteurs du cru aient achevé les ouvrages entrepris en langue turque et en langue grecque, les théâtres jouent encore des pièces françaises, traduites et interprétées par des acteurs de Péra. Là est la grande nouveauté, l'intérêt passionnant du spectacle.

Hier, aux Variétés, nous avons retrouvé une bien vieille connaissance. Les caractères de

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radlcho et du programme déconccrlèrcnt un peu notre œil étonné. My.<J.^')^ Ntrou?, que l'on prononce ici avec un zézaiement puéril, c'était notre MamzeUc Nilouche.

Oui, Mmitz'elle Xilouchc, en grec!... Et combien changée!...

La salle n'était pas brillante, mais elle était très convenable, et beaucoup de familles, en toilettes modestes, occuj)aient l'orchestre et les balcons. L'élément demi-mondain était rare. En somme, un public sympathique, conquis d'avance, et qui prenait la chose au sérieux. Le sentiment philhcllène est si vif, que le fait d'avoir une troupe locale, jouant dans le dialecte local, remplissait les spectateurs de fierté, presque d'émotion.

Mais ces braves gens de Péra s'amusaient beaucoup moins que nous, car, si nous ne ■comprenions pas un mot, nous savions tous, plus ou moins, de quoi il retournait. Ceuxmômes d'entre nous qui n'avaient pas vu la pièce, à Paris, se faisaient une idée et une image exacte de MamzcUe Nilouche, pension-

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naire espiègle et ingénue, qui saute par-dessus les murs de son couvent, remplace une actrice, berne un vieux colonel avec la complicité d'un professeur de musique, se déguise en soldat, et, au dénouement, ai)porte à son amoureux légitime une innocence intacte.

Pimpante, hardie, coquette et candide, c'est la jeune fille d'opérette, à la mode d'il y a vingt-cinq ans. C'est une marionnette gentille, un véritable article de Paris, nez en l'air, œil malin, bouche spirituelle, cheveux fous.

Mais ici, Mamz'elle Nitouche c'est une jeune Pérote dont les cheveux noirs cernent d'une ligne obscure la perruque d'un blond excessif. Le visage agréable, trop rond, est blanchi et rosé à force de crème et de poudre, tandis que les bras solides gardent leur ton naturel un peu basané. La toilette aussi est pérote, hélas I Célestin, le compositeur, me rappelle irrésistiblement les garçons d'hôtel. La supérieure n'a pas moins de moustaches que le colonel, et les pensionnaires du couvent des Oiseaux, courtes et noiraudes, vêtues d'extraordinaires robes

bleues, ressemblent à de petites bonnes de Marseille qui auraient mal tourné!... Et l'armée française! Que dire de l'armée française, de la « dégaine » des officiers en pantalons de flanelle rouge, et que coiffent de petits képis bien imprévus!

Sans doute, en France, dans les petites villes, il y a des représentations aussi comiques, des décors plus ridicules, des chanteurs moins supportables. Car, à tout prendre, les acteurs d'ici ont tous de la bonne volonté, quelquesuns ont du talent, l'orchestre est passable, et le public ne s'ennuie pas du tout. Mais pour nous, Français, c'est une folle, cocasse et invraisemblable parodie. Gélestin parlant la langue d'Homère!... Nitouche fredonnant avec des mots de Sophocle!... Ces mots grecs, que nous attrapons au passage, évoquent irrésistiblement des souvenirs de professeurs, de dictionnaires et de baccalauréats! Enfin les gestes, la mimique, les jeux de physionomie qui soulignent les plaisanteries, n'ont aucun rapport avec les plaisanteries, parce qu'ils sont grecs

parce qu'ils traduisent des sentiments grecs. C'est comme un accompagnement en la mineur pendant qu'on chante en ré majeur. Et pour nous le résultat est merveilleusement drôle.

En exprimant, assez mal, ceUe sensation que nous avons eue tous, je serais désolée de contrister les acteurs des Variétés. Je répète qu'ils étaient tous très sympathiques, bien doués et pleins d'ardeur juvénile. Nous les avons applaudis avec frénésie et nous leur devons quelques heures de bonne gaieté.

Après cette représentation mémorable, nous avions grand faim, d'avoir trop ri. On a décidé de prendre un chocolat réconfortant dans un café tranquille, tout près de l'hôtel. Il y avait peu de monde, dans ce café, moins chic, mais plus respectable peut-être que le fameux Tokatlian.

Et voilà que tout à coup, dans la salle voisine de la nôtre, éclatent des cris et des injures. Deux sous-officiers de la marine marchande russe, deux colosses blancs et blonds effroyablement ivres, réclament l'eau-de-vie

qu'on leur refuse... Le [jalron accourt, 1< s garçons parleiuenteiit. Un des Russes lève le poing. Alors, on va chercher discrètement deux soldats de Salonique (\m gardent les rues... Tumulte extraordinaire, dialogues de la Tour de Babel... Et soudain, calmé, le grand sousofficier blond s'atlale sur la banquette, ses yeux pâles dilatés, et il se met à chanter une comi)lainte navrante, avec une voix inouïe, une voix de pelile fille, si frôle, si pure, si haute qu'elle jaillit au delà du si naturel, qu'elle touche le ré aigu sans s'y briser...

L'autre sous-officier, trop ému par la beauté du chant, s'occupe à casser la vaisselle...

Dehors, la nuit, la solitude... Pas un promeneur attardé, pas un fiacre : des chiens grouillants sur des tas d'ordures; des patrouilles dont les fusils luisent... État de siège!

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1ô mai.

Nous avons formé une petite bande d'amis, sans prétentions et sans pose, liés par une bonne camaraderie et par le môme désir de voir beaucoup de belles choses et de les bien voir. M. Bareille est notre cicérone, et c'est lui qui nous conduisit à Eyoub. C'est à lui que nous devons d'avoir accompli un véritable exploit, en pénétrant dans la sacro-sainte mosquée, interdite aux infidèles! Déjà, l'on veut à peine me croire quand je raconte comment j'ai pu entrer dans les deux cours, et mettre mon chapeau, — mon chapeau cloche! — à la grille du fameux tombeau ! je me rappelle qu'à Paris, l'hiver dernier, M. Jules Sageret, le spirituel auteur des Paradis Mqucs, me fit un récit amusant et inquiétant de sa visite à Eyoub. Il était entré par mégarde dans la cour du Platane et considérait innocemment l'architecture de cette cour, lorsque

deux quidams se précipitèrent sur lui et l'expulsèrent du lieu sacré, — tels les anges chassant Iléliodore dans la fresque de Delacroix.

— Et même, ajoutait M. Sageret, ils me passèrent à tabac...

Je n'espérais donc pas traverser jamais la cour du Platane, et naturellement, j'en mourais d'envie... Toutes les femmes comprendront ça ! A Paris même, quand on lit, sur la porte d'un couloir, ou sur une palissade : « Le public n'entre pas ici », on est tenté d'entrer, pour rien, pour le plaisir. Si la pomme de l'arbre de science n'avait pas été déclarée « fruit défendu », la femme l'eût trouvée trop verte . . .

Donc, sans intention coupable, je suivis M. Bareille à Eyoub. M. Bareille est charmant. Amoureux de Stamboul et dévot de Byzance, il a les yeux très doux, les cheveux en désordre, la redingote mal coupée, l'âme exquise d'un vrai savant. Il ignore l'heure qu'il est et le temps qu'il fait. Il est indifférent aux gran-

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deurs et aux vanités du monde. Il a connu de près les personnages de l'ancien régime et jusqu'aux princes impériaux, et cependant il n'est pas riche I... Il possède la plus vaste et la plus profonde érudition, et cependant il n'est pas célèbre. Il n'est pas même décoré... Les amis de M. Bareille regrettent que son mérite et ses talents ne lui aient pas assuré une meilleure fortune, mais M. Bareille, modeste et serein, accepte sa destinée. Quand il s'en ira, — le plus tard possible, — au ciel du Christ Pantocrator et de la Panaghia, les dames de Byzance, qu'il a tant aimées, le recevront — et toute l'éternité, assis sur un trône de mosaïques, M. Bareille fera de l'archéologie, avec sainte Hélène et saint Ghrysostome.

Eyoub! Bien avant le bois des stèles et des cyprès, sur le versant de la colline, commencent les étranges rues blanches et dorées parmi les platanes verts. Entre des jardinets et des fontaines, elles ont pour maisons, ces rues d'Eyoub, des pavillons de marbre, octogones ou arrondis, qu'ornent les guirlandes,

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les rubans, les rinceaux et les coquilles de noire x v 1 1 1 "^ siècle français. Derrière les fenêtres longues, grillées d'or, des rideaux de soie claire, à l)Ouquets, se croisent. Kst-ce un salon de musique, une salle de collation, une chambre d'amour où veille l'ombre dépaysée de Watteau? Je m'approche. Je regarde... Ni meubles, ni tentures, ni fleurs : des flambeaux d'argent, avec des cierges de cire jaune, posés sur un tapis couleur de turquoise morte et de rose fanée; un pupitre de bois supportant un Coran ouvert ; et sur l'estrade que défend une balustrade d'ébène, un cercueil très haut, couvert d'une très ancienne soie rouge, élimée, usée, mangée...

C'est le cercueil d'une sultane morte depuis cent ans et plus. Pieuse, elle a légué de grosses sommes au clergé musulman, afin que son dernier logis, son tufbé, fût entretenu par les prêtres. Et les prêtres lui ont donné un gardien, un hodja, qui habite tout près d'elle, dans une cellule, et soigne le jardinet où sont ensevelis les parents, les amis, les serviteurs

qu'elle aime. Le voilà, ce gardien de la sultane défunte, assis dans le tout petit cloître qui enferme le jardin avec les tombes, le figuier sauvage, la glycine noueuse et fleurie, les glorieux rosiers grimpants. Contre une modeste aumône, il nous permettra d'entrer, de respirer les fleurs, de saluer la dame du lieu ; et il nous montrera son petit ménage particulier, son divan, son écuelle, son chapelet d'ambre, son livre de prières...

A côté de la sultane, il y a un grand vizir, et plus loin, un général, et des ministres, et des eunuques, et des prêtres, qui peuplent de fantômes ces pavillons ciselés, ce Trianon funèbre d'Eyoub.

Des colombes palpitent dans l'air sans frissons. Le ciel est si doux qu'il consolerait toutes les tristesses. Partout des blancs purs, des verts tendres. Eyoub, par ce matin de mai, a la fraîcheur d'une amande ouverte.

Nous voici devant la mosquée, à la porte de cette cour du Platane, si funeste à M. Sageret- Les maisons des vivants sont ici plus nom-

breuses que celles des morts, et la rue très peuplée a des boutiques de barbiers, de restaurateurs, d'épiciers. Je suis un peu surprise de voir, si près du saint lieu, des images patriotiques à un sou. Ces grossiers coloriages représentent l'investiture de Mahomet V, une séance du parlement, et les pendus, — beaucoup de pendus! — Je croyais que la religion islamique défendait la reproduction de la figure humaine?

La cour du Platane est simple et belle, dans sa blancheur ensoleillée. L'arbre gigantesque la couvre presque tout entière d'une coupole de feuillage. Autour de la fontaine aux ablutions, des musulmans sont assis; d'autres dorment couchés; d'autres jettent du millet, — dix paras la mesure! — à des centaines de pigeons. La mosquée ouvre dans une autre cour, plus sainte, plus inaccessible que celle-ci.

Pendant que nous regardons, sans avancer trop, pour ne pas offenser des susceptibilités respectables, M. Pareille a lié conversation

avec un hodja ; puis il nous a quittés, et il est entré dans un corps de garde de gendarmes macédoniens. Il revient vers nous, escorté de deux sous-officiers de Salonique, et du ton le plus naturel, il nous dit :

— Entrez.

— Où ça?

— Dans la cour... J'ai parlé aux officiers du poste, et ils ont arrangé l'affaire avec les hodjas... J'habite Gonstantinople depuis vingtcinq ans, et je n'ai jamais pu pénétrer dans cette cour, même avec de hauts dignitaires turcs. En ce moment, le prestige des officiers de Salonique est si grand qu'ils peuvent tout. Ils nous donnent deux sergents comme escorte, par prudence.

Et c'est ainsi que je suis entrée dans la cour du Platane, pas très rassurée, je l'avoue, et prête à m'en aller si les fidèles avaient fait un seul pas vers moi. Mais les fidèles respectent les gendarmes bleus autant qu'ils méprisent les giaours. Un petit hodja de quinze ans, très déluré, nous a montré le grand creux

dans le Ironc de l'arbre, et la fontaine. J'ai jeté du grain aux pigeons et me suis hasardée jusqu'au seuil de la seconde cour. Alors, le petit hodja, avec un sourire, m'a fait signe de passer, et nous avons tons passé, et nous nous sommes arrêtés tous devant le mur de gauche, [ilaqué de belles faïences où s'ouvre la grille du tombeau d'Eyouh... En face, la mosquée fermée par un rideau de cuir, dominée par deux minarets blancs... Et comme personne ne nous disait rien, j'ai suivi le petit hodja qui était jjien responsable de mon audace, et je suis allée regarder l'intérieur du tombeau. Il y a beaucoup de cierges, des rideaux de soie pourpre, un grand catafalque chatoyant, des choses indistinctes qui luisent dans l'ombre, comme des trésors... On peut voir des choses plus belles, mais cela, c'était beau, à cause de la diiïlculté, du danger... Loti l'a vu, le tombeau d'Eyoub, mais il s'était déguisé! 11 n'a pas eu de mérite. Loti ! Tandis qu'une Parisienne, qui est allée dans ce sanctuaire, avec une robe fourreau, un chapeau cloche et

pas le moindre voile, elle peut remercier Allah de sa chance!

M. Bareillc porte le fez, mais M. Paul Belon, en chapeau de feutre, était aussi scandaleux que moi. Nous couronnâmes notre expédition en franchissant le seuil de la mosquée. Le petit hodja tenait le rideau de cuir, et les Saloniciens impassibles veillaient derrière nous. Elle n'a rien de spécialement admirable, cette mosquée, — mais c'est la mosquée d'EyoubI Cependant M. Bareille, qui observait les visages des fidèles et qui comprenait leurs réflexions, nous a dit vivement :

— Ça suffit. Il est temps de partir. L'heure de la prière est venue. Le muezzin chante, et les fanatiques vont se fâcher...

Ah! comme j'étais ravie! Backchich au hodja, backchich aux gendarmes! Voilà les dévots qui arrivent, très graves, enturbannés, barbus, habillés de ces robes de chambre en soie rayée et piquée qui font de si jolies taches de couleurs vives Et il y a des dames toutes noires, et des pauvresses toutes déchirées, et

des nègres, et des Arabes aux burnous flottants... Nous cherchons maintenant la bonne auberge promise par M. Bareille.

L'auberge est trouvée, la table mise dans le jardin qui est un vrai jardin de guinguette, avec un figuier, une glycine, quelques rosiers en fleur et des cages à poules, — très « environs de Paris », — mais dans un coin, un Turc vénérable rempaille des chaises, et au milieu de l'allée, il y a un jet d'eau minuscule, un jet d'eau attendrissant par sa petitesse, dans un vasque de marbre!

Le déjeuner? Ah! certes, le représentant de la maison d'automobiles, notre distingué compatriote, ne serait pas content du déjeuner. Je l'entends dire : « Quel sale pays! .. » Heureusement que nous l'avons laissé à ses devoirs. Le déjeuner est ridicule, atroce et charmant. Sur une table de bois, le jeune Turc qui nous sert a étendu des serviettes éponges, jaunes et roses, très étroites, en guise de nappe. Làdessus un plateau, et sur le plateau des assiettes, ou plutôt des soucoupes, comme pour

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un repas de poupées. Dans l'une, il y a des morceaux de mouton, gros comme des noisettes, et ça constitue le plat de résistance, le kebab; dans l'autre, il y a des artichauts cuits à l'huile, du thym haché dans la troisième, et, dans la quatrième, des échalotes que nous repoussons avec horreur. Du pain rassis, de l'eau claire; et pour dessert du yahourt, celait aigri par le fameux ferment bulgare, cher à M. Metchnikoff. . .

M. Bareille, âme angélique, déclare le festin succulent. M. Belon paraît ne pas estimer le kebab, et se méfier du yahourt. . . J'affirme que ce mets, hygiénique entre tous, panacée contre mille maux, doit être excellent avec du sucre. Et l'on apporte du sucre en poudre... Un chat se caresse à ma robe; le vieux rempailleur sourit; la glycine verse l'ombre flottante de ses grappes mauves, et la suavité insensible de son parfum. Le soleil est tiède et le bleu du ciel semble descendre dans l'humble petit jardin, se dissoudre dans l'air embaumé, baigner nos yeux, couler dans nos veines en langueur douce.

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On n'est plus gai comme tout à l'heure, mais on est bien. On n'a pas envie de parler. On n'a pas envie de bouger. On est loin de tout, loin de soi-même... Et cet état de jouissance mélancolique, de passivité résignée, c'est peutêtre la revanche de l'Orient sur nos ironies occidentales, c'est l'enchantement de la Turquie.

Et j'y résiste si mal, que je perds la notion des convenances, et que je reprends du sucre, — il est si aigre, ce yaliourt] — sans y-penser. . . Et je vois tout à coup mes amis qui me considèrent avec indignation... ]1 n'y a plus de sucre pour eux! En rêvant, j'ai mangé tout le sucre...

— Voilà tout le féminisme, dit M. Paul Belon, qui regarde tristement l'horrible lait caillé presque intact dans son assiette.

Mai.

Une dame musulmane, amie d'amis, m'invite gracieusement à passer quelques jours chez elle. Là, je pourrai, plus aisément qu'à Péra,

voir Selma Hanoum, qui, depuis la conlrerévolutioii; a été presque invisible; et non seulement la sœur d'Ahmed-Riza bey, mais d'autres dames, Jeunes-Turques et Vieilles- Turques, conservatrices ou émancipées. Ma future hôtesse, — appelons-la Mélek Hanoum, — a des relations partout, dans tous les mondes.

Avant de quitter Péra, j'ai souhaité visiter un hôpital de femmes. A l'hôpital et à l'écolo on peut voir ce que la société fait pour la femme, et aussi de quelle manière et dans quelle proportion la femme contribue aux charges sociales.

La petite école d'Andrinople, si modeste et si touchante, m'avait édifiée, mieux que tous les livres ou articles spéciaux, mieux que tous les récits plus ou moins sincères, sur ce que l'on appelle ici l'instruction des filles, sur les capacités des institutrices qui ne savent presque rien, mais qui sont capables de tout apprendre. J'avais aimé la bonne grâce de ces jeunes femmes, la vive intelligence de leurs

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yeux, leur [)alriolisme profond et naïf, leur volonté de se perfectionner, de « faire quelque chose pour la pauvre Turquie ».

L'hôpital me révélerait ce que les hommes de ce pays entendent par l'assistance aux femmes, et quelle est la part de la femme dans cette assistance. Nous avons nos doctoresses, nos étudiantes en médecine, nos sages-femmes, nos sœurs de charité, nos infirmières laïques. Quelles femmes trouverais-je ici au chevet des malades? Et si la religion et la coutume leur interdisent ce rôle de gardes-malades, (\m est si nécessaire et si naturel, comment peut-on suppléer à leur présence et à leurs soins ?

Voulant me restreindre aux hôpitaux lurcs, j'ai écarté de mon programme les hôpitaux de diverses nationalités et confessions chrétiennes, et j'insiste sur cette restriction pour prévenir les malentendus possibles et empêcher les généralisations fâcheuses.

On m'a conseillé de voir l'hôpital des Enfants, de Ghichli, et l'hôpital Hasséki, de Stamboul,

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qui est spécialement réservé aux femmes et comprend une Maternité.

Je suis donc allée, avec M. Bareille, à l'hôpital des Enfants, hier encore hôpital Hamidié, création de l'ex-Sultan, la seule bonne œuvre qu'il ait faite. Cet hôpital est situé presque hors de la ville, sur la hauteur de Chichli, dans un quartier sain et aéré. Tout à fait moderne, à l'allemande, il se compose de plusieurs pavillons isolés parmi les allées caillouteuses et sur les arbres jeunes d'un jardin sans ombre. Le soleil implacable tombe sur les toits rouges, sur les murs blancs, entre par les hautes fenêtres, le bon soleil microbicide, père de la vie! Une petite mosquée occupe le centre du jardin, et le minaret modeste révèle seul la destination de cette bâtisse sans caractère qu'on ne distingue pas, tout d'abord, des pavillons.

Nous attendons quelques minutes dans le salon rouge, très européen sauf le toughra, chiffre du Sultan, brodé en fleurettes sur satin noir et formant panneau décoratif. Arrive enfin un bon vieux monsieur, assez mal rasé, assez

mal lial)ill('', l'air malade, le teint jaune, plus jaune encore sous le fez rouge vit. 11 s'excuse de ne pas parler français, tend la main, salue, sourit, et nous nous asseyons tous les trois pendant qu'on apporte le café. Ce bon vieux monsieur, c'est Ibrahim Pacha, directeur de l'hôpital, qui fut médecin particulier d'Abdul-Hamid pendant dix années.

Je crois que nous allons commencer notre visite aussitôt les présentations faites, et les politesses échangées. Mais en Orient, la lenteur est une forme obligatoire de la courtoisie et les gens bien éduqués ne sont ou ne paraissent jamais pressés de rien. Toute cérémonie exige, au préalable, d'infinis discours, des compliments réciproques, et même des silences où les interlocuteurs se contemplent en souriant, avec une mine placide qui signifie : « Je n'ai plus rien à dire, mais je ne m'ennuie pas avec vous, et je reste ici parce que votre compagnie me plaît et m'honore. »

La conversation du pacha — M. Bareille servant d'interprète — est laborieuse. Ibrahim

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Pacha célèbre les mérites de la France, et ceux des Jeunes-Turcs, et il laisse deviner qu'il a beaucoup souffert, vraiment, du temps de l'Ogre... Pendant dix ans, il a dû habiter Yldiz, demeurer jour et nuit à la disposition d'un maître maniaque, renoncer presque à la liberté, à l'amitié, à la famille. Il est devenu, à ce régime, presque aussi vieux que son impérial client, malgré la différence d'âge de quinze années, et peut-être beaucoup plus malade. Il bénit la révolution qui lui permettra d'aller se soigner en France, cet été.

Tout ceci, par bribes de phrases, avec la sereine prudence de l'Oriental qui ne livre rien de son intime pensée et décourage la curiosité étrangère. On se dit : « Que de choses a vues cet homme! Que de secrets il conserve dans sa mémoire ! Si je le connaissais mieux, si j'avais le temps de le faire parler!... » Maison s'abuse. L'homme d'Orient, après dix ans comme après deux heures, ne dit que ce qu'il veut dire.

Il est aussi très ditricile de pousser une enquête, d'obtenir des réponses précises et

enchaînées. Je demande s'il y a des docloresses...

— Mais certainement.

— Et des infirmières?

— Beaucoup.

— De vraies infirmières, qui soignent les malades ?

— Oui.

— Turques?

— Vous allez en voir une. Elle vous guidera, parce que, moi, je ne peux pas marcher. Je suis si fatigué, si fatigué I

Des doctoresses, des infirmières ! Je ne m'attendais pas à une si belle coopération féminine.

— Et les enfants?

— Il n'y en a guère, ici, en ce moment. Nous les avons dispersés en d'autres maisons. Il Tallait bien recevoir les blessés du 24 avril. Nous avons encore beaucoup de blessés. Niazi bey est venu les voir l'autre jour. Voici la photographie qu'on a faite.

Gracieusement, le pacha m'offre, en souvenir, la photographie de Niazi bey, entouré des offi-

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ciers convalescents et de tout le personnel de l'hôpital. Et M. Bareille me dit :

— Ibrahim Pacha demande si vous consentirez à être photographiée tout à l'heure, avec lui ?

Très volontiers... Pendant que nous échangeons de nouveaux compliments, une petite personne brune, — oh! si petite 1 — est entrée, en faisant les saints d'usage, la main sur la poitrine, sur les lèvres, sur le front. Elle a un gentil visage rond et mat, des yeux immenses, noirs, lumineux et mouillés, sous de grands sourcils qui se rejoignent presque. Le brassard du Croissant rouge serre la manche de sa blouse d'infirmière en toile blanche. Un voile de mousseline, bordé de dentelle, est simplement posé sur sa tète et noué sous son menton. Ce voile cache les beaux cheveux sombres, et laisse deviner, par transparence, un ruban rose, à la « Greuze ».

Cette minuscule demoiselle a la grâce d'un tout petit chat, discret et vif, câlin et hardi. Il paraît d'abord impossible de la prendre au sérieux. Elle est trop petite. Elle est trop jeune

aussi : à peine seize ans. Je ne la vois pas dans une salle d'opérations; je ne la vois pas au chevet d'un mourant... Première impression, trompeuse et fugitive! Dès que mademoiselle Sélika m'a parlé, — dans un français fort convenable, — j'ai senti en elle une intelgence très fine, une rare énergie, l'enthousiasme, la passion, la foi qui créent les héroïnes.

Car c'est une héroïne d'un genre tout nouveau en Turquie, cette jeune fille qui est sortie du harem pour venir, à l'hôpital, soigner les blessés et les malades.

— Mon père — dit-elle — était Osman Pacha, un général mort au Yémen, en combattant les Arabes révoltés. C'est le Sultan qui l'avait envoyé là-bas, pour qu'il y meure... Et je suis née au Yémen. Mon père était un honnête homme, un grand patriote. 11 a voulu que je sois instruite, et c'est à cause de lui que j'ai appris à détester la tyrannie, à aimer la liberté, la Constitution.

Elle prononce ces mots « Liberté, Constitu-

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tion », avec cette ferveur religieuse que j'ai constatée chez les jeunes femmes turques, et je devine en elle l'orgueil de race, la confiance en soi, toujours généreuse et parfois imprudente, et cette ardeur du sacrifice à l'idée, à la cause, qu'on trouve chez les jeunes révolutionnaires russes. Mais il ne faut pas les comparer trop étroitement. Les étudiantes qui fréquentent nos hôpitaux sont des humanitaires chimériques qui oublient leur origine, leur rang social, leur famille, leur sexe môme. Mademoiselle Sélika est très femme, très jeune fille, et elle n'a pas négligé de choisir un voile à dentelle et un ruban d'un joli rose pour ses cheveux. Elle n'est pas mystique, peut-être un peu romanesque, contente de tenir un beau rôle et sensible aux éloges qu'elle reçoit.

Elle reprend :

— Quand les soldats de Salonique sont venus nous sauver, j'ai pensé : « Les Européennes, et même les Grecques et Arméniennes, vont aider les médecins. Et pas une Turque n'ira?... Eh bien! moi, j'irai... » Ma mère m'a laissée

SG-ï PREMIERS JOURS

partir. Les médecins ont été très contents que je sois venue et les soldats aussi.

— Les soldats sont des gens du peuple, des paysans illettrés. Ils n'ont pas été choqués de vous voir la figure découverte, parmi les hommes?

— Non. Ils ont très bien compris pourquoi j'étais venue. Les malades ne sont pas des hommes comme les autres, ni les médecins non plus. Les soldats ont été surpris seulement que d'autres dames n'aient pas fait comme moi.

— Soyez sûre que votre exemple n'a pas été perdu. D'autres femmes vous imiteront. Elles vous auraient imitée, dès maintenant, peutêtre, mais tous les parents et tous les maris ne sont pas aussi libéraux que votre mère.

— Il y en a beaucoup, de très libéraux,... mais ils ont peur de l'opinion, de la populace. Ils comprennent pourtant que le relèvement de la femme est indispensable au progrès du pays, et même à la dignité de la famille. Croyez-vous que des enfants reçoivent une

belle éducation, dans un fover où la nnère est une inférieure, une esclave? Sans manquer aux lois de la religion, sans ôter notre voile, — puisqu'on attache tant d'importance à ce voile! — nous pourrions être plus développées moralement, plus instruites, vivre en intimité plus étroite avec nos maris, être plus utiles à nos enfants. Nous ne demandons que ça. Nous n'avons pas du tout besoin d'aller dans les bals, dans les théâtres... Mais nos ennemis font semblant de confondre nos désirs avec les revendications des mondaines ennuyées. C'est surtout l'instruction qui manque.

— N'}' a-t-il pas ici des doctoresses?

— Il y en a une, mais elle est chrétienne.

— Et les infirmières?

— Grecques, Arméniennes... Les femmes turques ne se mettent pas en service dans les maisons où il y a des hommes.

— Comment les recrute-t-on, ces infirmières? Où apprennent-elles leur métier? Y a-t-il des écoles spéciales?

— Non, malheureusement. On prend ces

femmes où Ton peut. Elles sont dévouées, obéissantes, mais elles n'ont pas d'instruction professionnelle. Ce sont plutôt des servantes que des gardes -malades. Elles gagnent trente francs par mois et leur service est rude. Ah! nous sommes en retard sur vous!

— Pas tant que ça. Nos infirmières des hôpitaux parisiens ne sont pas mieux recrutées, pas mieux préparées et pas mieux payées... Et trente francs par mois à Gonstantinople représentent des gages plus importants que trente francs par mois à Paris.

Cette révélation cause une joie visible à la jeune Sélika. Je comprends que l'invincible orgueil turc est flatté par la pensée que la Turquie, si elle n'est pas en avance, n'est pas en retard sur l'Europe, et que nos infirmières de Paris ne sont pas toujours supérieures à celles de l'hôpital Hamidié. Je calme un peu cette joie en expliquant que l'on remédiera bientôt à une organisation défectueuse, que des écoles seront fondées, que les salaires seront relevés, que le métier sera rendu plus hono-

d'un nouveau règne 267

rable et môme plus attrayant pour tenter les jeunes filles pauvres de la bourgeoisie.

Nous suivons des couloirs blancs, où glissent les servantes comme des ombres, et nous visitons les salles de pansements, les salles de bains, les lingeries. Sélika dit fièrement :

— Moderne, tout moderne... Il y a l'électricité, la radiothérapie, les laboratoires pour les analyses, tout, tout. Ça coûte énormément d'argent, mais c'est tout moderne.

Oui, il y a des appareils d'électrisation et de radiothérapie; il y a des collections d'instruments innombrables et coûteux ; il y a du ripolin partout; il y a des médecins habiles, formés dans les grandes facultés d'Europe, mais peutêtre cette correcte façade modem- style, cet argent dépensé, n'empêchent-ils pas les revanches de l'incurie orientale. La salle de bains... num!... n'en parlons pas... Dans les coins de certaines pièces, traîne, parfois du linge qui a servi. On ne sent pas la surveillance intelligente, l'ordre, la régularité, la propreté minutieuse des religieuses de l'hôpital français.

2G8 PRKMIERS JOURS

Les chambres des servantes, meublées d'un liL en fer, d'une table, d'une armoire, sont gaies et confortables — mais, dans l'une, on montre des traces suspectes sur le mur.

— C'est un obus qui est entré là, par la fenêtre, — explique la jeune fille. — 11 a emporté la tête d'une pauvre servante, et la cervelle s'est écrasée contre le mur. On voit encore la marque, le sang... Et puis là, dans le couloir, il y en a aussi, de la cervelle...

11 y en a. 11 y en aura encore dans six mois peut-être, ou dans un an. On n'est pas pressé de nettoyer le mur... Cette cervelle écrasée ne gêne personne. C'est un document, une curiosité!

Dans les cellules qui ouvrent sur le corridor, sont logés les officiers blessés. Nous entrons dans la plus proche. Un jeune homme, en uniforme, est assis sur le lit, et parcourt un journal. La petite table auprès du lit supporte un verre d'eau où baignent des roses, et un buste de Napoléon P' que je ne m'attendais pas à trouver là!

Ce jeune homme, en pleine convalescence, va quitter bientôt l'hôpital. Il se dit très heureux, très reconnaissant des soins qu'il a reçus, et je remarque la manière respectueuse et paternelle dont il considère sa petite compatriote. Les autres officiers que nous visitons nous font le même accueil grave et souriant. Je les félicite de leur courage et de leur guérison, et ils me serrent la main, sans aucun embarras. Figures résolues, affinées par la souffrance, ils inspirent l'estime et la sympathie. Leur petit domaine de quelques pieds carrés est très propre, très bien rangé. Toujours des fleurs sur la table, des journaux, plus rarement des livres.

Bien diff'érent, mais plus caractéristique est l'aspect de la salle commune, — quinze ou vingt lits, — où sont les soldats. La robuste jeunesse de quelques hommes a triomphé du mal. Assis sur leur séant, vêtus de capotes brunes, ou debout, par petits groupes, ils se divertissent sans plaisanteries criées, sans rires bruyants. Les uns jouent aux cartes. Ceux qui

270 l'JlKMIERS JOURS

ne savent pas lire écoutent un « savant » qui lit et commente le journal. Dans un lit, un gamin de quinze ans s'enfonce sous les couvertures, à ma vue, et me tourne le dos. Sélika lui touche l'épaule, le gronde de sa bouderie. Il ne bronche pas. Alors, gentiment, elle le « borde », comme un petit frère :

— Ce petit-là, dit-elle, il s'est sauvé de la maison pour aller se battre et il a reçu une balle dans la jambe. Il guérira, mais ce sera long, car il n'est pas sage et n'obéit pas aux médecins.

Au chevet des lits, sur les murs, on a épingle des cocardes, des images patriotiques. Le soleil projette sur le sol un beau chemin doré, brûlant, glorieux. La force de la jeunesse et de la vie, l'enthousiasme du sacrifice et de la victoire, la joyeuse espérance semblent s'exalter dans la merveilleuse lumière, et rien au monde ne serait moins triste que cette chambre d'hôpital, s'il n'y avait, sur les oreillers pâles, de paies figures creusées, ravagées, qui ne se contractent pas, qui ne gémissent pas, qui atlen-

dent et regardent loin, bien loin, hors du monde. . .

Ces figures-là, toutes jeunes, et marquées par la mort, je ne peux pas les regarder. Je pense aux mères qui ne les verront plus. Mon cœur se gonfle... Surprise, ma compagne me dit :

— Il ne faut pas les plaindre, ceux-là. Ils ne regrettent rien. Ils étaient venus pour mourir. Ils avaient réglé leurs affaires et dit adieu à leurs familles. Ils ne comptaient pas survivre, vraiment. Alors, ils ne sont pas tristes du tout.

Hors de la salle, je lui demande :

— On ne peut pas les sauver?

— Presque tous ceux-là ont eu les poumons traversés... Ça fait des lésions graves... mais ils peuvent traîner longtemps... Tenez, voilà la salle de pansements. Entrez. Il faut tout voir.

En face de nous, sur une couchette spéciale, il y a un grand garçon de vingt ans, nu jusqu'à la ceinture, et que des élèves en médecine

tiennent soulevé par les épaules. Je vois ses bras qu'agite un trennblement continu, sa poitrine large et musclée qui halète, halète, comme dans la torture. Et je vois aussi une face cadavéreuse, suante, les yeux hors de l'orbite, la bouche ouverte par un gémissement qui dure, qui m'entre dans les oreilles, qui me fait mal. Sélika m'attire de côté. J'aperçois la plaie monstrueuse, tout le dos fendu, l'épaisseur de la chair à vif, et les médecins qui travaillent dedans.

Voilà donc ce que fait la guerre! Pour la première fois m'apparaît l'être pitoyable entre tous, le blessé, dans sa nudité toute vive, saignante et purulente. Je ne peux plus penser que la folie des hommes a rendu parfois nécessaire et légitime cette abomination, que la lutte peut être le devoir sacré, l'expression suprême de l'héroïsme et du désintéressement, et que des individus doivent souffrir et mourir comme celui-là pour qu'un peuple vive. Je ne peux plus penser avec mon cerveau façonné par l'éducation Je sens, seulement, dans tout mon cœur de

femme, la pitié infinie, la pitié qui me ramène à l'égoïsme, car j'ai un fils, et mon fils sera soldat... Alors je me détourne, je m'en vais brusquement, pour ne plus voir cette face de martyr, pour ne plus entendre ce cri. Et parce que je pleure — n'étant plus maîtresse de mes nerfs — la petite Turque me prend le bras et m'emmène.

Je lui dis :

— Vous êtes habituée, maintenant... Mais au début, est-ce que vous restiez calme devant ces affreux spectacles?

— J'étais plus émue, oui...

— Mais vous ne pleuriez pas?

— Oh! non!

Elle est une jeune fille, cette frêle Sélika ! elle n'a pas souffert dans son corps; elle ne connaît que l'amour de la patrie, l'amour de la liberté! Elie n'a pas de petit garçon... Les mères seules, savent tout ce que représente de souffrance de fatigue, de longs soins, cette créature précieuse : un petit garçon... Je dis encore :

— Vous êtes contente lorsqu'un de ces pau-

vres gens va mieux, qu'il est sauvé, un peu par vous?

— Très contente... Mais, enfin, ces gens, je vous le répète, ils étaient venus pour mourir.

— Est-ce que vous avez soigné aussi des réactionnaires?

Les beaux yeux noirs se durcissent :

— Non. J'avais le choix, puisque j'étais venue librement. Je n'ai soigné que les bons.

0 petite Sélika vaillante et charmante, qui mourriez tout à l'heure, comme un soldat, si votre mort devait assurer le triomphe de la Constitution, petite Sélika que j'admire, vous ne soupçonnez pas quel abîme il y a entre nous. Aucune femme chrétienne, — non pas môme croyante, mais chrétienne d'origine et d'éducation, — ne se souviendrait qu'il y a des bons malades et des mauvais malades.

Nous avons entrevu, rapidement, le pavilion des enfants, presque dépeuplé. L'heure avance. Ibrahim Pacha nous attend, sur le perron, avec son photographe. Encore des compliments,

encore des discours, et la promesse de nous revoir tous les uns les autres.

— En France! dit Sélika. Oh! j'irai en France...

Affectueuse, douce, appuyée à mon épaule comme une petite sœur, elle me dit :

— Vous parlerez de moi, dans vos articles ?. C'est fait. Peut-être ne se reconnaîtra-t-elle

pas dans ce portrait hàtif que j'ai tracé d'elle, avec tant de sympathie et aussi tant de sincérité, à défaut de clairvoyance parfaite '. M. Bareille dit, avec douceur :

— Nous serons un peu en retard pour le déjeuner. Je n'ai pas de montre... Il est au moins... midi un quart I

1. Au moment de publier ces notes, je reçois une petite lettre de mademoiselle Sélika Osman Pacha. « ^fa chère dame, depuis longtemps je désire vous écrire, malheureusement, toujours il y a un empêchement; je ne sais si vous avez oublié la petite garde-malade volontaire qui vous avait fait visiter l'hôpital et s'était fait photographier avec vous. Les blessés sont guéris. Moi aussi j'ai quitté l'hôpital. Maintenant, nous ferons une société du Croissant rouge. On donnera des leçons de gardemalade, car le devoir d'une dame patriote est de secourir les blessés de guerre et de venir en aide à l'humanité souffrante. — SÉLIKA, fille de feu Osman Pacha, membre du Croissant rouge.

Il est deux heures passées, excellent M. Bareille! Ça n'a aucune importance pour vous, qui vivez dans un rêve byzantin, ni pour moi, qui ai perdu l'appétit à voir tant de malades, ni pour mademoiselle Sélika et Ibrahim Pacha, qui mangent selon le caprice de leur faim, à l'orientale. Mais nous avons un autre hôpital à visiter.

Vers la fm de l'après-midi seulement, nous arrivons à cet hôpital, dans une rue calme et poussiéreuse, plantée d'acacias énormes qui embaument. Chemin faisant, M. Bareille a timidement proposé quelques petits détours, pour voir une si belle ruine, un turbé si ancien avec des faïences 1 J'ai été impitoyable. M. Bareille s'est soumis.

Le médecin en chef, directeur intérimaire de l'hôpital Hasséki, est un homme encore jeune, gras et placide. Il ne sait pas un mot de français. Nous nous asseyons à grande distance les uns des autres, dans un cabinet décoré de photographies, où des femmes, — visage voilé, poitrine et ventre nus — étalent toutes les

d'un nouveau règne 277

variétés de tumeurs. Le café pris, la conversation traîne avec une lenteur pompeuse, et je fais des signes désespérésàM. Bareille, quiest devenu très turc sous le rapport de la patience .

M. le médecin en chef se lève enfin pour nous conduire.

L'hôpital Hasséki a été construit, comme l'hôpital Hamidié, d'après le principe allemand des nombreux petits pavillons. Il est clair, gai, fleuri. Mêmes salles de pansements, d'opération, de radiothérapie, d'électrisation, aménagées à la façon moderne. Mais le soleil n'entre pas à flots par les vitres, comme à Chichli. Les caffess de bois ajouré tamisent les rayons et signalent la présence sacrée des femmes.

Au seuil d'un dortoir, le docteur s'arrête et crie en turc :

— Silence!

Pas un souille... Les malades, assises sur leurs petits lits, ramènent leurs voiles blancs sur leurs bouches, baissent les yeux et croisent leurs mains sur leur poitrine. Le médecin

278 PRKMIERS JOURS

passe entre les couchettes, sans un regard, sans un mot pour ces pauvres créatures pétrifiées.

De pauvres créatures vraiment, tristes écliuntillons de toutes les misères physiologiques, victimes de la routine populaire, de l'ignorance et de la saleté invétérée, victimes aussi de la pauvreté. Les ardoises, placées derrière chaque lit, portent, en français et en turc, la désignation de la maladie. 11 y a beaucoup de tuberculose osseuse ou pulmonaire, et beaucoup de maladies spéciales au sexe féminin.

Je suis étonnée de l'indifférence du docteur, de sa manière d'imposer le silence... Je me rappelle le service du docteur Pozzi, à Broca, où je suis allée récemment. Avec quelle joie les- malades attendent la visite du « chef » ! Avec quelle familiarité paternelle il les aborde, l'une après l'autre, ménageant si bien leur amour-propre et leur pudeur, habile à deviner leur inquiétude, le désir qu'elles n'osent formuler, le mot qu'elles espèrent et qui les réconfortera tout un jour. Certes, tous les chi-

D UN NOUVEAU RÈGNK 279

rurgiens n'ont pas de ces délicatesses, et il y a nombre d'internes brutaux et même grossiers ; mais que de braves gens parmi eux, accessibles à la compassion, malgré l'iiabitude professionnelle, et dont l'arrivée est un bonheur, une gaieté quotidienne! Ici, c'est la hiérarchie implacable, le malade humilié devant le seigneur médecin, la femme voilée et silencieuse devant l'homme.

Après tout, je me trompe peut-être... Ce sont les convenances orientales qui obligent les uns et les autres à cette attitude. Le docteur prouve son respect de la femme en évitant de regarder les hospitalisées qui baissent chastement leurs paupières et remontent leurs voiles devant lui. N'ayons pas la rage de comparer, de généraliser, de prêter aux autres peuples une sensibilité analogue à la nôtre!

Quelques femmes, sur le point d'accoucher, ont amené leurs enfants avec elles et les gardent, accroupis sur leurs lits. Je fais remarquer à M. Bareille la beauté d'une petite fille de cinq ans, parée de fétiches en perles bleues.

La mère, flétrie et sans âge, répond en français :

— Oui, elle est gentille. Je ne pouvais la confier à personne. Alors, je l'ai amenée, avec son frère que voici. On a bien été obligé de les recevoir.

— Et le père?

— Il est parti... C'est un musulman, mais moi je suis juive. J'ai été à l'école française. Et puis, je me suis mariée à ce Turc qui m'a laissée...

Dans le lit voisin, une négresse tient dans ses bras un nouveau-né. L'infirmière — ou plutôt la servante — prend le petit être pour me le faire admirer. Jamais encore je n'avais vu un bébé nègre âgé de neuf jours. C'est quelque chose de touchant et de comique, une espèce de poupée noire à petits cheveux frisottants, le front tatoué de bleu, les mains froides, douces, plissottées, plus pâles que le visage.

Je dis à la maman :

— Tchok guzcll (Très joli.)

Mon répertoire turc est court, mais ces deux

D UN NOUVEAU RKGNF 281

mots flatteurs font un grand efi*et. Quelques figures s'éclairent de gaieté moqueuse et bienveillante. Et les servantes, aussitôt, selon le rite, me demandent le nombre de mes enfants... Trois!... Un garçon!... Machallahl... Dieu les conserve! Et qu'il conserve surtout le mâle!

Revenus dans le cabinet du directeur, le gros médecin réclame mes impressions... Je lui dis, avec franchise, que son hôpital est très bien tenu, aussi gai que peut être un hôpital, mais que les malades sont bien mornes, bien intimidés. Il ne répond pas. Il sourit. Je crois qu'il n'a pas compris ma pensée...

Mai.

Au Séraskiérat. Dans un vestibule immense, où des otficiers, des soldats, des fonctionnaires en stambouline passent et repassent, oii les portes s'ouvrent et se referment sans cesse, où

if..

le mouvement continu multiplie les courants d'air, nous attendons les cartes qui nous permettront d'entrer à Yldiz, demain.

11 y a, dans notre groupe, trois vrais journalistes. Les autres se sont attribués indûment cette qualité, même le représentant de la compagnie d'automobiles et sa femme.

Petite supercherie, bien innocente... Nous attendons. Un officier apporte les cartes, M. Paul Belon me dit :

— Voulez-vous remercier Ghefket Pacha? 11 ne faut pas quitter la Turquie sans avoir vu Ghefket Pacha, l'âme de la révolution, le maître de l'heure?

Le « maître de l'heure » consent à nous recevoir tout de suite.

P^rtev Pacha, un officier jeune encore malgré ses cheveux gris, très élégant, très parisien, nous introduit dans une vaste pièce, inondée de jour par plusieurs fenêtres, drapée de tentures rouges, meublée de tables et de fauteuils vaguement Louis XV, trop dorés. Des officiers d'état-major sont là, tous debout, et le général

debout me regarde approclier en souriant, La salle est si grande que je me sens tout à coup ridiculement petite. IMais Ghefket Pacha me lend la main, et s'incline un peu pour que la conversation soit plus facile. Et ma timidité puérile disparaît soudain. Je regarde cet homme, qui a pris l'initiative périlleuse de sauver son pa^^s à la pointe de l'épée, et qui a risqué, hardiment, l'apothéose ou la potence; ce Groquemitaine des réactionnaires, qui pend aujourd'hui les gens qui l'auraient pendu, en cas d'insuccès. C'est un Arabe, de haute taille, maigre, un visage tout en creux et en reliefs, où les yeux, fauves et mobiles, s'enfoncent profondément. Ces yeux — vraiment des yeux d'aigle — rendent inoubliable la figure de Chefket Pacha. Il a de l'énergie, de l'audace, de la franchise, la dignité naturelle d'un homme de vieille race. Ce n'est pas un militaire de salon, ce n'est pas un discoureur, c'est un vrai soldat, c'est un homme.

— Vous êtes allée à Stamboul pendant les jours d'investissement? Vous n'avez pas eu

peur?... C'est très bien... 11 n\ avait aucun péril pour les étrangers, aucun... Et qu'est-ce que vous avez vu à Stamboul?

Je raconte mes promenades, ma visite à la mosquée où les hodjas prêchaient les soldats mutins, le 23 avril, et la belle frayeur que m'ont faite les touloumhadjis.

Les officiers, rassemblés autour de nous, semblent s'amuser de cette histoire et de ce colloque.

— Général, je vous dois une sensation tout imprévue et sans doute unique dans ma vie : le réveil au bruit du canon, la fusillade toute voisine. J'ai pressenti ce qu'est la guerre. Et je ne l'aime pas du tout la guerre.

— Nous autres Turcs, nous aimons la guerre. Nous sommes surtout des soldats. Nous nous battons avec plaisir.

— Vous vous êtes battus pour une belle cause. Mais je suis femme. Je suis émue par les morts et les blessés.

— Pourtant, vous êtes allée voir les pendus?

d'un nouveau règne Îi85

— Jamais de la vie.

— Toutes les dames y sont allées.

— Pas toutes, du moins je l'espère... Ah! vous pendez bien, quand vous vous y mettez! On a très peur de vous.

— Pas les honnêtes gens... Les autres!... Ah! il y en aura d'autres, beaucoup d'autres, qui seront pendus. Je suis venu ici pour faire un nettoyage. Je ne m'en irai pas ce qu'il ne soit achevé.

Il me demande encore :

— Vous avez vu nos dames turques? Les trouvez-vous bien malheureuses, bien arriérées?

— Celles que j'ai vues ne se plaignaient pas. Elles m'ont paru très intelligentes, très désireuses de se perfectionner, et toutes — même les plus naïves et les plus ignorantes — animées d'un patriotisme ardent.

— Tant mieux. Il faut que nous ayons les sympathies des femmes. Elles élèvent les futurs soldats. Je suis heureux, très heureux que les femmes de mon pays vous aient donné si bonne opinion d'elles.

28G PRKMIRRS JOURS

J'ose dire :

— Est-ce que vous ne leur ferez point une petite part de la liberté que vous avez reconquise pour tous les Turcs?

Geste évasif :

— Trop de ditTicultés... trop de complications... Les dames turques sont trop pressées. Elles doivent patienter. Avec le temps, peutêtre... Enfin, vous avez vu que nous ne sommes pas des barbares. Vous ne direz pas de mal de nous, dans votre prochaine œuvre?

— Je dirai ce que j'ai vu et entendu, sincèrement, et avec sympathie.

Je prends congé. Ghefket Pacha me serre la main, incliné vers moi, comme l'Ogre vers le petit Poucet, mais c'est un ogre paternel, et son sourire aux grandes dents ne me fait pas peur.

Mai.

Yldiz!... L'enceinte franchie, il y a un palais blanc, qui semble tout neuf, avec un perron de marbre, et des fenêtres grillées. Sur le per-

ron, des officiers, des policiers, et le préfet de Constantinople. Devant le perron, dans l'allée poussiéreuse, en plein soleil, des voitures arrêtées, et un tas de gens furieux qui récriminent, parce qu'on leur refuse le passage et que les soldats confisquent, sans raison et sans explication, les appareils photographiques. Le préfet et ses secrétaires sont débordés. Et les voitures s'ajoutent aux voitures, et les mécontents aux mécontents. Sur le rebord d'une fenêtre, un petit singe échappé gambade.

Yldiz ! . . . Des palais trop blancs, trop sculptés, trop chargés, des palais pour parvenu millionnaire que les architectes exploitent, des palais très coûteux, très laids, plus que laids : bêtes I et dispersés au hasard dans un jardin qui s'abaisse, par une série d'ondulations, vers le Bosphore.

Comme le& boîtes japonaises qui contiennent des boîtes japonaises, Tune dans l'autre, ce jardin contient plusieurs jardins. La voiture se heurte à un mur, à un groupe de factionnaires : « Yassak! » Discours infinis comme notre

288 l'KKMIERS JOURS

patience. Le soleil brûle... On passe enfin, mais il faut laisser la voiture au seuil de cette seconde enceinte qui enferme la troisième enceinte : le jardin central, le cœur secret d'Yldiz, le harem.

Nous ne franchirons pas cette troisième enceinte. Les scellés défendent les portes que ne gardent plus les eunuques noirs. La cage est vide; les oiseaux brillants se sont envolés. Des princes, de hauts fonctionnaires en ont recueilli quelques-uns. Les autres se laissent vivre aux frais de la nation... Il y a, dit-on, trois cent cinquante dames de tout âge (|ui attendent des prolecteurs... Vide aussi, la maison du Grand-Eunuque, ce vilain nègre qui a une réputation de bourreau. Vide, le palais tarabiscoté construit pour l'Empereur et l'Impératrice d'Allemagne. Résignons-nous à ne voir d'Yldiz que ces façades biscornues et par les fenêtres quelques rideaux, quelques meubles, d'un horrible goût allemand « art nouveau ». Bornons notre curiosité au parc.

Le parc d'Yldiz ! . . . Les Turcs, très gravement.

D UN NOUVEAU RKGNE 289

le comparaient à Versailles. Ils vantaient les profonds ombrages, les pièces d'eau, les lacs, et la ménagerie, et les écuries, et les serres. Yldizl c'était le jardin du paradis de Mahomet.

Yldiz, ô mes amis! Si les gens qui l'ont vu, naguère, en ont fait tant de louanges, c'est pour bluffer, pour exciter l'admiration et un peu la jalousie. C'est si délicieux d'avoir vu ce que les autres ne verront jamais ! Cela permet de dénigrer les beautés offertes à tous. « Versailles?... Penh!,.. Si vous connaissiez Yldiz!.,. » Mes amis, le petit jardin d'Eyoub, si naïvement turc, vaut tous les parcs du Sultan. Les parcs du Sultan ressemblent à une grande propriété banale, sans style, sans dessin, médiocrement plantée, fort mal entretenue. C'est plus anglais qu'oriental, — et il y manque la fraîcheur, l'ombre épaisse, la netteté des parcs anglais. La seule beauté réelle de ce lieu, c'est ce qui est dehors; le fond de paysage, le Bosphore bleu, la côte d'Asie bleue et mauve. Le reste... ô mystification!

290 i'Ki:mii:k8 jours

Un monsieur, coifl'é du fuz, blond, doux, affable, nous sert de guide. C'est un Kraii(,iiis, M. Henry, qui fut, pendant six années, jardinier en chef d'YIdiz. Il ne s'étonne pas de nou voir déçus. Il dit :

— Bien surfait, tout ça!...

— Oh ! combien I

— Et mal tenu ! Ce n'est pas ma faute, vous savez. J'aurais aimé arranger ces jarilins, en faire une belle chose d'art. Le Bosphore au second plan, l'Asie au troisième plan, quelles perspectives à ouvrir, quels tableaux à composer! Mais, pas un sou! Poches vides... Les ferrures des serres se rouillent, l'eau croupit dans les bassins; l'herbe pousse dans les allées; les branches mortes encombrent les taillis. Pas un sou! Les fonctionnaires du palais ont tout raflé. Et les garçons jardiniers sont en grève.

— En grève?

— Ils veulent être payés. On ne les paie pas. Alors, ils refusent le travail. Il y a deux mille citronniers dans l'orangerie qui devraient être mis à l'air. Les jardiniers ont dit : « Nous sor-

d'un nouveau règne 291

tirons les citronniers quand nous aurons notre argent. »

Et M. Henry ajoute, mélancolique :

— Ils sont fichus, ces deux mille citronniers.

Voilà les impressions que j'ai rapportées de cette « merveille » trop vantée d'YIdiz, avec une petite pomme verte de bergamote qui parfume mon armoire, comme un sachet.

Mai.

I. . . bey, le plus français des Turcs, me fait ses confidences :

— La vie conjugale! Elle serait charmante, elle serait tout au moins facile, s'il n'y avait pas ce fléau du harem : la belle-mère. Notre Karagheuz, qui est misogyne, appelle la femme « l'ennemie domestique », ou « Son Altesse Scorpion »... Quel nom donnerai-je à la femme devenue belle-mère? Des belles-mères françaises, j'en ai vu, madame, et de redoutables, quand j'étais attaché d'ambassade à

292 l'IlKMIKKS JOURS

Paris. Mais elles sont, aux belles- mères turques, ce que la couleuvre est au cobra.

Je frémis. Cet homme a dû bien souffrir, à moins qu'il ne se moque de moi, avec sa douceur sournoise, son sourire pincé, son œil aiguisé de malice.

Il reprend :

— Quand nous nous marions, nous expliquons à nos femmes que nous sommes obligés de passer le pont, d'aller à Péra pour nos affaires. C'est à Péra que sont les banques, les ambassades, etc. Nos femmes ont un préjugé contre Péra, cette ville de liberté et de débauche où il y a des femmes en chapeau, dans les rues, et des femmes décolletées dans les salons. Pourtant, elles se résigneraient... Les affaires sont les affaires... Mais la vieille hanoum, labelle-mère qui est « à la turque», corps et àme, arrive un beau jour : « Où est ton mari, ma fille? Est-ce qu'il te négligerait? — Maman, il est à Péra. — A Péra! Tu dis cela tranquillement... Il est à Péra! — Oui, maman, pour ses affaires. — Ma fille, tu es une sotte, et ton mari un dé-

bauché. Quand un homme va à Péra, on sait pour quoi faire. Il te trompe, ma pauvre enfant! Il te trompe avec des modistes et des clianleuses. » Le mari rentre à midi : « Tu es ailé à Péra? — J'y suis allé. — Pour affaires? — Pour affaires... — Misérable! Ma mère m'a tout dit. Quand un homme marié va à Péra, c'est... » Larmes, pâmoisons... On se réconcilie; on se réconcilie complètement. « Tout de même, pense l'épouse, il n'a pas dû me tromper. Cette ardeur me rassure. » Le même jour, le mari retourne à Péra... Le soir, même scène, même dénouement. « Ma mère, dit la jeune mariée, le lendemain, je ne crois pas que mon mari soit infidèle, parce que... — Hé! ma fdle, répond Son Altesse Scorpion, cela prouve que ton mari est un homme de ressources, mais ce serait bien autre chose encore s'il n'était pas allé à Péra. »

— Et voilà comment un ménage se détraque, dit I... bey.

Mai.

Confidences féminines :

« Chère amie, prenez ce crayon, écrivez, écrivez... Je vais vous raconter mon histoire... pour publier... Ne faites pas attention à cette dame qui est sur le divan., Elle ne sait pas le français. Mais très intelligente, grande révolutionnaire de Salonique,... Très intelligente, cette dame!... Elle a porté des revolvers dans des caisses à biscuits, et des lettres dans ses poches sous le tcharchaf... Ne sait pas lire... Pas civilisée du tout... mais très intelligente... »

Celle qui parle est une femme d'âge indécis, grasse, la face ronde, un peu molle et poudrerizée sous un énorme bouffant de cheveux miroux mi-châtains, mi- naturels mi-factices. Les yeux clairs, rieurs et doux, malgré la fatigue des paupières, soulignés d'un trait de khôl. Aux oreilles, de très belles émeraudes; au cou, un collier de grosses perles; des bagues somptueuses aux mains courtes, fines et potelées. Cette personne, — Mélek Hanoum, « madame Ange » — porte une robe en velours souple, d'un vert vif, très ornée et doublée de faille épaisse qui froufroute.

Le salon delà villa est badigeonné à la chaux bleue. Madame Ange a laissé les divans traditionnels, couverts desimpie toile bise et garnis de longs coussins plats. Un piano droit, une table, deux ou trois sièges dépareillés; un poêle en fonte commune, dont le luvau coudé fait un vilain angle noir à travers la pièce claire; sur le mur, la photographie d'un vieux monsieur turc, très chamarré, très vénérable, le propre père de madame Ange; la photographie de

madame Ange, elle-même, à l'âge de onze ans, avec une robe de dame, à jupe traînante volantée et ruchée, un pouf, un chignon de boucles. Sur un autre mur, isolée, une troisième photographie, représentant un grand, gros, large, énorme personnage, barbu comme Holopherne et scintillant de décorations : Djavid Pacha, vali de S..., époux divorcé de madame Ange.

La dame de Salonique, en jupe grise et petit caraco, est beaucoup moins distinguée que madame Ange. A Paris, on la prendrait pour une lingère à la journée, voire pour une femme de ménage. Elle a une petite tête ridée comme une pomme d'hiver, des bandeaux plats, couleur de sel gris, et elle fume éternellement une cigarette. Ses yeux pétillants, pénétrants, suivent réellement la conversation française, que ses oreiller ne comprennent pas. C'est quelqu'un de pas ordinaire, la dame de Salonique! Si je pouvais causer avec elle! Mais depuis que j'habite la maison, nos entretiens se bornent à des témenas et à des gestes accompagnés de :

« Vok, lianoum efjcndim », ou bien : « Evoet hanoum cffendUn ». Indulgente, la dame de Salonique admire que je sache si bien le turc! Et elle ne demande que six mois pour m'enseigner cette langue pleine de mystères.

Madame Ange, après le divorce dont elle n'est pas consolée, a quitté la ville lointaine gouvernée par son perfide époux, et s'est installée dans une gentille maison, sur la côte anatolienne. Elle a, pour la servir, un cuisinier arménien, âgé de soixante-dix ans, une petite esclave dont le nom m'est impossible à prononcer, et une très, très vieille femme, sœur de la nourrice de madame Ange, une momie pantalonnée et voilée, et pas civilisée du tout.

Madame Ange veut être toute à la franque. C'est une « désenchantée », bien qu'elle ne ressemble pas aux héroïnes du roman célèbre... Madame Ange n'est pas du tout neurasthénique, pas du tout compliquée : elle est ingénue. On peut avoir de l'intelligence, de la culture, du talent même et de l'ingénuité. Madame Ange qui a une instruction très étendue, qui sait

l'cirabe et le persan, qui est poétesse et musicienne, qui est Turque, oui. Turque dans les moelles, a été complètement affolée par l'idée d'être « à la franque ».

Cœur excellent, âme généreuse et désintéressée, elle a beaucoup lu; elle a trop lu; et elle a trop retenu de phrases, de « clichés », de formules, de théories. Toutes ses lectures lui pèsent sur le cerveau, comme un repas intellectuel mal préparé, mal digéré. Gomment pourrait-elle s'assimiler tant de sciences, tant de philosophies, tant de littératures, et la sociologie, hélas! et l'économie politique, holà!... Elle ne peut dire vingt paroles sans prononcer ces mots magiques, « progrès, civilisation », et elle parle de Kant, familièrement, comme d'un bon vieil oncle à elle.

Madame Ange est révolutionnaire, naturellement; elle est affiliée au Comité; elle est patriote et moderne. Pourtant elle reste féminine; elle garde les charmants défauts de son sexe : elle aime les robes, les bijoux, la poudre de riz. Elle est coquette et fut amoureuse. Elle est toujours

amoureuse... Ses malheurs conjugaux la hantent. Son aventure lui paraît inouïe, unique, digne de la plus vaste publicité.

« Écrivez, chère amie, reprend-elle dans un français hésitant, écrivez, pour publier...

» Je suis d'une grande famille; mon père était un célèbre savant. Il m'a fait bien instruire, par une institutrice française. J'étais très pieuse, très bonne musulmane et j'adorais le Sultan comme une divinité. Quand j'ai commencé à lire philosophie, j'ai senti grands changements, mais toujours je crois en Allah, en Dieu... Je suis déiste, chère amie, tandis que cette dame de Salonique, elle ne croit à rien du tout... Très intelligente, cette dame! elle ne sait pas lire, mais par la force de la réflexion, elle ne croit plus à rien du tout.

» J'ai étudié philosophie française dans Voltaire, Lamartine, Zola... Qu'avez-vous, chère amie? Vous riez!... Vous ne trouvez pas que Zola grand philosophe? Je ne l'aimais pas d'abord, parce qu'il découvre trop la nature... Plus tard, quand j'ai compris pro-

grès, civilisation, j'ai aimé Zola. Oui, grand philosophe, mais ça ne me plaît pas comme il parle de l'amour...

A J'ai étudié aussi la botanique, l'histoire si jolie des fleurs, et toute la vie des bêtes. J'aimais les poésies qui racontent l'amour innocent.

» A treize ans, je me suis mariée, avec un garçon tout jeune que ma grand'mère avait choisi. Il était bête, ce garçon, pas civilisé du tout. Il médisait : « Pourquoi lis-tu?.,. Pour- » quoi apprends-tu tant de choses ?... Moi, ça » me fatigue... Seulement, je voudrais savoir ce » qu'il y a dans le ciel et comment c'est fait la » lune... » Je savais cosmographie. Je lui explique la lune, les montagnes, la neige, et comment ça tourne. Il me répond : « Tu te moques » de moi. C'est tout petit, la lune. » Jamais il n'a pu comprendre le télescope. Pas civilisé du tout I

» Alors, je dis : « Nous devons divorcer... » Il veut bien. Pas méchant, ce garçon, un peu bête, mais pas méchant. Et quelques années après, je connais Djavid Pacha. J'étais riche

lui, pauvre; j'étais de grande famille, lui, petit employé. Très intelligent, très honnête, et si beau! Ah! chère amie, qu'il était beau, Djavid Pacha!

» Nous nous sommes mai'iés. Pendant trois ans, grande passion... Djavid Pacha à mes genoux... 11 avait eu, avant moi, une maîtresse, une fille bohémienne qui possédait de très beaux cheveux. Les miens étaient j>lus beaux, chère amie! Cette iille tourmentait mon mari pour le reprendre. 11 me dit : » Elle m'ennuie. Je vais me plaindre à la police » et on la mettra en prison. » Alors j'ai dit : tt iSon. Elle t'a aimé, cette fille. Elle a du » chagrin. Il ne faut pas lui faire de mal. » Et, à la fin, la bohémienne nous a laissés tranquilles.

» Au bout de trois ans. plus de si grnnde passion, mais encore grand amour. On m'a dit que Djavid Pacha me trompait avec une chrétienne appelée Lolotte. Je ne savais rien. J'étais heureuse. Et j'accouchais tout le temps. Je suis devenue malade et j'ai été obligée

d'aller en Europe, pour opération, mais je n'ai pas vu les villes, rien que la maison de santé. » Je reviens chez moi, très bien guérie. Mais Djavid Pacha est tout changé. Il était l'amant d'une esclave, que j'avais élevée moi-même, comme ma fille, une esclave très jolie, de vingt ans. Et c'était bien mal, à cause de ce grand amour que nous avions eu; et aussi parce que j'avais été une bonne épouse; j'avais donné tout mon argent; et Djavid Pacha était devenu un haut fonctionnaire, un vali. C'était avant la Constitution. J'avais tant de douleur que je pleurais nuit et jour, et tous les soirs, je faisais querelle... Je voyais que mon mari ne m'aimait plus. Il n'était jamais content. Si je mettais des fleurs sur la table, il disait : « Pourquoi le couvert à la franque? Je suis » Turc; je veux manger comme les Turcs... » Si je parlais de la philosophie, il me disait : « Est-ce que j'ai épousé une franque? Si j'en » avais voulu une, je ne t'aurais pas prise. » Et il caressait, devant moi, cette esclave qui n'était pas civilisée du tout.

» Oli ! chère amie, je ne pouvais supporter cela. Je n'étais pas une sauvage. J'étais instruite, plus que Djavid Pacha, et je soufïrais dans ma dignité... Alors, je désire mourir. Je pense : « Il faut que ma mort soit utile à » mon pays. .. » Et je vais au Comité : « Je » veux mourir. Donnez-moi une mission. Don- » nez-moi de la dynamite. Je ferai sauter un » grand konak. Et je mourrai pour la rôvolu- » tion. » Mais les gens du Comité n'ont pas voulu. »

Madame Ange essuie ses yeux et parle, en turc, à la dame de Salonique qui, dominée par l'habitude, a croisé ses jambes sur le divan. Elle comprend très bien la résolution de madame Ange, et moi aussi, je la comprends. Ah! si l'on connaissait le secret des actions déconcertantes que commettent les femmes!... Héroïsmes, infamies, bizarreries, contradictions, décisions soudaines, extravagantes ou sublimes, tout ça, au fond, c'est des histoires d'amour. Quand une dame se jette to'it à coup dans la dévotion, ou dans la politique,

OU dans la charité, ou dans la galanterie, c'est peut-être parce que son Djavid Pacha, à elle, son époux adoré, l'a trompée avec la honne!

« Enfin, il y a eu la Constitution, — dit madame Ange, — et nous avons changé de vilayet. Mon mari est un patriote, et un homme très honnête. Il ne vole pas. Il sert très bien le pays. Mais toujours, toujours, il aimait cette fille...

» Et moi, je me consolais en travaillant pour le progrès. Autrefois, un député, un membre du Comité, D... bey, m'avait appris la politique, la sociologie. Il me parlait à travers un rideau, car jamais aucun homme n'a vu mon visage, excepté mon premier mari et Djavid Pacha. Ce D... bey, il promettait la liberté pour tous, et pour les femmes. Car les femmes, elles ont beaucoup aidé les Jeunes- Turcs. Elles ont porté les papiers, les lettres, et même des revolvers. On ne peut pas toucher une femme, pas même lui parler, dehors, vous savez bien. Très commode pour révolu-

tionnaires... Mais les Jeunes-Turcs sont très ingrats pour nous. Quand, après la Constitution, D... bey est venu faire conférence, dans notre ville, toutes ces dames y sont allées, et moi aussi. Et j'ai aussi fait conférence. Oh! ce jour-là, chère amie, j'ai mis le pied dans la civilisation.

» Djavid Pacha a su cette chose de la conférence. Il était furieux. Et j'ai dit : « C'est la » faute de D... bey. Il m'a poussée à parler. » Et D... bey a dit : <.< Ce n'est pas vrai. » Il a cessé de s'occuper des femmes et de les défendre, parce qu'il avait peur de n'être pas réélu. Et Djavid Pacha craignait aussi de perdre sa place. Il m'a dit : « Il ne faut plus écrire. » J'ai dit : (c Je n'ai plus le bonheur. Je dois me » consoler comme je peux. — Je te divorce, si » tu continues à écrire... — Tu veux me » divorcer parce que tu es l'amant de cette « esclave, de cette misérable, de cette prosti- » tuée... Eh bien! elle m'appartient, je la » marierai et tu ne la verras plus. . — Avant » que tu la maries, je vous tuerai toutes deux...

» Et toi, va-t'en.. Par trois fois, je te » divorce. »

» C'était fini. J'étais divorcée. La loi obligeait Djavid Pacha à me rendre ma fortune, mais elle lui permettait do garder notre fils, le seul qui reste de tous nos enfants. Mon mari m'a écrit : ^ Tu es riche et je suis pauvre. Je » sais que tu peux réclamer l'argent, mais » alors, moi, je n'aurai plus rien. Alors, je te » donnerai le tiers de ta dot, parce que j'ai » besoin du reste. » J'ai répondu : « Ça m'est » égal. Je souffre trop. Je me moque de l'ar- » gent. Permets seulement que je voie mon » fils... »

» Il a gardé mon argent; il a gardé mon fils. Me voilà toute seule. J'ai le cœur brisé... Et quelquefois, je sens une haine terrible contre Djavid Pacha et cette esclave. Je pense : « Si je pouvais me venger, leur faire du mal ! ... » Et puis je pense encore : « Ça ne guérirait pas » mon cœur. Ça ne me rendrait pas l'amour. » Et tout de même, au fond, j'ai une sympathie, une affection pour Djavid Pacha... Je ne vou-

tirais pas qu'il fût malheureux ou malade... Je lui pardonne. Je ne peux pas le détester, chère amie. »

Madame Ange regarde le portrait de l'Holopherne barbu, et, les yeux humides, après un instant de rêverie, elle murmure :

« 11 était beau, Djavid Pacha! »

Madame Ange veut aller à Paris. Elle m'a demandé des renseignements sur les trains et les bateaux.

— Je n'irai pas seule, chère amie, parce que j'aurais honte des messieurs {sic). Je veux emmener ma petite esclave et mon vieux cuisinier arménien.

J'insinue que ce cuisinier, promu écuyer cavalcadour, sera peut-être plus gênant qu'utile. Il a soixante-dix ans et ne connaît pas le français.

— Ça ne fait rien. Je parlerai pour lui. Et je verrai tout, tout... bais, théâtres, concerts, Sorbonne...

— Et vous garderez le tcharchaf ?

— Je mettrai un cache-poussière et un petit voile comme à la campagne.

Elle demeure pensive :

— Prêtez- moi votre chapeau, chère amie, pour voir comment ça fait sur ma tête.

Elle met le chapeau cloche sur son bouffant bicolore et minaude devant la glace :

— Hé! il me va bien.

Et tout à coup :

— Ah! fermez la porte, chère amie! Si mon esclave me voyait, elle dirait que je me suis faite chrétienne!

Fermer la porte? Je veux bien, mais aucune porte ne ferme exactement, chez madame Ange. Celle de ma chambre, je dois la maintenir en mettant une chaise tout contre, le matin et le soir.

Madame Ange assiste à ma toilette. C'est, ditelle, son devoir d'hôtesse de me servir. Elle m'a gentiment offert son propre linge, mais nous n'avons pas les mêmes mesures. Elle s'inquiète aussi, beaucoup, des fluctuations de la mode, de la longueur des corsets les plus

3lu j-A vu; AU iiaki:m

récents, de la platitude des jupons. Elle porte même, aux chapeaux, un intérêt platonique. Un jour, elle me parlait de ses malheurs et s'étendait en considérations philosophiques, quand, ayant passé la main sur mes genoux, elle s'interrompit :

— Je crois, chère amie, que votre robe n'est pas doublée?

— iS'on, chère Mélek. Il y a deux ans qu'on ne double plus les robes.

— Gomment, il n'y a pas de fond de jupe?

— Pas de fond de jupe.

— Et moi, j'en ai un, — s'est écriée madame Ange en soulevant sa jupe de soie grise. — J'en ai un, avec des plissés. Oh! je vais le faire enlever tout de suite!

Elle était contrariée, réellement. Elle avait un fond de jupe, lorsque les Parisiennes n'en portaient plus ! C'était un ridicule intolérable, — et pourtant madame Ange vit seule, et ne voit que des femmes, ses esclaves et son vieux cuisinier! Elle n'a plus besoin de plaire.

J'ai souri, mais je ne peux pas reprocher à

mon cimie tunjue ce souci désintéressé qu'elle a de sa dignité corporelle. Elle soigne sa personne; elle tâche d'être agréable à ses propres yeux, — et cela, c'est une marque de rafïinement, de « civilisation », pour employer un mot qu'elle aime. Tant de ses compatriotes, à son âge, et délaissées, deviennent des masses de chair, sous d'informes caracos! Mélek Hanoum veut rester fenmie, malgré son pédantismc innocent et elle a ri à mourir quand je lui ai raconté que les féministes révolutionnaires, à Paris, se coupaient les cheveux et portaient des vestons d'homrae.

J'ai dit qu'elle tenait bien sa maison et que ce n'était pas un mérite commun à toutes les dames musulmanes. Il paraît que beaucoujj d'entre elles laissent « tout aller », et que leur incurie et leur gaspillage compromettent la fortune du mari. C'est peut-être parce que la fortune du mari doit servira l'entretien du ménage, celle de la femme demeurant intangible. Les caprices et les négligences de la hanoum ne lui coûtent rien et ne la compromettent pas per-

sonnellement. D'autre part, la précarité des unions, la crainte du divorce, enlèvent à l'épouse le sentiment de la stabilité du foyer, et, dans ces conditions, elle ne peut prendre conscience de ses devoirs domestiques, de sa responsabilité d'associée conjugale. La polygamie n'existe plus, ou n'existe que d'une manière exceptionnelle, mais la maîtresse entretenue au dehors a remplacé la concubine ou la seconde épouse qui faisaient partie de la famille. Le divorce est facile et fréquent. Pourquoi les femmes se priveraient-elles d'un plaisir, d'une robe ou d'un bijou, afin de ménager une fortune dont une autre, demain peut-être, profitera? Ne généralisons pas. Il y a des Turcs qui s'attachent strictement à leur épouse et qui trouvent -en elle une fidèle amie. Mais ceux, très nombreux encore, qui ne voient en elle qu'une compagne de lit — souvent froide et passive — et une reproductrice résignée, ceux-là ne peuvent lui demander la haute et délicate tendresse, le réconfort, et même le bon conseil que l'Européen trouve à son foyer.

Madame Ange, qui, malgré ses légers défauts, est une créature excellente et dévouée, n'a pas été inutile à l'élévation rapide de Djavid Pacha. Après quinze ans de mariage, il lui a préféré une esclave jeune et fraîche, et il l'a renvoyée, sans enfant, presque sans argent. Pas un mot de regret. Pas un attendrissement sur le passé d'amour. Le mépris oriental de la femme a reparu dans ce pseudo-civilisé, dès que la femme est devenue une gêne, un devoir I

J'ajoute que ce divorce a été blâmé par tous ceux qui en ont connu la cause et les circonstances. Plusieurs dames turques, qui ne partagent nullement les idées révolutionnaires et philosophiques de Mélek Hanoum, m'ont dit : — C'est une exaltée, une imprudente. Elle nous a fait un grand tort, à toutes, par ses exagérations. Mais c'est une femme de cœur, et la conduite de Djavid Pacha a été odieuse.

La vie matérielle est simple et, je crois, peu coûteuse, chez mon amie. Sa petite villa, — sur le modèle courant de toutes les villas turques,

314 LA vu: AU HAllEM

— est très propre, très gaie, sans luxe. 11 y a des meubles européens, mais c'est la manière de s'en servir qui n'est pas européenne!

J'occupe le seul lit de la maison, un lit en fer à barres de cuivre, qui a deux oreillers plats au chevet, et un troisième oreiller très long, contre le mur — souvenir du divan national. Les draps sont cousus à la couverture. La fenêtre est ornée de petits rideaux en cretonne bleu marine à fleurs, non pas coulissés sur des tringles ou plissés sur des anneaux, mais cloués à môme le mur, par des pointes. Un portemanteau, deux chaises, une table ronde, soi-disant table à toilette, garnie d'objets hétéroclites, les ustensiles de toilette étant épars sous les meubles. Et la porte ne ferme pas I

Madame Ange n'a pas de lit. Elle couche sur un matelas, posé à même le parquet. Et la dame de Salonique couche aussi sur un matelas, dans le salon. Les matelas sont nomades. Ils émigrent de pièce en pièce, selon la fantaisie de la dormeuse.

Les deux serviteurs — la vieille pantalon-

née ne compte pas — adorent leur maîtresse qui les traite avec bonté. La petite esclave fait un service qui n'épuisera pas ses forces, prématurément! Elle se traîne, musarde, chantonne et rit à propos de tout. Gomme les couturières, animées d'un génie infernal, ont imaginé des corsages qui s'agrafent dans le dos, je ne puis me passer de la collaboration de cette jeune personne dont jamais, jamais je ne prononcerai convenablement le nom! Nous nous entretenons par gestes, et quand je lui demande du savon, elle m'apporte mes gants!

Le vieux cuisinier, — il a aussi un nom terrible en mn, — est un artiste que j'apprécie beaucoup. Il triomphe dans la préparation des beureks au fromage et des artichauts à l'huile. La cuisine turque rappelle la cuisine provençale ou italienne, moins l'ail. Je n'ai de répugnance que pour le pilaf au sucre et pour les dolmas froides. Ces feuilles de vigne farcies de riz et de raisins, imprégnées d'huile, ne me plaisent pas.

Madame Ange connaît mon amie Sebna

Hanoiim et elle nous a réunies chez elle, un malin.

J'avais vu Selma Hanoum à Paris, il y a neuf ans, quand elle était arrivée, sans bruit et sans réclame, pour vivre auprès de son frère Ahmed-Riza bey et remplacer la famille lointaine.

Dans le salon peint à la chaux bleue, sur le divan de toile, nous sommes assises, côte à côte, tout attendries de nous retrouver là. Mon amie est toujours belle, plus belle dans ce long manteau de crêpe de Chine noir dont les plis amples ont tant de grâce et de majesté. Elle porte une espèce de toque qui soutient son voile et couronne royalement son front énergique et fier. Elle a de beaux yeux, un profil un peu court, très noble, et une curieuse manière de redresser son menton, de porter la tête en arrière, comme les chevaux de race « qui encensent ». Elle paraîtrait hautaine, si elle n'avait tant de charme.

J'aime tendrement et j'admire cette femme, supérieure à tant d'Européennes, vaillante,

loyale et méconnue. Ce n'est pas une naïve comme Mélek Hanoum; ce n'est pas une « désenchantée ». C'est un être d'action, de décision, qui a le sens des réalités et qui a mêm(i du bon sens tout court. Si la nature l'avait faite homme, Selma Hanoum eût tenu un rôle important dans l'histoire de son pays.

— Comme nos projets ont été changés ! Je voulais vous recevoir chez nous, à Makrikeuy... Et deux jours avant votre arrivée, il y a eu cette sédition des soldats...

Elle me raconte que ces événements ne l'avaient pas surprise. La dame de Salonique qui va partout, sait tout et devine tout, à l'abri du tcharchaf, avait aussi prévu la réaction, et elle était allée au Comité pour engager les Jeunes-Turcs à veiller sur l'état d'esprit des troupes et les manœuvres des hodjas. Mais on avait ri de cette fâcheuse Cassandre.

Le matin du 13 avril, Ahmed -Riza bey, comme d'habitude, était parti pour Stamboul, laissant à Makrikeuy sa sœur Selma et sa vieille

31S LA YIK AU IIAUEM

mère malade. Quelques heures plus tard, Selma reçut un message incompréhensible pour elle : « Votre frère est en sûreté... » Elle comprit qu'Ahmed-Riza avait couru quelque danger. Peu après, un amietune journaliste américaine, miss May de W..., vinrent lui confirmer la nouvelle. Entre temps, des soldats envahirent Makrikeuy et cernèrent la maison.

Selma Ilanoum était restée seule avec sa mère, les servantes et miss de W... A travers les caffess ajourés, les deux jeunes femmes voyaient la bande hurlante des soldats qui criaient des menaces et des injures, et par un geste symbolique et sinistre, se passaient la main sous le menton, en imitant le va-etvient d'un couteau dans une gorge ouverte. Dans le petit port tout voisin, une mouche à vapeur, sous pression, commandée par des amis dévoués, attendait les fugitives. Mais comment sortir?

Je dis à Selma :

— Avec le tcharchaf et le voile, vous auraiton reconnue?

— Vous oubliez ma haute taille! Je suis presque aussi grande que mon frère. Je suis

peut-être la plus grande femme de Stamboul. Ah! j'ai maudit cette stature imposante qui trahit mon incognito! Une petite personne fluette glisse partout et passe inaperçue, mais une dame d'un mètre quatre-vingts ! on ne peut pas ne pas la voir! Aujourd'hui encore, je n'ose pas aller dans les quartiers de fanatiques... On m'a tant calomniée!

Son regard, s'attriste. Elle murmure :

— Et pourquoi? Jamais je n'ai excité mes compatriotes, mes sœurs, à commettre des imprudences. Jamais je n'ai cru que les réformes profondes des mœurs s'accompliraient en quelques mois. Est-ce un crime que d'avoir rêvé une organisation meilleure de l'instruction féminine, une protection légale plus efficace et le minimum de liberté indispensable au développement, à la dignité de créatures humaines? N'est-ce pas ridicule et odieux, cette campagne qu'on a menée contre mon frère et contre moi, à propos des

chapeaux que nous aurions commandés à Paris !

— Revenons à la journée du 14 avril. Gomment êtes-vous sortie de la maison cernée?

Elle reprend son récit. Tout d'abord, elle fit partir sa vieille maman qui ne se doutait de rien, et que les esclaves accompagnèrent, et elle demeura, avec miss de W.,., dans le logis barricadé. Douze heures, elle entendit les vociférations des soldats; douze heures, elle attendit le moment où les portes seraient forcées. Très calme, très pale, elle avait pris un revolver

— Jamais ces brutes ne m'auraient eue vivante.

Enfin, la nuit venue, elle se déguisa en pauvresse, franchit le mur du jardin, traversa une maison inhabitée, et s'en alla vers le port, une lanterne à la main, la taille courbée, avec la démarche d'une vieille femme boiteuse. Ses amis la reçurent à bord de la mouche qui cingla aussitôt vers la côte d'Asie.

Selma, sauvée, dut rester cachée pendant de longs jours. Ahmed-Riza bey que l'on disait

à Salonique, ou à l'ambassade de France, s'était réfugié simplement dans une maison de Stamboul, en plein quartier de mutins, d'espions et de réactionnaires.

Le jour de l'émeute, il avait été presque seul à conseiller la résistance, mais son avis n'avait pas prévalu. Quand on lui annonça la mort du ministre de la Marine tué à sa place, par des assassins mal informés, il dut penser à sa sûreté. Aucun déguisement n'était possible. Mais le président de la Chambre, figure connue et caractéristique, s'avisa d'un stratagème bien simple : il mit des lunettes noires, et attacha un mouchoir en bandeau sous son menton, sur les oreilles, comme un homme qui souffre des dents. Et sans plus de précautions, il put gagner sa reti*aite.

Selma Hanoum m'avait dit :

— Nous habitons tous, provisoirement, chez mon beau -frère, tout près d'ici. Venez ce soir. Vous trouverez mon frère qui désire vivement vous parler. Mélek Hanoum vous accompagnera. Vous mettrez un tcharchaf, ce sera très

amusant... Nous ferons une surprise à mon frère.

Cette idée de déguisement enchante madame Ange et la dame de Salonique. Malgré leurs théories sociales et leur philosophie, elles s'amusent d'un rien, et adorent les ]^laisanteries, les comédies, les farces de pensionnaires.

Après dîner, madame Ange a fait apporter un tcharchaf. La jupe de soie noire est assez longue, mais trop large à la ceinture; il faut l'adapter avec des épingles anglaises. L'esclave au nom impossible tient un miroir que sa gaieté mouvementée déplace constamment.

Madame Ange pose la voilette noire sur mes cheveux, serre un ruban et dispose le capuchon sur la voilette. Une autre épingle le fixe sous mon menton. La voilette relevée, je me regarde au miroir. Cette petite dame endeuillée, cette espèce de religieuse, c'est mon nouveau moi. Bonjour! Je suis bien aise de vous connaître, fausse hanoum!

Mes amies sont dans un délire de joie.

Madame Ange me dit de marcher autour du salon. Et elle s'écrie :

— Non, chère amie, ce n'est pas ça du tout. Vous marchez trop vite. Vous n'êtes pas convenable. Il faut aller à petits pas, en minaudant.

La dame de Salonique défait ses tresses pour la nuit. Elle va coucher dans le salon sur un matelas. L'esclave et Mélek Hanoum se sont transformés en fantômes noirs, et nous descendons. Le vieux cuisinier, portant une énorme lanterne, nous précède.

La nuit est tiède, transparente, sucrée par les acacias. Pas une âme dans les rues. Nous marchons avec une lenteur de canes et je connais enfin les sensations que donne le costume turc. La jupe m'embarrasse; le tulle baissé m'aveugle. Je maudis les pavés pointus et pose mes pieds avec circonspection.

Madame Ange a relevé son voile. A la campagne, la loi souffre quelques licences. Les dames sortent après le coucher du soleil, et le jour elles s'habillent d'un léger voile blanc et

d'un cache-poussière affreux... Mais je n'ose pas imiter Mélek Ilanoum. Si quelqu'un me regardait, je prendrais malgré moi, un air de gravité bête ou j'éclaterais de rire...

Voilà justement le veilleur de nuit. Il passe, lent et pacifique, frappant le pavé de son bâton et le choc régulier se répercute dans la petite ville sonore, dont les maisonnettes semblent vibrer. Jardinets devant les façades, grilles, perrons minuscules, rues plantées de jeunes platanes, on dirait une station balnéaire, un « petit trou » déjà cher, de nos plages du Sud- Ouest français. Les maisons, dans la pénombre, ont un air de faux chalets suisses ou normands et madame Ange, l'esclave et moi, suivant le cuisinier solennel, nous pourrions être trois dames économes qui s'en vont à pied, au Casino, enveloppées de mantes noires en guise de « sorties de bal ».

Pan!... pan!... le veilleur de nuit s'éloigne. Derrière les stores de bois ou de toile, quelques lampes brûlent, mais aucune rumeur, — rire de jeune fille, pleurs d'enfant, gamme appe-

santie sur le piano, — aucun des bruits familiers de nos rues et de nos soirs, ne révèle, ici, la vie cachée.

Nous allons, et nous nous trompons de chemin, une fois, deux fois... Ces rues, sans noms apparents, se ressemblent toutes.

Enfin, voici la maison d'O... pacha, assez grande, sur le modèle classique des maisons de Stamboul. . . Des lueurs vagues dessinent les claires-voies des volets. Le cuisinier s'écarte, et la porte du haremlik s'ouvre pour nous.

Il y a un escalier à double course, au fond du vestibule, et, rangées au bas de l'escalier, des esclaves en robes roses, en toquets roses, qui s'avancent, se courbent et baisent l'ourlet de nos jupes. De jeunes femmes rieuses s'appellent, au premier étage; on voit passer des robes claires, en froufrous rapides. Une étrange personne, vêtue d'habits modestes mais extravagants, coiftee de travers, avec un tas de mèches qui sortent de son toquet, une personne maigre, laide et hilare, a saisi le parapluie de Mélek Hanoum. Voilà qu'elle met sur son

éi)aiile ce [)ara})luie, comme un fusil, et elle simule le soldat qui monte à l'assaut.

AVaiment, je n'avais pas prévu celte dame, dont chaque mouvement excite la gaieté des esclaves. Est-ce une parente pauvre dont l'esprit est un peu dérangé? L'n mot de Mélek Hanoum m'avertit. Je me souviens que miss May de W... m'avait dit :

— Vous trouverez chez 0... pacha, un personnage naguère important dans les harems, et qui devient rare : une « femme-bouffon », une amuseuse... Ces femmes-bouffons sont très souvent des veuves sans fortune, qui vont, de famille en famille, égayant les musulmanes recluses, par des danses, des chansons, des récits. Elles colportent les nouvelles, aident parfois aux intrigues, et sont les vivantes gazettes de tout le monde féminin. Les hanoums les traitent en amies, et les gardent des semaines et des mois entiers, jusqu'à ce que le répertoire des drôleries s'épuise. Alors, la femme-bouffon va divertir d'autres ennuyées. Mais à mesure que les dames, mieux instruites, cherchent un

plaisir plus personnel dans la musique ou la lecture, la vogue des amuseuses décroît.

Avec force grimaces et contorsions, la femmebouffon nous précède, brandissant le })arapluie et lançant la jambe comme un soldat bien entraîné. La maison est disposée à la vraie manière turque, et comporte un haremlik et un sélamlik séparés. C'est dans le salon du haremlik que toute la famille du pacha est réunie, et les sœurs et belles-sœurs, blanches, roses, bleues, nous attendent sur le palier, pour nous introduire. x\utour de moi, c'est un habillement, doux et joli, que je voudrais bien comprendre, et qui me rend confuse tout à coup. Je maudis ce déguisement inventé par Mélek Hanoum, et j'ai grand'peur d'être ridicule. Je ne vois pas mon amie Selma. Ses sœurs gracieuses m'entourent en riant. Elles insistent : « Oui, oui, il faut entrer au salon avec le tcharchaf, — ce sera très drôle... » Onadit à Ahmed-Rizabeyquej'étais trop lasse pour sortir et que Mélek Hanoum était venue.

328 LA VIE AU harp:m

avec une amie. L'une des jeunes sœurs me prend la main, m'attire.

Un grand salon, luxueux et chaud, vivement éclairé, des bois dorés, des soieries... Sur le divan, entre deux fenêtres, une dame âgée, au visage énergique, intelligent, bienveillant, sous le réseau des rides fines. C'est l'âme de la maison, la mère et l'aïeule très chérie, divinité familiale qu'entoure un culte pieux. Ses filles et petites-filles sont tendrement groupées autour d'elle, et à quelques pas, son fils, debout, accueille les visiteuses.

Il les accueille... Comprenez bien! 11 ne s'avance pas pour leur serrer ou leur baiser la main, comme autrefois, à Paris. Il est redevenu turc, mon ami Alimed-Riza bey, et il a l'attitude réservée, indifférente, des hommes de son pays. 11 ne lève même pas les yeux. Sans doute, ça l'ennuie, cette visite indiscrète, et je me flatte qu'il est un peu déçu. Un instant, à travers le masque de tulle épais, je l'observe, comparant le président de la Chambre ottomane à cet Ahmed-Riza bey que j'ai

connu autrefois, dans un humble logement de la place Monge. Il publiait alors le Mechverct. Il fréquentait les cénacles positivistes. On disait de lui : « C'est un honnête homme, un patriote, un proscrit. » Il était sympathique, à cause de son exil, de sa probité, de sa pauvreté fière, de son grand air de calife philosophe ou de roi mage encore jeune. On disait aussi : « C'est un rêveur. » Et cela paraissait tout à fait charmant qu'il fût un Turc, un vrai Turc. Je me rappelle l'avoir rencontré à un bal costumé, chez un peintre. Il y avait des Turcs, à ce bal, des faux Turcs. Lui, Ahmed-Riza be3% en frac, semblait le seul Parisien de toute la bande, mais, sérieux imperturbablement, il avouait l'espèce de dégoût que la danse, le décolletage et les travestissements lui inspiraient. Et alors on comprenait qu'il n'était pas Parisien du tout, mais Turc, dans le sang et dans l'âme.

II n'est pas moins grave qu'autrefois; il est beaucoup plus majestueux, très « Président de la Chambre », avec ses cheveux taillés en brosse, sa barbe en pointe, ses larges yeux

clairs. Seulement, la barbe et les cheveux ont blanchi; les joues pâles se sont creusées, le regard est plus vague, le sourire découragé. On sent que cet homme est mal réveillé encore d'un cauchemar douloureux.

Une des sœurs, passant derrière moi, lève mon voile... Ahmed-Riza bey m'a reconnue! Sa figure s'éclaire de surprise amusée. 11 me tend les mains et s'exclame...

Il n'est pas choqué du tout, et même il se dit charmé de me revoir dans ce costume qu'il aime, dans ce costume sévère, mystérieux et point messéant que je ne critiquerai pas, plus tard, en France, puisque je l'aurai porté par plaisir. Je promets de n'en jamais dire de mal. J'assure que j'ai, grâce à lui, une âme presque turque, et les jeunes femmes déclarent qu'il faut me donner un nom oriental : Haïdié ou Leïla... Ahmed-Riza bey qui se prête à ce jeu, propose Leïla, un très joli nom qui signifie « crépuscule ». Je suis madame Crépuscule, pour quelques heures. Les s(curs, les esclaves en robe rose, collées au

mur et attentives, s'amusent infiniment, et la femme-bouffon est stupéfaite. Elle n'avait pas préparé cette comédie-là!

Mais, après nous être égayés, si puérilement, nous commençons à causer de choses sérieuses, et le sourire d'Ahmed-Riza bey s'efface. Il me parle de la contre-révolution qui a mis à néant ses projets très chers. Bien qu'il ne m'apprenne rien de nouveau, je comprends ses raisons de tristesse. Il rêvait que la Turquie évoluerait pacifiquement, aisément, dans le parfait accord de tous les citoyens. L'émeute du 13 avril l'a désillusionné, comme tant d'autres, et il voit maintenant les énormes difficultés qui ne découragent pas, certes, mais qui préoccupent justement les patriotes Jeunes -Turcs.

Lui, en particulier, s'intéressait à l'éducation du peuple, à l'éducation de la femme. Il voulait fonder un ]ycée de filles, et déjà il avait obtenu du Sultan un magnifique konak. Ses intentions ont été dénaturées, ses projets rendus impopulaires.

— Vous connaissez l'histoire des chapeaux?

— Oui, je laconnais. Elle est caractéristique.

— Et l'on a prétendu que nous voulions dévoiler les femmes!... Vous savez à présent combien j'aime ce costume national, ce sombre uniforme féminin, qui, après tout, n'est pas incompatible avec le développement moral et intellectuel.

J'ose dire :

— Pas avec l'exercice physique, car il est bien gênant pour marcher, le sombre uniforme féminin. Nos robes trotteuses sont plus commodes sur vos horribles pavés. Cela m'amuse de porter le tcharchaf, un soir, mais si je devais le garder toujours, je le prendrais en grippe.

— Voilà pourtant une dame. Européenne comme vous, qui l'a librement pris, en se mariant, et qui a pris, avec le tcharchaf la foi musulmane. Ma mère était chrétienne. Elle a voulu partager les croyances de son mari.

Je regarde la sereine et bienveillante vieille dame... Quoi? Une chrétienne? Une Européenne? Elle est devenue mahométane par amour? Elle a renoncé à la liberté, à la société,

à la langue, à la religion niême de ses ancêtres... Elle a dit, à l'époux, les paroles de Ruth à Noéini :

« Ton pays sera mon pays; ton Dieu sera mon Dieu. »

C'est très touchant, très beau, mais tout de même un peu terrible... Pauvre dame vénérable et douce, elle a dû souffrir souvent, non par regret de son courage, certes, puisqu'elle aimait, mais parce que la destinée lui a réservé bien des épreuves. Elle a vécu dans l'ombre de la tyrannie; elle a vu son fils, sa fille partir pour l'exil peut-être éternel ; et, après la revanche inespérée, après le triomphe, elle a vu ce même fils, cette 'même fille menacés de mort.

Comme je regrette de ne pouvoir lui parler! Elle ignore le français, et je ne comprends pas l'allemand. Ahmed -Riza bey traduit nos compliments réciproques. Et l'heure coule... Nous n'avons pas dit la moitié de ce que nous voulions dire, et Mélek Hanoum m'avertit qu'il se fait tard, et que l'état de siège existe encore dans la banlieue de Constantinople.

334 I-A \IK AU MARKM

Quand reverrai-je Ahmed-Riza bey, et comment le reverrai-je? Le hasard nous a toujours raj»procliés en des circonstances si singulières : le bal costumé, le cénacle positiviste, le petit appartement de la place Monge, et maintenant ce harem d'O... pacha!... Je lui demande :

— Ne souhaitez-vous pas revenir en France, revoir vos amis?

— Plus tard... Je ne suis pas libre... Je ne m'appartiens plus. Ma tâche est très lourde, et je me dévoue absolument à l'accomplir. Dites pourtant à mes amis et surtout à mes camarades positivistes que je garde les idées, les convictions qui leur sont chères. Vous reviendrez ici, vous; et peut-être vous verrez des choses nouvelles.

— Leïla... C'est un très joli nom, Leïla! — dit madame Ange, quand nous nous retrouvons dehors, avec la petite esclave et le cuisinier arménien. Dire à une dame qu'on veut l'appeler Leïla, c'est lui faire un compliment, parce que Leïla représente la femme aimable et

aimée. Savez-vous, chère amie, la légende arabe de Leïla?

— Non, mais je la saurai tout à l'heure, chère Mélek, parce que vous allez me la conter.

— Eh bien, il était une fois un jeune prince...

La nuit est bleue; le parfum des acacias palpite au souffle de la mer. La lanterne balancée du vieil Arménien agite sur le pavé des reflets jaunes, des ombres falotes. Toute noire entre mes compagnes noires, fantôme parmi ces fantômes, j'écoute l'histoire poétique, amoureuse et compliquée où l'amant chevaleresque et l'amante fidèle se perdent, se retrouvent, et meurent ensemble, après mille aventures merveilleuses. Mélek Hanoum conte comme Shéhérazade, avec grâce, avec minutie, avec lenteur, je devine, à travers le français pénible et incorrect, tout le charme du beau récit qu'elle ferait, si je savais le turc, car elle doit parler très joliment, Mélek Hanoum, en vraie poétesse. . . Un homme tourne à l'angle d'un carrefour. Il passe tout près de nous. Il nous frôle

presque et grommelle. Et quand nous sommes rentrés dans le salon peint à la chaux bleue, où la lampe file, où la dame de Salonique, demi-vêtue, fume accroupie sur un matelas, la petite esclave nous dit :

— Quand il a entendu que vous parliez français, cet homme, il a dit : « Voilà des femmes que l'on devrait embrocher... »

Madame Ange est paie de terreur rétrospective.

— Vous voyez, chère amie, comme le peuple est animé contre nous... Oh! tout ça, c'est la faute des réactionnaires, des fanatiques, des méchants hodjas, pas civilisés du tout!

Elle soupire et conclut par cette phrase extraordinaire :

— Nous aurons liberté quand on aura tué tous les hodjas comme on a tué tous les curés à PariSi

Quelques figures de dames turques.

Madame L... pacha. Une grande jeune femme

presque blonde, au teint de fleur, aux larges yeux de ce gris nuancé qui verdit dans l'ombre et bleuit à la lumière. Le profil aquilin, très délicat, rappelle un peu celui de la belle actrice parisienne Andrée Mégard.

Cette jeune femme reçoit dans le cabinet de travail de son mari, — une pièce petite et sobre, de style moderne viennois, — car L... pacha a supprimé dans la maison la division traditionnelle en haremlik et sélamlik.

Le beau visage, la robe d'intérieur rose, garnie de guipure et de velours noir, le langage pur, aisé, sans accent, me font penser à la Djénane de Pierre Loti. Mais Djénane, paraît-il, était une créature à demi chimérique et les dames de Stamboul lui refusent toute existence réelle... Madame L... pacha sourit doucement quand je lui parle d'une ressemblance physique avec la romanesque Désenchantée.

— Des Désenchantées ? Il y en avait quelquesunes à Stamboul, et ce n'étaient pas les plus intéressantes parmi mes compatriotes. Le livre

de Loti en a fait éclore des douzaines. Oui, beaucoup de dames ont appris qu'elles étaient fort malheureuses. Elles ne s'en doutaient pas, avant d'avoir lu le roman. Pour moi, je me contente de ma destinée... Chacune de nous porte son bonheur en elle-même.

— Vous êtes sage et sensée, madame, et je devine que vous êtes heureuse. Sans doute votre caractère s'est adapté aux conditions nécessaires de votre vie, mais ces conditions auraient pu être très pénibles, très opprimantes. Et vous auriez lutté peut-être, et souffert, avant de vous résigner.

— Je suis heureuse, — répond madame L... pacha, — et il m'a été facile de l'être, parce que j'ai épousé un homme intelligent et bon qui m'a traitée en vraie compagne, en amie. J'ai plusieurs enfants et je m'occupe de leur éducation. Enfin, je lis, je reçois des amies, j'espère voyager un peu.

— L... pacha est donc un mari exceptionnel ?

— Peut-être.

— Il est libéral; il vous respecte; il a con-

fiance en vous. Mais vous laisserait-il sortir sans voile?

— Oui, certes, si je n'avais pas à craindre la fureur de la populace.

— Admettrait-il chez lui, chez vous, ses amis?

— Il les admet. Nous ne racontons pas à tout le monde cette infraction aux antiques convenances, mais nous recevons, ici, qui nous plaît.

— Alors, vous vivez presque à l'européenne?

— Ce serait trop dire. Nous transigeons avec les coutumes, nous tournons les difficultés. Il est bien dangereux de se poser en révolutionnaire. D'ailleurs, je sors très peu; je ne me mêle pas de politique, je suis vieux jeu sous bien des rapports.

Je demande à madame L... pacha ce qu'elle pense de la vie des Européennes telle que les romans la décrivent.

— ■ C'est une vie bien fatigante ! Et toutes ces histoires de passion, cela fait peur.

— La passion est de tous les pays, et l'on

prétend qu'à Stamboul môme, il y a des amants heureux et des maris infortunés.

— C'est possible, mais il y a de bons ménages en Turquie, et peut-être aussi en France.

— Il y en a en France.

— Beaucoup moins qu'en Turquie!

— Quelle idée! Les Françaises choisissent leur mari ou, tout au moins, sont choisies par lui. Les fiancés se connaissent avant le mariage...

— Ils se connaissent? — Un sourire d'ironie légère errait sur les lèvres de madame L... pacha. — Ils se connaissent tant que ça? Ils ne montrent pas une façade apprêtée et trompeuse ?

— Il est vrai que toutes les fiançailles comportent une comédie réciproque, volontaire et inconsciente.

— Allez, vos fiancés de France s'ignorent, tout comme s'ignorent les fiancés turcs. Et ils se marient au petit bonheur.

— Ils ont pourtant l'illusion de la liberté, du choix de l'amour. Cela fait une grande

différence à leur avantage. La jeune fille éprouve le plus vif, le plus doux sentiment de fierté, pendant cette courte royauté des fiançailles. Elle reçoit l'hommage du désir de l'homme, qui demande ou feint de demander l'amour comme une faveur suprême. Elle sent sa dignité, sa jeune puissance, son prestige féminin. Les souvenirs de ces heures mettent une lumière dans sa vie qui sera, peut-être, grise, triste et déçue...

— Nous autres, nous ne connaissons pas l'amour, tel que vous le ressentez, — tel que vous le recherchez, dit gravement madame L... pacha. — Nous souhaitons aimer le mari qu'on nous destine; nous nous attachons souvent à lui, par une grande et forte affection... Mais l'amour... la passion?... Nos enfants seuls nous inspirent une tendresse passionnée. La maternité est le seul amour permis que nous goûtions dans sa plénitude.

— Cependant madame Ange et Djavid pacha?...

— Oh! c'est un bel homme, Djavid pacha.

et Mélek Hanoum est sensible à la beauté!... Et puis, elle a tant d'imagination!... Quand on a besoin d'aimer, on aime ce qu'on a.

Cette jeune femme est bien sceptique.

Sans doute, elle a raison. Il n'y a aucun rapport entre l'amour sentimental que rêvent les femmes françaises, et l'amour que ressentent les femmes turques. Dans le mariage turc, le petit roman conjugal commence par la fin. La possession, ou du moins le droit de posséder, précède la naissance et l'échange du désir. La femme, même respectée par un mari délicat, se sait conquise d'avance. Le don de sa personne, ne fiit-il pas réclamé le soir même de noces, est obligatoire dans un délai plus ou moins court. Et cela suffit pour fausser les relations sentimentales, pour modifier essentiellement l'attitude des époux. Après, oui, la nature et l'accoutumance créent des liens solides. Mais l'heure de l'amour est passée et ne reviendra plus. La logique de l'instinct disposera plutôt la femme à s'éprendre de l'inconnu qui passe, et qui regarde le voile soulevé, comme par hasard ;

l'inconnu qui risquera sa vie pour un billet, pour une fleur, pour un périlleux rendez-vous, car la femme veut être désirée, méritée, conquise...

Madame L... pacha, qui a de l'esprit, devine ma pensée, et comme son orgueil lui défend tout regret apparent, elle déclare :

— Tant mieux que nous soyons délivrées du risque de l'amour. Il cause trop de désordres et de souffrances.

Oui... Les raisins sont trop verts, chère madame L... pacha I

Autre cloche, autre son. C'est une jeune fdle qui se plaint, une jeune lille riche et jolie. Elle se plaint en très bon français, et maudit le tcharchaf qu'elle dispose sur sa robe printanière.

— Horrible costume ! Je le déteste !

Pourtant, la jupe de soie noire bien ajustée,

le capuchon court qui laisse deviner les bras et la ceinture, donnent à la brune Éminé une grâce provocante d'Espagnole.

Sa mère, belle personne de quarante ans,

sereine et douce, surveille la toilette de la petite révoltée.

— Ta voilette est trop transparente; tes cheveux sont trop bouffants. Cache mieux tes bras, et surtout ne quitte pas la voiture. Los marchands de légumes t'insulteraient.

— N'est-ce pas odieux? me dit mademoiselle Éminé. Les gens du peuple ont le droit de nous surveiller dans la rue. Ils ne s'en privent point. L'autre jour, je passais, avec une amie, dans une rue de Péra. Un vendeur de salades a grogné derrière nous : « On les déchirera, ces tcharchafs! » Pendant la semaine de la contre-révolution, le veilleur de nuit est venu chez nous, et a déclaré aux esclaves : « Que vos maîtresses fassent attention ! Si elles portent des tcharchafs indécents et si elles se coiffent comme les infidèles, en montrant leurs cheveux, elles auront affaire à nous! » Voilà notre liberté, dans ce pa^s qu'on dit libre; Jeunes-Turcs ou Vieux-Turcs, ils nous persécutent également.

— Tu exagères, mon enfant, dit la mère.

Vous autres, jeunes filles, vous voulez la liberté tout de suite. Les hommes ont mis trente-trois ans à l'acquérir! Soyez patientes. Le fruit n'est pas mûr. Il mûrira...

— S'il est mûr quand nous n'aurons plus de dents, nous serons bien avancées, maman ! La belle consolation que tu me donnes! Peut-être, dans cinquante ans, on supprimera le tcharchaf. Ce sera fort bien, pour mes petites -fil les, mais pour moi? Je serai vieille et laide, moi, dans cinquante ans !

— Eh bien, mademoiselle, vous aurez mérité, par votre obéissance aux lois religieuses, une place dans le paradis.

— Dans le paradis de Mahomet ! Il n'y aura que des hommes. Même dans l'autre monde, les femmes seraient... comment dites-vous? « roulées ».

— Vous n'êtes donc pas bonne musulmane?

— Hum!... N'insistez pas... Et d'ailleurs, on sait pourquoi le Prophète a imposé le voile aux femmes! Il avait vu la femme d'un ami et il l'avait trouvée trop charmante. Il lacontraignit

à divorcer et Tépousa. Mais après, il se dit : « Si un autre homme voit ce beau visage, il fera ce que j'ai fait. » Cette idée lui était désagréal)le infiniment. Alors, pour n'être pas trompé, il fit voiler sa femme et toutes les femmes des autres. Croyez- vous qu'elle soit très édifiante, cette histoire-là?

Mai.

— Les femmes ne sont pas seules à se [)laindre, me disait hier Adrien 15... Quelques jeunes hommes, élevés en Euroi)e sont peu satisfaits du mariage que leurs parents arrangent, à la mode turque. Ils épousent des Européennes, ce qui ne va pas sans risques et sans déceptions. Ou bien, ils font comme mon ami Hassan bey.

— Racontez-moi l'histoire de votre ami Hassan bey.

— Hassan bey est employé dans une grande administration. Il a fait ses études en France, et il a senti, vivement, le charme de la société

féminine. Quand il a du se marier, — voilà deux ans bientôt, — j'ai cru qu'il épouserait une Occidentale ou une jeune fille turque très moderne, très francisée. A ma grande surprise, il choisit, ou plutôt laissa choisir par sa mère une fillette de dix-neuf ans, élevée à l'ancienne mode, très pieuse, très docile, et sachant tout juste lire et écrire.

Un mois après les noces, Hassan bey fut envoyé à Paris pour les affaires de l'administration. Il y demeura près d'une année, et je l'y trouvai pendant un congé que je pris. Sa petite femme lui avait donné un fils, (ju'il ne connaissait pas encore. Il se réjouissait de la revoir et m'emmena un jour, chez Paquin, pour commander des robes qu'il voulait emporter. Nous revînmes presque en même temps. Hassan bey et les robes de Paquin furent reçus avec amour par la nouvelle jeune mère qui avait été si peu jeune épouse. Toute la personne d'Hassan exprimait la satisfaction intime de l'homme qui s'est installé dans la vie comme dans un bon fauteuil à sa mesure.

J'aime tendrement Hassan bey, et il a pour moi une affection fraternelle. L'autre jour, après avoir dîné avec moi, il me dit :

— A ton tour, tu dîneras avec moi, mais non pas au restaurant, chez moi, à la campagne.

— Chez toi?

— Je veux dire chez nous. ïu es presque mon frère. Je n'ai pas de préjugés, et ma confiance en toi est absolue. Tu dîneras avec ma femme.

Cette proposition d'Hassan bey était plus qu'audacieuse : elle était, au point de vue des convenances musulmanes, sacrilège et abominable. Je me défendis, par scrupule :

— Es-tu sûr que ta femme y consentira?

— Ma femme n'a pas d'autre volonté que la mienne.

— C'est fort agréable pour toi, mais elle sera peut-être gênée... Elle gardera son voile, naturellement.

— Elle paraîtra devant toi le visage découvert et la tête nue comme une Française.

Hassan bey ajouta :

— Mon cher, tu n'as pas compris les raisons de mon mariage. Je ne suis pas de ces faux libéraux qui redeviennent fanatiques dès qu'ils rentrent dans leur harem. Je n'ai pas de harem : j'ai un foyer. En prenant une femme, j'ai voulu avoir une compagne. J'aurais pu demander une de ces demoiselles bien modernes qui parlent français, lisent des romans, et ne sont ni Turques, ni Franques. Mais j'ai redouté leurs prétentions, leur pédantisme, leurs caprices, la vanité qu'elles tirent, bien à tort, d'une instruction superficielle. Alors, j'ai prié ma famille de me chercher une jeune fille toute simple, naïve, ignorante, une « oie blanche », comme on dit dans ton pays. Et j'ai décidé de faire moi-même son éducation.

» Ce sera long, c'est malaisé, mais c'est intéressant. Je n'ai pas de mérite : je travaille pour moi. Ma femme n'est pas un génie, mais elle n'est pas sotte; elle a de la bonne volonté. Et puis elle m'aime... Elle m'aime avec fierté, avec gratitude, avec soumission. J'avais pensé

'6o0 LA VIE AU HAREM

à l'emmener en France. Je me suis avisé qu'elle ne pourrait me suivre à chacun de mes voyages, et que sa vie de recluse lui semblerait plus pénible par le contraste avec ses souvenirs. Aussi l'ai-je laissée à ses devoirs maternels.

J'admirai l'égoïsme ingénieux d'Hassan bey et j'acceptai son invitation.

— Devrai -je porter un fez?

— Inutile. Nous habitons à la campagne. J'enverrai à la gare un gamin qui te conduira chez nous.

Le dimanche suivant, je me présentai à la villa d'Hassan bey. Mon ami me fit entrer dans un petit salon où sa jeune femme, confuse et rougissante, attendait ma visite. Par le truchement du mari, nous échangeâmes quelques politesses, mais la conversation languissait un peu. Un grand bruit, au-dessous, inquiéta soudain mes hôtes. Ils me laissèrent seul, un moment, et reparurent, lui riant aux éclats, elle consternée.

— Mon ami, déclara Hassan bey, je t'ai dissuadé de mettre un fez. J'ai eu tort : nous

sommes menacés d'une catastrophe domestique. La cuisinière qui t'a vu, refuse de te servir à déjeuner. C'est une vieille paysanne, très fanatique, qui a nourri ma femme et qui est un peu servante maîtresse. Elle me menace des foudres d'Allah, et me traite d'impudique, parce que je te montre ma femme « toute nue », c'est-à-dire « tète nue ». Je te prie de patienter quelques minutes. Je vais persuader cette mégère. . .

Je restai donc avec la jeune femme, pendant que mon ami morigénait la cuisinière. Il nous avertit enfm que l'irascible musulmane consentait à préparer la nourriture du giaour. Et nous passâmes dans la salle à manger. La vieille apporta un plat qu'elle me servit à bout de bras, en détournant la tête. Elle était empaquetée et voilée hermétiquement, mais Hassan bey me dit •

— Elle te surveille, et fait une moue horrible en te regardant.

Dans l'après-midi, après une amicale conversation, Hassan voulut prendre du café. Ce

fut le signal d'un nouveau drame. La vieille qui s'étail désemniaillolée pour laver sa vaisselle, refusait de se vêtir et refusait aussi de me révéler son visage. Hassan bey redoubla d'éloquence, et déclara qu'il prenait tout le péché pour lui et que lui seul en rendrait compte au jour du Jugement.

Alors, la vieille lit le café; mais elle ne se résolut pas à montrer ses charmes à l'infidèle. La porte du salon s'ouvrit, et nous vîmes un être étrange s'avancer, portant un plateau. Cet être avait des jambes nues jusqu'au genou ; un énorme pantalon, en indienne rayée, enfermait ses cuisses opulentes. Les outres de sa poitrine ballotaient sous une mince camisole, — et le visage était voilé jusqu'aux yeux!

Ainsi, la cuisinière d'Hassan bey concilia sa pudeur farouche avec les devoirs pénibles de son état et le mépris que je lui inspirais. Je regagnai la gare sans encombre, mais je suis confondu encore de l'imprudence de mon ami. Quelques mots de cette cuisinière fanatique auraient suffi pour ameuter les voisins, et que

lût- il arrivé d'Hassan bey, de sa femme et de moi-même?

Assises dans une araba de campagne, le seul véhicule que nous ayons trouvé, nous allons, Mélek Hanoum et moi, à Gueuz-Tépé, chez Fatmé Alié Hanoum, la romancière.

La campagne, sous le ciel bleu, est plate, humide, verte, avec des maisons blanches à toit rouge. Paysage simplet en quatre couleurs franches, aquarelle enfantine où la mer apparue au bout des chemins blancs est un large trait d'indigo sombre. C'est le matin qui donne aux choses ce caractère naïf, cette fraîcheur mouillée. A midi, sous le soleil vertical, elles reprendront leur figure d'Orient leurs teintes atténuées par la trop grande lumière.

Matin de printemps, printemps d'Asie, douceur dans la douceur, je vous respire au passage et je me rajeunis en vous. J'ai posé le capu-

chon noir et le voile. Ma vie de fausse Turque va finir. Aujourd'hui même, je rentre à Stamboul.

Varaba où nous nous tenons accroupies, jambes croisées, sur un long matelas, ressemble à un petit corbillard qui aurait des rideaux de toile rayée et dont le bois serait peint de vives guirlandes de fleurs. Le cocher n'a point de siège. Assis sur l'extrême bord de la voiture, les pieds appuyés aux brancards, il chantonne sans s'occuper de nous ou sitTle pour exciter son cheval.

Je devais bien cette visite à Fatmé Alié qui est très célèbre. Et puis le type de la femme de lettres turque manquait à ma collection. La curiosité m'attire donc autant que la sympathie confraternelle.

Ses compatriotes — les hommes même — ont loué devant moi le talent de Fatmé Alié, sa délicate sentimentalité, son style clair et poétique. Elle a publié de nombreux ouvrages. Deux seulement ont été traduits en français : Musulmanes, — étude sur la vie intime des

femmes turques, — et Oudi (la joueuse de luth).

Des qualités littéraires de l'écrivain, rien n'est resté dans les traductions que je viens de parcourir, traductions déplorablement lourdes, qui offensent à la fois l'art, la logique et la grammaire. Si Fatmé Alié connaissait à fond la langue française, elle garderait une rancune éternelle à ses traducteurs. Malgré les gaucheries de la transcription , la sentimentalité se révèle, un peu surannée pour nous, un peu larmoyante, à la mode de 1820. Quant aux idées de l'auteur, elles sont très sages, plus sages que hardies, et ne mettent en péril ni la société, ni la religion. Fatmé Alié est une pieuse musulmane, qui vénère le Prophète, qui a lu et étudié le Coran dans le texte, et qui est savante en théologie comme un hodja.

Son roman, la Joueuse de luth, passe ici pour un chef-d'œuvre. Que n'ai-je pu le lire dans le texte original ! Assurément, les grâces du style lui doivent ajouter un charme que je ne soupçonne pas.

L'alTabulation est simple. Nous avons vu ce sujet traité par de nomjjreux écrivains. Nous connaissons le méchant mari, la danseuse perverse, l'épouse vertueuse qui, trompée et ruinée, gagne sa vie en donnant des leçons de musi<iue. Cette histoire morale et attendrissante, contée par une dame turque, reprend une espèce d'originalité.

Ce qui étonne le lecteur, c'est l'extrême naïveté de l'auteur quand il passe de l'analyse sentimentale aux détails de la vie pratique. On voit comment une personne, enfermée dans son foyer, se représente les réalités sociales et la lutte pour la vie.

Fatmé Alié pense que la femme doit exercer un métier et gagner de l'argent. C'est fort bien. Mais l'héroïne du livre se tire d'affaire avec une facilité aussi enviable que surprenante, et celles qui tenteraient de l'imiter risqueraient quelques déceptions.

Le père de Bédia, Nasmi bey, s'était ruiné parce qu'il aimait trop le plaisiret la musique. « H passait pour maître, même parmi les pro-

fessionnels. Quand il constata que sa bourse était camplètement vide, l'instruction solide qu'il avait reçue lui permit d'obtenir un poste important aux émoluments mensuels de cent livres turques, soit 2.300 francs. -> C'est plaisir de se ruiner dans ces conditions-là !

La petite Bédia, élevée par ce distingue fonctionnaire, devient une violoniste et une psaltériste merveilleuse. Et Fatmé Alié dit, avec une grâce exquise, les premières impressions de la fdlette musicienne. Le père raconte à l'enfant l'histoire des instruments et leur légende, et tous deux, improvisant pour leur plaisir, oublient jusqu'aux heures des repas. La musique est comme un aliment nécessaire à leur âme.

Mais il est un autre aliment nécessaire à Nasmi bey. L'excellent père, le musicien passionné, a un faible pour les boissons fortes. Il est vrai qu'il « sauve la face » et boit tout seul, dans le secret du sélamlik. Or, son fds aîné Chémi, qui est lui-même marié et père, est aussi enclin à la boisson. Et Nasmi bey,

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illogique et majestueux, ne lui épargne pas les remontrances.

h Nasmi bey joignait à ses qualités de poète et de musicien celles de littérateur et de ]»liilosophe. Les conseils qu'il donnait à ses enfants découlaient de sa science. II persistait ])0ur leur inculquer ses idées (sic). Chémi était tenu de rendre compte à son père des heures qu'il passait à la maison, le soir, après avoir quitté son travail. Nasmi bey voulait savoir par luimême si son fils suivait les conseils donnés... 11 tremblait aussi pour l'avenir de Bédia, une fille si sensible, en pensant qu'elle pouvait distinguer quelqu'un, l'aimer. Il voulait qu'elle n'aimât rien que la musique et n'entendît même pas le mot « amour ». Avant de raconter une histoire à sa fille, il y pensait pendant plusieurs jours K.. » Mais Chémi qui a trente et un ans, et qui a l'ivresse moins philosophique que son vénérable père, fait l'éducation sentimentale de sa sœur.

1. Oudi, traduction de Gustave Siïon. Mehmed Tahir bey, éditeur.

Un jour, Nasmi bey, trouvant son lîls pris de boisson, « lui cogne la tête sur le parquet ». Mais quelques mois plus tard,, ayant bu luimême, plus qu'à l'ordinaire, il entre dans le sélamlik et se trouve en présence de Chémi, Saisi de honte, il fait vœu de ne plus boire. Cette abstinence tardive cause sa mort, « les médecins trouvant du trouble dans la circulation du sang, par suite du manque d'alcool dans le corps de leur patient ».

Un peu avant sa mort, Bédia épouse le beau capitaine Mail bey. Elle a déjà vingt et un ans; elle est presque vieille. Mail bey est musicien aussi. Il joue du luth, mais il n'aime que les morceaux légers. La musique sérieuse le fait bailler. Enfin il imite son beau-père, en dévorant la dot de Bédia, au « lieu d'acheter des immeubles de rapport » , et il se révèle alcoo* lique ! C'est le troisième ivrogne de la famille.

Il pousse l'infamie jusqu'à tromper sa femme avec la danseuse Haloula, fille de la juive Naoumé, et il donne à sa maîtresse les bijoux de Bédia. La pauvre délaissée et la danseuse

triomphante se rencontrent dans une fête... Ilaloula, qui n'a pas mauvais cœur, prie Bédia de lui pardonner. Elle aime sincèrement le capilaine Mail bey. Et elle explique qu'elle a connu la misère, que les hommes ont abusé de sa détresse, au lieu de la secourir, et qu'elle danse pour gagner sa vie.

« Oui, il y a eu des jours où ma mère, tenant un de mes frères par la main et moi, en portant sur le dos un autre emmaillotté, nous avons tendu notre main glacée par le froid aux passants. On ne nous fit même pas l'aumône de quelques paras. Tandis que lorsque je n'avais que douze ans, après avoir joué du tambourin, je le faisais circuler et des pièces blanches et des medjidiés pleuvaieiit dedans. Pour un frissonnement (sic) pendant la danse, pour un sourire, on m'ornait le front de pièces d'or. Cet or nous a permis de manger à notre faim, ce que nous voulions, et de prendre une bonne pour les enfants. Ils ont maintenant une gouvernante... »

Cette Haloula a des sentiments fraternels qui

devraient attendrir Bédia. Mais celle-ci lui répond que tous ces discours sont de la sophistique, que la femme honnête se contente de manger du pain sec, fruit de son travail.

« Haloula sentait en elle-même combien la femme de son amant lui était supérieure. Elle était anéantie. »

Enfin, à bout de souffrances, Bédia quitte le domicile conjugal et se réfugie chez son frère, en emportant son cher luth. Elle est très malade, et Chémi s'occupe activement de la faire divorcer. Mail bey, qui n'a plus le sou, demande son changement de garnison et se fait envoyer à Salonique. Mais « une nuit qu'il avait vidé un gallon de raki, il eut une hémorragie par la bouche qui provoqua sa mort » .

Jusqu'ici, cette histoire ressemble à un roman anglais, où des gentlemen et des officiers s'alcoolisent et « vont à la perdition ». Mais l'épisode qui suit est imprévu : Bédia, allant à Gonstantinople, aperçoit sur le pont du paquebot une dame cossue et riante qui

s'approche et se nomme : « Madame Salomon, depuis six mois. » C'est Haloula, rangée et mariée. Elle avoue ({ue la morale de Bédia l'a fait réfléchir. Sa fortune étant déjà rondelette, elle a pu se livrer en paix aux remords... « J'ai voulu devenir honnête. J'ai mis mes aff'aires en ordre et me suis rendue à Beyrouth. C'est là que je me suis mariée avec un jeune homme de mes parents. Avec ma dot, mon mari a ouvert un bureau. 11 fait du commerce, et je suis heureuse autant qu'on peut l'être. » Le mari aussi.

Les malheurs de Bédia ne sont pas finis. Elle perd son frère, et se voit réduite à la pauvreté, elle, sa nièce Mihriban et le fidèle esclave Rustem. Comment subvenir aux besoins du ménage? Plus de meubles, plus d'effets à vendre; elle n'avait que son corps lui appartenant. Devrait-elle imiter Haloula? Elle préférerait mourir.

C'est alors qu'elle commence à enseigner le luth. Sa vertu, son infortune et ses talents inspirent des sympathies chaleureuses, et bien-

tôt elle se trouve en possession d' « un amas d'or » gagné, pièce par pièce, à la sueur de son front... Avec cet amas d'or elle fait bàlir une maison de cinq chambres, deux salles, un vestibule dallé de marbre. « Elle rêva même d'acheter un magasin de rapport, qui lui permît de faire de la musique pour son agrément. » Le vieux serviteur devient garçon de bureau dans un ministère et porte un habit galonné. La nièce est heureuse, et les élèves aflluent dans la belle maison. Les jours de cours, le vestibule est rempli de galoches. Bédia a tant de succès que les manches de ses habits s'usent par le frottement de l'instrument. Mais elle n'a pas besoin des marchands pour renouveler sa garde-robe. Les étoffes que ses élèves lui offrent, à l'occasion du Baïram, suffisent am})lement. Bientôt, sans doute, elle achètera le « magasin de rapport ». Hélas ! l'excès du travail et les courses sous la pluie ont altéré la santé de la jeune femme. Elle doit renoncer au luth, et meurt poitrinaire, sans avoir acheté le « magasin de rapport », et

après avoir dicté sa triste histoire, comme Mélek Ilanoum, « pour publier »...

Fatmé Alié semble avoir beaucoup d'illusions sur les bénéfices pécuniaires que peut réaliser, en deux années, un professeur de musique. Nos premiers prix du Conservatoire, qui meurent de faim à Paris, voudraient tous émigrer à Gonstantinople, pour faire bâtir, sur leurs économies, une maison de cinq chambres avec un vestibule dallé de marbre!... Mais Fatmé Alié Hanoum ne s'est pas mise en peine de la vraisemblance. Et elle a voulu exposer une idée qui lui est chère : le droit, pour la femme musulmane, de travailler, de vivre, indépendante de l'homme.

Gomment, dira-t-on, une romancière théologienne et conservatrice peut-elle concevoir cette idée audacieuse? Gomment peut-elle l'accorder avec le respect des lois et de la religion ?

G'est ce que Fatmé Alié Hanoum m'a expliqué elle-même.

L'illustre romancière est une personne entre

deux âges, maigre, pâle, vive, et plus que simple en ses atours. Une jupe grise, une camisole de percale, satisfont sa coquetterie. Elle ressemble à ces bonnes bourgeoises d'Andrinople, qui sont occupées uniquement de leur ménage, de leurs enfants et de leur seigneur et maître. En fait, notre romancière est une bourgeoise, malgré son origine aristocratique. Économe, ordonnée, sédentaire, elle dirige sa maison, élève à merveille ses filles, et doit être une épouse accomplie. Jamais romancière ne réunit autant de vertus domestiques!

Ahl certes, Fatmé Alié ne réclame pas la suppression du voile et du tcharchafl Elle n'envie pas les Européennes, et dans son livre Musulnianes, elle se plaît à rapporter des conversations entre des dames turques et des dames françaises, conversations où les dames turques vantent leur parfait bonheur. Fatmé Alié a eu le bon sens et le courage de protester contre l'adoption des modes et des meubles européens. Elle a loué, comme il fallait, les

3(;g la vif. au iiarkm

jolis loquets de gaze, les tuniques en soie de Brousse, les souliers dorés des aïeules... Fatmé Alié est une artiste et, comme tous les artistes, elle sent profondément le charme du passé. Sans doute, elle a dû renoncer, pour elle-même, aux loquets de tulle et aux robes de Brousse, mais elle ne s'est pas européanisée.

Elle demeure ennemie du corset, et sa camisole flottante est une protestation.

La villa de Fatmé Alié est assez vaste, toute sonore, toute claire, avec des fenêtres ouvertes sur la campagne printanière et l'azur foncé de la Marmara. Le jardin qui entoure la maison est cultivé, avec amour, par la romancière, par son mari, et par leurs enfants. Tous se divertissent à tailler les arbres, à couper et à planter les boutures. Fatmé Alié parle beaucoup de ses livres ; mais plus encore de ses rosiers.

— Oui, — dit-elle de sa voix aiguë et inlassable, — le jardinage, l'exercice sont nécessaires pour la santé... C'est le grand malheur de nos femmes turques de vivre enfermées. Les riches ont des jardins; elles ont des voitures

et des caïques qui les transportent à la campagne; elles ont des villas, des yalis sur le Bosphore, des parcs où elles peuvent marcher, jouer au tennis, aller même à bicyclette. Les femmes du peuple doivent supporter, en ville, les chaleurs épuisantes de l'été. Elles ne quittent leurs logis sombres et malsains que pour les rues malpropres ou les cimetières. Le soleil et l'air ne touchent jamais leur visage. Gomment résisteraient-elles à l'anémie qui les décime? Vous avez remarqué leur teint jaune, leurs corps bouffis? Les avez-vous trouvées belles?

Non. Je n'aurais pas osé le dire à Fatmé Alié; les voyageurs qu'excite le mystère du tcharchaf seraient bien déçus si toutes les passantes de Stamboul levaient leurs voiles. La beauté turque est rare, très rare, car la beauté ne va pas sans la santé.

Dans le monde riche, on trouve encore les éclatantes figures blondes, les yeux vert de mer, les formes robustes héritées des aïeules circassiennes. Mais dans le peuple et même dans la petite bourgeoisie, quel déchet 1 Ce n'est pas

que la race soit laide, bien au contraire! elle est enlaidie par la mauvaise hygiène, la vie sédentaire, la réclusion. Les jeunes filles turques sont des fleurs de cave.

Certes, les yeux sont splendides, toujours, les chevelures pesantes et soyeuses. Il faut les admirer, sans arrêter un regard trop insistant sur les dents douteuses, les chairs molles, la peau qui n'a pas la chaude pâleur italienne, mais une pâleur morbide, révélatrice d'un sang appauvri. Pénibles à voir sont les effets plastiques de la dégénérescence graisseuse. On mène, en France, une campagne contre le corset. Que les ennemis de cet objet de toilette aillent voir, en Orient, ce que deviennent les dames anémiques et grasses dépourvues de ce soutien protecteur!

Un chirurgien du pays me disait un jour :

— Les femmes turques? A vingt-cinq ans, leur chair est mûre. Le couteau entre dedans comme dans du beurre.

Fatmé Alié comprend que les tares physiologiques ne se limitent pas à l'individu, qu'elles

se fixent en se reproduisant, de mère en fille, et deviennent des caractères constants.

— C'est l'intérêt des hommes, d'avoir des épouses saines pour procréer des enfants sains. Il faut qu'ils améliorent la vie physique des femmes. Pourquoi ne réserverait-on pas des espaces clos de barrières ou de murs, plantés d'arbres, où les femmes du peuple se promèneraient librement, à l'abri des curiosités masculines? Leur foi, leur pudeur ne seraient offensées par aucun regard indiscret, par aucune parole malsonnante.

Je voudrais demander à mon interlocutrice son avis sur des événements récents, sur l'état d'esprit des dames musulmanes, sur leur désir de liberté. Mais je vois que ce sujet de conversation lui est désagréable. Elle est très prudente, Fatmé Allé Hanoum! Elle craint d'exprimer une opinion qui serait peut-être mal interprétée.

Je la devine très conservatrice, par tempérament, par timidité aussi. Elle se borne à réclamer une bonne hygiène, de l'air, des jar-

dins, et pour les femmes, veuves ou orphelines, la liberté de travailler. L'auteur à'Oiidl déplore la misère trop fréquente des familles où un seul homme, père, frère ou mari, doit nourrir toutes les femmes de la parenté sans qu'aucune de ces femmes puisse l'aider dans celte tâche respectable, mais écrasante. Bien pire encore est la situation des femmes que nul homme no soutient.

Je me suis laissé dire que le Coran n'a pas toujours imposé aux musulmanes le voile, — devenu un symbole religieux, — et l'exclusion absolue de toute la société masculine. Il paraît qu*au temps du Prophète des femmes vertueuses faisaient les métiers appropriés à leurs qualités et à leurs forces. Certaines se mêlaient aux pieux étudiants et l'on vit des dames enseigner la théologie. D'autres combattirent parmi les soldats de Mahomet. Pourquoi la même tolérance — en ce qui concerne l'étude et les métiers féminins — n'existerait-elle pas aujourd'hui?

Les brodeuses, couturières, 1 ingères, sont

presque toujours des chrétiennes. Les musulmanes ne pourraient-elles exercer ces professions, soit chez elles, soit en atelier? Elles ne seraient pas obligées de modifier leurs habitudes; elles conserveraient le voile et le tcharchaf, et n'auraient affaire qu'à des personnes de leur sexe.

Telles sont les réflexions que m'ont inspirées et ma visite à Fatmé Alié et la lecture de son livre. Je ne suis pas sûre que l'illustre romancière m'approuve entièrement, et je revendique, pour mon compte personnel, toutes les hérésies, erreurs et inconvenances qui ont pu glisser sous ma plume. Il est si difficile de bien comprendre, d'exprimer, sans la trahir, une pensée étrangère! Le moindre faux sens dont je serais coupable on l'imputerait peutêtre comme un crime à la très sage, très pieuse, très prudente Fatmé Alié. Je répète donc qu'aucune dame musulmane ne m'a paru plus musulmane que celle-ci, plus sincèrement attachée à la foi de son père et au voile de sa mère!

Et d'ailleurs, je ne crois pas que les femmes

orientales aient un violent désir de gagner leur vie elles-mêmes, sauf le cas de force majeure. Elles s'accommodent très bien du travail de l'homme, et suivent en cela l'instinct de nature. Les Françaises mômes, qui réclament le libre accès à toutes les professions, préfèrent, presque toujours, les devoirs de la vie familiale aux soucis de la vie active et extérieure. Elles ont, en majorité, le goût d'Henriette pour le mariage et ses conséquences :

Les suites de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage...

Mais encore faut-il que le mari se présente, et qu'il suffise à nourrir les enfants et à entretenir le ménage.

Les dames turques qui lisent nos livres et croient connaître nos mœurs, soupçonnentelles le malaise croissant des femmes occidentales, affranchies par le travail, mais délaissées par l'homme? Peuvent-elles s'imaginer les vies mélancoliques de nos vieilles filles sans

amour, les vies laborieuses de nos ouvrières qui doivent quitter le berceau du nouveau-né pour l'atelier étouffant ou l'usine meurtrière? Peuvent-elles, surtout, se représenter cette rivalité des sexes qui tourne parfois à la haine, l'attitude ennemie de l'homme inquiet ou jaloux, qui chasse des syndicats « la camarade » en jupons, et qui décline jusqu'aux charges de l'amour?

Ah I certes, je ne prétends pas que l'existence des femmes orientales soit plus heureuse que la nôtre. A tout prendre, les maux de la liberté sont préférables, mille fois, aux maux de la servitude. Mais il ne faut pas que les « Désenchantées >■> de là-bas croient que la vie nous est toujours riante et facile. Je souhaite à mes amies turques tout le loisir, tous les moyens de s'instruire et de se développer, d'exercer môme les arts et les métiers convenables à leur sexe... Mais qu'elles prennent garde! L'homme perd aisément l'habitude de travailler pour la femme, et il prend plus airjément encore l'habitude de faire travailler

la femme pour lui. Les bergères Karagachanes que j'ai vues accomplissaient tous les gros travaux, dans le campement; elles bâtissaient, défrichaient, tissaient, lavaient, et nourrissaient les mioches, pendant que les vaillants palikares surveillaient les bêtes et faisaient les beaux, avec leur fusil!...

Péra.

Depuis que je suis revenue à Péra, on me taquine à propos de ma « prise de voile », et il ne se passe pas de journée où un visiteur ne me demande, — d'un air alléché et discret, — le récit de mes aventures au harem et mes impressions sur les femmes turques.

Que sera-ce donc, à Paris?... Ici même, des gens croient encore au harem légendaire, et je constate, une fois de plus, la fascination que la femme orientale exerce sur l'Européen, le prestige du voile... Toute figure cachée, interdite, est pour cela môme supposée belle.

Une turque sexagénaire, qui aurait conservé de la sveltesse et une démarche gracieuse, pourrait troubler les cœurs naïfs des touristes. Ils voient partout Djénane et Aziyadé...

Quand j'essaie de rectifier cette image trop littéraire de la femme turque, ils sont déçus. Et cependant si le type chimérique, la ci-éation idéale, a sa beauté, combien la réalité est plus émouvante !

Je voudrais résumer mes impressions, et voilà que j'hésite... Plus que jamais, je dois me défendre des généralisations hâtives.

Oserai-je dire que je connais la femme turque? Démêlerai-je le caractère commun, la parenté de race, entre les types féminins, si variés, qui ont sollicité ma curiosité affectueuse? J'ai vu la femme politique, la femme écrivain, l'intellectuelle de demi-culture, la grande dame, la jeune fille mondaine, l'épouse modeste d'un modeste employé, l'institutrice provinciale, l'infirmière... Laquelle incarnait vraiment, complètement, cet être mal connu : la femme turque?

Je revois celles qui représentent le passé : je revois la vieille dame d'Andrinople, — siliiouette ratatinée, serre-tète noir, minces bandeaux teints au henné comme les ongles. — Première épouse d'un pacha, elle avait choisi ellemême une seconde épouse à son mari, et elle avait tendrement élevé le fils de sa... coadjatrice.

Femme du passé, elle aussi, cette seconde épouse qu'aucune jalousie n'a effleurée, qui demeure, à quarante-cinq ans, si déférente pour la hanoum décrépite, et vit à l'aise dans son ignorance, comme dans les larges robes où flotte son corps amolli.

Ces deux femmes ont vécu heureuses parce que leurs désirs et leurs besoins étaient conformes à la loi qui réglait leur vie. Et leur bru commune, la pâle jeune femme aux yeux toujours baissés, est heureuse aussi. Sa maison, son petit jardin, bornent ses rêves. Elle n'a jamais lu les livres « où l'amour est écrit ». Soumise à son époux débonnaire, elle n'a pas besoin de savoir « comment aiment les autres hommes ».

Femmes du passé... Il y en a des milliers et des milliers comme celles-là, en Turquie, des créatures toutes simples qui ne souffrent pas du tout d'être voilées, séparées des hommes, mariées à des inconnus; qui végètent dans une douce apathie, mangent des confitures, fument des cigarettes, bavardent ou prient, suivant les heures.

Mais parmi celles-là, les plus jeunes sont déjà inquiètes. Elles n'exigent rien, elles ne se plaignent pas; pourtant, elles sortent de leur passivité séculaire et demandent, timidement, un peu plus d'instruction. Elles s'éveillent à la foi patriotique. Telles les charmantes institutrices d'Andrinople qui souhaitent « faire quelque chose pour la pauvre Turquie » .

Et plus haut dans l'échelle sociale, il y a les femmes à demi instruites, qui ont pris conscience de leur dignité et qui souffrent de leur situation inférieure. Ces femmes appartiennent au passé par leur éducation et leur mode de vie, mais toutes leurs pensées vont à l'avenir. .. Impatientes du joug ancien, elles regardent

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sans cesse du côté de l'Europe... El il y a aussi les femmes plus jeunes, élevées tout à la franque, celles qui n'ont jamais eu, même dans leur enfance, le vieil idéal héréditaire, celles qui sont devenues sceptiques et révoltées, dès leur premier tcharchaf.

Ah! certes, il faut les plaindre, celles-là, ces Turques de l'heure présente, qui ne comprennent plus le langage de leurs aïeules, et qui ne trouvent pas, sans difficultés, des maris appariés à elles. La culture qu'elles ont reçue leur a fait des âmes plus fines, plus riches, plus avides, qui ne savent où se prendre. Si le mariage ne leur apporte pas la douceur d'une affection intelligente, si la maternité ne canalise pas leur ardeur confuse et débordante, elles se déséquilibrent dans la rêverie pernicieuse et l'ennui stérile.

On répond à leurs plaintes: « Sachez attendre. Votre heure n'a pas sonné. En aidant, selon votre pouvoir, à l'avènement du nouveau régime, vous n'avez pas travaillé pour vous, mais pour les femmes qui naîtront de vous, vos

filles et petites-filles. N'accusez pas trop les hommes, s'ils vous ménagent avec parcimonie la liberté. A peine l'ont-ils conquise pour euxmêmes. A peine commencent-ils l'œuvre de civilisation plus difficile en Orient que partout ailleurs, à cause du mélange des races et des religions. Puisque vous êtes patriotes, faites un sacrifice aux intérêts immédiats de votre pays. Ne compliquez pas la tâche de ceux qui gouvernent. Il y a parmi eux des hommes justes, qui comprennent vos aspirations, qui reconnaissent vos droits, et voudraient vous faire dans la Turquie nouvelle, la place que vous méritez. Mais ces hommes sont peu nombreux. Ils doivent compter avec le fanatisme de leurs électeurs et les préjugés de leurs collègues. Vos exigences prématurées, vos imprudences, deviendraient des armes terribles contre eux, vos amis, et contre vous.

» Vous avez pour vous la sympathie de toutes les femmes européennes. Celles qui vous ont entrevues vous feront aimer par celles qui vous ignorent. Nous pensons à vous comme à des

sœurs lointaines. Si nous pouvions — ce qui n'est pas sûr — vous aider par un mouvement d'opinion favorable à vos désirs, nous y emploierions toute notre adresse, toute notre influence, toute l'énergie de notre amitié. Mais, si elle n'était prudente, notre intervention désintéressée, notre croisade fraternelle, vous ferait plus de mal que de bien.

» Ne désespérez pas, soeurs et amies d'Orient. Les hommes de votre race sentiront tôt ou tard que vous êtes un des agents indispensables au succès de leur entreprise. Leur conception du mariage et de la famille évoluera peu à peu. Ils souhaiteront trouver en vous des compagnes, et non pas des servantes ou des poupées de plaisir. Dans l'intérêt de leur bonheur, dans l'intérêt de leurs fds, ils vous élèveront en dignité et en liberté. Mais il faudra du temps, beaucoup de temps... »

Les dames turques qui ont du bon sens, comprennent, et se résignent. Mais d'autres, — Les très jeunes, — répondent comme la petite Éminé :

« Peu m'importe le bonheur de mes descendantes ! Je n'ai que ma vie à vivre, et je veux ma liberté tout de suite ou jamais. »

Pour celles-là, il n'y a pas de consolations.

Les femmes chrétiennes de l'Empire ne sont pas restées indifférentes aux efforts des femmes musulmanes. J'ai pu voir une jeune Arménienne, écrivain fort distingué, paraît-il, qui songe à fonder une Association de solidarité des femmes ottomanes. Madame Zabel Essaïan, secondée par madame Hassan Fehmi bey — une Française mariée à un Turc — voudrait former un comité de neuf dames, tant musulmanes que chrétiennes. Par les réunions, conférences, publications, par l'enseignement gratuit et réciproque de la langue turque aux chrétiennes et des langues occidentales aux musulmanes, l'Association préparerait l'entente de toutes les femmes pour la sauvegarde de leurs intérêts communs.

Les événements d'avril ont retardé la formation de ce comité et je n'ai pu avoir aucun détail précis sur l'organisation pratique de

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l'Association. Néanmoins, je tiens ùsi^Mialer co projet très intéressant, cliiïicile, mais non [)as imj)0ssible à réaliser.

.luin.

Me voici, pour un jour encore, dans ma chamjjre toute piîtitc, toute l)lanclie de laque, de mousseline et de soleil, dans ma chambre où les roses des porte-bouquets se renouvellent comme par miracle, où, sur mes cahiers de notes, les fins loukoums du confiseur lladji- Bélvir répandent leur amidon sucré qui sent la vanille et l'orange.

Je soulève le rideau ; je regarde entre les volets. Quelle foule dans cette rue des Petits- Champs, devenue un lieu de plaisir depuis que le jardin s'est rouvert! Les tables des cafés encombrent le trottoir, débordent sur la chaussée, gênant le trot des chevaux et les ébats des chiens jaunes. L'odeur anisée du mastic avive la soif des passants. Que de fez rouges mêlés aux

chapeaux de paille, que de belles dames en robes claires, que de voitures, que de crieurs de journaux ! Un régiment passe, drapeau déployé, les hommes en tenue de campagne, portant sur leur dos poussiéreux le sac, la marmite de cuivre, un tas d'ustensiles qui doivent peser lourd. Matin et soir, des soldats défdent ainsi, rappelant la bataille récente, la chute du vieux Sultan, l'état de siège qui se prolonge... Et comme pour les saluer, éclate, imprévue et tonitruante, sous les platanes en boules vertes du jardin, la marche de Samhre-et- Meuse.

Cinq heures : le concert des cuivres doit durer jusqu'à minuit. Pour fuir le vacarme et trouver la fraîcheur, j'irai sans doute, aprèsdîner, du côté du Bosphore, dans les rues tranquilles où le courant d'air du détroit est plus sensible, où les grands acacias en pleine fleur embaument la nuit étoilée. Et demain, avec le bon M, Bareille, je reverrai les cyprès d'Eyoub, le palais de Justinien, les vieux turbés aux faïences plus belles que des pierreries, à moins que j-e ne reprenne le tcharchaf de

madame Ange pour me promener dans une ai'aba campagnarde à Kadikeuy ou à Gueuz- Tépé.

Non. Demain, à cette heure, je serai sur un paquebot, au large de Stamboul, cinglant vers la France. Il est fini, mon beau songe d'un printemps turc 1 II est venu, le suprême soir de ce voyage qui fut tragique, étrange, drôle et charmant, — inoubliable. Ahl que de pays, que de choses, que de figures, que d'âmes se sont révélées à moi, en quelques semaines! Quelles images merveilleuses, quel trésor de souvenirs j'emporterai I

Mes malles sont ouvertes : Sophie, mon Arménienne, si curieuse des suspendus, plie mes robes et demande les papiers et les livres « pour ranger ». Mais, jusqu'à demain, je ne veux pas fermer mon journal de voyage. Je veux garder l'illusion que ces préparatifs ne sont pas ceux du grand départ, et que je reviendrai bientôt, après une excursion à Andrinople ou une visite à Mélek Hanoum.

Et je relis, en les feuilletant, ces notes

hâtives. J'ai oublié sans doute bien des détails intéressants, et j'en ai passé d'autres sous silence, par une discrétion nécessaire — plus nécessaire ici que partout ailleurs. J'ai changé des noms trop connus, j'ai lu des confidences trop dangereuses ; je n"ai pas dis tout, mais je n'ai rien dit qui ne fût strictement vrai. Peutêtre mes amis Turcs, dont j'estime les grandes qualités et le sincère désir de progresser, me pardonneront-ils d'avoir souri, quelquefois, au lieu d'admirer aveuglément. On me dit qu'ils sont très susceptibles, très orgueilleux, qu'ils ne comprennent pas l'ironie française, l'ironie pas méchante, qui n'empêche pas la sympathie, qui est le sel même de la louange.

Mais j'ai meilleure opinion d'eux. Ils ne s'offenseront pas de ma franchise. Ils ne se fâcheront pas parce que j'aurai dit la laideur des maisons à l'européenne, des bibelots de pacotille, des suspensions en zinc doré et des canapés Louis XV allemands. Ils ne se fâcheront pas si je déplore les fautes de goût qui sont, paraît-il, la rançon du progrès, si je regrette

les vieux divans, les vieilles broderies, les vieilles demeures, la vieille Turquie!

La vieille Turquie peuplée de Jeunes-Turcs qui n'essaieraient pas d'en rajeunir le vénérable visage! La liberté politique et la poésie des traditions subsistant, sans désaccord ! Un gouvernement de gens éclairés, tolérants, pratiques, mais capables de respecter les ruines de Byzance, déjà trop livrées aux démolisseurs! C'est sans doute une chimère d'artiste et de femme, un idéal irréalisable.

Mes amis de Stamboul souriront, à leur tour, en lisant ces lignes. Hélas! ils ont fait venir des architectes pleins de talent, qui moderniseront leur ville, et bientôt le chant des muezzins sera couvert par les cornes rauques des tramways... Je n'aurai pas vu ces perfectionnements, par bonheur. Je me rappellerai une Turquie encore un peu barbare, que j'aime tout entière, avec ses laideurs et ses beautés, avec son soleil et sa boue, avec ses convulsions terribles, ses éveils, ses espérances, et aussi son fatalisme serein, avec toutes ses contradictions.

Je me rappellerai que cette terre me fut clémente, que j'y trouvai beaucoup de gaieté, de joie, d'émotions belles et profondes. Le souvenir de ce printemps sera dans mon âme, comme un flacon d'essence de rose qu'on i)out briser, mais dont le parfum dure éternellement.

Une dernière fois, avec mes amis fidèles, j'ai voulu descendre à Kassim-Pacha. Nous nous sommes arrêtés dans la rue en corniche qui domine les cimetières, en contre-bas du jardin.

Que de fois nous sommes venus là, par les fins d'après-midis brûlantes, pour voir le soleil mourir derrière Stamboul, tandis que la brume montait de la Corne d'Or! Je ne puis croire que nous n'y viendrons plus. Tout m'est devenu si familier, ici, les rues, les gens, les plus petites choses! J'ai subi si vite et presque à mon insu, l'enchantement oriental.

Une femme turque m'a dit, l'autre semaine : « Vous avez bu l'eau du Taxim, vous revien-

drez à Constantinople... » Triste de m'en aller, je ne souhaite pas de revenir. J'aurais trop peur de ne pas retrouver le plaisir délicieux de la découverte, la saveur, l'éclat, l'éblouissement de l'imprévu.

Mais pourtant, j'ai bu l'eau du ïaxim.

J'écoute mes amis parler. Je n'ai plus rien à leur dire, même ma gratitude pour leur protection affectueuse et leur gentille camaraderie. Je regarde ce que je ne reverrai plus.

Elle est déserte, ce soir, la rue sans maisons, la triste rue des cyprès, des pierres, de la poussière. Les troncs noirs, les feuillages noirs élancés en fuseaux, dégringolent, par files, sur la pente, dans le brouillard. On ne sait pas oi^i ils s'en vont, dans quel gouffre. Les plus lointains sont submergés : leurs pointes fantômales émergent à peine de la vapeur. Au delà, Stamboul, dressé sur l'horizon, devient une masse compacte, ondulée de coupoles, hérissée de minarets aigus, une masse d'un violet uniforme où s'allument déjà des feux pâles. Et vers la droite, au-dessus d'Eyoub,

c'est un vaste bouleversement de nuages, et le soleil glisse, rouge, sans irradiation, comme vu à travers la pluie de cendres d'un Vésuve.

Et quand il tombe tout à fait, quand les deux rives de la Corne d'Or s'assombrissent et que les cyprès semblent grandir jusqu'aux étoiles, il y a un instant où l'eau, ternie par le ciel terne, tout à coup s'avive... Un œil d'argent s'ouvre dans le paysage obscurci... Un instant, à peine...

Le crépuscule est là... On ne l'a pas vu venir; il est là. Il ramène les femmes voilées à leurs petites maisons rougeâtres, et les caïques à l'embarcadère boueux de Kassim - Pacha. Un clairon déchire sa robe grise. Il est là, tout près de nous, sur nous. Il nous chasse.

« Allez-vous-en! C'est fini... »

Et je regarde mourir doucement, si doucement qu'il m'attendrit jusqu'aux pleurs, ce soir funèbre et doux, mon dernier soir de Turquie.

éâ.

Juin.

La dernière halte, en Orient, sur le chemin du retour...

Ce jardin de couvent où lleurissent, dans le soir doré, les roses du mois de Marie, exhale, avec son parfum naïf et dévot, toute la douceur de France.

N'est-ce pas un enclos perdu dans un coin de province méridionale, sanctifié par le chant des cloches, la prière des petites fdles sages, la présence des religieuses noires et blanches comme les hirondelles du bon Dieu? Entre les parterres candides, les allées pas très larges sont semées de cailloux si nets et si jolis qu'on les croirait tombés des poches du Petit- Poucet. Les géraniums grimpent, s'étagent, forment des reposoirs que dominent saint Joseph avec son lys, saint Jean avec son agneau. Le maison entr'ouvre ses fenêtres sur les parloirs intérieurs, que remplit un clair silence, et, devant le perron, trois prêtres à grande barbe,

et la mère supérieure des dames de Sion regardent la sœur jardinière qui circule, arrosant les lauriers en pots.

C'est la France... Non : le ciel trop bleu ne prend pas ces nuances de perle qui enchantent nos crépuscules. Derrière la porte entre-bâillée, dans la rue sonore, passent des voitures bizarres et peintes, des hommes vêtus de cotonnades bariolées, coiffés du fez ou du turban. Et le bruit qui monte de la ville est fait du lent soupir de la mer, du frisson des cyprès, de cent mille voix grecques, syriennes, turques.

J'ai cru retrouver mon pays et des images de mon enfance. Mais je me rappelle les épisodes de l'aventureux voyage, et que je suis venue hier vers vous, Smyrne d'Asie! Cité des roses, des figues, des tapis somptueux, vous gardiez comme un lys aux plis de votre robe, ce petit couvent français de Notre-Dame de Sion. Dùt-on m'accuser du plus néfaste cléricalisme, je dirai le charme de cette découverte et l'hospitalité si franche, si cordiale, de mes compatriotes en soutane et en cornette. Le

plus farouche socialiste serait désarmé par leur bonne grâce courageuse et leur belle humeur. Gomme mon sexe et mes goûts m'interdisent les passions politiques, je me trouve fort à mon aise parmi eux, d'autant plus qu'ils m'ignoraient tout à l'heure, et qu'ils n'ont pas lu mes livres, et qu'ils ne les liront jamais.

Nous allons visiter les classes,.. Les petites demoiselles, qui se tiennent toutes droites devant leurs pupitres, ne baissent pas leurs yeux noirs, d'un air faussement timide. Elles sont jolies presque toutes, avec des visages ronds, un peu pâles, des cheveux l>nllants, et ces larges prunelles veloutées des Grecques d'Asie qu'on voit dans les portraits en mosaïque du quatrième siècle. Elles apprennent notre langue qui devient presque leur langue, notre histoire, un peu de notre littérature, et la plus grande, qui, je crois, se nomme Mireille, s'enorgueillit d'avoir reçu une lettre autographe de Mistral.

Gomme il se fait tard, nous visiterons plus rapidement l'école voisine, celle des Pères, qui

est moins riche, moins élégante, moins peuplée que celle des dames de Sion... Ici, le caractère oriental s'accuse davantage, dans les salles blanchies à la choux, dans la cour déjà baignée d'ombre bleue où pendent les franges mauves des glycines... Le Père Deshay n'a pas beaucoup d'argent. Il supplée aux revenus absents par une ingéniosité admirable, tour à tour professeur, maçon, ébéniste, peintre en bâtiment, et sa gaieté éternellement jeune, sa gaieté de fin Provençal, le fait plus riche qu'un Crésus, plus heureux aussi, et entretient, autour de lui, une atmosphère vivifiante.

... Je m'en vais, au soir tombé, emportant un laurier blanc, donné par les sœurs, et un fragment de chapiteau d'Ephèse dont le Père Deshay m'a fait hommage.

Et déjà les images de France pâlissent dans ma pensée. Au seuil de l'Asie que je vais quitter, mon désir s'en va vers la Grèce éclatante.

Soir de Smyrne, effacez dans ma mémoire le soir navrant et splendide de Kassim-Pacha. Ici, tout est grâce et molle volupté, et sur

Mitylène invisible à l'horizon, le ciel se fane lentement, comme une rose.

Les femmes aux robes blanches, si indolentes qu'elles semblent toutes des amoureuses, se promènent sur le quai lumineux encore, devant les maisons à terrasses, les cafés pleins de musiques italiennes. Des enfants nu -pieds, vendent des fleurs sans tige, de larges roses posées sur des plateaux de jonc. Quelques bateaux se découpent, noirs, contre l'argent mobile du golfe, et les montagnes, en hémicycle, sont d'un violet intense et pur : le violet des violettes.

Et quand les premiers feux du port s'allument, tout change, nuances et valeurs, le ciel plus pâle, l'eau plus moirée, les montagnes devenues étrangement, obscurément bleues...

Soir de Smyrne, si beau entre tous les soirs .

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