Oui, madame
noyer, d'un guéridon, d'une suspension à 9 fr. 9o. Sur la commode, une pendule en faux bronze doré, les inévitables lampes à pétrole, un chien en peluche, un melon en métal formant confiturier...
Une jeune femme blonde — une oie grasse — qui rit niaisement et pousse le coude d'une amie maigriotte et brune... L'ennui mortel . Le néant. . . Madame P. , . renonce à tou te conversation. La dame blonde roule devant nous, comme une boule, et nous précède jusqu'à la porte du vestibule en agitant deux bras courts, deux bras d'énorme bébé...
Un autre encore... Là, c'est une maison de riche, et la hanoum est la femme d'un officier supérieur, un pacha jeune-turc et libéral.
Quelle personne singulière 1 Son salon, très vaste, est meublé dans un vague style art nouveau, et l'inévitable suspension s'y balance audessus du guéridon inévitable... Et la maîtresse de céans révèle, par son aspect et son langage, la volonté de s'européaniser.
Elle n'est plus jeune; elle n'a jamais été
210 CIIOSI'S KT GKNS DE PROVINCE
mince; mais elle a des traces de beauté, ses joues sont fardées; ses cheveux teints en roux ardent bouflent en auréole démesurée autour de son front et s'attachent en un chignon bas, trop bas, sur sa nuque. A chaque instant, il semble que cette masse rousse et soyeuse va crouler. . . Elle porte une blouse à plis et à jabot, en batiste blanche, une jupe « trotteuse » courte, en lainage anglais, ornée, — fâcheux détail! — d'une molle écharpe frangée en salin vert...
Ridicule?... Peut-être... Mais, attendez... Une jeune Grecque, élève des sœurs de Karagatch, m'apporte des cahiers et des livres... Les livres qui servent aux gamins de six ans, dans les écoles primaires françaises, les cahiers où une grosse écriture puérile a tracé des problèmes, des règles de grammaire, des résumés d'histoire...
— C'est madame qui a écrit tout ça...
depuis que sa fille est mariée, elle a des loisirs, et elle étudie, avec moi, d'après le programme de mon ancienne école... Tous les jours, elle s'enferme dans le petit kiosque du jardin, et
elle travaille, pendant trois heures... Et elle fait des progrès... Il y a six mois, elle ne savait pas un mot de français... Maintenant, elle parle un peu, et elle comprend presque tout... Elle dit qu'elle a honte d'être ignorante, qu'elle n'est pas plus sotte que les Européennes et qu'elle veut s'instruire, absolument... Elle ne demande pas la liberté; elle ne veut pas poser le voile ; elle veut s'instruire.
Admirable énergie, touchant désir, qui impose le respect, qui me fait oublier les fautes de goût, les meubles affreux, la toilette naïvement ratée... La femme qui tâche de naître, — passé la quarantaine, — à la vie de l'esprit, qui s'oblige à un labeur quotidien, fastidieux et difficile, n'est pas une créature vulgaire.
Désenchantée? non. Révoltée ! non. Son mari l'aime et ne la tyrannise pas. Elle a très bien soigné et élevé ses enfants. Elle est riche. Elle se dit heureuse. Elle ne souhaite même pas la liberté. Elle ne veut pas rejeter son voile...
Mais, comme les jeunes institutrices, elle
réclame le droit de penser, de comprendre, de développer son intelligence.
Et elle ne sait pas que ce droit, accordé, entraîne toutes les curiosités, toutes les nostalgies, toutes les espérances, toutes les revendications.
PREMIERS JOURS d'uN NOUVEAU RÈGNE
Constantinople, 10 mai.
Soleil, poussière, reflets aveuglants sur l'eau qui brille, presque violette entre les mâtures frissonnantes de banderoles, cris de sirènes, clairons lointains, fumées grises suspendues dans l'air immobile, partout des drapeaux verts et des drapeaux rouges, et tout au bout du pont, la découpure immense des mosquées, des minarets, des cimetières, Stamboul dont la masse pâlit et semble vibrer sous le ciel de flamme...
La fièvre des grands jours nationaux anime
214 PREMIERS .lorns
la foule qui piétine et crie, joyeuse, sur la place Karakeuy, oîi notre automobile s'est arrêtée. Sa Majesté iMahomct V va ceindre le sabre d'Osman.
Un policier se dresse :
— Yassak !
On n'avance plus. Le pont est coupé par le milieu pour livrer passage à la flottille impériale, — mouches à vapeur et calques à rames, — qui, bientôt, quittera Dolma-Bagtché sur le Bosphore et remontera la Corne d'Or jusqu'au débarcadère d'Eyoub. Impossible de gagner l'autre rive. Il faut attendre, sous le dur soleil d'onze heures, dans cette voiture que déjà la f(xile assiège comme un objet de curiosité.
Le représentant de la maison française qui a mis l'automobile à notre disposition, donne des signes de folie. Ce gros garçon bourru, arrivé le matin même avec sa femme étonnée et résignée, incarne le type du Parisien des faubourgs, qui peut voir les merveilles du monde sans cesser un instant de regretter Vaugirard et le petit café du coin où l'on joue à la
manille. Ahl celui-là se moque bien des minarets et des coupoles, et des Jeunes-Turcs et des Yieux-Turcs!... 11 est incapable de regarder autre chose que la roule, bonne ou mauvaise pour l'auto, et toute sa conversation consiste à énumérer les endroits où l'on mange bien et les endroits où l'on mange mal.
Vainement, nous lui expliquons que la Turquie n'est pas la France et qu'une automojjile, à Stamboul, est encore aussi extraordinaire et passionnante que serait un aéroplane sur la place de l'Opéra. Il ne peut supporter la familiarité des gens qui éprouvent, d'un doigt timide, la résistance des pneus. Toutes les minutes, depuis que nous stationnons, il se dresse, blême de colère, et avec un accent gras de gavroche, il interpelle, canne levée, les voyous grecs, les portefaix, et même les honnêtes musulmans en robe rayée ou en redingote :
— Va donc, hél saloperie! (sic)
Nos compagnons, — deux journalistes français et un jeune avocat de la Banque ottomane, — lui conseillent plus de modération :
— Taisez- VOUS 1 Baissez votre canne!... Ces gens ne font aucun mal... Ils admirent votre machine... Demain, toutConstantinople en parlera... Publicité excellente... Rasseyez- vous!
11 se rassied, pleurant presque, et le cours de ses pensées changeant peu à peu, il s'écrie :
— Puisqu'il est coupé, le pont, on va poireauler des heures ici... Et la matinée se tire... Où déjeune-t-on.
Déjeuner?... Grave problème... Il y a bien dans le coffre de l'auto, un panier qui contient des œufs et de la viande froide, — maigre pitance pour des touristes qui avaient projeté un fin repas à la turque dans un restaurant de Stamboul. Pour moi je ne perds rien au change. J'avais demandé une carte d'invitation ofïicielle, afm de pénétrer dans les tribunes réservées au corps diplomatique près de la Porte d'Andrinople; mais les cartes étant toutes distribuées, je m'étais proposé de partir aujourd'hui dès six heures du matin, en bateau, puis à pied, jusqu'à Eyoub, et de m'y installer, avec des touristes inconnus, dans une maison
louée par Moïse. La viande froide et les œufs durs m'étaient destinés. C'est à mes confrères français que je dois le changement de programme qui m'amène en automobile, place Karakeuy. Ni le pont ouvert, ni le déjeuner problématique ne m'inquiètent. J'ai confiance. Si les Français, en général, sont ingénieux, que dire des journalistes français ! Débrouillards par métier, ils trouveraient, en plein désert, des victuailles, des logis, des véhicules et des personnages importants à interviewer I
Et voilà que, sur un signe de M. Paul Belon qui est notre doyen et capitaine, l'auto s'engage sur le quai. Il y a là un beau paquebot, tout frais arrivé de Marseille. Pourquoi n'y monterions-nous pas? Nous y montons. 11 y a, dans ce bateau, une cuisine, des cuisiniers. Pourquoi n'y déjeunerions-nous pas? En quelques minutes, la table est prête. Mais le canon tonne. Nous grimpons sur la passerelle. A gauche, au débouché du Bosphore, en face de Scutari, une mouche blanche et dorée glisse sur le bleu obscur de l'eau, précédée et suivie
de caïques. Et toutes les sirènes, tous les sifflots des navires, poussent des clameurs discordantes, déchirantes, qui couvrent les voix humaines et les battements de mains. Dans le vacarme formidable, la jolie mouche, ballant pavillon impérial, approche, plus distincte, file devant nous, passe dans la coupure du pont. On a entrevu les fez rouges, les uniformes chamarrés.
Maintenant, il est inutile de nous presser. Avant que Mahomet V soit à la mosquée d'Eyoub où l'attendent le Cheik-ul-Islam, les généraux, les ministres et le grand Tchélébi de Koniah, avant que le cortège interminable ait traversé Stamboul, de la Porte d'Andrinople à la Pointe du Sérail, il s'écoulera plus de deux heures. Le représentant de la maison d'automobiles, moins ému par le passage du Sultan que par l'omelette aux champignons, se rassérène un peu et reconnaît la toute-puissance de la Presse!
Qaand nous repartons, la chaleur s'est accrue, et la foule n'a pas diminué. Le pont libre
d'un nouveau règne S219
retentit sous la machine comme s'il allait se rompre, et, à une vitesse modérée, nous traversons la place Emin-Eunu et la ruelle près de la mosquée Validé. Voici le Vieux -Sérail, Sainte-Sophie. Je retrouve les décors de la révolution et de la répression, les maisons aveugles, les jardins plus touffus et plus verts, les places où roulaient pêle-mêle les flots pressés des soldats, des volontaires, des prisonniers. Aujourd'hui, l'atmosphère d'atlcnlc tragique, de mystérieuse terreur, s'est dissipée. Encore des soldats, partout des soldats, mais ils sont réunis pour une parade grandiose. L'appareil de la guerre n'est plus menaçant. NlU no songe — ou ne paraît songer — aux fusillés de l'avant-veille, aux pendus de la veille et du lendemain. Devant Sainte-Sophie, nous nous heurtons au reflux de la marée populaire. Il faut ralentir, arrêter. Des corps calent les roues de l'auto; les arbres plient sous le poids des curieux cramponnés aux branches et, jusque sur les toitures plates, des familles sont installées. Un double cordon de soldats
isole un espace libre. Le chaufleiir veut avancer : « Yassa }{!... » Mais M. Belon agite une carte qui porte un indéchiffrable grimoire et prononce le nom magique : « Ghefket Pacha. » Les policiers hésitent, troublés par ce nom et par la vue du coupe-file. Pourtant, ils ne se décident pas à nous livrer passage. Alors, la trompe mugit, le moteur ronfle, les roues s'ébranlent, et la populace, et la police et l'armée môme, cèdent à l'irrésistible poussée de la machine diabolique, dont la force est Vultima ratio. Nous voilà dans cette même rue où j'ai passé, seule, le jour de l'avènement. Entre les maisons surchargées de spectateurs, entre les haies des fantassins bruns et bleus, sur la chaussée libre, l'auto fuit, à toute vitesse, parmi les exclamations des curieux amusés. Les innombrables dames noires, perchées sur les marches des fontaines, sur les terrasses des jardins, derrière les grilles des petits cimetières, dans les balcons aux stores de bois milevés, nous saluent de la main. Et les soldats, stupéfaits de cette irruption, au mépris de la
d'un nouveau REGNE 221
consigne, supposent que nous sommes quelque chose de très grand au pa^'s des giaours, et nous saluent aussi, consciencieusement.
La place Bayazid, l'énorme mosquée aux dômes pâles, ceinte de pigeons tournoyants, les platanes d'un vert tendre, la porte mauresque et les deux pavillons du Séraskiérat... Ici même, quinze jours plus tôt, j'ai vu passer les imprimeurs suspects, menottes auxpoignels et le vieux hodja à barbe fleurie, qu'on soutenait par les coudes. Même heure, môme cadre, même lumière tombant en pluie de flamme blanche, même houle humaine. L'auto s'est arrêtée dans l'axe de la porte principale, et tout de suite, des gens sur la capote, sur les marchepieds, entre les roues... Ainsi les insectes du sable pullulent sur le marsouin échoué. Devant nous, il y a un bel arc de triomphe tout de verdure et de calicot rouge, historié d'inscriptions en or, autour duquel sont massées les délégations des imams libéraux, une centaine de vénérables bonshommes en robe verte
222 IM^IvMIF.nS JOURS
et turban blanc. Derrière nous, la foule, les policiers du service d'ordre, quelques cavaliers de Péra, des voitures ouvertes avec des dames élégantes, des voitures fermées avec des dames mystérieuses, et aux fenêtres des pavillons, toute la famille impériale, — les princes à gauche, à droite les princesses en toilette de cour, féredjé clair et yachmak blanc.
Ces princesses, tirées brusquement de leur réclusion, exposées, sous le rempart transparent d'une mousseline, à la curiosité respectueuse du peuple, paraissent se divertir beaucou}i. Elles se lèvent à demi, pour regarder l'automobile et peut-être envient-elles les étrangères qui imposent leur fantaisie à ce monstre et aux hommes qui le dirigent. Cependant, un bon policier, rempli de zèle et surpris de la façon de nous élablir à la meilleure place, veut faire acte d'autorité. 11 adresse à M. Paul Belon et à M. Guys un émouvant discours en turc. Avec quelle indulgence on l'écoute, avec quel sérieux on lui répond ! « Oui, mon vieux, tu es bien gentil... Voilà la carte de Ghefket Pacha!. . Ça
D UN NOL Vl-AU RÈGNK 2-23
ne nous })laît pas de nous en aller et nous ne gênons personne... Cette auto que tu vois, c'est l'auto de la Presse et c'est sacré!... Et toimême, tu seras le bon sergot de la Presse, et tu auras un petit backchich... Fais circuler ces braves gens qui nous accablent d'une sympathie étouffanle. Tu peux laisser le gros eunuque noir qui s'est assis à côté des dames, sur le marchepied. Il est pittoresque. Il est inofîensif... » Étourdi par les paroles incompréhensibles de nos confrères, saisi de respect à la vue du coupe-file, au nom de Chefket Pacha, le « sergot de la Presse » devient le docile serviteur de M. Belon. Il pousse des cris variés qui signifient sans doute : « Circulez 1 » et pour activer la circulation, il tape, à coups de bâton, sur ses compatriotes. Le représentant de la maison d'automobiles se déride enfin! Il a meilleure opinion du peuple turc, et de sa voix faubourienne, il encourage le gardien de l'ordre public et invective
contre les curieux éparpillés.
Les sultanes, là-haut, s'amusent comme des
folles, et dans les voitures fermées, les stores
se soulèvent, révélant de beaux visages maquillés, à demi voilés du yachmak blanc qui cache le menton et la bouche, découvre le nez fin, un peu courbe, les grands yeux noirs, et s'enroule sur le toquet de roses. Les diamants des bagues scintillent. Les dames de la Cour — celles qui ne portent pas le titre de princesses et n'ont pas le droit de rester sans coiffure sous le yachmak, celles qui n'ont pas trouvé place au pavillon et doivent attendre, dans leurs voitures closes, sous la garde des eunuques — considèrent, à quelques pas, la scène réjouissante. Le « sergot de la Presse », humble et fier, est revenu se planter contre l'auto. Discrètement, M. Belon lui offi*e le petit backchich que personne, en Orient, sous aucun régime, n'a refusé... et que ce policier phénomène refuse d'un grand geste pudique. Attendrissement général. Les temps sont bien changés I Mais cependant que des chevaux piaffants détournent l'attention du public, le policier se rapproche encore, et, soulevant sa tunique, il montre la poche béante de son pantalon où glissent les piastres jolies,
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et le quart de medjidié en bel argent. Personne n'a rien vu; l'honneur de la police turque est sauf. Désormais, il est à nous, il est tout à nous le « sergot de la Presse ». Il se multiplie pour nous servir, — tandis que M. Adrien Blliotti, de la Banque ottomane, dispose son appareil photographique. Vite, un, deux, trois clichés, — qui rateront, car le soleil est trop cru et nous avons tous bougé. Et voilà que M. Billiotti, avec l'audace du jeune âge, se tourne, kodak en main, vers les voitures de la Cour. Une dame coiffée de roses, voilée de blanc, a presque mis la tête à la portière. Elle se retire vivement... Dédain?... pudeur?... Non. Le temps d'un éclair, elle avance son charmant visage d'idole peinte, que ne protège plus le bandeau de mousseline empesée. Hélas! un affreux eunuque se précipite... Le store tombe avant le déclic du kodak.
Musiques au loin... Une automobile blindée précède le cortège impérial dont nous imaginons le déroulement fastueux, les costumes anciens, ruisselants d'or et de pierreries... Des
soldats, rien que des soldats, artilleurs, dragons, fantassins qui lancent la jambe à la prussienne. 11 en passe des centaines et des milliers. Les applaudissements ininterrompus redoublent quand apparaissent, sur des chevaux magnifiques, En ver bey et Niazi bey, « héros de la liberté », et Chefket Pacha, le conquérant de Gonstantinople... Et voici enfin la voiture du Sultan, traînée par des bêles blanches aux queues somptueuses, encadrée par les petits élèves de Pancaldi, dont le très simple uniforme brun contraste avec les vives couleurs des lanciers de la garde. Dans une tempête de cris, la voiture impériale s'arrête, tout près de nous, et le Sultan, en tenue de général, se lève. Il fait des signes... 11 parle. Il veut descendre, au mépris du protocole... Ses yeux bleu pâle, un peu somnolents dans sa bonne figure, s'éclairent de plaisir. Il regarde ses fils qui l'acclament, à la fenêtre du pavillon. Je n'ose assurer qu'il regarde scs filles et ses parentes. Mais retenu par sa grandeur, il se résigne à se rasseoir, et il s'en va passer
D UN NOUVEAU RKG.NF, 227
SOUS l'arc de triomphe en verdure et en calicot rouge, entre les imams verts délégués par le clergé libéral. D'un geste machinal, il salue, et, malgré lui, tourne encore la tête, vers les pavillons du Séraskiérat...
Tel je l'ai entrevu, le jour de l'avènement, tel je le revois, tel il demeurera dans mon souvenir : un brave homme, un peu effaré, très doux. Mais oùsontlessplendeursannoncées?... Les costumes du Gheik-ul-Islam, du Grand Rabbin, du Patriarche grec, du Patriarche arménien, des évoques catholiques, de l'envoyé papal, nous offrent des formes majestueuses, des couleurs chaudes, des ornements riches ou sobres. Vert et or, violet et or, blanc et or, le haut clergé de toutes les religions fait, un instant, la joie de nos yeux, — un instant... Les ministres, les députés, et tous les manitous de l'administration et de la politique, suivent, dans des équipages de fortune, afïirmant ainsi leur louable désir de simplicité démocratique et d'économie. Et quand, à leur tour, ils ont disparu de l'autre côté de l'arc de
triomphe, quelques régiments défilent, et })uis c'est fini>
C'est fini. On s'en va... On s'est trop amusé pour être déçu... Tout de même, on avait rêvé autre chose, des couleurs, des formes imprévues, je ne sais quoi de splendide et de barbare : le cortège du Grand-Turc 1 Mais il n'y a plus de Grand-Turc : il y a un souverain constitutionnel, et des ministres en redingote, comme chez nous, et des députés en fiacre, comme chez nous. La Turquie se civilise. Elle devient correcte et terne, comme nous. A quoi bon le faste oriental sous un gouvernement parlementaire, imbu des immortels principes de 89? Sommes-nous étonnés de ne pas voir M. Fallières dans les carrosses de Louis XIV?
Plus de sultanes aux fenêtres du pavillon... Les voitures aux stores clos emportent les dames de la Cour. Les cordons de troupes sont rompus. Tous les êtres qui s'entassaient sur les trottoirs, sur les arbres, sur les toits des maisons, se précipitent dans la rue. Les chevaux, mis au pas, s'énervent. L'automobile,
d'un nouveau règne 220
tous les cinq ou six mètres, doit stationner. Il est quatre heures. L'air brûle. Nous mourons de soif. Les grandes carafes des limonadiers, — rubis et topazes — bouchées d'un citron d'or, excitent notre convoitise aiguë. A cinq heures et demie, nous atteignons à peine le pont, après avoir traîné beaucoup de Turcs à l'arrière de la voiture, malgré les hurlements du représentant de la Compagnie. Et quand nous remontons la pente raide de Péra, je découvre encore un négrillon presque nu, blotti sur le marchepied, comme un singe, qui a échappé aux investigations de l'homme terrible et qui me regarde avec des yeux blancs, et tout bas supplie :
— Dix paras, madamiselle, dix paras!...
12 mai.
Ce matin, la femme de chambre arménienne est venue me réveiller un peu plus tôt qu'il n'était convenu. Et elle m'a dit, avec un doux sourire :
230 PRKMtEIlS JOURS
— Si Madame su lève vile, nous irons voir quelque chose très intéressant... tout près ici, ù Kassim-Pacha... Il y a des suspcmdiis...
— Des suspendus?
— Réactionnaires... tués... étranglés par la corde, comme ça... très méchants, les réactionnaires I
— Des pendus, ah! merci bien. J'aime mieux dormir.
Un quart d'heure après, Sophie m'apporte une lettre. C'est un ami qui m'invite à venir contempler « quelques rédifs de la marine, victimes de la perpendiculaire, qui attendent patiemment au bout de leur fd... »
Voilà qui est du dernier galant ! Il faut aller en Turquie pour s'entendre proposer de telles parties déplaisir. Cela me rappelle l'offre gracieuse de Perrin Dandin à Isabelle qui n'avait jamais vu donner la question.
Au déjeuner, dans la salle à manger de l'Hôtel Continental, tout le monde parlait de ces pendus que je n'avais pas voulu voir. Il paraît que la populace, rassemblée à Kassim-
Pacha, protesta violemment contre la curiosité inconvenante des étrangers. Elle s'ameuta tout à fait quand des photographes s'installèrent devant les potences et tous les appareils photographiques furent brisés. Un de mes amis, qui parle et comprend le turc, affirmait que ces exécutions répétées terrorisent la foule, mais que le sentiment fanatique subsiste. Des gens plaignaient les pendus : « Pauvres sacrifiés 1 pauvres martyrs! » Seulement, ils les plaignaient prudemment, à voix très basse, car les cours martiales et Chefket Pacha inspirent une grande crainte.
Les premiers pendus, ceux du 3 mai, avaient beaucoup occupé la presse. Tous les journalistes les avaient décrits. Tout Constantinople les avait contemplés, pierrots furtèbres en souquenille blanche, exposés jusqu'à cinq heures de l'après-midi. On avait môme remarqué que les bourreaux, trop inexpérimentés ou trop émus, avaient mal fait leur office, et que certains des suppliciés étaient morts, non pas étranglés, mais désarticulés, la boucle de
la corde enserrant la nuque et le menton. Le poids du corps avait disloqué les vertèbres et démesurément allongé le cou... En outre, les cadavres furent enterrés dans un lieu vague, sans prières, sans cercueil, pas même lavés, ce qui constitue un prolongement du supplice, car les âmes sorties des corps non lavés et non ensevelis ont de terribles ennuis dans l'autre monde.
Les pendus de ce matin furent soustraits aux regards, bien avant midi, et dorment en paix entre quatre planches. On a lavé leurs pauvres corps. Seule, la stèle funèbre, avec son turban de pierre et ses épitaphesd'or, leur fut déniée. Enfin, les bourreaux, plus adroits, ont abrégé leur agonie. Mais l'un des condamnés, peut-être méfiant, et d'ailleurs tout à fait paisible, avait décliné les soins de ces fonctionnaires...
— Laissez, dit-il en montant sur l'escabeau. Je préfère me pendre moi-même...
Et il fit comme il avait dit.
Nous sommes descendus, vers la fm du jour, dans ce quartier de Kassim-Pacha, et jusqu'à la place de l'Amirauté, où ne restait plus aucune trace de l'horrible cérémonie. Kassim-Pacha qui dévale, derrière les cimetières des Petits-Champs, jusqu'à la Corne d'Or, est pour Constantinople ce qu'était Santa- Lucia pour Naples : le quartier des marins et des pêcheurs. Les rues, étroites et sales, rappellent les rues de Stamboul : mômes maisons de bois, mêmes boutiques basses, mêmes passants vêtus de culottes bouffantes, de casaques rayées et piquées, mêmes têtes à turbans, mêmes petits industriels bizarres. L'odeur du poisson domine, avec l'odeur de la vase du port et le relent épouvantable de l'unique égout, à ciel ouvert... On voit, sur les étals des poissonneries, des douzaines d'énormes poissons, les lufers couleur de plomb, tout raides, dont la chair insuffisamment salée est fade et coriace. Et il y a aussi beaucoup de vendeurs de laitues et d'autres petits marchands qui portent sur l'épaule une longue