‹ Notes de philologie wallonneChapitre 2 sur 34 · C. r. de : Y. MiRGUET, Histoire des Belges, III PB · texte numérisé non relu

C. r. de : Y. MiRGUET, Histoire des Belges, III PB

Collaboration aux publications de la Société verviétoise d'Archéologie et d'Histoire. 1897-1911 : préface du Bulletin, t. I. pp. 7-10;

— Chronique de la Société pour les années 1897-8 et 1898-9, t. I, pp. 263-283.

— Le Bethléem verviétois ou survivance d'un théâtre religieux de marionnettes, avec planches, t. II, 1900, pp. 1-60;

— Les noms de lieux en -ster, t. V, 1904. pp. i-i44 (Cf. Toponymie);

— Chronique de la Société, année 1906-6. pp. 1-98; édition de l'ensemble et composition des articles suivants : sur le nom de Soblehaye. wall. Nabléhâye = Aublinhaie. 17 ; sur l'inscription de la Vierge d'argent de Walcourt, 3o-33; sur le nom de Walhère = Wohi. Bohi, 70: Conférence sur l'origine et la signification des noms propres, spécialement en pays wallon. 77 !)" Année 1906-7, pp. 1-44 : Conférence sur la conquête de la Gaule-Belgique par César. 43-58. — Année 1907-8 : Observation sur l'origine du mot èéqwème (quin quagesimum) et son emploi dans les documents. 5-6; sur hârkè, 18; Conférence sur la vie et les œuvres d'un linguiste verviétois. J. F. Hansay, 19-20.

C. r. de : Pietkin. La germanisation de la Prusse wallonne, RIPB, I9<>5,

XXVTII —

0. r. de : DD. BHOUWERS, Mémoires de Jean de llnynin. Ier vol., Wallonia t. XIV. [906, pp. 105-107; 2evoJ , ibid., t. XV, i<)07, pp. iu8-i.3o.

C. r. de: 1)1). Brouwers, Le Cartulaire de Dînant, t. VII et VIII. Wallonia^ t. XVI, 1909, pp. 72-75.

Le Chat volant de Verviers, BSVAH, t. XI, pp 7.3-1 n (Cf. Phil. wall.).

Le suffixe toponymique -Aan, BSVAH, t. XI, pp. i»45-3ai (Cf. Toponymie).

La race et la langue wallonnes (').

Idées erronées sur l'origine du langage wallon ; conséquences de ces erreurs et nécessité de les combattre. — Les mots wallon, gaulois, celte, etc. — Premier sens du mot wallon : il désigne peuples et dialectes celtiques. — Second sens : wallon désigne des peuples celtiques et des dialectes romans. - Troisième sens : wallon désigne des dialectes romans et des peuples celto-germains. — Sens linguistique à opposer aux sens historiques précédents. — Pourquoi ce sens linguistique est si restreint. — Sens opposés des expressions langue wallonne et langue française. — Position du wallon en regard du français, en regard de l'allemand.

11 ne m'arriverait pas de traiter ce sujet tout élémentaire si je n'étais pas soutenu par l'assurance de rectifier quelques erreurs trop répandues. Beaucoup de gens, d'ailleurs fort instruits et même souvent très polyglottes, n'ont jamais eu l'occasion de rencontrer un livre qui les éclairât sur les origines de leur race et de leur langue. Aucun manuel d'histoire ne leur a dit ce qu'étaient les Wallons; aucune grammaire ne leur a dit d'où venait le wallon. Quoi d'étonnant si les idées sont obscures ou troubles sur cette double question, si l'on divague à son insu, quand par hasard l'étrangeté d'un mot ou le pittoresque d'une expression ramène dans la conversation le problème des origines? On énonce alors les conjectures les plus extravagantes, basées sur quelque vaine et fugitive ressemblance d'un mot ou deux. J'ai entendu vingt fois des amis affirmer que le wallon venait du provençal ! Ils avaient lu le Tartarin d'Alphonse Daudet, où revient plusieurs fois l'expression fan dé brut ; comme cette phrase ressemble — beaucoup plus dans l'écriture que dans la prononciation — au wallon verviétois fans de brut, le wallon était du provençal ! Tel autre, qui connaît l'espagnol, est persuadé que notre dialecte vient des bords de l'Èbre. A d'autres, la présence de quelque mot germanique suffit pour donner la persuasion que le wallon vient de l'allemand ou du

C1) Article de vulgarisation composé pour le n° de Noël 1909 de la Société verviétoise l'Aide mutuelle, sous le titre L'origine du wallon.

flamand. Et, chose étrange, on n'est jamais à court d'argument historique pour justifier les assertions les plus hasardées. C'est la domination espagnole qu'on invoque, ou la domination bourguignonne, ou la conquête franque, ou la sujétion de la Principauté de Liège à l'Allemagne. Cependant la croyance courante et en quelque sorte officielle, celle qu'il importe le plus de combattre et de déraciner, c'est que le wallon est du français corrompu. Les antres opinions ne sont nuisibles qu'à leurs auteurs, en les rendant ridicules; celle-ci est nuisible au wallon lui-même. C'est en vertu de cette erreur pernicieuse que tant de gens méprisent la langue de leurs pères et de leurs aïeux, que beaucoup d'instituteurs basent leur enseignement du français sur la persécution ou la prohibition du wallon. Ils substituent le bon français au français corrompu ! Enfin c'est une croyance presque générale chez les Belges que le wallon est moins corrompu du côté de la frontière française, à Bouillon, à Chimay, à Mons : on s'imagine qu'au delà de Quiévrain et de Tournai règne sans partage le français académique, et qu'il teinte de beau langage, par endosmose, les heureux habitants de la Haine et de la Semois. Aussi, chez nous, le mot wallon est employé couramment dans le sens de patois et l'on peut entendre dire que le flamand est un wallon (c'est-à-dire un patois) de l'allemand.

Le mot wallon a la même terminaison que gascon, breton, saxon, teuton, bourguignon : il faut retrancher ce suffixe on pour retrouver le vrai nom du peuple. Supprimons donc cette finale chère aux écrivains latins du moyen âge et dont ils ont arrondi beaucoup de noms de peuples, et wallon nous ramène à wall-.

11 s'agit de rechercher d'où vient ce wall-, dont le w semble accuser une origine germanique. Le problème serait insoluble si on ne retrouvait pas ce mot ailleurs que dans notre région. Mais les Allemands et les Flamands le possèdent aussi : on peut comparer les formes et les sens. Les Allemands, eux, ont encore l'adjectif wael-sch ou wel-scli, qui s'applique, d'ordinaire avec une nuance de mépris, à tout ce qui est français ou italien. Pour eux die welsche Schweiz est la Suisse romande, et das welsche Flandern est la Flandre française. Les Flamands ont aussi l'adjectif waalsch, relatif aux Wallons, de Wallon, et le substantif neutre waal, l'idiome wallon.

Les formes de l'adjectif en ancien -haut -allemand étaient

valahisc, walhisc, walisc: la seconde nous montre le peu de solidité de l'a; la troisième est sans doute une forme dialectale $n avance, puisque le moyen-haut-allemand écrit encore, avec h, oalhisch et welhisch. On aboutit en allemand moderne à velsch, wàlsch. Ce1 adjectif est dérivé du substantif ancien-hautillemand Walah, moyen-haut-allemand Walch, génitif Walhes. [1 y a d'autres graphies qui traitent le h comme une survivance sans valeur, en le déplaçant ou en le supprimant : Wahle, Wale (»).

Toutes ces formes nous ramènent donc à un primitif wal ou vall ou walh, dont il faut rechercher l'origine. Pour nous aider lans cette recherche, nous savons que le mot est susceptible de lignifier, suivant les lieux où on l'emploie, wallon, français, •omand, italien. Or aucun autre mot ne satisfait à ces condiions de sens que le mot Gall-, en latin Gallus, qui servait à lésigner les Gaulois ou Celtes.

Qu'est-ce que ce nouveau mot Gallus ? Peut-on l'identifier i.vec le wall précité? Au point de vue de la phonétique indomropéenne, le g latin correspond à un A* germanique (lat. genu, ill. knié) ou à h (lat. cor, canis, ail. herz, hundj ; d'autre part e w germanique correspond à v du latin (ail. wissen, lat. videre; ill. iveg, lat. via ; ail. wagen, lat. vehere, vehiculiimj. Donc la ;onsonne initiale de Gallus et celle de Walh ne se correspondent >as. Toutefois il serait d'une philologie un peu courte de déclarer >our cela les deux mots étrangers l'un à l'autre. Les noms le peuples n'ont pas nécessairement suivi la filière indo-euro- )éenne comme le nom d'un animal domestique ou d'une céréale; ls sont souvent empruntés, ils passent de proche en proche avec les déformations inattendues. Il n'y aurait donc rien d'étonnant . ce que des Germains traduisissent une racine celtique *gwal- >ar wall- et des Romains par Gall-. Nous voyons bien, plus tard apparemment, le nom roman de la noix, gallica nux, en picard <;aille ou gaye, en wallon djaye ou djèye, devenir en allemand valnuss, en ancien nordique walhnot.

Germains et Romains avaient de bonnes raisons pour apprendre e nom des Gaulois. A l'époque où les essaims germaniques

avançaient vers les barrières du Rhin et des Alpes, ils relouaient devant eux des peuplades de race celtique ; au delà, dans

(') H. Paul, Deutsches WôrL, p. 53i. — Weigand, Deutsches Worl., * éd., 1910, col. 1238.

les régions qu'ils convoitaient, ils voyaient, assises et florissantes, des populations celtiques, les Gaulois de l'ancienne Belgique, les Gaulois des plaines du Pô (Gaule cisalpine). Partout dans les pays où ils désiraient aller, il y avait des Gaulois.

Ces Gaulois s'appelaient Keltai ('); les Grecs, qui les connaissaient à leurs dépens, les nommaient Keltoi ou Keltai ou Galatai. Ainsi la Galatie au centre de l'Asie mineure est une province celtique. Des celtisants timorés se refusent a comparer Keltai et Galatai. Ces deux tonnes cependant présentent simplement la même disparition de la voyelle a que walah, walh, le même <( umlaut » (pie walsch, welsch. Quant au changement de l'initiale forte ou douce, c'est un phénomème très commun. Si l'on n'ose identifier Keltai et Galatai, à plus forte raison serait-il téméraire de rapprocher Keltoi et Galli. L'excellent précis de Georges Dottin (2) se eontente de traiter ces mots comme « synonymes », sans poser la question d'origine. Cette prudence radicale supprime les pentes dangereuses qui vous font glisser des Gaulois aux Wallons, des Welsches aux Valaques ou Gaulois de Roumanie, dont le pays s'appelle, avec une forte aspiration de 17?, Valahie, puis des Welsches aux Yolkes, puis des Volkes aux Belges. Au reste il suffit pour notre thèse que nous voyions hien quel peuple immense désignait dans le monde germanique le nom de Wallons. Ce peuple était le peuple celtique, qui remplissait les iles britanniques, la Gaule, l'Espagne, la vallée du Pô, la plus grande partie de l'Allemagne actuelle. 11 est bon de le redire, les Celtes ont habité les plaines baltiques, où s'établirent plus tard les Germains; l'invasion germanique les a forcés peu à peu de franchir le Rhin, et il n'est pas étonnant que César ait pris pour des Germains ces peuplades belges celtiques dont on lui «lisait qu'elles venaient d'au delà du Rhin.

Mais quelle langue parlait ce peuple? et en particulier Ja fraction «les Gaulois belges ? Les Celtes parlaient une langue commune, le celtique, naturellement différenciée on dialectes nombreux, langue pas très différente du latin, ce qui explique la facilité avec laquelle ils se sont plus tard romanisés. Xos Gaulois belges parlaient donc, eux aussi, des dialectes celtes, comme

(!) Au témoignage de César lui-même, De Iiello Gallico I, i ; Qui ipsorum lingua Ueltae, nostra Gai.i.i appellantur.

(2) Manuel pour servir à l'étude de l'Antiquité celtique, Paris. II. Champion, 190U.

encore aujourd'hui les Bretons de France, les Gallois du pays de Galles, les Irlandais et les Écossais. Ainsi, dans la langue des Germains, avant César, wull désignait à la fois les races et les dialectes du domaine celtique, dont nous faisions partie. C'est là le premier sens du mot.

Plus tard les Romains firent la conquête des Gaules. La Gaule cisalpine (Italie septentrionale) céda la première, entre 225 et 221 avant J.-C. Nous savons assez que la Grande Gaule fut conquise par César entre 5a, et 5i avant notre ère. Pendant cinq siècles les Gaulois eurent le temps d'apprendre la langue des Romains. Cinq siècles représentent quinze générations : or il en faut trois seulement pour faire qu'un peuple oublie son langage. Les nécessités politiques, L'intérêt matériel, la contrainte, la supériorité morale du vainqueur et de son langage, véhicule de civilisation, créent en un siècle ce phénomène troublant de l'oubli total d'une langue par un peuple. D'abord la première génération s'essaye à baragouiner l'idiome de la population ambiante ou des étrangers vainqueurs; déjà la seconde génération, si son intérêt le réclame, sait mieux la langue nouvelle que l'ancienne ; la troisième ne sait ou n'utilise presque plus que la nouvelle. D'ordinaire le phénomène ne se précipite pas avec cette rapidité, mais les années dans le cas particulier des Belges n'importent guère. Ils eurent cinq cents ans pour se romaniser, et la frontière du Rhin, où s'échelonnaient des légions et des camps, dont plusieurs devinrent des villes, résonna du bruit des syllabes fières et sonores du parler latin. Les Ménapiens, les Xerviens, les Tongres, les Condruses, les Trévires parlèrent latin. Le latin, on ne saurait trop le répéter, fut la langue parlée dans la Hollande au sud du Rhin et dans tonte la Belgique aujourd'hui flamande. S'il n'en est plus ainsi à présent, c'est parce que l'invasion franque a repoussé les populations gallo-romaines, et le flamand n'est autre chose que la forme moderne de la langue des Francs saliens.

Ce latin de soldat, latin vulgaire, latin déformé et barbarisé encore par les populations celtiques des Gaules, prit le nom de roman (c'est-à-dire romain), mais les Germains lui continuèrent le nom précédemment employé, car on dénomme souvent la langue d'après la race. Ainsi, après la romanisation des Gaules. wall est toujours le nom dont les Francs, les Saxons, les Alamans et autres Germains désignent ici le roman belge des bords de la Meuse, là le roman des bords de la Seine, là le roman des

plaines du Pô. Tel fut le second sens : Wall désigne des peuples celtiques et des dialectes romans.

Mais les Germains rompront la barrière. Mêlée de races et mêlée de langues. Quand l'accalmie se sera produite, on verra les Visigotlis installés dans le Sud de la Gaule (ancienne Aquitaine), les Burgondes dans l'Est, les Alamans au nord de ceux-ci, les Normands dans une province du Nord-Ouest, les Lombards dans l'Italie septentrionale; mais tous ont adopté la langue romane du peuple qui les entoure et délaissé leur idiome national. Les Francs saliens seuls font exception, parce qu'ils émigrèrent en masses compactes avec toutes leurs familles dans des plaines sans doute fort peu cultivées et de population clairsemée. Telle est l'origine de la division du pays belge en deux langues. Ce mouvement de peuples crée un troisième sens du mot wall : il désigne des dialectes romans et des peuples celto-germains, ceuxci non plus d'après la race, mais d'après la langue. Et ce sont les populations flamandes et allemandes enveloppant le monde roman qui se servent de ce nom, par contraste. Ils en affublent surtout leurs voisins immédiats. Les gens de la Flandre française, de la Picardie, du Hainaut, du Namur, du Luxembourg, de la Lorraine, de la Suisse romane ou romande, de l'Italie sont des Wallons ou des Welches. On se doute bien quel sentiment de baine ou de mépris ils incarnent souvent dans ce mot. Les peuples ainsi désignés ne repoussèrent pas non plus ce nom : c'était leur vieux nom etbnique traditionnel ; il mettait en évidence la vieille race et la langue. Par contraste donc, dans la France mérovingienne et carolingienne, la zone septentrionale se dit wallonne et déclare parler le wallon. Flandre française et Flandre wallonne sont deux expressions synonymes. Dans ce sens, encore usité aujourd'hui, Lille, Douai, Tournai, Maubeuge, Reims, Metz, parlent le wallon. Cette zone n'a pas de limite géographique : elle s'étend jusqu'où le besoin de poser l'individualité wallonne en contraste avec le thiois s'est fait sentir.

Arrêtons-nous un instant sur ce phénomène. On voit combien le sens des mots est changeant. C'est une question d'histoire d'en préciser la valeur suivant le siècle et la région. Il n'y a peut-être plus beaucoup de sang gaulois dans nos veines, mais nous portons le nom de gaulois. Notre langue est un dialecte latin qui a subi en vingt siècles bien des vicissitudes : elle continue à porter le nom de gaulois sous la forme germaniséede wallon. Rappelons de même à certains de nos concitoyens que le mot France aurait dû désigner

la Flandre, que le mot de langue française aurait dû désigner le flamand ! Mais, les bandes flamandes de Clovis ayant jadis conquis la Gaule, l'antique Gallia devint une nouvelle Francia ; seulement les vainqueurs, nullement flamingants, ont adopté le langage des Gaulois romanisés. S'ils avaient un peu plus de connaissances historiques, nos flamingants verraient que leurs ancêtres, depuis Clovis, ont l'habitude — déplorable ! — de lâcher leur idiome pour adopter le riche, clair, élégant langage du midi: imprudents papillons qui se lancent tête baissée, de génération en génération, vers les feux séduisants du phare électrique !

Le troisième sens est le sens historique et large du mot wallon à notre époque. A côté de ce sens, il existe un sens plus restreint, plus précis, un sens linguistique, dont nous devons maintenant nous occuper.

Les dialectes de France, également issus du latin, le bourguignon, le picard, le normand, le champenois, le lorrain, ont été cultivés, écrits, étudiés plus tôt et plus intensément que le nôtre. Si nous avions eu l'initiative des grammaires wallonnes et des dictionnaires wallons et si nous y avions englobé tout ce qui s'appelait wallon autrefois, le nom de wallon se serait imposé aux linguistes modernes. Ceux-ci sans doute auraient créé les mêmes divisions dialectales qu'ils ont créées, ou plutôt reconnues, mais ils auraient respecté le nom de wallon. Ils auraient dit le wallon lorrain, le wallon picard, le wallon rouchi, le wallon liégeois. Mais il est arrivé que les linguistes français, ayant pris les devants dans cette étude, n'ont nullement ressenti le besoin de ce terme : ils ont dénommé les espèces linguistiques roman lorrain, roman picard, roman champenois, et ainsi de suite, on. plus simplement, ils se sont contentés de dire lorrain, champenois, picard, normand, etc. Il ne restait donc pluspour être dénommés wallons que les patois inexplorés de la Belgique romane. Et encore ! Comme les traits caractéristiques des parlers de la Semois appartiennent au lorrain, il nous faut bien enlever ces parlers au wallon et dire qu'ils sont lorrains (l). De même, comme les traits caractéristiques des dialectes du Hainaut, au delà de Charleroi, appartiennent réellement au picard, il nous a fallu en frustrer le wallon et les restituer au picard. Au point de vue linguistique,

(l) J'ai essavé jadis de déterminer la frontière linguistique .lu cote de la Semois dans l'ouvrage intitulé « Phonétique du wallon et du gaumet coin parés », Bulletin de la Société liégeoise de Littérature wallonne, t. ■>>-. 1897.

wallon ne désigne donc plus que les dialectes parlés depuis Sourbrodt et Faymon ville dans la Prusse rhénane jusqu'à Beaumont, Thuin et Nivelles ('), soit donc dans le petit canton de la Wallonie prussienne, la province de Liège, les trois quarts du Luxembourg, le Namurois, le Brabant méridional et le Hainaut oriental.

Pour celui qui a bien saisi l'exposé qui précède, la question des origines du langage wallon est déjà résolue. Insistons cependant un peu, pour rendre plus claire la relation qui existe entre wallon et français.

L'ensemble des dialectes wallons forme une unité linguistique d'un ordre supérieur. On peut convenir d'appeler cette unité langue wallonne ou wallon ; seulement ce ne peut être au sens où l'on dit langue française ou frauçais. La langue française est une, dit-on, et sa force est dans son unité. Je le crois facilement : la langue française n'est rien qu'un dialecte, un seul, celui de l'Ile de France, qui a fait fortune. Non pas que ce dialecte fût en soi supérieur aux autres, il ne valait ni plus ni moins : c'étaient des grains de blé du même sac. Il a fait fortune parce qu'il fut, à partir de l'avènement des Capétiens, originaires de l'Ile de France, la langue de la famille royale et de la cour. Les trouvères ou poètes du Nord se mirent à composer dans le dialecte royal ; les courtisans de toute origine se mirent à parler le dialecte royal. C'était bien naturel, autant qu'il est naturel à un Verviétois émigré à Liège d'imiter les belles résonances nasales des Liégeois. Ainsi l'on évite d'être moqué, de paraître un étranger, et on fait sa cour au pouvoir. Auparavant, à l'époque où aucun dialecte n'était prédominant, à l'époque féodale des dialectes, les poètes avaient chanté en bourguignon, en normand, en picard, en champenois, en lorrain, en wallon ; désormais ils essayeront de composer leurs œuvres en dialecte français. Qu'est-ce donc que le français ? Un soldat de l'armée des dialectes romans, qui est devenu général, un brillant soldat de fortune. Qu'est-ce que le wallon? un faisceau de dialectes, un petit corps de soldats, qui, placés à l'extrémité du bataillon, n'ont pas eu l'occasion de se distinguer. Ils sont restés ce qu'ils étaient. Ils ne sont pas devenus des Napoléon ni des Bernadotte, mais ils ne sont pas non plus des descendants abàtar-

(l) Ces indications sont tout à l'ait approximatives. La limite est précisée <l;ms un travail de notre concitoyen le P. Adelin Grignard, (pie j'ai édité en 1908. Voyez Bulletin cité ci-dessus, t. 5o, 2e partie, 1909.

dis de quelque César impérial. Ce sont des soldats de la grande et respectable armée des dialectes romans.

Le français est une langue littéraire planant au-dessus des dialectes. Nous apprenons ainsi, nous autres wallons, deux langues, notre wallon et le français. Dans beaucoup de familles, il est vrai, le wallon n'existe plus qu'à l'état de souvenir ; le français y est devenu la langue familiale, la langue des nouvelles, des effusions, et des explications. D'autres, bourgeoises ou populaires, continuent à cultiver religieusement notre vieil idiome. Il ne faut pas croire qu'il en soit différemment au delà de la frontière française et qu'il n'y ait point deux langues en présence au delà comme en deçà. Frontière française signifie frontière de domination française et non pas de la langue française. Plus loin que la limite politique, à Metz, à Nancy, à Reims, à Péronne, à Douai, à Lille, à Boulogne ; au centre même de la France, en Saintonge, en Poitou, en Bourgogne, il y a des dialectes romans comme langues naturelles et populaires, puis une langue cultivée, littéraire, politique, qui plane au-dessus. Grâce à l'enseignement des écoles, il est certain que ce français, langue artificielle, deviendra de plus en plus, cbez nous comme en France, la langue de tout le peuple, de tous les instants, de toutes les circonstances, et alors les patois s'éteindront peu à peu. Chez nous, cette position excentrique, qui a empêché les patois wallons de faire fortune, les empêchera aussi de succomber si tôt. Le fait aussi que nous sommes soustraits politiquement à l'influence française prolongera la durée du wallon. La renaissance littéraire dont nous sommes témoins est aussi un agent de longévité. Enfin, si cette vérité que le wallon est le latin de chez nous, créé ici sur place, comme le français est le latin de l'Ile de France, pouvait un peu augmenter notre estime, cette estime prolongerait aussi la vie du wallon.

C'est tout ce que l'on peut espérer aujourd'hui. Jadis, si les Princes-Évêques n'avaient pas été des étrangers, mais des wallons, des patriotes, ou si les Ducs de Bourgogne n'avaient pas eu une éducation si complètement française, Liège ou Bruxelles auraient pu devenir des centres de culture littéraire wallonne. Mais c'était déjà trop tard peut-être à l'époque de Philippe-le-Bon, qui d'ailleurs n'essaya pas et favorisa une littérature d'expression française. Aujourd'hui, pour réveiller le sentiment linguistique national, il faudrait une persécution inouïe. Il faudrait bien d'autre: facteurs. Car comment créer une unité dialectale ? Ce ne sont pa les congrès qui l'imposent, mais les nécessités économiques. Et

puis comment changer une langue de sentiments élémentaires et de choses concrètes en une langue d'idées, d'abstractions, de science et de philosophie ?

Si la ressemblance entre le wallon et le français ne vient pas de ce que le wallon serait du français dégénéré, mais de la communauté d'origine, on peut en dire autant à l'adresse de ceux qui, sur la foi de quelques mots, se hâtent de conclure que le wallon vient du provençal ou de l'espagnol ou de l'italien. Le provençal et l'espagnol sont aussi des langues issues du latin, comme aussi l'italien, le portugais, le roumain et Sa Majesté le français. Tel mot wallon ressemble à tel mot italien ou provençal ou espagnol : je le crois bien ! Ces mots sont un seul et même mot latin modifié différemment, mais toujours reconnaissable avec un peu d'exercice. Ces ressemblances et cette parenté font que l'on peut instituer la grammaire et le dictionnaire collectifs de tous les dialectes romans parlés depuis la Roumanie jusqu'au fond de l'Amérique méridionale. Mais que l'on comprenne bien que cette merveilleuse ressemblance vient d'une parenté collatérale et non de filiation.

A ceux qui songent à des origines allemandes, ou à je ne sais quelle infâme mixture de français et d'allemand, il faut répondre énergiquement qu'ils se trompent. Ils posent mal le problème. Ils ne savent pas la valeur relative des facteurs qui constituent une langue. Ce qui établit une parenté entre deux langues, ce n'est pas quelques mots empruntés. La parenté provient de la transmission ininterrompue des façons de parler, de décliner, de conjuguer, de réunir les termes en phrases vivantes. Qu'est-ce que cinq cents mots empruntés, sur un total de cent mille ? Un demi pour cent. On peut comparer ce mot d'emprunt à quelque fugitif aliment qu'un être vivant absorbe et digère. Ou encore, en êtes-vous moins l'héritier de votre père, de son sang et de sa chair, de ses qualités et de ses défauts, de sa ténacité, de son amour-propre, de son intelligence, parce que vous avez hérité de cinq cents francs d'un étranger ? Voilà de quel œil il faut voir les choses et comment doit se poser le problème. La vie du langage n'est pas dans le mot en lui-même, mais dans l'art de l'accommoder, de le costumer, de le sertir en des phrases. Il y a près de soixante-dix pour cent de mots d'origine étrangère dans l'anglais : cela n'empêche pas l'anglais d'être une langue germanique et non romane, parce que sa grammaire, c'est-à-dire la vie du parler anglais, est germanique. Quant aux mots, ce sont des flans sur lesquels on imprime à sa fantaisie.

Alors, à quoi sert-il de rechercher si précieusement l'étymologie des mots ? D'abord ce n'est pas seulement la première origine d'un mot que l'on recherche sous le nom d'étymologie, comme on le croit d'ordinaire, c'est toute l'histoire du mot; c'est, outre sa provenance, la transformation des sons qui le composent et des significations qu'il a revêtues. Et puis, si les échanges commerciaux entre nations ont une importance historique, pourquoi les échanges intellectuels n'en auraient-ils pas ? Mais ce n'est pas ici le lieu de montrer la valeur de cette histoire des mots et les bénéfices qu'on en retire pour l'histoire des idées, des institutions, des religions, des coutumes, des littératures et des arts. Renvoyons ce sujet à une autre occasion. Mon désir actuel était de montrer, — non point par des exemples, parce qu'il en faudrait trop pour prouver réellement quelque chose, — mais simplement en énonçant les faits dans leur valeur historique, que le wallon doit au français des mots, comme à l'allemand et au flamand, en échange desquels il en a donné à son tour, et que ces emprunts ne créent pas une filiation ; que la parenté entre un dialecte wallon quelconque et le français estime parenté de frère à frère, le père commun étant le latin. Ou plutôt, comme ces termes ne sont que des métaphores explicatives, et qu'il n'y a point dans l'espèce de père et de fils, de mère et de fille, disons que le wallon et le français sont toujours du latin, du latin vivant, évoluant comme tout ce qui vit, transformé par vingt siècles de vie aventureuse dans des milieux opposés.

Le français et les dialectes romans dans le Nord-Est. (')

La lutte entre le roman et le thiois en Belgique et dans le nord de la France a été étudiée en dernier lieu par M. Kurth dans un livre magistral (*). Quiconque désire connaître cette question complexe doit avant tout lire et méditer l'ouvrage du savant professeur de Liège. Ce court rapport en sera le plus souvent un écho.

En France, à part le monde savant habitué à plus de précision,

(') Rapport présenté au Congrès pour l'extension et la culture de ht langue française, tenu à Liège, io-i3 septembre if)o5.

(2) G. KURTH, La frontière linguistique en Belgique et dans le nord de la France, dans Mémoires couronnés et autres mémoires publies par J Académie rovale de Belgique, coll. in-8, t. XL VIII, '2 vol. et carte, 1895-98.

c'est une opinion commune et invétérée que la Belgique est flamande. Cette erreur tient-elle à ce que la France du moyen âge, dans ses démêlés avec le Nord, a surtout eu affaire aux Flamands, tandis que la région mosane, où s'étendait la principauté deLiège, relevait de l'Allemagne? Faut-il l'attribuer aux savants euxmêmes, pour qui Belgicus fut trop souvent synonyme de flamand ? Les Français qui voyagent chez nous ne savent-ils pas distinguer, ce qui est possible, entre les patois germaniques et les patois wallons ? Toujours est-il qu'il faut profiter de l'occasion éclatante d'un congrès pour affirmer que la moitié de la Belgique est wallonne et parle, outre le français, des patois romans.

Il serait trop long d'indiquer ici, village par village, la délimitation actuelle. Disons en résumé, que la Wallonie forme un triangle dont la base est la frontière française et dont le sommet tombe sur la Meuse en aval de Visé. Depuis Bâle jusqu'à Maestriclit la ligne de démarcation entre allemand et roman serpente du sud au nord en une courbe sinueuse, qui, dans notre pays, laisse Arlon à l'allemand, puis suit à peu près les limites entre la province belge de Luxembourg et le Grand-Duché, pénètre en Prusse, laisse au wallon l'ancien domaine de l'abbaye de Malmedy et s'infléchit ensuite pour rentrer dans la province de Liège, qu'elle écorne au profit de l'allemand, et pour se diriger vers la Meuse entre Visé et Maestriclit. La limite septentrionalelaisse au wallon, en bloc, les provinces de Liège, Namur et Luxembourg, la moitié sud du Brabant, le Hainaut, une dizaine de communes de la Flandre Occidentale (1).

A la prendre en général et sans égard à de minimes fluctuations postérieures, cette limite est le résultat de la double invasion des Francs saliens et ripuaires. A la vérité, la conquête linguistique romaine s'était étendue plus loin au nord et à l'est ; elle avait rayonné jusqu'au Rhin, jusqu'à Utrecht et Cologne. Mais, i° faute de population gallo-romaine assez dense dans les terres basses et marécageuses de la Ménapie et de la Campine, 2° par suite d'infiltrations successives ou des transplantations de colons germaniques, 3° par l'invasion des Francs au ive siècle, la langue latine des Gaules s'arrêta désormais au seuil des plaines de Belgique. Tout le pays qui s'étend au nord d'une ligne tracée de Boulogne à

(') Ou trouvera dans l'ouvrage cité de M. Kurth les délimitations absolument précises (t. I. pp. 17-26), et dans la carte linguistique qui accompagne l'ouvrage.

la Meuse fut colonisé en masse par les Francs salieus, dont les Flamands actuels sont les descendants. De Maestricht à Boulogne, le flot salien battit la région gallo-romaine sans presque rencontrer d'obstacle provenant du sol ou des habitants. Il ne s'arrêta que quand il rencontra la chaussée de Bavay à Cologne, route bien fortifiée et sans doute bien défendue, et, au delà, la masse impénétrable de la Forêt charbonnière (1). A l'est, la limite est due aux Francs ripuaires. Là, dans un pays de montagnes et de forêts, l'occupation du sol il ut se faire autrement. Les envahisseurs remontèrent le Rhin, la Moselle, puis les moindres affluents de la Moselle, en profitant, j'imagine, des éclaircies pratiquées dans les riantes vallées de la région par des populations celtiques antérieures. Aussi, de ce côté, la limite a-t-elle un caractère hydrographique que la limite septentrionale n'a pas. Les bassins de la Vesdre, de l'Amblève, de l'Ourthe, de la Semois, de la Chiers sont wallons ; ceux de la Geule, de l'Our, de la Wiltz, de la Sûre sont allemands. Seul le point de naissance de la rivière a pu être négligé, ravin encaisse ou simple filet d'eau, trop insignifiant pour attirer le colon.

Cependant si on étudie la zone que nous disons être restée latine à cette époque au point de vue de la toponymie, on s'aperçoit d'une violente contradiction. Une foule de noms géographiques de cette région dissimulent à peine sous la patine romane leur origine germanique. Le thiois aurait-il pénétré plus profondément à l'époque mérovingienne? Oui et non. Cette région n'a pas subi d'occupation en masse, mais, après les conquêtes royales qu'il faut distinguer soigneusement des invasions, elle a reçu çà et là, sporadiquement, des seigneurs et des colons de la race conquérante. Il va de soi que ceux-ci imposèrent des noms germains à leurs villes, à leurs domaines ruraux. Ces noms, les populations romanes répandues autour d'eux les adoptèrent.

Cependant il faut faire une importante restriction. De même que des termes romans avaient passé la frontière linguistique et avaient été adoptés comme noms communs significatifs en terre germanique, de même un grand nombre de mots germaniques étaient usités dans tout le Xord roman, et pouvaient servir à fabriquer en roman même, dans des bouches ne parlant (pie le roman, des noms de lieux dont l'origine franque n'est qu'apparente (*).

(1) Kurth, ouv. cité, t. I, p. 545.

(2) Kurth, ouv. cité, t. I, pp. 4ai-428-

M. Kurth développe longuement cette thèse et fournit à l'appui un grand nombre d'exemples. N'exagérons rien cependant. Pour qu'uu si grand nombre de termes étrangers soient devenus familiers aux gallo-romains, il faut que ces termes aient été vivants et présents parmi eux, matérialisés en quelque sorte dans la bouche et la physionomie de gens dont ils étaient la monnaie courante en conversation. Sans une population germanique fortement mêlée aux gallo-romains, pas d'emprunts fréquents et multipliés aux dialectes germaniques. Les anciens occupants avaient certainement des mots pour désigner les accidents de terrains et n'attendaient pas pour se tirer d'affaire une infiltration des vocables du nord. Mais ils ont docilement adopté ceux des vainqueurs quand les vainqueurs ont dénommé de nouveaux lieux en se servant de leur terminologie thioise. Bref, l'abondance des mots germaniques dans la géographie du Nord roman s'explique mieux par la cohabitation de deux peuples mêlés que par l'émigration vers le sud de nombreux vocables étrangers. Si donc il est dangereux de conclure, sans autre argument, que tel établissement de nom germanique dans la zone romane fut fondé par les Francs, il est permis de croire qu'il existe un rapport assez constant entre le mélange des deux peuples et le mélange des deux sortes de noms.

Au reste, ce qui caractérise le wallon relativement aux dialectes plus méridionaux, est une preuve nouvelle de cette dualité de langues dans une marche assez étendue. Le wallon se distingue moins par un certain nombre de tours syntaxiques qui sont des germanismes que par un contingent très abondant, encore qu'imparfaitement dénombré, de mots d'origine germanique. Donc, comme nous avons dû le constater ailleurs ('), il y a eu une lisière linguistique où les langues se compénétrèrent, voisinant dans une fraternité d'usage et d'emprunts dont on n'a plus d'idée aujourd'hui. M. Wilmotte conclut de même: «rien ne nous interdit l'hypothèse d'une longue période de bilinguisme pour la partie septentrionale du pays wallon » (•).

Ainsi, pendant plusieurs siècles, le Nord roman a dû être le théâtre de phénomènes intéressants de lutte et de sélection linguistiques. Deux cas ont pu se présenter : i° des Francs ne connais-

(') .T. Feller. Les noms de lieux en Ster, dans Bulletin de la Société verviéloise d'Archéologie et d'Histoire, t. V (1904). p. 275.

(2) M. Wilmotte, Le Wallon, Bruxelles, Rozez, 1898. p. 35.

sant que la langue franque sont mélangés à des populations romanes ne connaissant que le roman ; 2° Francs et Gallo-romains mélangés parlent les deux langues. Voilà deux sortes de bilinguisme qu'il ne faut pas confondre. Dans le premier cas, si le pays est bilingue, l'habitant ne l'est pas ; il tend seulement à le devenir. puisque l'on parle pour se faire comprendre. Supposez donc le cas de seigneurs francs disséminés dans la unisse gallo-romaine, c'est la langue de la majorité qui s'impose à eux. Mais si le nombre n'assure pas le succès, comme il arrive à la frontière où un groupe puissant est mêlé par les nécessités sociales à un autre groupe aussi puissant, il doit se produire un enchevêtrement de populations et d'idiomes, qui, d'abord, se manifeste largement dans la toponymie et le langage courant ; qui, ensuite, aboutit au recul de l'une ou de l'autre des langues en présence. Dans le cas actuel, est-ce le roman, est-ce le germain qui a reculé?

Remarquez d'abord avec M. Kurth que le barbare n'y met point de patriotisme ni de sentimentalité. Ce facteur, qui est aujourd'hui capital, étant écarte de la lutte, la langue qui doit l'emporter est la plus riche, celle qui condense dans ses mots et ses tournures les résultats d'une longue culture. Le Germain sentait la supériorité de la civilisation romane ; il désirait se l'assimiler. Or, prendre les idées, les mœurs, les jeux, les cérémonies ne va point sans prendre les mots.

Mais on peut adopter les termes et les incorporer dans sa langue. C'est très juste, et il faut faire intervenir encore de nouveaux agents : la paresse du civilisé à étudier la langue d'un barbare qu'au fond il méprise ; et, concurremment, l'avidité chez le barbare de s'assimiler la langue d'un peuple qu'au fond il admire. Or, comme le dit finement M. Kurth, c'est celui qui sait deux langues qui finira par ne plus parler la sienne (J). C'est ce qui explique pourquoi, sur toute la frontière du nord et de l'est, le germain a été absorbé ou a reculé, laissant comme témoins de son passage une masse considérable de noms géographiques marqués de son coin.

Mais c'est assez nous reporter aux temps lointains d'une Francia encore voyageuse et fluide, d'une France qui ne parle pas encore le roman, et qui l'adoptera pourtant, et qui, bizarrerie de la politique, lui imposera même son nom. Dans les temps postérieurs, une fois résorbée la couche plus ou moins épaisse des envahisseurs les plus avancés, ce qui doit nous préoccuper, c'est la lutte inces-

(') Frontière linguistique, t. II. p. "i-

sante et pied à pied entre roman et thiois le long de la ligne frontière, lutte qui se livre depuis le tassement des populations au moyen âge jusqu'aujourd'hui. De même que nous avions les noms géographiques pour étudier les remous des peuples à l'origine, de même nous avons pour l'étude des temps postérieurs la masse énorme des termes toponymiques ou lieux-dits.

La toponymie est une science jeune, dont la méthode ni les principes ne sont encore exactement fixés. On ne peut donc exiger d'un seul homme une étude complète et systématique de matériaux qui ne sont encore ni recueillis, ni classés, ni datés. Cependant les listes imparfaites de noms rassemblées par M. Kurth pour son travail lui ont permis de tirer des conclusions d'ensemble assez significatives. Elles prouvent que le thiois est en recul à peu près sur toute la ligne. Tantôt ce recul est de l'épaisseur d'une commune ou d'une section de commune, ce qui est le cas le plus général ; tantôt il est d'une plus grande étendue, par exemple au nord de la Berwinne, où quatre communes, Dalhem, Bombaye, Warsage, Berneau, qui ont parlé flamand autrefois, sont aujourd'hui foncièrement wallonnes. Un profane peut constater sans peine ce progrès du roman par la singularité de villages qui sont surnommés Vallemand et qui parlent le français. C'est le cas pour Dentsche-Riinibach en Alsace, Aiidun-le-Tige (= le thiois) en Lorraine, Meix-Ie-Tige en Belgique (province de Luxembourg). Un mot comme Roubaivaux à Halanzy dénonce presque aussitôt la superposition du roman à l'allemand (rot-bach ~\- vauj. Un examen attentif des listes toponymiques de M. Kurth nous amène à conclure que, loin d'exagérer dans le sens de sa thèse, il est souvent resté discrètement bien en deçà. Mais il serait trop long de signaler ici, commune par commune, les noms de lieux qui nous semblent attester leur germanicité primitive, partielle ou totale.

Sur deux points la fluctuation de la frontière mérite une mention particulière. Dans la Flandre française, le flamand a été éliminé sur un large espace ('). Saint-Omer, Calais, Dunkerque, Guines et leurs entours, localités foncièrement germaniques à l'origine, devinrent au moyen âge des villes bilingues. Le français y prit une place prépondérante à mesure que s'introduisit la vie littéraire et sociale française. De la bourgeoisie

(*) Les causes de ce phénomène ont été étudiées par M. Kurth, ouvrage cité, t. II, p. 72-8G.

lettrée, par esprit d'imitation, l'emploi du français se répandit dans les classes inférieures. Enfin le génie centralisateur et unificateur de Louis XIV éloigna le flamand des tribunaux, puis la Convention exigea le français dans tous les actes publics. Après la Révolution, quand les écoles furent rouvertes dans ce pays, on n'y enseigna plus que le français. De là date la mort de l'idiome indigène.

Dans la Prusse rhénane il existe un îlot de langue wallonne réparti en quinze villages évalués à dix mille âmes, dont on attribue la formation à l'influence de la double abbaye de Stavelot-Malmedy. Le wallon s'y est conservé jusqu'aujourd'hui, mais il est menacé dans son existence par la politique unificatrice allemande. Cette lutte vient d'être racontée d'une façon tics dramatique par M. l'ietkin ('). Retenons-en ce trait invraisemblable : le français est maintenant enseigné à Malmedy, en terre wallonne, comme une langue étrangère, c'est-à-dire en se servant de l'allemand comme langue véhiculaire. On peut prévoir les bienfaits que cette tactique va produire à bref délai. La nouvelle génération élevée à la mode allemande dans les écoles désapprend les mœurs et le langage de ses pères. Le wallon n'a plus que le foyer et la rue. J'ai noté ailleurs (-) que la rue même commence à lui échapper; et le foyer même est bien menace quand, au wallon du père, le fils se prend à répondre en allemand. Malmedy en est au point où se trouvait Dunkerque au sortir de la Révolution. Cen'est pas qu'il n'y ait des protestataires: il y a même un groupe littéraire wallon, que le Congrès aura peut-être l'occasion d'étudier sur place; mais ce groupe n'a pour lui que l'amour de la langue et des mœurs traditionnelles, il a contre lui le vent de l'utilitarisme moderne.

Il nous reste à examiner la question de l'extension romane sous une autre forme : l'influence de la langue littéraire française dans le Xord-Est.

« Dès le xme siècle, le français était en Flandre comme une seconde langue maternelle, ou, si l'on préfère, une seconde langue nationale, d'ordre plus relevé que la première, et qui était considérée comme la vraie langue de la bonne société et des gens

(1) X. Pietkix, curé de Sourbrodt (Malmedy), La Germanisation de Wallonie prussienne, dans la revue Wallonia, t. XII, 1904.

(2) El V Instructioi

lie prussienne, dans ta revue n auoma, 1. au, 13^.

In faisant le compte rendu du livre de M. Pietkin dans la Revue de

uction publique en Belgique, t. XLVIH (i<)o5), pp. 444>-

cultivés (') ». Il en était de même à la cour des ducs de Brabant. A Maliues, à Enghien, dans le Luxembourg, dans le pays de Liège le français s'installe dans les salons des familles nobles et souvent dans les actes publics. Le français, conclut M. Kurth, a été l'idiome préféré des classes supérieures dans nos provinces de langue germanique; et l'on peut ajouter qu'il a gardé cette position. Cependant les progrès des communes, l'entrée des classes populaires dans la vie publique mirent en honneur les langues populaires, le flamand au nord à partir de i3o2, l'allemand à l'est dès i34o. De cette époque date l'éveil du patriotisme sous sa forme linguistique, mouvement dont on connaît à l'heure actuelle et les revendications légitimes et les prétentions exagérées.

Dans la région wallonne, il va sans dire que le français a toujours été en honneur. 11 n'a jamais été traité en langue étrangère. Mais il y a une grande différence d'intensité entre son influence actuelle et celle qu'il exerça jusqu'au xixe siècle. Sans doute, avant la Révolution, les chancelleries tenaient à posséder des scribes instruits, assez au courant des formes du beau langage; mais tout le monde parle sans arrière-pensée son langage local. L'aristocratie du xvme siècle se complaît aux inventions du téâte lidjivès, aux traits satiriques des èwes di Tongue; le peuple se contente des pasquilles, des cramignons et des chansons d'amour importées de Champagne. Comme on lit peu, l'influence d'une langue centrale ne se manifeste guère. Ceux qui se mêlent d'écrire emploient des formules et des graphies qui retardent de cinquante ans. Le souffle réformateur du xvme siècle apporta un changement à cet état, dans les idées, sinon dans la littérature. Enfin lorsque la tempête révolutionnaire aura fait de la principauté de Liège et des régions voisines les départements français des Forêts, de l'Ourte et de Sambre-et-Meuse; lorsque les journaux commenceront à introduire une vie politique plus intense; quand, au lieu de soldats pillards, il nous viendra du midi des livres et des idées, le français se superposera peu à peu au wallon comme langue de discussion, de conversation dans la société instruite.

(*) Kurth, ouvrage cité, II, 3i. Sur cette question le lecteur fera bien de lire toute la savante démonstration de M. Kurth, qui va de la p. 23 à la p. 71.

Aujourd'hui, l'école et le journal ont pour résultat de reléguer le wallon à l'arri ère-plan. Dans les meetings le peuple a parfois encore des orateurs wallons, mais le phénomène devient de plus en plus rare. Tout instituteur, surtout à la campagne, considère comme un de ses premiers devoirs d'extirper le wallon, le « patois », en faveur du français, qui peut seul conduire à des emplois rémunérés. Ne faut-il pas en effet courir au plus pressé?

Nous connaissons mieux que personne cette déconsidération attachée naïvement au wallon, nous qui parcourons le pays pour recueillir des documents sur les patois locaux. Faire comprendre que le wallon est intéressant, qu'il n'est pas méprisable, qu'il mérite d'être étudié et qu'en fait des messieurs savants, des professeurs d'université l'étudient, c'est presque tenter l'impossible. Le paysan se défie longtemps et flaire une fumisterie. Jugez, par ce mépris inintelligent des patois, de l'estime où l'on tient le français.

La désorganisation des patois est aussi une preuve indirecte de l'influence du français et un moyen de mesurer cette influence en profondeur. La constitution intime du wallon est profondément altérée dans sa syntaxe et surtout dans son vocabulaire par l'introduction du français. Pour des idées nouvelles il faut des mots nouveaux. Puis les termes anciens eux-mêmes apparaissent grossiers ou familiers : on leur substitue des formes nouvelles ou des termes nouveaux. Aussi, en présence de cette disparition inquiétante des vocables les plus caractéristiques, les philologues qui ont entrepris de composer le dictionnaire général des patois romans de Belgique, feront bien de se hâter : sinon ils courront le risque de ne plus rencontrer que des dialectes apauvris ou singulièrement abâtardis. Déjà les wallonisauts qui explorent la région ont peine à trouver, dans leurs enquêtes à travers le pays, des gens qui sachent la vieille langue. Il leur arrive même de se heurter à des gens qui font profession de l'ignorer. Il est arrivé à l'auteur de ces lignes et à son ami, M. J. Haust, de passer plusieurs jours à Marche, à Bouillon, à Xeufchâteau sans réussir à y entendre le dialecte de la localité. Dans le Luxembourg central et méridional, on cache son patois devant l'étranger, non comme une relique, mais comme une paysannerie. Cet état d'esprit, que je regrette en ma qualité de Wallon, est éminemment favorable à la diffusion du français. S'il y a quelque chose de triste à voir disparaître les parlers locaux, la consolation gît dans ce fait que le français ne peut prendre leur place

sans apporter avec lui des idées généreuses et humanitaires. On y gagne en culture générale ce qu'on perd en pittoresque.

Cependant la littérature wallonne est cultivée plus que jamais : comment expliquer cette anomalie ? Est-ce un réveil ? Est-ce le l'eu concentré et nullement artificiel d'un retour d'âge? Il nous semble que, par comparaison, on est devenu conscient des beautés d'un idiome qu'on a le regret d'avoir trop négligé et envers qui on se sent ingrat. On s'y attache avec la crainte de voir disparaître quelque chose de savoureux et d'original (J). Puisse ce félibrisme septentrional durer longtemps ! La culture du français n'est pas intéressée à sa perte. C'est au français que nos littérateurs wallons demandent leurs inspirations poétiques et leurs formes d'art, quand ils veulent s'élever au-dessus de la plaisanterie satirique du cru. La langue française est une sœur aînée qui doit protéger ses sœurs cadettes, timides Cendrillons qui n'ont •pas osé revêtir la robe de bal et les souliers blancs, bien qu'elles aient des grâces cachées et des naïvetés charmantes.

Quoi qu'il doive en advenir, les constatations de la vie actuelle sont d'accord avec celles de l'histoire relativement à la diffusion de? parlers romans et du français en particulier. Elles peuvent se résumer ainsi : pénétration continue et progressive du français soit en étendue, soit en profondeur, dans la région du Nord- Est soumise à notre examen.

Avertissement pour le « Projet de Dictionnaire wallon » (4)

Le public wallon n'ignore pas que la Société liégeoise de Littérature wallonne a toujours considéré comme un de ses devoirs principaux de dresser l'inventaire des richesses verbales du pays. Elle a favorisé de tout son pouvoir la composition de lexiques régionaux ou professionnels. Certains de ses membres ont exécuté dans ce sens des travaux remarquables. Depuis plusieurs années la question du Dictionnaire général de la langue wallonne est entrée dans une phase nouvelle. La Société a recruté

(1) On trouvera les archives les plus abondantes de la littérature et de la philologie wallonnes dans le Bulletin de la Société liégeoise de Littérature wallonne, 1857-19 10, 5a volumes.

(2) Publié en tète du Projet de Dict. gén. de la langue wallonne, Liège, Vaillant, 1904 et dans le t. 44 du Bulletin précité.

un noyau de philologues qui consacrent leurs loisirs aux opérations préparatoires de cette grande et patriotique entreprise. Ils ont épluché mot par mot la majeure et la meilleure partie des œuvres wallonnes et consigné sur des fiches séparées, faciles à classer suivant les diverses exigences du travail, leurs remarques sur le sens des mots, leur histoire, le dialecte, la grammaire. Le moment est venu de tirer parti des matériaux amassés. Mais, pour y arriver, il faut à la Société l'appui des pouvoirs publics, celui du pays tout entier, et l'encouragement des savants étrangers. C'est pour l'obtenir que nous publions aujourd'hui ce spécimen de l'œuvre à exécuter.

Avant d'entrer en matière, nous devons au public quelques détails sur l'opportunité d'un travail semblable et sur les moyens de le conduire à bonne fin. Les dictionnaires wallons ne manquent pas. Chacun d'eux a des qualités; par malheur ils présentent de graves défauts qui infirment absolument l'œuvre. L'un imagine de transposer les mots de son patois natal dans un dialecte qu'il ne connaît pas; un autre noie d'excellent wallon du terroir dans une profusion de termes français; tel compose un dictionnaire wallon pour enseigner la langue française, afin d'extirper le wallon ou les wallonismes ; tel vise à l'encyclopédie scientifique et endosse à chaque mot wallon tous les sens qu'il trouve au mot correspondant dans les dictionnaires français, brouillant tout d'ailleurs au point de ne pas comprendre, par exemple, le mot apétale des traités français, mot qu'il interprète par à pétale en une foule d'endroits. Pourtant, bien que leur science soit fort trouble, leur grammaire douteuse, leur orthographe abominable, il faut leur savoir gré du travail qu'ils ont fait. Ils nous ont conservé des richesses de langage, et, si le peuple belge a été parfois égaré par leurs renseignements, le savant étranger dérouté par leur phonétique ou leur grammaire fantaisistes, ils ont malgré tout légué aux linguistes wallons, à qui la connaissance de la langue permet de les consulter avec critique, d'utiles documents. Très supérieurs aux dictionnaires proprement dits, les lexiques publiés par la Société de Littérature wallonne sont la partie forte de ces œuvres préparatoires. Nous mettons hors de pair le Dictionnaire étymologique de Grandgagnage, achevé par Scheler, travail scientifique dont les qualités appartiennent bien à ces deux savants et dont les défauts sont ceux de la science même à leur époque.

Mais la Wallonie attend toujours son Littré.

Il est grand temps d'agir. Les langues mondiales étendent sur nous leur nappe d'huile. Les dialectes se dissolvent. L'intérêt de la patrie et de la science nous crient impérieusement de ne point laisser ainsi s'évaporer la saveur du plus original des parlers romans. Hâtons-nous donc de rassembler nos richesses et de les mettre en lieu sûr. Encore qu'il soit légitime de résister au courant de la francisation qui nous assaille, on ne peut songer sérieusement à combattre l'emploi des mots étrangers qui sont le véhicule nécessaire des idées scientifiques. Les mots sont au service des idées. Notre but n'est pas de contrarier les changements que créent à la fois une éducation plus généreuse des masses et une expansion scientifique sans précédent. Mais on peut concilier le respect du présent avec le culte du passé. Si le wallon est destiné à se désagréger de plus en plus, à s'alourdir d'éléments étrangers, il faut, par amour du passé, se hâter d'en fixer par écrit la physionomie et l'histoire ; si on juge qu'il a mérité de vivre, aussi pur, aussi intact que possible, il faut en fixer les traits actuels pour l'enseignement de l'avenir. Dans les deux hypothèses, notre œuvre arrive à son heure. Vous souhaitez que le wallon vive et qu'il soit cultivé? Une langue qui a produit quinze cents pièces de théâtre, dont quelques-unes au moins sont des chefs-d'œuvre, qui a donné l'essor à des romans, des poèmes, des satires à foison, qui a créé une floraison lyrique dont les fleurs ne pourraient se compter, mérite de vivre encore longtemps, longtemps... Eh bien, le meilleur moyen de la faire durer, c'est d'en rassembler toutes les forces en un livre capable de résister aux coups de bélier des assiégeants.

Nos compatriotes de langue flamande ne peuvent demeurer indifférents à notre beau projet. Si on nous présentait, pour les dialectes flamands et allemands de Belgique et de la région environnante, une œuvre analogue à celle que nous entreprenons, avec quelle joie nous l'accueillerions ! La langue des Erancs saliens et des Francs ripuaires, différenciée en dialectes nombreux, a exercé sur la partie méridionale du pays une action puissante et prolongée; de même le pays flamand nous a fait depuis seize siècles de continuels emprunts. Or. seuls, des dictionnaires scientifiques des dialectes wallons, flamands et basallemands, sont capables de mesurer ce phénomène d'endosmose réciproque.

Les savants étrangers aussi seront sympathiques à notre tentative, à moins qu'ils n'aient vraiment aucune confiance dans la

valeur de l'exécution. Il y a plus de cinquante ans que Diez encourageait Grandgagnage à doter la philologie romane d'une œuvre analogue à celle-ci. Il sentait de loin l'originalité puissante du wallon et les lumières qu'un semblable travail pourrait jeter sur cette partie des études linguistiques. Ce n'était pas non plus pour les auteurs wallons, mais pour les savants étrangers que la Société publiait jadis la Parabole de l'Enfant prodigue dans les principaux dialectes wallons, que Grandgagnage s'attelait au Dictionnaire étymologique, que M. Wilmotte plus tard triait soigneusement les chartes wallonnes pour sa Dialectologie, que M. Aug. Doutrepont mettait les Noëls wallons en orthographe phonétique dans la Renne des Patois gallo-romans. Notre ambition, à ce point de vue, serait de continuer le travail scientifique de nos devancier-, d'offrir aux linguistes qui étudient notre langue en Allemagne, en France, ailleurs, des réponses à leurs doutes, des arguments pour leurs études comparatives, des renseignements plus complets et sûrs.

Nous avons pris comme base de ce travail le Dictionnaire général de la langue française de Hatzfeld, Darmesteter et Thomas. On ne saurait trouver un meilleur modèle; c'est un chef-d'œuvre de concentration et de science que tous les gens instruits doivent posséder. L'ouvrage de Littré, dont la partie étymologique et historique a vieilli, mais plus complet au point de vue des acceptions diverses des mots, nous est un auxiliaire précieux. Xotre Dictionnaire sera pourvu d'un Traité de la formation de la langue wallonne sur le plan de V Introduction de Darmesteter, où seront exposées la phonétique, la morphologie et la syntaxe du wallon. Comme l'inventaire d'une langue à nombreux dialectes doit nécessairement choisir un de ces dialectes pour point de départ, nous avons adopté celui qui s'imposait par sa culture plus avancée, le dialecte liégeois. Les formes dissidentes, quand elles s'éloigneront du liégeois par leurs lettres initiales, se trouveront à leur ordre alphabétique avec renvoi aux formes liégeoises correspondantes. Les termes particuliers à d'autres dialectes, verviétois, malmédien, ardennais, chestrolais, gaumais, namurois, condruzien, brabançon, carolorégien, pour autant que nous les connaissons, seront traites à leur place alphabétique. On pourra juger de la constitution de chaque article par les exemples qui vont suivre.

Qu'on veuille bien noter que nous ne donnons pas ces article comme définitifs. Ainsi l'étude sur le suffixe-a, dans une Intro-

(ludion où Cille serait préparée par les paragraphes antérieurs, se réduirait à quelques lignes. La liste qui accompagne cette étude n'a d'autre but que de montrer sur un exemple probant que le wallon a des richesses à lui, des procédés propres, des termes originaux et pittoresques. L'ensemble des articles présentés dans ce Projet a pour but de faire comprendre comment nous entendons notre tâche.

Nous ne sommes plus embarrassés pour le choix d'un système orthographique. An reste, pour obvier aux insuffisances d'un système pratique, nous figurons phonétiquement entre parenthèses la prononciation de chaque mot.

Tout cela sera chose facile. La grosse difficulté sera de représenter tous les dialectes dans le dictionnaire. Certes nous possédons une somme immense de renseignements. Les concours de lexicologie institués par la Société ont provoqué l'envoi de beaucoup de recueils. Il existe des travaux philologiques sur divers dialectes, dans les Mélanges wallons, dans le Bulletin de la Société, dans la Romania et les Zeitschrift de Grober et de Behrens. Des œuvres littéraires nombreuses ont été composées en dialectes non-liégeois. Néanmoins il y a beaucoup de lacunes encore dans nos connaissances. Les auteurs de lexiques n'ont pas toujours précisé avec exactitude l'aire d'emploi d'un mot ou son sens. Prosateurs et poètes collectionnent souvent les mots rares et les enchâssent dans leurs pièces sans se préoccuper de leur état-civil, sans se faire scrupule du mélange des dialectes, créant ainsi peu à peu une xo'.vy, dont les avantages sont visibles, mais dont le lexicographe n'a pas le droit d'abuser pour confondre les lieux et les temps. Enfin, bien des régions sont restées isolées du mouvement littéraire, sans rapports intellectuels avec les Sociétés centrales. Ce sont celles-là dont le langage est demeuré le plus original. Il faut l'atteindre coûte que coûte, soit par des voyages, soit par un système d'information habilement dirigé.

Nous n'avons négligé ni l'un ni l'autre et nous continuerons à perfectionner nos moyens d'investigation. Nous avons déjà un certain nombre de correspondants dévoués et nous faisons appel encore à tous les amis de la langue wallonne qui liront ces lignes. S'ils veulent contribuer à l'œuvre commune et prendre rang dans la liste de nos collaborateurs, qu'ils nous envoient leur nom et leur adresse en nous permettant de leur transmettre de temps à autre une courte liste de questions. Il ne leur faudra, pour nous satisfaire, ni érudition, ni loisirs, ni belle écriture, ni ortho-

graphe. Il ne faut que savoir son patois, avec la bonne volonté de répondre à des demandes comme celles-ci : « Connaît-on tel mot dans votre canton? Quel est le sens exact de telle expression? Mettez ce mot dans un exemple». Nous procéderons chaque fois par questions semblables sur un très petit nombre de termes, de sorte que notre correspondant puisse nous renseigner en quelques minutes.

Bref, c'est une consultation générale de la Wallonie que nous voulons organiser pour compléter notre collection de termes, de sens, de variantes phonétiques, de spots, de locutions, afin d'embrasser à la fois toute la région de langue wallonne et tout le domaine varié de la vie wallonne. L'idéal serait que, dans chaque commune, nous eussions un ou deux correspondants de bonne volonté parlant le dialecte du pays et désireux de nous aider dans notre tâche. On le voit, nous ne sollicitons pas seulement des encouragements matériels à notre œuvre, nous demandons à tous leur contribution intellectuelle.

La publication de cet ouvrage durera plusieurs années, nous le savons, car les œuvres consciencieuses ne s'improvisent pas. Darmesteter a consacré dix-sept ans au dictionnaire français dont nous faisions tantôt l'éloge; il ne travaillait pas seul, et il est mort avant d'en voir la fin! Nous ne dirons pas depuis combien d'années nous travaillons en vue de notre dictionnaire; nous affirmons seulement que nous sommes résolus à consacrer plusieurs années de notre vie à mettre en valeur les matériaux amassés et ceux que nous récolterons encore. On a ri des lenteurs de l'Académie française. Les Sociétés, en effet, sont peu expéditives quand elles prétendent faire le travail en séance. Mais, quand elles nomment une commission de quelques membres à qui elles délèguent leurs pouvoirs et confient le travail, la besogne avance plus rapidement. D'autre part, le risque de voir l'auteur manquer à une œuvre de trop longue durée est réduit au minimum, parce que, dans une Société, uno avulso non déficit alter.

Quelle place le wallon doit-il occuper dans l'enseignement

en Belgique romane (')?

La question du wallon dans l'enseignement paraît mince en comparaison des autres questions vitales qu'on vient de traiter a

C1) Conférence faite au Congrès des Professeurs de langues vivantes tenu à Liège du 20 au 22 septembre 1909.

cette tribune : ce n'est là, pourtant, qu'une apparence. Elle a une portée beaucoup plus générale que son titre ne l'indique. Elle pourrait être traitée sans citer les noms de wallon et de Wallonie. Partout, en pays de langues romanes comme en pays de langues germaniques et ailleurs, il y a des dialectes locaux, auxquels la langue littéraire et scientifique vient se superposer. Quelle doit être l'attitude de l'enseignement des langues nationales en face des dialectes locaux : tel est notre sujet dans toute son étendue. C'est parce que nous sommes à Liège et en pays wallon que nous l'envisageons au point de vue spécial du français et du wallon.

("est une opinion courante, non seulement parmi les Belges peu lettrés, mais encore souvent chez ceux qui se targuent d'avoir de la littérature, que le langage wallon est un français abâtardi, corrompu. Les publications philologiques de la Société de Littérature wallonne ont amélioré les idées sous ce rapport et détruit dans leur cercle d'influence ce préjugé funeste. Mais tant d'esprits échappent encore à ces efforts multipliés! Tant de gens instruits demeurent encore étrangers aux plus simples questions de langue! Et alors, ils restent soumis à des erreurs étranges. Ils s'imaginent qu'autrefois le français était parlé de la même façon des Pyrénées au Rhin, mais que nous, par paysannerie, nous avons grossièrement déformé les mots, tandis que la France les a conservés purs. Quand donc un bon bourgeois substitue chez nous à ses formes wallonnes des formes françaises ou prétendues telles, il croit faire un travail d'épuration et d'assainissement ; il est convaincu fermement qu'il extirpe le sauvageon en faveur de la bonne plante légitime ; il exerce donc ainsi un sacerdoce, il est ministre du droit et il corrige des déviations ! Cette erreur, consciente ou non, exprimée ou tacite, est à la base de toutes les idées qui régnent dans le public sur les dialectes. Elle explique l'ostracisme dont le wallon est la victime de par les uns et l'acharnement même que d'autres mettent à le persécuter. Elle explique pourquoi dans certaines régions les habitants cachent leur wallon comme une infirmité. Quand un wallonisant va visiter Marche, Neufchâteau, Bouillon, l'indigène répond en français à l'étranger qui lui parle wallon. Il croit qu'on lui parle wallon par condescendance pour se mettre à son niveau, et il tient d'autant plus à exhiber sa connaissance du beau langage. Quand on lui demande de répondre en wallon, il pense qu'on veut se moquer de lui, ou qu'on veut insinuer que son français ne vaut rien et qu'il fera mieux de patoiser. Remarquez, ce n'est pas

de l'emploi du français que je me plains, c'est de l'état d'esprit des habitants, état d'esprit peu sensé et peu généreux vis-à-vis de la langue maternelle.

Dans le milieu où je parle, ce serait faire injure que de réfuter plus longuement l'opinion commune. Passons tout de suite aux conséquences : i" Si un dialecte wallon est un langage aussi légitime, aussi ancien, aussi naturel, aussi pur en soi que le français, il est insensé de la part d'un éducateur d'inspirer aux enfants le mépris du wallon, en le faisant passer pour du français déchu et corrompu ; 2° Quand même le français serait pins aristocratique, plus utile, plus artistique, il est malhonnête d'assurer le succès de l'enseignement du français par la compression du wallon, en défendant aux écoliers de parler leur langue maternelle entre eux, dans la rue ou aux récréations.

Que l'instituteur ait ses idées particulières sur l'avenir des langues, sur le rôle qu'elles sont appelées à jouer dans la formation intellectuelle des peuples, sur les avantages de l'unification linguistique, soit; nous avons aussi les nôtres sur ce point, que l'amour du wallon ne nous fait pas abdiquer. Mais s'il croit favoriser l'essor des langues mondiales, et des grandes idées dont elles sont les véhicules, en poussant l'élève à mépriser sa langue maternelle, à en rougir, à la cacher devant les étrangers comme une tare, il fait fausse route.

Laissons à d'autres peuples le beau système de coercition et de compression des langues non officielles. Si le français doit triompher, que ce soit par sa seule supériorité comme instrument de science et d'art. Je conçois le français chez nous comme un langage qui, au fur à mesure des besoins de la pensée, se superpose au wallon et le continue. Langue universitaire et académique, langue de la vie politique et sociale, qu'il se substitue au wallon dans la bouche de l'homme du peuple ou du bourgeois au moment où le wallon est impuissant à exprimer des idées trop abstraites, devant lesquelles son vocabulaire est en détresse. Mais si un brave Ardennais a pour langue maternelle le pur wallon de ses aïeux, ce serait faire une action ridicule et dangereuse que de lui apprendre à endimancher maladroitement ses idées plébéennes, familiales et rurales, et de lui inspirer le sentiment que ces idées seront moins pittoresques et moins présentables sous la livrée ardennaise.

Enseigner le français sans nuire ru wallon, l'enseigner comme continuation ou prolongement du wallon, faire servir le wallon à

l'étude du français, et, réciproquement, — pourquoi pas? — profiter du français pour mieux faire comprendre le wallon : tel serait mon programme. On peut être sans contradiction membre de la Société pour la culture et l'extension de la langue française et, à la fois, membre de la Société de Littérature wallonne.

Quelle est la méthode à suivre pour que les deux langues s'aident au lieu de se combattre ? Le premier remède est de réagir contre le préjugé capital, de rendre au paysan l'estime du wallon. 11 en a encore l'amour, mais un amour honteux qui ne s'avoue pas, l'amour d'une maîtresse qu'on croit indigne. Il faudrait surtout donner cette estime à l'instituteur. C'est chose faite dans la région liégeoise, grâce aux efforts de MM. Colson, Frenay et autres, et partout où pénètrent les études entreprises sur le wallon (l), mais le revirement est loin d'être général. C'est à la source même, à l'école normale, que le futur éducateur doit apprendre la valeur et le respect des dialectes locaux. Je souhaite qu'on lui enseigne là combien le wallon peut lui être un auxiliaire puissant, combien la comparaison de deux langues est précieuse. Au lieu de bourrer sa mémoire de mille et une règles et exceptions d'une syntaxe insipide où rien n'est justifié, qu'on l'initie par l'histoire de la langue et la comparaison à l'intelligence des phénomènes du langage. Une page des quatre petits volumes du cours de Grammaire historique de la langue française (2) vaut plus comme initiation que tous les « traités complets » et toutes les « grammaires complètes » du monde, dont l'obésité n'est nullement une force. Il faut changer l'air de l'école normale, pour changer l'air de l'école primaire.

Retournons à l'école primaire. Là, l'instituteur wallon doit aimer le wallon. Il doit le considérer comme étant la forme que le latin a prise dans notre pays. Qu'il réfléchisse que les hasards politiques seuls, notamment l'établissement du siège de la royauté capétienne à Paris, ont favorisé le français. Le français doit être enseigné avec ardeur, mais le wallon doit être cultivé comme

(') L'Annuaire de l'Enseignement jirimaire pour le département des Ardennes de 1896 contient une liste de mots wallons recueillis par les instituteurs pour l'inspecteur primaire de Sedan, M. Hannedouche (communication de M. Charles Bruneau) A quand pareille initiative dans nos revues pédagogiques de l'Enseignement primaire/ — Ajoutons que ces enquêtes tendent à se généraliser dans le nord de la France, à l'imitation surtout, croyonsnous, de notre modeste Bulletin du Dictionnaire wallon. Notre correspondant, M. Bruneau, est un des enquêteurs les plus actifs.

(2) Par Arsène Darmesteter. Paris, lib. Delagrave, 8 fr. 5o les 4 volumes.

la fraîche églantine à côté de la rose, comme l'œillet des champs, comme le rustique géranium. Mais il est d'autres arguments que eeux de justice et de sentiment, il y a des arguments de pédagogie et de raison pure.

D'abord, quel langage faut-il parler au bambin wallon que la cinquième ou sixième année amène sur les bancs? On lui parle le français. Ne récriminons pas sur ce point; notons seulement comme un excès de zèle que ce soit avec une exclusion jalouse du wallon. Dès (pie le jeune élève met le pied sur le seuil de l'école, il est censé n'avoir été élevé qu'en français, n'avoir d'autre vocabulaire qu'un vocabulaire français ; il a déniché des nids en français, il a joué en français, il s'est battu en français. Combien il faut en rabattre! Sauf dans les familles bourgeoises à la ville, les termes déjà nombreux dont ces enfants désignent toutes choses sont des termes wallons. Qu'est-ce que la logique réclame impérieusement de l'instituteur ?

Mlle demande qu'il ne craigne pas de faire passer le wallon là où le français ne peut passer, de traduire en wallon une question qu'il croit ne pas avoir été comprise dans ce nouveau langage moins familier, de comparer souvent wallon et français. 11 y a mille occasions de se servir du patois. La meilleure et la plus courte explication, quand il s'agit des objets concrets de la vie rurale, des outils et des ustensiles d'un métier, des animaux et des plantes, c'est la synonymie wallonne. Elle aura souvent l'avantage de souder un mot français à un mot patois de même origine, qui aidera à le retenir ; et non seulement à un terme connu, déjà déposé dans la mémoire, mais inscrit dans la région intime du sentiment. Le mot wallon est un ami pour le petit paysan. Sans qu'on l'avoue, ce mot est aimé. Un mot français rapproché d'un mot wallon et reconnu identique cesse d'être un étranger, un intrus, un indifférent : il est le frère de notre ami. Puis, par ce moyen, on échappe aux définitions abstraites. L'objet une fois reconnu grâce à une simple juxtaposition de mots, on peut transformer la définition en une description intéressante de l'objet, dont le petit élève lui-même fera les frais.

Qu'on rencontre dans une lecture à l'école primaire les mots putois, blaireau, écureuil : si l'instituteur ne commence point par dire : :< ce sont le vècheù, le tasson et le spirou, que vous connaissez tous », il aura beau faire des descriptions savantes et des distinctions d'aspect, de taille, de fourrure, il n'obtiendra aucun résultat. Qu'il traduise chélidoine par yèbe di pores

(herbe aux verrues) et scabieiise par fleur di tonire, en attendant qu'il puisse montrer la plante elle-même; ou, même, en la montrant : les noms wallons lui seront une oecasion d'expliquer un usage, de combattre une superstition. S'il veut graver dans les jeunes mémoires le mot coudrier, qu'il le rapproche de côre et de cari. 11 rencontre dans la grammaire coi et coite : qu'il ait soin d'identifier ces mots avec le wallon keù, féminin keùte. Ce sera pour lui une belle occasion de montrer que cette irrégularité reprochée au féminin coite existe en wallon comme en français ('). Faîne comparé à farine montrera que le wallon a mieux conservé les syllabes antiques, comment le français a contracté, qu'il y a des raisons d'écrire faine par ai et même par ai. Les prétendues aberrations de l'orthographe française peuvent souvent être expliquées au jeune écolier intuitivement en inscrivant le correspondant wallon à côté du mot français. Ainsi, pour l'emploi de l'accent circonflexe, il suffira de rapprocher au tableau pâte, passe; maitre, maisse ; gâteau, wastê ; râteau, ristê, à côté de bateau, batè; ôter, wèster; côte, cwèsse; croûte, crosse; vôtre, vosse; gite, djisse; verdàtre, uerdasse ; boite, bwèsse et beùsse; goût, gos'; août, awous'. L'enseignement insipide de l'orthographe peut devenir intelligent, amusant, source d'observation. En rapprochant mai de may, maire de mayeûr, mère de mère, on étaie d'arguments simples et visibles les graphies françaises. Le son in wallon peut servir à départager les an et les en du français: wallon vin , donc français vent et non vant; wallon vinte, donc français ventre et non vantre; wallon infier, rimpli, rinte, trinte, donc français enfler, remplir, rente, trente. Au delà des mots et de l'orthographe, on donnera du piquant et du pittoresque aux locutions et aux proverbes français, en les rapprochant des locutions et des proverbes wallons de même inspiration, de même sens, de même rythme. Peu à peu le français, neutre et insipide comme de l'eau claire pour nos jeunes paysans, prendrait de la saveur, de la couleur et de la vie au contact du wallon.

Pour retenir l'attention sur les phénomènes du langage, le wallon vaut une langue étrangère, et vaut même davantage, à cause de l'identité du fond. C'est ce magnifique instrument d'en-

(1) Je corrige ici ma première rédaction. La forme régulière «lu féminin devait être cote par chute du t média] intervocalique de 'quêta. L'ancien français en effet dit cote, coiement. Le français roite et le wallon keùte sont sans doute dus à l'analogie d'adjectifs comme droit-droite, étroit-étroite, en wallon dreùt-drcûte, streiït-streûte, où la présence du test légitime.

seignement de progrès intellectuel et d'intérêt que la majeure partie des instituteurs rejettent ou méconnaissent.

Cependant à peine un sur vingt de leurs élèves continueront des études au sortir de l'école primaire. Les dix-neuf autres seront-ils donc condamnés à oublier le langage franc et instinctif qui fleurissait naturellement sur leurs lèvres pour je ne sais quel idiome emprunté et maladroit, qu'ils écorchent, dont ils ne connaissent bien ni la prononciation, ni la syntaxe, ni les vocables, ni les nuances, et qui leur va comme l'habit de gala et la cravate blanche un jour de noces? Elevés dans le respect de leur dialecte naturel, ils ne seront pas vers la douzième année assis entre deux selles, privés de la langue wallonne dont on leur aura inspiré le mépris, privés de la française dont ils seront loin de posséder une connaissance suffisante. Ils ne ressembleront pas à ces fransquillons dont on s'est tant moqué dans les pièces de théâtre. Quand ils auront sucé avec le lait du premier enseignement L'estime et l'admiration des deux langues, ils tâcheront de retenir l'une et d'acquérir l'autre; et ils y parviendront parce qu'on aura déposé en eux sous forme d'amour et de curiosité le levain précieux de l'étude.

A mesure que l'élève se perfectionne dans la connaissance de la langue littéraire, le wallon ne doit pas être abandonné, ni par les maîtres ni par les élèves. Dans l'enseignement moj'en, au lieu de condamner sans phrases les wallonismes que les collégiens introduisent dans leurs écrits et leurs conversations, ne serait-il pas plus utile de leur expliquer les différences des tournures, les origines et la légitimité de chacune? Le respect de l'un peut s'allier avec l'emploi de l'autre. De la comparaison des choses il ne peut sortir que du bien, une connaissance mieux trempée et plus capable de résister : c'est l'arrêt sans motif, le ne dites pas..., dites... qui est déplaisant et stérile.

Par exemple, puisque le français dit avoir beau, avoir chaud, avoir froid, il est naturel que le jeune wallon dise avoir bon et avoir facile. Corrigez-le, puisque l'usage est la loi souveraine fermant le bec à toute controverse, mais profitez de l'occasion pour montrer que aveùr bon et aveùr âhèy sont tout aussi logiques; dites que beau, chaud, froid, bon, facile, aisé, sont en ce cas des adjectifs neutres pris substantivement; concluez que tout ce qui est logique n'est pas nécessairement usité: l'usage est capricieux. Cette petite comparaison fera mieux retenir les choses qu'un ordre sans critique ni analyse ni justification.

Vous voulez faire comprendre à uu jeune homme de seize ans qu'il y a une raison pour laquelle roi s'écrit avec oi au lieu d'un wa qui serait aujourd'hui plus logique. Si vous lui dites que l'on a prononcé jadis ro-i, il ne vous croira pas, — et il aura raison : la crédulité dans les choses de science est plus sotte que toute autre crédulité — ; mais demandez-lui comment le wallon liégeois appelle le roi au jeu de cartes, il répondra ro-y, et, dès lors, il aura une raison de croire que le français a prononcé jadis ro-i, et il vous suivra avec intérêt si vous entreprenez de lui montrer au tahleau, par quelques signes, sans y insister outre mesure, comment la diphtongue o-i s'est transformée.

Dans les classes latines, là où on peut — et où on doit — profiter de l'étude du latin pour faire comprendre, à mesure que les mots se présentent, l'évolution lente qui a, pendant des siècles, accumulé les menus changements phonétiques, pourquoi le wallon, frère du français, n'interviendrait-il pas maintes fois à côté du français, soit pour corroborer des lois phonétiques, soit pour apporter des exemples que le français ne possède pas? Étreindre, étrenner, écrire, n'ont plus Y s du latin stringere, strenna, scr ibère; mais le wallon l'a conservée dans strinde, strumer, scrîre; c'est un chaînon dont il ne faut point se priver dans une démonstration. Vous voulez faire deviner ou faire retenir texere : vous avez le wallon tèhe, plus transparent que le vieux français tistre, d'ailleurs inconnu à l'élève. Votre collégien liégeois, confondant les mots, écrit : il n'a pas eu l'heure de vous plaire; il s'étonne quand vous le corrigez : profitez donc de cet heureux étonnement pour lui expliquer que heur ne vient pas de hora, mais de augurium ; que le h doit être mis sur la conscience des demi-savants du xve siècle, qui se sont maintes fois trompés en étymologie ; et, comme intermédiaire pour confirmer cette origine, demandez comment on dit heur, heureux en liégeois; aussitôt aweûr, awoureûs lui seront un trait de lumière.

Ces sortes d'exemples, que je voudrais multiplier, piqueront l'attention de l'élève. Il sera charmé de comprendre enfin que ce wallon de son enfance vaut quelque chose, remonte à une noble origine, et qu'il n'est pas obligé de l'extirper de son cœur et de sa mémoire pour satisfaire à la loi du progrès. Pour intéresser l'élève à une explication, mieux vaut comme terme de comparaison un mot wallon, que l'élève a dans les moelles, qu'un beau mot étranger italien ou espagnol. Pour le maître wallon aussi, si je puis en juger d'après moi-même, c'est une véritable volupté

de transcrire au tableau, lui donnant une forme et une âme, un mot wallon afin de mieux faire saisir et retenir tel terme latin ou français. Et phonétique, morphologie, syntaxe, sémantique peuvent y passer tour à tour. Le wallon intervient naturellement, à moins qu'on ne l'écarté par système, comme un des chaînons de cette analyse multiple et incessante du langage et de la pensée, qui est le nœud vital de l'enseignement, puisqu'elle est la continuelle mise sous les yeux du devenir et de l'évolution des idées et des choses.

A plus forte raison, dans l'enseignement supérieur des langues, le wallon mérite-t-il d'être estimé, traité en langue romane, étudié chez nous comme une des sources les plus riches et les plus suggestives de la philologie romane. Je ne demande pas qu'on enseigne a parler wallon à l'école primaire, mais je demande qu'on étudie nos dialectes romans de Belgique. A côté du provençal, de l'italien, du roumain, du catalan, de l'espagnol, du sarde, le wallon intervient a titre comparatif dans les travaux des philologues, comme il appert des grammaires magistrales de Diez et de Meyer-Liiltke. On ne se contente plus, comme aux premiers temps, d'étudier le groupe roman par les principales langues littéraires : ce serait comme si on était réduit aux variétés à fleurs doubles pour étudier une famille de plantes. Les plus humbles dialectes valent mieux pour cette étude que les belles langues littéraires.

A vrai dire, on ne les a pas négligés, ni ailleurs ni chez nous, et je rends hommage ici aux efforts de M. Wilmotte en faveur de l'étude scientifique du wallon. Mais l'enseignement en est resté malgré tout occasionnel et arbitraire; c'est la bonne volonté des maîtres qui supplée au silence du programme. Serait-il déraisonnable d'ambitionner davantage? Dans chaque pays, l'enseignement supérieur fait profession d'étudier plus à fond ce qui est particulier au pays. S'étonnera-t-on que le vieil anglais soit plus cultivé à Oxford et le romanche dans une université suisse, qu'il y ait des chaires consacrées à Dante en Italie, à Montai- ne ou à Rabelais en France? De même si la dialectologie wallonne doit paraître au programme d'une université, c'est bien à celui d'une université belge, au centre de la Wallonie. Ce progrès n'a pas encore été réalisé en Belgique. L'étranger nous devance. Lille vient d'inscrire ce cours à son programme de philologie. Quand l'Université de Liège fera-t-elle de même ; Je conclus en présentant les vœux suivants :

Que les autorités compétentes attirent l'attention de l'instituteur sur l'importance du wallon dans l'enseignement du français;

que l'enseignement du français dans les écoles devienne de plus en plus historique et comparatif; qu'il soit basé sur un enseignement du latin conçu en prévision de l'étude du français ; qu'il s'appuie latéralement sur la comparaison avec le wallon, sans exclusion d'autres procédés comparatifs;

que le gouvernement central attire l'attention des professeurs des écoles moyennes, des collèges et des athénées royaux, sur l'importance du wallon dans l'enseignement du français;

que l'État organise en pays wallon, à la section de philologie romane de l'Université de Liège, des cours spéciaux de phonétique et de dialectologie wallonnes (l).

La Philologie wallonne (2).

A côté de l'art wallon, de la littérature wallonne, il est juste de faire une place à la philologie, à la critique, à l'histoire, au folklore de notre pays, à toutes ces branches d'étude qui se servent, à la vérité, du français comme langue véhiculaire indispensable, — de la même façon que la science du moyen âge empruntait le latin, — mais que la Wallonie doit revendiquer comme siennes, puisqu'elles ont pour objet le peuple wallon, ses gestes, ses mœurs, ses œuvres, son langage.

Je ne me suis chargé en cette occasion que de retracer le passé et le présent de la philologie wallonne; mais je croirais faire œuvre trop partielle si je n'évoquais pas, au moins dans le lointain, si je ne saluais pas, au moins collectivement, avant de passer à mon sujet propre, tant d'œuvres et d'hommes qui ont commenté et magnifié notre pays. Dans ces rapports officieux étrangement tronqués où l'on vante la Belgique intellectuelle en cet anniversaire de 1905, avec quelle désinvolture on oublie nos historiens, nos critiques, nos folkloristes, nos philologues, comme aussi cet admirable effort de nos sociétés archéologiques provinciales pour exhumer du sol ou de9 archives les institutions, les

(!) Cette année i<)io, M. Auguste Doutrepout, professeur de philologie mane à l'Université de Liège, a eu l'heureuse initiative d'expliquer la

ronii

célèbre pièce wallonne de Remouchamps Tètî /' pèriquî.

(*) Rapport présenté au Congrès Wallon tenu à Liège en i<)o5. à l'occasion de l'Exposition universelle de Liège.

mœurs et les grandes figures du passé! Nous avons des historiens qui appartiennent à l'histoire internationale, mais d'autres savants méritent notre hommage, qui se sont cantonnés volontairement dans l'étude d'une province, d'une ville, d'un ordre de faits particulier. Leur valeur est inscrite dans ces bulletins et ces annales de nos sociétés dont la seule table des matières serait un livre d'or d'une richesse insoupçonnée. L'histoire économique et politique de la Wallonie est là en monographies patientes, jamais trop minutieuses pour des yeux amoureux de l'horizon natal.

L'étude des manifestations si variées de l'esprit populaire, du sentiment populaire s'est surtout concentrée dans Wallonia. Cette revue, qui existe depuis plus de douze ans, élargissant peu à peu son cadre, a fait, place à la critique littéraire et artistique. On y a donc vu, chose nouvelle chez nous, des études sur nos sculpteurs, nos peintres, nos auteurs, par des critiques de notre pays. Constantin Meunier, Rassenfosse, Jaspar, Krains, Severin, l'électricien Gramme et beaucoup d'autres ont eu les honneurs de ces archives wallonnes. On y a montré ce que valaient nos poètes du terroir : nul n'a mieux parlé du lyrisme de Vrindts que M. O. Gilbart; nul n'a mieux défini Defrecheux et Henri Simon que M. O. Grojean; nul n'a plus finement analysé le sentiment wallon ni raisonné de la terre wallonne avec plus de tendresse que M. Mockel dans Wallonia', nul ne pouvait mieux y raconter cette lutte dramatique entre wallon et allemand dans la Wallonie prussienne (pie M. le curé Piétkin; et nul ne s'y est plus généreusement dépensé en excellents travaux de toute espèce que son directeur M. Oscar Colson.

Mais venons-en à la philologie.

11 n'y avait point de philologie wallonne avant Grandgagnage. Tout au plus peut-on citer avant lui le Liégeois Simonon, qui fut scientifique par instinct, mais plus original que pratique dans la recherche d'une orthographe (1845). Le Namurois H. Chavée, selon la mode de 1840, se perdit dans les spéculations de l'étymologie abstraite au lieu d'observer avec patience les phénomènes existants; et si, en 1857, il publia une esquisse de grammaire wallonne namuroise sous le titre Français et wallon, ce fut sans doute entraîné par l'exemple de Ch. Grandgagnage. L'année suivante, Chavée mit une préface orthographique à la troisième édition des Chansons wallonnes de Charles Werotte, et il donna au Bulletin de la Société liégeoise de Littérature wallonne (t. 111, mélanges, pp. 27-31) un court article, d'une légèreté de ton qui

n'exclut pas la pédanterie, sur une maladie chronique de la langue wallonne ; il s'agissait tout simplement dans cette prose médicale de l'épaississement en consonnes fortes des douces qui suivent la voyelle tonique (rotche pour rodje, âpe pour àbe). C'est peu de chose en comparaison du travail persévérant, ardu et souvent perspicace de Grandgagnage.

Grandgagnage a trouvé dans M. Auguste Doutrepont un biographe compétent et sympathique^).» Ce fut, dit-il, un savant, au sens sérieux et solide du mot... A l'étranger, il était comme l'incarnation, la personnification des études wallonnes. C'était, par excellence, le philologue wallon, le linguiste liégeois auquel l'Europe aimait à rendre hommage. La meilleure preuve, d'ailleurs, de sa valeur scientifique, c'est que son œuvre lui a survécu, et que, tout insuffisante qu'elle soit devenue pour nous, nul ne s'est encore senti de force à la reprendre pour la mettre au niveau de la science actuelle. Son érudition solide, sa critique ingénieuse le firent remarquer par les savants les plus éminents de France et d'Outre- Rhin. Ce fut pour récompenser ses travaux de linguistique que le duc de Saxe-Cobourg Gotha le nomma officier de l'ordre de la Branche Ernestine de Saxe. Les plus brillants représentants de la philologie en Allemagne, Diez, Pott, Diefenbach, Forsteniann, le tenaient en singulière estime et le citent comme une autorité en linguistique. Il était en relations avec eux : Forstemann l'appelle son ami ; Laurent Diefenbach inscrit son nom en tète de ses Origines europeœ, et, dès i856, l'illustre Frédéric Diez, le fondateur de la philologie romane, l'appelle un maître, et il lui dédie, en i865, ses Altromanische Glossare. » Les divers travaux de Grandgagnage sont trop connus pour qu'on ait besoin de les citer ici. Ajoutons encore ce trait à son éloge qu'il porta son attention sur l'onomastique et la toponymie en même temps que sur la langue wallonne proprement dite, ce qui n'est pas une mince preuve de sa clairvoyance et de l'étendue de sou esprit. Enfin il fut, en décembre i856, un des fondateurs de la Société liégeoise de Littérature wallonne, qu'il présida pendant plus de vingt ans.

A partir de cette époque, l'histoire de la philologie wallonne en

(*) Pour ne pas multiplier inutilement les références bibliographiques, avertissons le lecteur qu'il les trouvera sans difficulté dans le Liber memorialïs, t. XL VII, du Bulletin de la Société liégeoise de Littérature wallonne,

Belgique se confond presque avec l'histoire de cette Société jusque vers i885.

A la Société liégeoise, Grandgagnage avait à ses côtés François Bailleux, Ulysse Capitaine, Ad. Stappers, Aug. Hock,Ep. Martial, Alph. Leroy, .Jean Stecher, St. Bormans. Ce fut une période d'ardeur, de création, d'excellente besogne.

Bailleux éditait des pièces anciennes, entreprenait la première consultation phonétique de la Belgique romane en faisant traduire la Parabole de l'Enfant prodigue en 56 dialectes, étudiait le pluriel des substantifs et des adjectifs dans une note fameuse qui a longtemps l'ait autorité et que Grandgagnagne, on ne sait pourquoi, ne combattit point.

Ulysse Capitaine, bibliographe érudit, sans cesse à l'affût du livre rare, créa la bibliothèque de la Société, l'enrichit infatigablement et publia, année par année, dans le Bulletin, la liste des acquisitions nouvelles. Sans cesse il battait le rappel pour que chaque auteur envoyât à la Société ces productions éphémères de La verve wallonne, ces feuilles volantes exposées à disparaître sans laisser de trace.

Aug. Hock versait dans les Mélanges du Bulletin des notes et des souvenirs de folklore et de parémiologie « Un trait de mœurs un peu saillant, disait le président en inaugurant les Mélanges, une métaphore un peu originale, un dicton traditionnel un peu narquois, quelque vieux refrain exposé à l'oubli, une étymologie piquante ou curieuse, quelquefois même une simple question, un point d'interrogation à propos d'un sujet local,... tout est susceptible d'intérêt. Ne sont-ce pas là, en effet, les marques distinctives de notre individualité? » Cette exhortation était sage, et Aug. Hock, N. Del'recheux, Jean Stecher donnèrent l'exemple, qui trouva plus tard des imitateurs dans Joseph Defrecheux et J. Dejardin.

Dès 1839, Alph. Leroy proposait la rédaction de glossaires technologiques; Ep. Martial préconisait la traduction dans les divers dialectes wallons de la Parabole de l'Enfant prodigue, pour faire suite à l'ouvrage de Schnakenburg sur les patois de France; J.-H. Bormans proposait de dresser une carte de la frontière linguistique wallonne. Ainsi le programme s'élargissait peu à peu.

En 1861 parait la première édition du Dictionnaire des spots de Dejardin. En i863, le vice-président de la Société, J.-L. Michiels, publie une Grammaire élémentaire liégeoise. Jean Stecher, professeur à l'Université, le plus liégeois des flamands, dans ses

rapports, ses discours, ses préfaces, ses contributions étymologiques toujours très étudiées, t'ait œuvre de linguiste et plus encore de promoteur. Stanislas Bormans se révélait historien et lexicographe dans son ouvrage sur le Métier des tanneurs, son Vocabulaire des bouilleurs liégeois, son Métier des drapiers. Après la mort de Bailleux, Ch. Grandgagnage reprend la mise au point orthographique des versions wallonnes de la Parabole, et cette publication difficile, qui a toujours été faite avec soin, sinon selon toutes les exigences de la critique moderne, a certainement rendu de grands services aux linguistes étrangers. Enfin, dans le tome VIII, M. Albin Body inaugure la série de ses précieux lexiques par celui des Menuisiers, charrons et charpentiers. A partir de ce moment, les vocabulaires se suivent d'année en année. Ainsi se constituait, à côté des œuvres littéraires, un trésor très riche, unique dans l'espèce, de glossaires technologiques. Les auteurs furent St. Bormans, Mathelot, Acb. Jacquemin, Kinable, Lezaack, J. Defreclieux, J. Délai te, Semertier, Marchai, Verteourt, J. Bury, F. Sluse, J. Closset, Vict. Willem, A. Boubou, Martin Lejeune, Jean Lejeune, G. Paulus, A. Rigali et E. Jacquemotte.

A partir de 1867, le feu se ralentit. L'âge héroïque de la philologie wallonne est passé; Grandgagnage lui-même est isolé et découragé. La Société, assise sur de fortes bases, continuait à exercer une salutaire influence par ses concours, mais le travail actif lui vient trop exclusivement du dehors. Grandgagnage, qui n'avait point publié le second volume de son Dictionnaire étymolog-i(]ue, ne désigna ni un Wallon ni un de ses collègues de la Société pour achever son œuvre : ce fut Auguste Scheler qui eut cet honneur, et il s'en acquitta avec un soin pieux, et il y mit tout ce qu'il put de sa science. Cette période dura, à notre avis, jusqu'en 1892.

On peut compter, dans l'intervalle, outre les glossaires dont nous avons parlé, un essai curieux d'orthographié wallonne par J. Delbœuf, une étude très minutieuse et très érudite sur les wallonismes du puriste I. Dory, des recherches étymologiques sur divers mots wallons par Dory, par le Dr Jorissenne, Alph. Maréchal; une étude personnelle et instructive sur les noms de famille par Albin Body, un article d'Emmanuel Pasquet sur les mots goupil et renart. Body publie une édition critique des Aiwes di Tongues, .1. Defrecheux un Recueil de comparaisons populaires. A côté de ces bons travaux, la Société avait la faiblesse d'imprimer

dans son Bulletin un soi-disant Glossaire d'anciens mots wallons venant du latin et dont l'emploi tend à disparaître, lequel ne contenait pour ainsi dire que des mots communs, dont la vie n'était pas du tout menacée.

A l'étranger, sous l'influence de la science allemande et française, on étudiait les patois romans. Grâce à Grandgagnage, à Sigart, à Scheler, et en dépit d'une documentation assez trouble puisée à nos mauvais dictionnaires wallons et à des textes d'une orthographe décevante, le wallon commençait à prendre rangdans la philologie romane. Trois ou quatre eurent la chance de pouvoir se renseigner à une source orale : Sturzinger étudia ainsi la conjugaison wallonne dans le dialecte de Malmedy, Horning eut à sa disposition uue personne de Seraing, Altenburg put faire son enquête phonétique presque sur place (').

A la fin de i883, un jeune homme qui venait de passer brillamment son doctorat en philosophie et lettres à Liège, alla se mettre à l'école de Gaston Paris, de Paul Meyer et d'autres savants renommés dans la philologie et la critique. A son retour à Liège, il fut nommé maître de conférences à l'Ecole normale des Humanités, et bientôt, à la suppression de celle-ci, professeur de philologie romane à l'Université de Liège. En même temps qu'il popularisait le wallon au dehors dans la Romania, dans la Revue des patois gai lo- romans, dans le Moyen âge et ailleurs, M. Wilmotte formait des élèves. 11 sut les attirer dès le début et les intéresser hautement par des études vivantes de ces chers patois dédaignés; il fit des promenades linguistiques avec eux; il les initia aux méthodes d'observation et de notation; bref il fit ce que d'autres autour de lui n'avaient jamais réussi ou songé à faire : il fit aimer la philologie en général, et, en particulier, la philologie wallonne. Son attention se portait même sur d'autres élèves que les siens propres; il recevait chez lui tous les jeunes gens de bonne volonté et les initiait aux méthodes scientifiques ; et cette influence s'étendait par ceux-ci de proche en proche.

Les fruits de cet enseignement se montrèrent bientôt. Dès 1887, Aug. Doutrepont publiait une transcription phonétique des Noëls wallons dans la Revue des patois gallo-romans; en 1890, Paul Marchot publiait des Vocables couvinois, des Notes sur le patois

(') J. STiiRZlXGER, Remarks on the conjuration of the walloman dialect^ dans Transaction of the modem langnage Association in America, I, 204. Horning, dans la Zeitschrift fur rom. PhiL, IX. - Altenburg, Versuch einer Darstellung der wallonischen Muvdart, Eupen, 1880.

de Saint-Hubert dans la Revue de philologie française et provençale, des études phonétiques sur les patois du Luxembourg central et du Luxembourg- méridional dans la Revue des j>atois gallo-romans. M. Georges Doutrepont consacre sa thèse de l'École normale, en 1890, à une étude linguistique sur Jacques de Hemricourt et son époque, en môme temps qu'il présentait aux concours de la Société wallonne une remarquable étude morphologique et phonétique sur le verbe en wallon. Cette étude, publiée en 1892 dans le Bulletin, est le prélude d'une période nouvelle. A la même époque paraissait le Bulletin de folklore wallon sous la direction d'Eugène Monseur, et un groupe d'élèves et d'amis offraient à Maurice Wilmotte les Mélanges wallons, recueil de linguistique et de folklore.

Dès lors l'élan est rendu aux études philologiques. Le Bulletin de 1895 publie une phonétique comparative du gaumais et du wallon, en même temps que paraît le premier lexique régional, le lexique du patois gaumet de M. Liégeois. La série de ces vocabulaires dialectaux, plus utiles au point de vue de la phonétique et de la morphologie que les vocabulaires technologiques, se continuera plus tard par le Complément de M. Liégeois (1902), par le Vocabulaire du dialecte de Stavelot, de M. Haust (1904), par le Vocabulaire du dialecte de Perwez que MM. Dory et Haust ont annexé aux Poésies de l'abbé Courtois (1905). Nous avons même à signaler un travail de phonétique pure : la Carte linguistique de l'arrondissement de Namur par M. Alph. Maréchal (1900) (»).

En même temps, de jeunes savants étrangers, influencés par la faveur dont jouissaient chez nous les études de linguistique wallonne, publient des notes et des monographies excellentes sur nos patois. Ainsi Zéliqzon étudia la phonétique de la Wallonie prussienne; Niederliinder profita de son alliance avec une famille namuroise pour étudier sur place, et très profondément, la phonétique du patois de Namur (2).

Toutes ces études convergaient vers un but. La Société en effet, sous l'impulsion d'éléments nouveaux, et bien secondée par son

!! faudrait signaler encore nue œuvre importante, qui n'a pas été imprimée, l'Etude comparée de la syntaxe wallonne et de la syntaxe française depuis le XVIIe siècle, thèse présentée en 189:1. par M. A. Charlier, à la faculté «le philosophie et lettres de Liège en section romane, puis l'année suivante à la Société liégeoise de Littérature wallonne, qui la couronna.

(*) ZÉLIQZON, Die franz. Mundart in der preuss. Wallonie, dans la Zeitschrift fur ro/n. Pltil.. XVII. — .T. NlEDERLAENDER, Die Mundart uonXamur, ibid., XXIV.

président, M. \. Lequarré, méditait l'exécution d'un grand dictionnaire général dos patois romans de Belgique. Il fallait donc songer à créer un système d'orthographe assez pratique pour convenir aux écrivains wallons, assez scientifique pour ne pas jeter le wallon en dehors des traditions romanes. De là l'Essai d'orthographe wallonne (t. 41- fasc I; 1901), de là les Règles d orthographe wallonne (t. 41» tase- H, 1902; 2e édition en août 1905) et plusieurs belles polémiques sur cette question. Aujourd'hui que la qnerelle parait définitivement vidée, la Société s'est attelée au Dictionnaire. En même temps qu'elle étendait et systématisait pour le dehors la série de ses concours annuels, qui embrassent maintenant toutes les manifestations littéraires et philologiques, elle réorganisait au dedans ses différents services, notamment celui des publications et celui de la bibliothèque, elle chargeait une commission de lui présenter un projet spécimen du Dictionnaire de la langue wallonne. Le Projet a paru (1904), il a reçu l'approbation de M. Wilmotte au Congrès de Mons (août 1904), de M. A. Thomas, professeur de philologie à la Sorbonne, dans Romania (janvier 1905), et de beaucoup d'autres autorités. La commission nommée définitivement continue ses enquêtes et ses travaux préparatoires. Composée de purs wallons en possession chacun de trois ou quatre dialectes, qui emploient leurs vacances à parcourir les villages du pays wallon, pour étudier sur place, pour recruter des adhérents et des correspondants, qui consacrent leurs loisirs depuis vingt-cinq ans à la linguistique et à la récolte de matériaux en vue de cette œuvre, elle est capable de mener l'ouvrage à bonne fin.

Mais, pour la continuer largement et dignement, ils demandent l'appui de la Wallonie, l'appui de la Belgique et des pouvoirs publics. Nous avons quelque droit à l'affirmer : il existe une école de philologie wallonne qui mérite d'être encouragée dans ses travaux. Cette branche si importante de la philologie romane ne doit pas être abandonnée aux mains des savants étrangers. Il y va de l'honneur du pays, nous semble-t-il, de la faire fleurir dans la capitale même du monde wallon.

Quant à la question de création d'une académie wallonne, n'est elle pas aux trois quarts résolue? Elle existe, cette académie; elle est même en possession du nom: il n'y manque vraiment que la reconnaissance officielle, et même la Société wallonne la posséderait aujourd'hui, n'avait été l'opposition d'un membre influent, frondeur par caractère, le regretté J. Delbœuf, qui

pensait beaucoup de mal des académies. Plus pénétré des devoirs et des sujétions attachés à ce titre que de l'avantage moral que la Société en retirerait, Delbœuf combattit les propositions officieuses faites par M. de Burlet. Aujourd'hui, nous pensons que l'opposition de .1. Delbœuf resterait sans écho. Non pas que le titre d'académicien nous éblouisse, mais, s'il peut contribuer à l'unité, à la grandeur, au triomphe du mouvement littéraire et scientifique wallon, il faut en user.

De l'utilité du « Dictionnaire wallon » (')

Messieurs,

M. Lequarré, notre dévoué président, vient de vous souhaiter la bienvenue au nom de la Société liégeoise de Littérature wallonne. A mon tour, je vous souhaite la bienvenue au nom des membres du comité spécial du Dictionnaire. Vous avez bien voulu venir à notre appel, quoique nous n'eussions pas imposé de grosses cotisations, ni promis un meeting monstre : c'est très méritoire et nous vous en remercions de tout cœur. Nous voulions une réunion intime, sans embarras, sans dépense, sans charlatanisme, dans notre local, qui n'est pas grand, ni princier; mais puisse-t-il être toujours plein de vrais amis comme aujourd'hui !

Puisque l'honneur m'est échu d'ouvrir le feu pour vous parler de notre cher Dictionnaire, afin de procéder avec ordre, je dois vous entretenir de l'utilité et de l'opportunité de cette œuvre.

Peut-être pensez-vous intérieurement qu'il n'est guère besoin d'en démontrer l'utilité. Chacun sent vaguement qu'une pareille œuvre est utile. Et cependant, dans les campagnes, lorsque, commis-voyageurs sans marchandises, sans capital et sans revenus, nous annonçons pudiquement, à mots couverts afin de ne pas effaroucher, pourquoi nous faisons nos tournées, nous sommes accueillis soit par de beaux rires qui fendent les visages d'une oreille à l'autre, soit par quelque lueur discrète du regard aussitôt réprimée, mais qui signifie : « Toi, mon garçon, tu n'es guère

(') Discours prononcé à la première réunion des correspondants du Dictionnaire wallon, le 9 septembre 1900, inséré au Hulletin du Dict. général de la langue wattonne, I, i5-2i.

sérieux. Nous ne te gobons pas. C'est quelque farceur de la ville qui vient pour se moquer de nous, pour débaucher nos filles. Ouvrons l'œil, et, en attendant, vendons-leur beaucoup de chopes, de cigares et d'almanachs ». Que répondrez-vous, chers amis et collaborateurs, lorsque, a votre tour, vous profiterez de vos courses et de vos rencontres pour poser des questions ? Il faut que vous puissiez répondre, et vous justifier, et faire, si possible, un peu de propagande autour de l'œuvre commune. Il faut que, vous aussi, vous releviez un peu le wallon aux yeux des campagnards. Or, par quels arguments leur montrerez-vous que c'est sérieux ?

Il y a, il est vrai, l'argument d'autorité. Dire que des hommes d'étude, des gens en lunettes qui ont vieilli sur les livres, des professeurs d'Université comme MM. Aug. Doutrepont et Nicolas Lequarré, s'occupent des patois et y consacrent leurs veilles, c'est employer un argument d'autorité, et c'est souvent le seul possible. La difficulté est de persuader au campagnard que c'est bien vrai ? Aussi est-il bon d'avoir, dans sa serviette ou dans sa marmotte, quelques spécimens des derniers travaux exécutés.

A cette annonce de dictionnaire, de plus instruits croiront avoir trouvé une utilité suffisante pour ne pas vous accueillir par des rires incrédules : « Un dictionnaire wallon? de tous les patois wallons? Ah! bien! Charmant! on y découvre de vieux spots de nos grand'mères qui tombent en désuétude et qui sont cocasses. Il y en a, Dieu me pardonne, de très décolletés. Et puis, on s'amusera de voir comment parlent les Wallons des autres provinces! » On s'amusera, soit! Je ne recule pas devant ce résultat et je l'inscris en premier.

Nous ne voulons pas nécessairement faire une œuvre funèbre. On s'amusera dans ce sens qu'on reprendra contact avec la naïveté savoureuse, avec la grasse et rouge matérialité des patois du terroir wallon. Mais s'il n'y avait que cette utilité, nos professeurs en lunettes passeraient la plume aux rédacteurs de fabliaux et de journaux wallons, qui s'acquitteraient bien mieux qu'eux de la plaisante besogne. Il y a donc d'autres raisons.

Tous les auteurs wallons, tous les curieux de littérature wallonne reconnaîtront sans peine l'utilité d'un bon dictionnaire, plus méthodique et plus complet que ceux qui existent. Les littérateurs puisent plus qu'ils ne l'avouent dans les dictionnaires. Ils sentent que leur connaissance de la langue n'est jamais que fragmentaire et, amateurs de termes anciens frappés au bon coin,

d'expressions pittoresques ou énergiques, ils étudient les recueils. 'IV1 compose su palette de descriptif à l'aide des mots rares entendus dans les villages ou empruntés au dictionnaire. Celui-ci s'est fait une copieuse collection de rimes. Ce chansonnier possède vraiment toutes les ressources de la langue; c'est un vieux Wallon, un fin Wallon, un pur Wallon. Et l'on vous étonnerait beaucoup si on vous disait que ce pur se documente dans les lexiques. Il sait parler son wallon parce qu'il l'apprend. Dites-moi pourquoi les mots rares que vous admirez dans telle pièce commencent tous par la même lettre? C'est parce que l'auteur en est arrivé à cette lettre dans son étude systématique du dictionnaire. Et je ne songe pas à les en incriminer, je constate. Il me semble tout naturel qu'on apprenne sans cesse ce que l'on ne sait jamais qu'imparfaitement; et, à ce point de vue, nous veillerons à ce que notre dictionnaire soit beaucoup plus complet et plus méthodique, donc beaucoup plus instructif que tous les autres réunis. Nous voulons qu'il soit le trésor du wallonisant.

Limité à ce seul but, le travail vaudrait déjà la peine d'être entrepris sur des bases scientifiques. Il est pourtant une utilité plus haute, plus lointaine, plus générale. Mais ici la démonstration devient si complexe que je ne sais par où commencer.

Le discrédit jeté partout sur les patois wallons provient de ce qu'on les considère comme du français corrompu. C'est le plus funeste des préjugés que vous ayez à extirper. Le wallon n'est ni un bâtard, ni un adultérin, ni un avorton, ni un enfant qui a mal tourné. C'est un fils très sain et très digne de la même mère que le français. Cette mère commune est la langue latine. Le wallon est resté dans ses terres en gentilhomme campagnard, tandis que le français est allé faire le beau à la cour. Là gît tout le secret de la différence. Le wallon est resté libre, fruste, solide; il n'a pas acquis les fines manières et les richesses de son frère le parvenu. Mais il est aussi noble que l'autre. Le latin que vous chantez à l'église et le patois que vous parlez au cabaret sont une seule et même langue. Un dictionnaire qui étudie non seulement le présent des mots, mais leur passé, le démontrera. 11 rendra au wallon sa dignité aux yeux de ceux qui le méprisent.

11 n'y a point de langues méprisables. Toutes sont parentes, à des degrés divers. Toutes sont des produits de l'ingéniosité humaine et reflètent les idées, les sentiments, les croyances des hommes, dans tel siècle et à telle latitude. L'histoire d'un mot est bien plus importante que l'histoire d'un grand coup d'épée. Si vous

savez considérer l'histoire comme l'étude de tout le passé humain, de toutes les créations humaines, vous serez aussitôt pénétrés de ce sentiment que les langues sont des philosophies concrètes, que les mots sont des êtres psychiques, symboles de nos idées vraies ou fausses. D'où viennent-ils? quelles transformations de son et de sens ont-ils subies pendant leur longue carrière? quel état d'esprit, quel degré de civilisation suppose ce proverbe ancien, ce conte, cette croyance, ce dicton ? Les mots sont des témoins qui en disent bien plus long que les médailles, les poteries, les fibules, les lacrimatoires de nos musées.

Mais un mot, une langue ne peut s'étudier isolément. C'est par la comparaison qu'on réussit à pénétrer le mystère des origines et des évolutions du langage. Le wallon, frère du français, l'est aussi de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du provençal; il fait partie du groupe des langues romanes, c'est-à-dire romaines ou issues du latin. Or l'état ancien d'une langue ne nous est connu que par les œuvres littéraires, historiques, etc., qui nous restent de cette langue, et ces œuvres ont elles-mêmes besoin de longues et patientes explications. L'étude des œuvres, des langues, des esprits et des mœurs d'autrefois ne peut s'exécuter que par comparaison. On complète par des langues voisines des séries de phénomènes qui manquent. Ainsi on demande à un patois d'expliquer tel mot de la langue de Rabelais que le français n'a pas conserve. Un humble terme wallon peut éclairer les origines de vocables et partant d'usages ou d'idées de provenance obscure en terre française ou dans d'autres pays romans. Celui qui éclaircira les origines du mot houye, hoye (houille), fournira, en faisant de l'etymologie, les linéaments d'un chapitre d'histoire économique. Montrer que crompîre a une origine flamande, n'est-ce pas infirmer la croyance traditionnelle que la parnientière serait venue de France dans nos provinces de l'Est? L'existence de Bazin et de Baligand dans nos dialectes ne témoigne-t-elle pas de la popularité de certaines chansons de gestes? Où peut-on trouver des preuves de l'occupation franque dans le Sud et doser en quelque sorte le bilinguisme des provinces wallonnes, sinon dans l'étude des villas et des cimetières francs d'une part, et, d'autre part et surtout, dans l'étude des noms de lieux qui nous restent de cette époque ?

Faire de l'etymologie wallonne, c'est donc tour à tour faire de l'histoire politique, de la toponymie, de l'histoire économique, littéraire, artistique, de la philosophie; c'est travailler pour

autres langues, romanes et même germaniques ; c'est travailler pour la philologie classique, dont les phénomènes phonétiques se comprennent bien mieux à la lumière des phénomènes observés dans nos humbles patois C'est travailler pour le français, notre éminent frère. En voulez-vous un exemple saillant? Voici un mot, le mot orvet, que le savant dictionnaire de Hatzfeld-Darmesteter- Thomas présente « comme de même famille que le provençal aneduelh ». Les auteurs ont beau invoquer les variantes arguei et anioei, le berrichon aneuil ; ils ont beau insinuer ensuite que orvet semble une forme influencée par l'ancien français orb (aveugle) : la conviction ne se fait pas en moi. Or un jour l'étude du patois de Tintigny-Rossignol (sud du Luxembourg) me fournit lourvége = orvet. Notre correspondant de Prouvy, M. Roger, note dans son travail que le nom de l'orvet est lôrvér ou ôrvér. Ôrvér, c'est un peu plus proche de orvet que le provençal aneduelh ! Ne me faites pas dire que le mot français vient de Prouvy, je veux simplement montrer que c'est le même mot de part et d'autre. Un ver se dit vége à Tintigny et vér à Prouvy. La coexistence des formes vége-lourvége, vér-lôrvér me pousse à conclure que j'ai affaire à un mot composé dont la dernière partie signifie ver. Mais que signifie la première ? L'orvet n'ayant rien de lourd, bien au contraire, il fait conclure que la forme intégrale est ôrvér, que / est un article agglutiné par méprise au substantif. Il ne reste donc plus qu'à expliquer ôr-, qui s'expliquera comme dans orpiment, orfèvre, par le génitif auri. L'orvet est donc, par étymologie comme dans la nature, un ver d'or. Les formes provençales citées semblent au contraire être des dérivés de anguis. Quant au français orvet, on saura quelque chose de précis sur son lieu de provenance quand on aura trouvé dans quelle province l'r du latin verme(m) s'amuït. Il suffirait de chercher dans la Faune populaire de Rolland.

Mais c'est trop peu dire que d'affirmer l'utilité de l'étude du wallon au point de vue des langues romanes : la position du wallon à la frontière germanique, la longue trituration qu'il a subie par suite de la colonisation franque et dans sa phonétique et dans son lexique, font de lui un champ d'expériences indispensable au français et doublent son importance dans le concert des langues romanes

Laisserons-nous les étrangers, Allemands et Français, introduire à l'envi dans leurs revues de philologie et dans leurs universités l'étude de ce précieux dialecte, et ne ferons-nous rien

pour assurer dans la mémoire des hommes la permanence d'un idiome qui menace de s'éteindre? Il est grand temps de nous mettre à l'œuvre. Le commerce, les journaux, l'école primaire font aux patois une guerre inconsciente et d'autant plus sûre. Il faut se hâter de recueillir, loin des centres, dans les villages écartés, à l'abri des chemins de fer et des grand'routes, les restes d'un langage qui n'est plus destiné, vraisemblablement, à vivre des siècles. C'est pourquoi nous y travaillons, depuis nombre d'années déjà, et c'esl pourquoi nous vous convions à y travailler avec nous.

Instructions à nos correspondants du Dictionnaire wallon (').

« J'aime le wallon ; la saveur de nos dialectes me grise ; je seus combien le wallon est riche, et j'ai souvent songea en recueillir les dictons caractéristiques et les mots les plus curieux: mais à quoi bon? Ce que je recueillerais serait une goutte d'eau de la mer.

— Donnez-nous-la quand même, votre goutte d'eau. Elle sera reçue avec recon naissance. Devenez donc correspondant du Dictionnaire wallon. »

Protestations d'amour pour notre vieux langage, exhortations à nous aider dans l'œuvre (pie nous avons entreprise, tel est le schéma d'un dialogue que nous avons provoqué cent fois. « Mais à quoi s'engage-t-on ? », dit alors la personne interviewée, « et comment faut-il s'y prendre ? — Et quel est le traitement ? », ajoutent malignement les sceptiques. C'est pour répondre à ces questions bien naturelles que nous reprenons la parole.

La commission du Dictionnaire ne demande à ses correspondants ni connaissances spéciales, ni engagements à long terme, ni promesses formelles, ni devoirs ardus. Votre nom que nous inscrivons, signifie que vous vous intéressez à notre œuvre et que vous seriez disposé, le cas échéant, à nous aider de vos renseignements. Il y aura, évidemment, plusieurs catégories de correspon-

C1) Préface composée pour le premier n° du Bulletin du Dictionnaire général de la langue wallonne paru en janvier 1906. Ce bulletin, rédigé par MM. Doutrepont. Feller et Haust, depuis 190G. a pour but de tenir les rédacteurs du Dictionnaire wallon en rapport constant avec leurs correspondants, de faire peu à peu l'éducation linguistique du public wallon, de procurer aux philologues étrangers des matériaux d'étude plus sûrs que ceux des dictionnaires wallons existants.

dants. Les nus ne comptent pas l'aire acte d'initiative, mais se déclarent prêts à nous fournir des renseignements quand nous leur en demanderons. D'autres, sans doute en grand nombre, ont assez de zèle, de goût et de loisir pour nous donner une collaboration spontanée, active et suivie. Entre ces deux espèces, tous les intermédiaires sont possibles. Donc vous êtes des nôtres du moment que vous avez le désir de coopérer à une oeuvre dont vous reconnaissez l'importance et pour laquelle nous affirmons (pie vous pouvez nous être utiles.

Surtout qu'on ne laisse pas de se déclarer par crainte d'être insuffisant à la tâcbe. Qu'on ne s'imagine pas que nous tenons à la lettre moulée, au papier glacé, à une orthographe impeccable. Nous n'organisons ni un concours d'écriture, ni un concours de dictées. Nous ne demandons à personne de danser sur une corde tendue entre deux précipices. Nous cherchons simplement des hommes de bonne volonté. Nous insistons sur ces points parce que nous savons qu'il faut dissiper la défiance et secouer la torpeur des Wallons de nos campagnes. Pour eux, souvent, par suite de préjugés, écrire une lettre est une terrible affaire, que l'on ajourne volontiers aux calendes grecques. Par crainte de mal faire, ou de mal dire, ou de mal écrire, on diffère toujours. Nous avons connu des paysans qui faisaient six lieues à pied et dépensaient une journée pour une commission qui ne demandait qu'une carte-correspondance. Nous voudrions secouer cette inertie et inspirer une confiance telle que jamais il n'y eût ni répugnance ni hésitation à saisir une plume ou un crayon pour correspondre avec nous.

Tel est instituteur. Il pourrait nous fournir une aide précieuse, car il a eu l'occasion de comparer le patois de son village natal avec celui du village où il exerce ses fonctions. Mais il n'ose prendre sur lui de nous adresser des renseignements. Il craint d'être critiqué ; il s'imagine que nous allons éplucher son orthographe wallonne, incriminer ses définitions, ses explications. Donc il s'abstient. Et c'est pourquoi nous ne saurions trop insister auprès de lui. Erreur, erreur ! lui crions-nous. Nous ne songeons pas à chercher les puces dans la crinière du lion. Nous nous moquons de tous les excès de purisme. Nous avons l'habitude de correspondre avec des ouvriers plus habiles à manier la faux ou la pioche que la règle et la plume, et nous avons toujours re<:u avec le plus vif intérêt leurs communications.

Siuons étions étrangers aux infinies variétés du dialecte wallon, nous serions forcés de pratiquer la prudence, Nos instructions seraient d'autant plus défiantes que nous nous défierions davantage de nos propres connaissances. Mais, par bonheur, nous n'avons pas besoin d'user de tant de précautions. Chacun de nous sait d'enfance plusieurs dialectes wallons. Par l'étude, par des voyages répétés, nous avons acquis l'expérience des autres dialectes. Nous ne savons pas tout, parce qu'on ne peut, en voyage, interroger sur quelque trente mille mots dans chaque commune, — et c'est justement pourquoi nous faisons appel au dévouement de collaborateurs ; — mais nous sommes assez familiers avec le monde wallon, nous en avons assez pétri la pâte pour avoir le droit de compter un peu sur nous et exiger d'autant moins de nos correspondants. Le contrôle des matériaux rassemblés s'exercera souvent par comparaison d'une façon presque mécanique, et, en cas de doute, nous écrirons à nos correspondants pour leur soumettre la difficulté, ou nous irons vérifier sur place.

Nos collaborateurs amont, pour continuer nos enquêtes, des facilités que nous ne pouvons avoir. Pour opérer cette analyse du patois local avec l'ampleur désirable, ils ont devant eux les jours et les soirs, et les mois, et même les années, — car notre œuvre ne se fera pas en un an ! Ils sont sur les lieux, mêlés à la population, qui ne se gêne pas devant eux pour filer la conversation au naturel, en reparties mordantes, en termes bien frappés, tout vifs et tout crus. Eux, ils inspirent confiance. On leur débitera des contes, des fantaisies, des rîmes, des spots qu'on nous cacherait soigneusement. Xous, messieurs de la ville, dont le peuple des campagnes se fait parfois une si fausse idée, nous ne pouvons guère atteindre le peuple à la soirée, au jeu, à la danse. On se contraint devant nous ; on veut être conforme, hélas ! à ce monde sans traditions et sans poésie que nous coudoyons. Pour entrer dans les bonnes grâces du campagnard, il nous faut des ruses, des patelinages qui demandent des préparations savante-. et du temps ! Nos correspondants sont débarrassés de tous ces ambages. On verra, eux, qu'ils ne se moquent pas. Une fois qu'ils auront expliqué le but, on ira au devant de leur désir. Nous savons des endroits où le wallon, jusque-là méprisé comme un infâme patois, est maintenant un sujet de conversations et de remarques incessantes, depuis qu'il y a là un homme du pays affilié à la puissante société de Liège et qui fait au vieux jargon

l'honneur de le coucher par écrit dans son calepin po fé on live, po fé on dicsioncre !

Mais supposons le principe admis. Qui donc sera qualifié pour prendre cette initiative ? Et où, et quand sera-t-il le plus commode de faire ces enquêtes ? Comment s'y prendre ? Sous quelle forme en livrer les résultats ? Répondons à chacune de ces questions.

D'abord notre appel s'adresse à quiconque est capable de prendre une note. Un artisan qui connaît bien les termes de son métier pourrait nous être un auxiliaire précieux rien qu'en nous signalant ces termes. Un agriculteur nous rendrait service en inscrivant, au hasard de ses idées et de ses loisirs, la langue de la vie agricole dans son canton. Que les instituteurs surtout ne croient pas que leur dignité ou leur apostolat les force à mépriser le langage de leur mère et de leur enfance. Plus que les autres, ils sont à même d'observer les phénomènes linguistiques (1). S'ils sont originaires d'une autre commune, ils ont eu l'occasion de remarquer des différences, qui nous seraient précieuses, dans l'emploi des termes, dans la signification, dans la prononciation. Enfin le culte, la magistrature, les fonctions municipales laissent certainement des loisirs qu'on pourrait employer plus mal ou d'une manière moins attrayante qu'à l'étude des moeurs, des coutumes, du langage. Nous ne voulons point, d'ailleurs, répétons-le, que l'acceptation des fonctions de correspondant du Dictionnaire wallon soit jamais pour quelqu'un une fatigue ou une obsession.

Que faut-il recueillir de préférence? Quel choix faut-il faire dans la masse énorme des phénomènes d'un idiome local ? Nous prions nos correspondants de noter avant tout les mots rares, ces vieux mots qu'on ne recueille plus guère que sur les lèvres des vieillards, les termes de métiers, les proverbes et façons de parler caractéristiques. Les mots de la langue courante peuvent venir après, en rangs plus serrés, sans longue explication. Us se rencontreront d'ailleurs enchâssés dans les exemples. Il va de soi que des notes de grammaire et de prononciation seront bien accueillies, en attendant que nous publions un questionnaire phonétique auquel il suffira de répondre mot par mot. Au reste, si quelque chose nous paraît obscur ou douteux dans les envois de

(') Quelques-uns nous ont procuré des contributions de haute valeur. Ainsi M. A. Servais, instituteur à Salm-Château, a recueilli d'après nos conseils des listes de mots usités à Cherain et dans la région environnante. Il s'est servi pour ce travail du Vocabulaire de Slavelol de M. Haust. — M. Rfaury, de Chitiy, instituteur à l'Ecole moyenne de Verviers, se servant du Lexique gaumais de M. Liégeois, nous a fourni des milliers «le notes.

nos correspondants, il nous sera toujours loisible de leur demander un supplément d'explication.

Le langage étant une marchandise que tout le monde a toujours sous la langue, tous les instants sont propices à l'observation. Au cabaret, en chemin de fer, au marché, à l'école, à la promenade, à la veillée pendant les longues soirées d'hiver, aux champs lors des grandes opérations de l'année agricole, le chasseur de mots trouve son gibier. Il suffit de la présence d'un meunier dans un café pour qu'on cause grains et farines, d'un tanneur pour qu'on discute cuirs et peaux. Là tous les métiers défilent, et tous les vocabulaires. Quelle moisson ferait, dans ce milieu propice, un observateur de bonne volonté, armé d'un calepin et d'un crayon. On le plaisanterait bien un peu, au début ; mais bientôt on s'habituerait à cette «manie» et on viendrait spontanément lui offrir des mots rares et des spots du vieux temps. Voici un autre cas possible : dans un moment d'enthousiasme on a fondé une société, sous prétexte de chant, d'excursions, de causeries, d'enseignement mutuel. Mais on se fatigue de la chanson, toujours la même, du baryton attitré. On a tôt fait de décocher au plus inoffensif les railleries coutumières. Dès lors, ne sachant comment s'amuser, la société ne bat que d'une aile. Les membres s'amènent tard ou pas du tout. Je lui propose pour ces moments d'accalmie un plaisir précieux. Qu'un des membres, affilié à notre œuvre, apporte un dictionnaire wallon, ou mieux, quelques feuilles de notre questionnaire. Aussitôt vous verrez les réponses s'entrecroiser, réponses diverses, multiples, contradictoires peutêtre. Et que de souvenirs évoqués ! que de discussions intéressantes ! Quelles richesses à recueillir pour un de nos correspondants décidé à extraire la quintessence des conversations qu'il entendrait ! (')

Ce qui précède implique l'idée que nos collaborateurs ne se contenteront pas de noter les choses qu'ils savent, mais aussi des choses qu'ils entendront autour d'eux ou qu'ils demanderont à l'occasion. En ceci encore, tous les degrés sont possibles et admissibles. Nos affiliés apprendront bientôt à susciter les occasions, et, pour peu qu'ils persévèrent dans leurs recherches, ils devien-

(!) C'est dans une réunion de société, à Hotton, que la version hotonnienne de la Parabole de V Enfant prodigue a été rédigée par une bande de joyeux lurons ; et elle n'en est pas plus mauvaise, au contraire.

dront de vrais centres linguistiques : les amis, acceptant cette spécialité, leur réserveront des trouvailles.

La méthode la plus naturelle d'interrogation est de procéder par association d'idées. On choisit un sujet, en raison de l'endroit et, de la qualité des auditeurs. Ceux qui connaissent le Dictionnaire un illogique de Boissière comprendront à l'instant. Suivant les groupes, les âges, les métiers, les saisons, les préoccupations du moment, on parle amour et mariage, chasse et pèche, eaux et forêts, culture, essartage, sorcières, remèdes et botanique populaires. Tantôt on dirige la causerie, tantôt on la laisse flotter à la dérive. Nous annexons à ces remarques cinq ou six feuilles de questionnaires à titre de spécimen. Nous en rédigerons d'autres si celles-ci produisent de bons résultats. Nos correspondants voudront bien, espérons-le, nous dire leur avis sur ce point comme sur maint autre.

Une fois en possession d'une récolte, le correspondant peut l'envoyer à l'un de nous telle qu'elle est, en cahier, en farde, notes isolées, notes réunies et enchevêtrées. Il ne faut pas qu'une question accessoire de mise en ordre ou de mise au net nous prive longtemps de notes précieuses, ou que l'ennui de recopier retarde un correspondant dont les loisirs sont comptés. Toutefois, pour le cas où il tiendrait à faire la besogne aussi délicatement que possible et à nous livrer des notes immédiatement utilisables, nous lui dirons qu'il y a un système préférable à tout autre. Il est mieux d'écrire les renseignements relatifs à chaque mot du dictionnaire sur une feuille séparée. La grandeur de cette feuille est la moitié du format cahier d'écolier, ou mieux encore le format de la carte postale (1). On appelle ces paginettes des fiches. Sur chaque fiche donc, on peut coucher le mot en guise de titre, le nom du village où il est recueilli, un ou plusieurs sens de ce mot, une ou plusieurs phrases servant d'exemples, puis s'il y a lieu, des observations ou explications, voire aussi des questions de toute espèce. Le travail sur fiches ainsi fait pourra être immédiatement distribué par nous entre tous les mots du dictionnaire, chaque fiche allant se placer à côté de vingt ou trente autres consacrées au même sujet.

Quant à l'orthographe des mots wallons, ceux qui voudront bien nous donner leur nom recevront une brochure explicative.

(') Nous en enverrons aux correspondants qui eu désireraient et qui seraient à même de nous faire des communications d'une certaine importance.

Pour toute recommandation actuelle, nous leur dirons qu'il suffit de bien distinguer dans la notation ch et tch, j et fy, les voyelles ouvertes ou fermées, in et an, wé, wè et wa, les graphies françaises en et ni étant proscrites comme équivoques.

Ce travail que nous demandons à nos collaborateurs, nous n'avons pas du tout l'intention de nous l'approprier. Quiconque nous enverra des notes sera inscrit, comme ayant participé à l'œuvre, dans le rapport annuel de la commission du Dictionnaire et l'on dira dans quelle mesure. De plus, chaque fascicule du Dictionnaire contiendra la liste de ceux qui auront apporté leur contribution. Au reste, nous nous empresserons de répondre à l'envoi de communications par l'envoi de brochures, qui serviront d'accusé de réception d'abord, qui auront en outre l'avantage de tenir nos membres éloignés en rapport avec le comité directeur. De la sorte, les correspondants qui ne jugeront pas à propos de devenir membres effectifs de la Société pour recevoir toutes les publications annuelles, auront néanmoins des attaches intellectuelles avec nous. Nous ne pouvons pas leur offrir de rémunération pécuniaire, le travail que nous entreprenons n'étant pas du tout une entreprise commerciale de librairie, mais une œuvre nationale, toute de dévouement et de science, sans aucun esprit de lucre.

Page 1