‹ Notes de routeChapitre 10 sur 36 · DIMANCHE AU VILLAGE · texte numérisé non relu

DIMANCHE AU VILLAGE

aux cartes ou aux dominos, avec des cris joyeux.

On chante.

A demi couché sur l'épaule d'un grand tirailleur, fine figure impassible, un mokhazni tout jeûner sans doute un peu ivre, souffle de toutes ses forces dans une rhaïta dont la plainte endiablée perce et domine tous les bruits.

Un tirailleur barbu se lève, emprunte à ses camarades deux foulards de soie rouge et danse au milieu des rires la danse des filles du Djebel Amour, imitant leurs déhanchements lascifs et le frisson artificiel de leur chair.

Puis, par besoin de mouvement et d'ivresse. les soldats jouent et luttent, se roulant avec fureur, sur les nattes, sur les bancs, comme des enfants.

. . . Neuf heures. A la redoute, le clairon égrène les notes mélancoliques de l'extinction des feux, hâtive ici, pour éviter les malheurs.

Des hommes saouls jonchent les rues. Les cris et les chants s'achèvent et, seuls, montent dans l'obscurité étouffante, le râle et la plainte, toute la rage, toute la douleur du rut inassouvi des mâles appelant en vain, depuis des mois, les étreintes et les caresses, la chair de femme.

Les Marabouts

Au ksar de Beni-Ounif, le soir.

Une chambre fruste en très vieille toub grise, sorte d'antre aux parois irrégulières, au plafond bas en tiges de palmes noircies, toutes gondolées.

Une nudité vétusté de cellule. Rien qui marque le cours du temps, dans ce coin d'immobilité et d'insouciance musulmanes, chez ces gens qui assistent indifférents à la décrépitude des choses, qui ne relèvent jamais les ruines.

Collé sur le sol raboteux, un mince cierge de cire jaune éclaire faiblement la pièce. Le vent du soir pénètre par les crevasses de la muraille, et la flamme rouge vacille, promenant de grandes ombres noires sur les murs ternes. Au fond de la salle, des trous de ténèbres s'enfoncent, où s'accumulent des choses informes.

Dans le mur, presque à fleur de terre, une petite fenêtre carrée s'ouvre sur le sommeil des palmeraies, sur le rouge mourant du ciel, sur l'immense silence de la plaine.

Nous sommes à demi couchés en cercle, sur une natte élimée et un vieux tapis en lambeaux.

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