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LES MARABOUTS

Au milieu, sur un plateau en étain, des petits verres aux couleurs tendres, historiés de naïves fleurs d'or, une théière en métal, un pain de sucre, tout le vieil attirail du thé de l'hospitalité marocaine, parfumé à la menthe poivrée, doux, lourd, grisant : le breuvage des causeries lentes, à voix basse, coupées de rêves.

Accroupi contre l'un des rudes piliers de terre, Ben-Aïssa, le marabout conteur d'histoires, pâle, d'une souriante laideur dans ses voiles terreux, prépare le thé, gravement, les coudes aux genoux, les bras nus seuls en mouvement dans la nonchalance lasse du corps.

Ma tête repose sur mes burnous plies. Je regarde l'hôte, le meilleur assurément d'entre les sombres zoua de Bou-Amama, le plus simple et le moins astucieux, sorte de derouich accueillant et rieur... A côté de lui, étendu mollement, en une pose d'un grâce féline, mon compagnon occasionnel de route, l'ex-spalii Taïeb Bzaïni, enveloppé dans un mince burnous de laine neuve, aux longs plis moelleux. Un vague sourire â dents très blanches éclaire le bronze obscur de cette figure bédouine, sèche, linéaire, et l'ombre des grands yeux durs.

La lueur incertaine du cierge cisèle étrangement le mince profil d'oiseau de proie du grand mokhazni Abd-el-Hakem, son corps anguleux et robuste disparaissant sous la draperie lourde de son burnous bleu : un silencieux, celui-là, très

fruste et très dépaysé dans le « service » du makhzen français (1).

Derrière eux, quelques immobiles silhouettes figuiguiennes, laines blanches encadrant des faces de cire. Tout au fond, un masque d'ébène, le khartani Tahar, demi-frère de Ben-Aïssa.

Tous se taisent, écoutant attentivement l'hôte qui parle de sa singulière voix rapide et saccadée, modulée parfois en plainte ou en caresse enfantine. Il nous raconte les histoires de jadis, les légendeS; où défilent les saints de l'Islam et leurs miracles, les hauts faits des ancêtres, toute la vie âpre et violente des nomades et les mystères, les intrigues, la ruse et le sang qui assombrissent la vie ksourienne.

— Tu as vu. Si Mahmoud, la pierre qui est là, dehors, contre le mur de la maison? Cette pierre a son histoire. Jadis, du vivant de notre saint maître Sidi Abdelkader Mohammed, patron de Figuig, — que Dieu nous fasse profiter de ses vertus ! — des querelles terribles éclataient sans cesse entre les différents ksour de Figuig, pour l'eau des seguia et des feggaguir. Chaque ksar, chaque fraction même, voulait capter les eaux et vouer ainsi les jardins du voisin à la sécheresse et à la mort.

(1) Variante des premières notes :

... Un silencieux celui-là, très fruste et tout dépaysé dans ce service du beylik français où l'appât de la solde l'a jeté.

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