DOUAR DU MAKHZEN
pes, SOUS leurs beaux haillons de laine pourpre ou bleu sombre, vers les feggaguir de l'oued.
Elles jasent et elles rient entre elles, graves seulement et silencieuses quand quelque musulman passe.
Les cavaliers en burnous bleu ou rouge, qui mènent à l'abreuvoir leurs petits chevaux vifs, passent le plus près possible des voluptueuses fontaines. Pas un mot entre eux et les bédouines. Et pourtant des offres, des aveux, des refus, des promesses, s'échangent par petits gestes discrets.
L'homme, très grave, passe sa main sur sa barbe. Cela signifie : Puisse-t-on me raser la barbe, m'enlever l'attribut visible de ma virilité, si je ne parviens pas à te posséder !
La femme répond, avec un sourire dans le regard, par un hochement de tête négatif, simple agacerie. Puis, furtivement, méfiante même de ses compagnes, elle esquisse un léger mouvement de la main.
Cela suffît, la promesse est faite. Il en coûtera quelques bardes aux couleurs chatoyantes, achetées chez le Mozabite, ou quelques pièces blanches, pas beaucoup.
Puis, plus tard, la passion s'emparera des deux amants, peut-être la passion arabe, tourmentée, jalouse, qui souvent prend les apparences de la folie, jetant les hommes hors de leur impassibilité apparente ordinaire.
...Ainsi, en même temps qu'il est un campement de soldats durs à la peine et vaillants, le douar du Maghzen est aussi une petite cité d'amours éphémères et dangereuses, car ici les coups de feu partent facilement, et il est si facile de les attribuer à un djich quelconque !.. Le bled n'a pas d'échos.
Les mokhazni célibataires couchent à la belle étoile, dans la cour du bureau arabe provisoire.
Les hommes de garde eux-mêmes sommeillent roulés dans leur burnous, avec l'insouciance absolue des gens du Sud, accoutumés depuis toujours à sentir le danger tout proche dans l'ombre des nuits.
Et ce sont ces mokhazni isolés qui hantent le plus audacieusement les abords du douar, et qui braconnent le plus souvent dans le domaine de leurs camarades mariés qu'ils jalousent, et qu'ils méprisent un peu, d'être de si malheureux époux.
Nomades campés
Un grand convoi de chameaux et des goums de cavaliers, arrivés un jour gris d'automne, campent dans la vallée, près des palmeraies.
Quelques tentes blanches d'officiers ou de caïds au milieu d'un entassement chaotique de choses, parmi les chevaux entravés et hennissants, et les chameaux qui s'agenouillent avec des plaintes sourdes.
Des amas de haraïr (1^, des lambeaux de tapis, des couvertures, des marmites enfumées, des outres velues suspendues entre trois matraques en faisceau, l'éclair d'une gamelle neuve dans le fouillis des loques bédouines, aux couleurs chaudes et sombres où dominent le rouge et le noir roussi... Tout cela s'accumule et se mêle en un sauvage et magnifique désordre.
Des hommes circulent, se reconnaissent, s'installent.
Goumiers en burnous blanc, la ceinture héris-
(1) Haraïr, pluriel de harara, longs sacs en laine noire et grise qu'on accouple sur le bât des chameaux.
sée de cartouches ; sokhar (convoyeurs), vrais hommes du désert, maigres et tannés, robustes sous la chemise de coton effilochée et terreuse, serrée à la ceinture par une courroie de cuir brut ou une corde, avec la naala (sandale) aux pieds, tout couturés de cicatrices anciennes, la tête simplement voilée d'un linge, avec parfois de petites nattes de cheveux retombant le long des joues... Hommes restés tels qu'ils devaient être au temps des patriarches et des prophètes, à l'aube du monde. ..
Les bach-hammar, chefs de groupes de seize sokhar, galopent sur leurs chevaux maigres et crient des ordres.
En quelques heures, ces arrivées de goums et de convois changent l'aspect de la vallée grise qui semble servir d'assises provisoires à tout un peuple en migration.
Très archaïques et très impressionnants, ces déballages de vieilles choses qui ne changent pas à travers les siècles, ces arrivages de gens aux costumes et aux gestes de jadis, venus là pour quelques jours, et qui, un matin prochain, s'ébranleront de nouveau, reficelant, remportant au loin leurs beaux et pauvres bagages nomades.
... Le jour d'hiver se lève sur la hamada de pierre noire. A l'horizon, au-dessus des dunes de la Zousfana, une lueur sulfureuse pâlit les lourdes