NOMADES CAMPÉS
fractions, que vident parfois quelques coups de fusil sans échos.
Depuis longtemps, ils marchent ainsi à travers le désert, avec les colonnes et les convois, dans la continuelle insécurité du pays sillonné de bandes affamées, tenues comme des troupeaux de chacals guetteurs dans les défilés inaccessibles de la montagne.
Maintenant l'hiver va venir, le sombre hiver glacial, les nuits sans abri, près des brasiers sans chaleur. Et, avec la grande résignation de leur race, ils se sont habitués à cette vie, parce que,, comme tout ici-bas, elle vient de Dieu.
Dans ces voisinages de hasard, des amitiés de plat et de couchage sont nées parmi les nomades, de ces rapides fraternités de soldats qui se déclarent un jour, à première vue, et qui ne durent pas.
Ce sont de petits groupes d'hommes qui attachent ensemble leurs chevaux, ou qui poussent leurs chameaux vers le même coin du camp, qui mangent dans la même grande écuelle de bois, qui mettent en commun les intérêts peu compli^ qués de leur vie : achats de denrées, soins des bêtes — leur seule fortune — et parfois aussi, les incursions clandestines chez les belles convoitées,, au douar du Makhzen, voire même chez les Amouriat de Figuig, les maigres dissidentes prostituées de Zenaga et d'Oudarhir.
Mélopées sahariennes
C'est le soir, l'iieure des chants, des longues mélopées, improvisations naïves et poignantes sur les choses de la guerre et de l'amour, sur l'exil et la mort, à la manière des antiques rapsodes.
Les chefs nous annoncent une expédition lointaine :
Mon cœur est mon avertisseur,
Il m'annonce une mort prochaine.
Qui me verra mourir? qui priera pour moi ?
Qui fera pour ma métooire l'aumône sur ma tombe ?
Ah ! qui sait ce que me réserve la destinée de Dieu !
Ma gazelle blanche m'oubliera.
Un autre montera ma douce cavale...
O cœur, tais-toi! Ne pleure pas, mon œil I
Car les larmes ne servent à rien.
Nul n'obtiendra ce qui n'était pas écrit,
Et ce qui est écrit, nul ne l'évitera...
Calme-toi, mon âme, jusqu'à ce que Dieu ait pitié,
Et si tu ne parviens pas à te calmer, il y a la mort...
Les .chanteurs modulent leurs élégies, accompagnées du djouak doux, le petit chalumeau bédouin, aux mystérieux susurrements, coupés parfois aussi par les cris sauvages et les stridences de la rhaita.