FAUSSE ALERTE
lentes de la nuit s'écoulent sans la moindre alerte, sans l'écho du moindre coup de feu.
Le jour se lève, radieux, dissipant les fantômes évoqués la veille.
On m'annonce que le spahi Abdelkader n'a pas été attaqué. Et tout se calme au village, la vie monotone reprend son cours ordinaire, toute de petits négoces âpres.
Mograr Foukani
Je descends aujourd'hui vers Hadjerath-M'guil pour Yoir les autres blessés d'El-Moungar, restés là-bas.
Un peu après le lever du jour, le train s'engage dans un pays unique, d'une étrangeté saisissante.
Plus de sables ni d'alfa, plus rien que de la pierre, un immense chaos de pierres brisées, roulées, déchiquetées, arrachées du sol comme par un effroyable cataclysme.
Des arêtes aiguës chevauchant les unes sur les autres ou se superposant, monstrueuse dentelle tendue sur les rochers, sur les collines d'argile. Des tranchées, étroites et profondes comme des corridors, que surplombent des blocs énormes posés en équilibre hasardeux, prêts à se détacher et à écraser le train qui passe.
C'est comme une gigantesque coulée de lave, vomie par les pitons sombres qui ferment l'horizon, et ayant envahi la vallée pour s'y refroidir et se figer autour des masses plus anciennes, plus dures , et formant une croûte boursouflée, rugueuse.
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toute une carcasse de ville détruite par le feu du ciel.
Et quelle gamme inouïe de couleurs sur ces décombres ! quels reflets ignés ! des roses ternes de mâchefer à peine éteint, des jaunes de rouille et des verts ocreux, des violets de manganèse et des carmins obscurs, sur les argiles froides, avec des veines saillantes d'un bleu grisâtre et des rougeoiements mornes sur les falaises abruptes I
Sur toutes les surfaces de pierre, une teinte uniforme d'un noir de suie, gardant encore comme les traces du fçu et des fumées originelles.
Sombre et splendide décor de fournaise pétrifiée, paysage lunaire d'indicible désolation et de tragique grandeur sous un ciel souriant, dans la lueur limpide du matin...
Tout à coup, au sortir d'une tranchée, après une gare, une vision bien inattendue de fertilité et de vie : le ksar charmant de Mograr-Foukani, avec sa petite palmeraie, dans le lit humide d'un oued.
Une trentaine de hautes maisons berbères, en toub, d'une couleur de chamois pâle, serrées les unes contre les autres, enjambent des ruelles obscures et groupent leurs terrasses inégales en un désordre gracieux.
Au sommet des murs, sous les poutres en troncs de dattiers des toits, une décoration fruste faite
de briques de terre sèche, posées de côté en festons aigus.
Dans la palmeraie, la moire très verte des petits champs d'orge, sous la famille murmurante des palmiers bleus, entre les murs bas où se penchent des grenadiers en fleurs.
Les rayons obliques du soleil levant glissent entre les troncs ciselés, allumant, au bout des palmes, de courtes lueurs d'acier, se jouant sur la terre dorée, sur les fruits sanglants des tomates et des piments.
Une oasis étalée dans le jour naissant, en pleine tourmente volcanique, éclose en une étroite fissure dans la lave morte.
Sur un rocher, au-dessus de la voie, une petite fille vêtue de laine pourpre, baignée de lumière blonde, regarde passer le train.
Elle est belle et rieuse, avec la grâce simple de ses mouvements, la joie naïve qui illumine son petit visage rond, son teint ambré et la caresse de ses larges yeux roux.
Une autre fillette survient et, par jeu, par coquetterie, pour se montrer, elles se lutinent en riant.
Mais, brusquement, nous rentrons dans la fantasmagorie de pierre, en pleine vie minérale, obscure et silencieuse.
Hadjerath'M'guil
Une gare, donjon isolé parmi les roches déchiquetées.
A quinze cents mètres, une redoute en toub, dominant quelques masures en planches, sur la pente d'un rocher au pied des derniers contreforts du Djebel Beni-Smir.
Un oued envahi d'alfa et de lauriers-roses, quelques palmiers épars. Au delà de la redoute, sur le bord de l'oued, deux petites tombes françaises.
L'une vieille déjà de trois ans, l'autre toute récente, où achèvent de se décolorer quelques pauvres couronnes : celle du brigadier de spahis Marschall, tué il y a un mois au col de Ghaabeth- Hamra, dans le Beni-Smir, à la poursuite d'un djich.
Elles ont un air d'abandon et de tristesse infinie, ces deux tombes de soldats, avec leurs croix de bois noir, esseulées, bien dépaysées dans le grand décor âpre du désert.
A la gare, où je suis descendue au hasard, sans même savoir la direction de la redoute où je vais,
je trouve un Bédouin très brun, d'un beau type arabe des Hauts-Plateaux, qui est en train de décharger du train une selle et un harnachement de cheval. Malgré ses voiles blancs, je reconnais aisément en lui un soldat, spahi en civil ou mokhazni.
C'est à lui que je m'adresse, car il m'inspire confiance. Je lui conte une histoire pour lui expliquer mon identité et ma présence, et nous devenons aussitôt camarades avec la bonne sociabilité simple des musulmans.
Taïeb ould Slimane, de la tribu des Rzaïna de Saïda, sort des spahis et va s'engager au makhzen de Taghit. Aujourd'hui même il se rend à Oued- Dermel pour acheter sa monture.
— Si tu veux, viens avec moi, nous prendrons le café chez mes anciens camarades, à la redoute. Tu y feras tes affaires, puis nous irons coucher à Oued-Dermel, si tu es capable de marcher. Demain, on nous donnera des chevaux et nous reviendrons ici pour le train du Sud.
Cet homme a raison et j'accepte.
Nous partons, sur la ligne ferrée d'abord, puis sur une piste ravinée.
A la redoute, une scène comique se passe.
Le chef de poste, un capitains de la légion, me regarde, stupéfait. Il ne comprend pas du tout le rapport qu'il peut y avoir entre ma carte de femme journaliste et le tout jeune Arabe qui la
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lui tend. Nous finissons cependant par nous expliquer.
Impossible d'interviewer les légionnaires sans une autorisation supérieure. En somme, cela ne me désole pas, et je vais rejoindre Taïeb chez les spahis.
C'est sous un long baraquement en planches et pisé, avec les paillasses rangées à terre. Les cavaliers en tenue de toile, ceinture rouge, entourent joyeusement le libéré et, comme c'est lui qui m'amène, ils me font fête à moi aussi.
Ils étendent vite des couvre-pieds et nous font asseoir. Puis, après les longues politesses arabes, les souhaits réitérés, ils nous font boire quatre ou cinq quarts de café, un jus clair et inodore, qui ressemble à la tisane de réglisse de l'hôpital.
Pourtant, nous n'osons le refuser, tout ce café offert de si bon cœur... Et puis nous en avons déjà bu de bien plus mauvais !
La femme de Tidjani
Taïeb a une idée : il veut aller à la recherche d'un certain Tidjani, originaire de Bou-Semrhoun, ouvrier à la gare, qui possède une mule.
Derrière la redoute, sous une petite tente en loques, nous trouvons la femme de Tidjani, flétrie, la peau tannée par le soleil, mais qui a dû être belle jadis.
Elle sait encore se draper avec grâce dans ses haillons de laine rouge.
Taïeb, qui croit fermement à la réalité de Si Mahmoud le Constantinois, me cligne de l'œil en souriant, quittant sa belle gravité de tout à l'heure.
— Hassouna est du Djebel- Amour, du pays des belles filles.
Taïeb s'accoude sur un vieux coussin en laine pour mieux regarder la Bédouine à qui il dit, sur un ton d'une tendresse voulue :
— Tu te souviens, il y a deux ans, à Duveyrier ? Hassouna nie avec énergie, mais aussi avec un
rire trouble qui la dément.
— Quoi, à Duveyrier? Tu es fou, et tu mens. Entre toi et moi il n'y a que le bien...