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LA FEMME DE TIDJANI

— Bien sûr ! Y a-t-il un bien comparable à celui-là ? Parle, parle, comme l'oiseau menteur qui pond et qui s'envole en reniant ses œufs ! Si je ne te connais pas, moi, qui donc te connaît ?

— Mon père qui m'a engendrée !

— Pas aussi bien que moi qui t'ai possédée, quand tu étais jeune et fraîche !

Ils continuent sur ce ton leurs agaceries brutales, sans obscénité de mots.

Je crois bien que, si je n'étais pas là, Taïeb pousserait les choses plus loin, malgré la décrépitude commençante de Hassouna.

Elle nous sert le café, en regardant en dessous Taïeb qui fait le geste expressif de l'enlacer et de la broyer dans ses bras.

Tidjani arrive. Il ne semble nullement étonné de nous trouver sous la tente avec sa femme.

Ce Tidjani est un loqueteux en vieille défroque européenne et chéchia.

C'est pourtant l'un des héros obscurs du combat deChaaljeth-Hamra, où est mort le brigadier Marschall.

Tidjani, simple civil, et par goût, emprunta un fusil à un juif et partit à pied, courant avec les spahis à cheval, à la poursuite du djich.

Pendant que son mari va chercher sa mule, l'hétaire assagie nous questionne amicalement, et nous parle d'elle-même.

Elle vit là, où la poudre parle tous les jours, et

elle garde la plus étonnante insouciance. Elle rit en parlant des djiouch terrés tout près, dans la brousse. du Beni-Sniir.

Elle dit en plaisantant que, parmi les Ouled Abdallah pillards, il y a de beaux et fiers garçons, et qu'elle les accueillerait bien volontiers si elle ne craignait pas le couteau de son mari.

Elle dit tout cela avec mille agaceries pour Taïeb. Parfois, pourtant, il y a comme une ombre de nostalgie qui passe sur son visage vieilli, quand elle parle des collines du Djebel-Amour natal.

Etrange apparition que cette fille de peine usée, dans ce décor de pierre et, de poussière, en ces jours troublés !

Chez les Mokhazni

Nous partons, montant tour à tour la mule boiteuse de Tidjani.

Le brave homme nous fait un long discours pour nous prouver que sa bête est bonne quand même.

Sans l'écouter, Tinsouciant Taïeb chante les belles Amouriat tatouées, et les longues chevauchées sur les pistes arides, la guerre d'escarmouches, et la toute-puissance du Destin.

Et moi, je regarde les lignes du paysage s'élargir, devenir plus calmes et plus harmonieuses, au sortir du dédale de pierres que traverse le chemin de fer presque depuis Aïn-Sefra.

La muraille des Beni-Smir s'éloigne vers l'Ouest et la vallée s'ouvre. Sable roux, à peine ondulé, avec des chevelures grises de « drinn », l'herbe du Sud, plus coriace et plus triste encore que l'alfa des Hauts-Plateaux.

A la surface du sable, un vent récent a laissé de menues plissures, vagues légères qui donnent à ce site désert un aspect un peu marin,

Au pied du pic arrondi du Djebel -Tefchtelt, nous trouvons le douar du makhzen d'Oued- Dermel : une vingtaine de tentes nomades basses à rayures noires et grises, aplaties sur le sol, comme tapies peureusement.

Les mokhazni, recrutés un peu partout dans les fractions des Amour, sont campés là, avec femmes et enfants, pour surveiller la voie ferrée et les montagnes alentour, où se terrent les pillards.

Les petits chevaux entravés entre les tentes mangent mélancoliquement des brassées de drinn.

Quelques chèvres noires jouent avec les petits enfants et les chiens qui, à notre approche, bondissent, hérissés, féroces, l'œil sanglant.

Un grand air de solitude et de tristesse règne autour de ce campement de soldats musulmans.

Le cheikh du douar, Abdelkader-Ould-Ramdane, encore jeune, figure intelligente et fermée, nous reçoit gravement.

Les braves mokhaznis nous offrent l'hospitalité sous une grande tente tapissée de haïk de laine rouge. Ils nous servent du thé marocain à la menthe, des galettes et du beurre. Ils me content, comme des choses très ordinaires, très naturelles, les alertes continuelles, les attaques et le^ poursuites dans la montagne, les ruses des rôdeurs.

Ici encore, aucune idée de guerre, dans le vrai sens du mot, de lutte de race à race, de religion à religion.

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Les mokhazni ne parlent que de brigands, de pillards. Ce sont, avec les grandes allures lentes de tous les nomades, des gens très simples et très primitifs, des bergers et des chameliers qui continuent leur existence accoutumée, sans presque rien y changer, sous le burnous noir du makhzen d'Aïn-Sefra.

Taïeb les caractérise d'un mot français un peu dédaigneux, et bien spahi : « Ils ne sont pas dégourdis. »

Le djich invisible

Il fait chaud, sous la tente, dans l'entassement des hommes à demi couchés, accoudés sur les genoux ou sur l'épaule du voisin, fraternellement.

Dans l'autre moitié de la tente, derrière les tentures aux somptueux reflets de laine pourpre, ce sont des frôlements de femmes, et des chuchotements qui intriguent vivement mon compagnon. Pourtant il s'efforce de rester impassible et de ne rien remarquer de ce qui révèle le voisinage des femmes.

Nous quittons l'ombre étouffante de la tente, et Taïeb nous suit bien à regret. Nous allons nous étendre sur un tertre de sable, au-dessus de l'oued à sec qui, pour les mokhazni, représente la hadada, la problématique frontière du Maroc.

Une brise légère court sur le sable fin, bruissant à peine dans le drinn et les jujubiers épineux, ramassés sur eux-mêmes, hérissés, inabordables, comme des plantes marines.

Un grand silence pèse sur ce pays perdu, sur ce douar et sur notre petit groupe. Autour de moi, une dizaine de mokhazni sont à demi cou-

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chés, profils sobres et énergiques, presque tous d'une belle pureté de traits.

Le soleil descend vers les crêtes dorées des montagnes et des lueurs roses effleurent le sable, allument des aigrettes de feu sous les végétations dures. Encore une heure de repos, comme une halte dans ma vie, une heure d'insouciance et de rêve vaguement mélancolique, que ni regrets ni désirs ne viennent troubler !

Le jour va s'éteindre. Alors, surgissant tout à coup de derrière un buisson, un Bédouin loqueteux s'avance vers le chef du makhzen, Abdelkader-Ould-Ramdane, auquel il parle à voix basse.

Le chef se lève, le visage soucieux.

— Levez-vous !... Et vous autres, allez tout de suite rabattre toutes les bêtes au milieu du douar. Il y a un djich d'Ouled-Abdallah à une demiheure d'ici.

Un djich ! Cela ne me semble d'abord pas bien sérieux. D'ailleurs, les pillards oseront-ils attaquer le douar, où il y a une vingtaine de fusils ?

Pourtant les mokhazni obéissent. Ils s'en vont en maugréant un peu rassembler les chevaux, mulets et chèvres qui paissaient aux environs du douar : tous les moutons sont au nord d'Aïn- Sefra, en sûreté.

... Huit heures. La lune n'est pas encore levée. Nous sommes accoudés sur les tapis, dans la

tente. L'obscurité est opaque : Abdélkader nous a laissé à peine le temps d'avaler un peu de couscouss d'orge et quelques verres de thé, et il a fait éteindre toutes les lumières. Le chef a aussi placé des sentinelles couchées aux quatre coins du douar. Les mokhazni ont relevé les pans de la tente, du côté du désert, et ils se sont couchés, leurs fusils chargés à portée de la main.

Ils scrutent la nuit de leurs yeux de lynx.

Cela a maintenant l'air plus sérieux.

Alors commence une longue veillée. On parle à voix basse ; on se cache pour fumer. Le silence est lourd, à peine troublé, à côté, dans le gynécée, par le chant étouffé et monotone d'une femme qui berce son petit.

Tout à coup les chiens commencent à grogner sourdement. Les mokhazni tressaillent et cessent leur bavardage et leurs plaisanteries. L'agitation des chiens augmente. Bientôt, c'est un tumulte. Ils bondissent, avec des aboiements furieux, sur les toiles des tentes où ils courent, nous couvrant de poussière.

— Tu entends, me ditTaïeb, les chiens aboient dans toutes les directions : ce sont eux, et ils nous cernent à cette heure. Ah ! Si Mahmoud, si nous avions au moins, toi et moi, des fusils !

La sensation que j'éprouve n'est pas de la peur; mais toute cette mise en scène, tout ce vacarme des chiens, avec ces gens qui nous en veulent.

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qui sont là, dans la nuit, tout près et qu'on ne voit pas, tout cela produit sur moi une bizarre impression de rêve un peu trouble. Pourtant, je sens le désir enfantin que l'attaque se produise, qu'il se passe enfin quelque chose.

Cela dure ainsi pendant plus de deux heures.

Taïeb finit par avoir sommeil, et il bougonne : — Qu'ils viennent enfin, ou qu'ils s'en aillent au diable !

Un des mokhazni le plaisante :

— Va leur dire qu'ils s'en aillent, tu nous rendras service !

Nous finissons tous par plaisanter, par rire de cette aventure plutôt ennuyeuse, de ces gens qui ne veulent ni attaquer ni s'en aller.

— Ils ne doivent pas être en nombre, et puis, comme il n'y a pas de lumière au douar, ni bêtes dehors, ils savent que nous sommes avertis, dit Abdelkader, toujours grave.

Pour un peu, n'était la crainte du chef, les mokhazni crieraient des moqueries et des injures au djich invisible.

... Peu à peu pourtant, une accalmie se fait, les chiens se taisent, et nous nous endormons.

Au milieu de la nuit, autre alerte ; les chiens dévalent de nouveau au-dessus de nos têtes, avec des hurlements. Les mokhazni jurent franchement : on ne pourra pas dormir tranquille !

Nous veillons, nous attendons. Rien. Le silence

retombe sur le douar, avec une fraîcheur d'avant l'aube. Cette fois, nous nous rendormons d'un sommeil accablé et profond.

C'est l'aube, Theure radieuse entre toutes au désert. Je m'éveille au murmure grave des mokhazni qui prient dehors, baignés dans la lueur irisée du jour levant.

Nous sortons, et nous montons à cheval, pour retourner à Hadjerath.

Autour du douar, à deux cents mètres au plus, les mokhazni relèvent les traces du djich : une vingtaine d'hommes à pied.

Nous continuons notre route en remontant vers les rochers déchiquetés de Hadjerath M'guil.

Bourgade morte

De nouveau le petit train reprend sa marche lente à travers les solitudes. Les gares passent, avec des arrêts longs.

Djenien-bou-Rezg, la plaine ardente, une grande redoute rougeâtre, quelques masures esseulées.

Maintenant c'est Duveyrier, laZoubia des Arabes, dans un cirque de collines fauves, de roches noires.

Naguère, le chemin de fer saharien s'arrêtait là, et le village récent, tout européen, s'était cru de la vitalité. Les maisons basses, passées à la terre grisâtre, se multipliaient avec les chants d'exilés de la légion ; les cantines et les buvettes s'ouvraient, cahutes en planches et en vieux fonds de bidons à pétrole ; une duègne hardie avait même amené quelques vagues hétaires, épaves des bouges de Saida et de Sidi-bel-Abbès.

Des théories de chameaux venaient s'agenouiller dans les rues de sables, avant d'aller ravitailler les postes perdus du Sud.

Duveyrier fut la source du fleuve d'abondance

coulant vers le Sahara. Une apparente prospérité y régna pendant quelques mois. Des gens commencèrent à s'y enrichir, émigrant d'un peu partout vers l'appât des trafics faciles, troubles même souvent.

Lors de certaines transactions, on murmurait tout bas le nom qui emplit depuis vingt-cinq ans les échos du Sud-Oranais, le vieux nom presque légendaire qui sonne plus étrangement troublant ici où il est une réalité : Bou-Amama.

Puis, un jour, la petite voie obstinée — les deux rails de fer qui s'en vont, luisants et esseulés, à travers le désert — dépassa Duveyrier pour aller s'arrêter encore plus loin, en face de Figuig fascinatrice. Du jour au lendemain une autre ville surgit, hâtive comme les herbes du Sahara sous les premières pluies d'hiver. Et la vie éphémère de Duveyrier disparut, absorbée par la nouvelle venue : Beni-Ounif-de-Figuig.

... Aujourd'hui, dans la lumière rose du matin, Duveyrier donne une singulière impression d'abandon prématuré : maisons aux murs tout neufs, mais sans toitures, avec les orbites noires des portes et des fenêtres béantes ; les mercantis ont emporté tout ce qu'ils ont pu, poutres, planches, croisées, tuiles, dans leur exode précipité. Les buvettes closes ou éventrées tombent déjà en ruines et s'ensablent. Il semble qu'une calamité, incendie ou inondation, s'est abattue sur cette

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