BENI-ISRAEL
Une acre fumée de palmes sèches montait, rampant le long des murs couleur de suie. Dans les coins c^étaient des tas d'ordures, de chiffons, de vieilleries informes, jamais remuées depuis des années.
Les femmes assises autour du foyer se retournèrent en nous voyant. Elles portaient la « melahfa » des Bédouines, mais en coton blanc sale, très ample, traînante, ceinturée très bas.
Sur leur front, couvrant à demi les bandeaux noirs, un foulard de soie sombre étroitement serré supportait des chaînettes d'argent qui allaient rejoindre les lourds anneaux d'or des oreilles. Encore plus que les ksouriennes musulmanes, celles-là étaient languissantes et étiolées, d'une pâleur de cire. Quelques-unes pourtant étaient belles, la figure ronde, l'œil très grand et très noir, aux paupières lourdes.
Seul, l'éclat mobile des bijoux donnait un peu de vie, de gaîté, à ces masques troublants de mortes.
La plus belle avec de magnifiques yeux rougis de larmes dans un visage de volupté et d'amertume, s'isolait dans un coin, farouche.
Elle nous jeta un regard noir.
Près d'elle, une vieille momifiée, aïeule aveugle, se lamentait à voix haute, tordant ses pauvres mains gourdes.
Haïm, le bijoutier, quitta sa petite forge et ses
menus outils, pour nous souhaiter la bienvenue. Il s'excusa de l'état où nous trouvions sa demeure qu'un malheur venait de frapper : la veille, Esthira, la femme de Haim, se rendait avec sa mère chez des parentes, au ksar d'Oudarhir. Elles rencontrèrent des bergers nomades qui les abordèrent et poussèrent l'audace jusqu'à découvrir le visage d'Esthira. Ils allaient la violer, quand passèrent des cavaliers du maghzen du pacha d'Oudarhir. Les nomades s'enfuirent. Et maintenant la honte et la désolation assombrissaient encore la maison.
Esthira était la belle éplorée.
Comme Haïm s'éloignait pour nous faire préparer le café, mon compagnon, le mokhazni, se mit à rire :
— Chez nous, quand pareille chose arrive, l'homme retrouve le coupable et le tue. Eux, ils se contentent de geindre comme des souris à qui on a marché sur la queue. D'ailleurs, la juive est belle, et les bergers avaient raison. Elle est bien bête, si elle a vraiment résisté : regarde son juif, comme il est laid !
Haïm, grand, avait les membres envahis de graisse jaune, sous une gandoura tachée d'huile et, usage sans doute imposé jadis aux juifs de Figuig par le dédain musulman, un grand mouchoir à pois bleus était passé par-dessus son petit turban