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LÉGIONNAIRES

avait envoyés. Et maintenant, à peine relevés, nous allons au Tonkin... Voilai...

Et le vieil officier esquissa un geste vague, un geste arabe qui semblait dire : Mektoub !... Qu'il en'soit ce qui est écrit...

... Quelques jours auparavant je les avais vus rentrer, ces légionnaires, du détachement de Ben-Zireg. C'était sur la dune basse, derrière Beni- Ounif, d'où on domine la route de l'Ouest, par une après-midi claire d'hiver saharien, dans une pâleur, une langueur attristée des choses.

D'abord, quelques chameaux disséminés, quelques bach-hamar, quelques spahis, surgirent de la vallée de pierre.

Puis les légionnaires vinrent, desséchés et tannés, l'œil cave, fiévreux, leurs capotes déteintes et usées, avec leurs vieux équipements fatigués, couverts de poussière.

Leurs officiers se penchaient sur les selles pour serrer la main aux camarades venus au-devant d'eux.

Et ils avaient, eux aussi, dans les yeux, la joie intense de revoir ce coin de Beni-Ounif, comme s'ils étaient rentrés dans une capitale de rêve, après des mois d'exil.

... Ils étaient beaux ainsi, avec leurs hardes de peine, dans la gloire du jour calme, les légionnaires devenus farouches au fond des hamada

lugubres... Très peu semblables surtout aux soldats de parade caracolant ou évoluant inutilement sur le pavé des villes amies...

Dans la menace et la splendeur morne des horizons, sur cette terre berceuse et mortelle où leur vie est âpre et sans joie, les soldats prennent une autre allure.

Dans l'oasis.

La vallée de Figuig s'ouvrait sous le soleil comme un grand calice pâle.

J'étais assise sur le parapet en terre dorée d'une haute tour branlante, si vieille et si fragile qu'elle semblait prête à tomber en poussière. La tour se mirait dans l'eau sombre d'un étang, à l'orée des jardins d'Oudaghir. Elle était située très haut et dominait toute la vallée.

J'étais seule dans lasplendeur du jour naissant, et je rêvais en regardant Figuig, Toasis reine, qui nem'était jamais apparue si belle, peut-être parce que j'allais partir le lendemain.

Au loin, vers le Sud, par-dessus les monts de Taghla et de Melias, le désert rouge remontait très haut dans le ciel, bordant l'horizon d'un trait net et obscur comme la haute mer.

La déchirure puissante du col de Zenaga s'ouvrait comme le lit d'une rivière où roulait le flot noir des dattiers, entre le Djebel-Taarla d'une teinte d'indigo intense et leDjebel-Zenaga éclairé obliquement, tout rose.

A droite, le col de la Juive, aride et pierreux,

entre des coteaux nus et le col des Moudjabedine, où se jouent les mirages aux midis accablants d'été.

L'entrée plate et stérile de la vallée scintillait au soleil. Plus près, sous mes pieds, la palmeraie de Zenaga roulait sa houle immense, ondulait, venait battre le Djorf, la haute falaise grise qui sépare les deux terrasses de Figuig.

Les têtes compactes des dattiers prenaient des teintes de velours bleu pâle où glissaient des reflets argentés. Vers la droite, le vieux ksar de Zenaga faisait une tache d'or fauve plus ardente dans toutes ces pâleurs délicates. Sur la montagne et sur la vallée, le soleil du matin répandait des flots de clarté azurée, une clarté vivante, d'une limpidité infinie. Au pied de la tour, debout, le dos contre le mur fruste, un vieillard aveugle tendait en silence la main vers le chemin où passaient les croyants.

Il était très grand et très beau, le visage émacié aux yeux vides, d'une impassibilité de bronze obscur. Son corps osseux se drapait magnifiquement dans ses haillons couleur de terre.

Plus loin, sur la route ensoleillée, deux femmes berbères s'arrêtèrent, et la lumière se joua dans les plis lourds de leurs draperies de laine pourpre qui balayaient la poussière.

... Au-dessus d'un mur, la petite tête douce d'un jeune dromadaire se balança avec un rau-

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quement plaintif et une grimace étrange à longues dents jaunes.

... Un fragment de toub desséchée se détacha du sommet de la tour et tomba dans l'eau morte de l'étang, où de grands cercles d'argent s'élargirent, venant mourir aux bords humides.

Je redescendis vers Zenaga par le sentier du Djorf où les chevaux glissent et frémissent de côtoyer l'abîme. A mesure que je m'abaissais, la muraille des dattiers murmurants montait, cachant peu à peu la clarté des lointains.

En bas, sous l'ombre bleue de la palmeraie, une séguia coulait sur de la mousse. Des jardins ksouriens étalaient le luxe de leurs verts glauques, de leurs verts mordorés. Le soleil, filtrant à travers les palmes aiguës que le vent agitait à peine, semait des paillettes d'or sur le sable rouge et sur les cailloux blancs. Tout près s'ouvraient des sentiers délicieux, pleins d'ombre et de fraîcheur, entre les murs en toub claire des jardins.

Sous les palmes recourbées en arceaux, des figuiers se penchaient vers la lumière, avec leurs feuilles dorées par l'automne où se mêlaient les feuilles roussies de la vigne, à côté de celles, rouges encore comme des fleurs épanouies, des grenadiers et des pêchers.

Une pénombre charmante atténuait les lignes et les couleurs dans ce dédale de ruelles sans habitations, si tranquilles qu'on entendait les tour-

terelles sauvages roucouler doucement dans les arbres tout près.

Parfois, à un tournant brusque, c'était un grand étang bleuâtre, miroir immobile où se reflétaient les dattiers penchés aux troncs envahis d'herbes parasites.

Et partout le murmure continu, le chant profus des seguia d'eau courante, jaillissant d'un mur, disparaissant tout à coup sous terre avec un bruit frais de cascade, pour reparaître à deux pas plus loin, sous les dentelles légères des fougères vertes.

... Le soleil montait lentement, comme en triomphe, sur la paix et la joie de l'oasis délicieuse.

Au delà de la palmeraie, j'entrai dans .l'ombre éternelle des rues couvertes de Zenaga, où des formes blanches passaient en silence et comme furtivement, rasant les murs.

Des portes farouches s'entrouvraient à peine, et les petites places irrégulières creusaient des regards de lumière bleue.

Dans toute cette méfiance, dans tout ce silence, on entendait seulement parfois, à travers l'épaisseur des murailles aveugles, le bourdonnement sourd du vieux moulin à bras africain, et la mélopée monotone, en idiome berbère, de quelque femme ksourienne invisible.

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Je passai lente en songeant avec tristesse que, sans doute, dans quelques années, le lucre féroce, la bêtise et l'alcool qui ont pollué Biskra viendraient détruire le charme encore intact de ce vieux repaire saharien.

Telle qu'elle s'est conservée jalousement à travers les siècles, dans son lointain, l'oasis de Figuig me semblait une perle d'une beauté parfaite.

. . . Sur la piste poudreuse, dans la nudité brûlante de la vallée, des Figuiguiens à cheval s'en vinrent escortant des ânes chargés de sacs d'orge et de blé, que poussaient des esclaves kharatine noirs.

Les Berbères, très blancs et très calmes sous leurs voiles de laine, avançaient lentement, les rênes lâchées sur le cou de leurs montures tranquilles.

Le regard vague de leurs grands yeux noirs errait au loin, sur les montagnes de leur pays, où achevait de s'éteindre la féerie rose du matin.

Ils passèrent devant mon compagnon en burnous bleu et moi et nous jetèrent distraitement le salut de paix qui est comme le mot d'ordre de l'Islam, le signe de solidarité et de fraternité entre tous les musulmans, des confins de la Chine aux bords de l'Atlantique, des rivages du Bosphore aux barres du Sénégal.

En regardant ces hommes marcher dans la

vallée, je compris plus intimement que jamais l'âme de l'Islam, et je la sentis vibrer en moi. Je goûtai dans Tâpreté splendide du décor, la résignation, le rêve très vague, l'insouciance profonde des choses de la vie et de la mort.

... Et je compris aussi pourquoi le mendiant aveugle était si noble et si calme, la main tendue vers les passants qu'il ne voyait pas dans la nuit éternelle de sa cécité, et pourquoi, au lieu de s'agiter et de peiner à la sueur de leur front, les Arabes sommeillent, au cours monotone des jours calmes, étendus dans l'ombre des vieux murs qui s'effritent et que personne ne relève, sur la terre nue qui leur est douce...

Beni-Israël

Tout à Figuig se tait et sommeille. Ni cris ni tapage dans ces allées d'une fraîcheur et d'une sonorité de cloître, où le pas des chevaux éveille des échos multiples et lointains.

... Des couloirs plafonnés de tiges de palmes, obscurs, coupés çà et là de carrefours à ciel ouvert où tombe un jour glauque, comme en des puits. Parfois, sur un mur ocreux, la note gaie d'un rayon de soleil oblique, dans l'inquiétude des ténèbres. De brusques tournants, des corridors plus bas et plus noirs, s'enfonçant vers l'inconnu, et où les chevaux ne passent pas. Il faut s'y glisser à tâtons.

Des fantômes blancs s'avancent, incertains, sans bruit. D'autres, accroupis sur des bancs en terre, dans l'épaisseur des murailles, gardent des attitudes immobiles de statues.

Dans ce labyrinthe des rues de Zenaga, il est un coin de nuit plus profonde, d'étoufifement et de saleté contrastant avec les autres quartiers d'une si surprenante netteté où flottent seules des odeurs humides déterre très vieille, et quelquefois

des relents de benjoin s'échappant des koubba et des mosquées. C'est le Mellah, le quartier où s'entassent les Beni-Israël besogneux, prolifiques, courbés sous le joug musulman, sans voix à la djemaâ, tout comme les kharatine noirs, mais point persécutés cependant.

Quand, pour la première fois, je pénétrai dans une maison juive du Mellah de Zenaga, ce fut en compagnie d'un mokhazni et d'un juif de Kenadsa. Nous venions pour voir des bijoux.

... Au dehors, dans les palmeraies, les dattiers bleus baignaient dans la lumière blonde, et des rayons d'or se jouaient sur l'eau tranquille des grands bassins glauques.

Dans le sombre Mellah, dans l'obscurité lourde, une puanteur nous prit à la gorge.

Pour trouver la porte doublée en vieux fonds de bidons à pétrole, il nous fallut frotter une allumette.

Enfin, on nous ouvrit, lentement, avec méfiance, une cour irrégulière, étroite et profonde comme une pièce, avec, tout autour, aux deux étages, une large galerie couverte, précédant les chambres aux plafonds bas.

Un jour gris, un jour faux de cachot, tombait sur le sol jonché de détritus, trempé d'eaux grasses.

Là, grouillait une nuée d'enfants roux en gandoura sales. Ils s'enfuirent à notre entrée, se tassant derrière les piliers noircis de graisse, tout luisants.

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