VEILLÉES
belle étoile, en sachant qu'on s'en ira le lendemain et qu'on ne reviendra sans doute jamais, que tout ce qui est ne durera pas... tandis que chantent les Bédouins, tandis que pleurent les djouak, tandis que s'évapore et s'éteint, comme une flamme inutile, la pensée...
Départ
C'était l'hiver. De grands vents glapissants soulevaient des tourbillons de poussière rousse . De lourds nuages noirs traînaient à la face des montagnes et habitaient les défilés escarpés. Le désert avait pris un aspect hostile et menaçant.
Bien à contre-cœur, il fallait partir, retourner vers l'écœurante banalité et le morne ennui de la vie captive à Alger. Finies les chevauchées tranquilles, dans le soleil, au milieu des paysages apaisés et lumineux de l'automne, vers Djenan-ed- Daretvers Figuig. ..
Finis les rêves lents, au cours des heures d'assoupissement voluptueux et mélancolique, couchée sur le sable roux, à suivre d'un regard vague les palmes bleuâtres agitées par la brise, passant et repassant, comme des agrès de navires, sur l'azur attirant de ciels sans nuages I
... Les choses prenaient des aspects familiers dans l'accoutumance de mes yeux. La vallée de pierre, le village fébrile, la petite chambre nue où je campais et où il y avait toujours des bagages, burnous, fusils, loques vagues, entreposés là par
mes amis de hasard, les spahis et les mokhazni, — toutes ces choses, qui étaient le cadre de mon existence depuis trois mois, commençaient à me devenir chères.
...Dans l'attente quotidienne, enRamadhane,du soir libérateur, j'étais accoudée au petit mur d'enceinte du vieux bureau arabe. Je regardais le disq^ue rouge du soleil s'enfoncer, terne et sans rayons, dans un océan de vapeurs violacées, audessus de la terre déjà assombrie.
Et, pour la première fois peut-être, je sentis que ce coin de pays si déshérité avait pris à la longue un peu de mon cœur, et que plus tard je le regretterais, celui-là après tant d'autres où je ne retournerai jamais (1).
(1) Variante des premières notes :
Là encore, comme en tant d'autres coins de la terre musulmane africaine, j'allais laisser un peu de moi-même ; j'allais emporter des regrets vivaces et une longue nostalgie.
Je me mettais presque à accuser la vie nomade, en songeant à la tristesse des brusques départs, des destructions des petites choses éphémères, des petits décors de vie auxquels on commence à s'habituer, qu'on aime déjà sans s'en apercevoir jusqu'à l'inévitable fin.
Apre et splendide terre du Sud -Oranais,- terre farouche, sans douceur et presque sans sourire, vieille terre de rapine et de poudre, où les hommes sont aussi frustes et aussi durs que le sol aride !
Ce dernier soir, au fond de mon âme s'agitait l'éternelle question : Reverrai-je jamais tout cela ?
... Lentement, les spahis et les mokhazni rentraient, par
...Aujourd'hui, tout sombre dans la pluie noire, dans l'épouvantement d'un pays connu et brutalement changé, tout à coup plongé dans les ténèbres. Sous les violentes rafales du vent, le train part.
petits groupes, pour le premier repas de la journée de jeûne.
Moi, je me contentai d'allumer une cigarette, et je restai là, à regarder passer les braves camarades simples des jours écoulés, les comi^agnons de mes promenades et de mes veillées.
Tout à coup, ma vague tristesse devint plus sombre et plus poignante : lesquels d'entre ceux qui défilaient ainsi devant moi étaient destinés à tomber bientôt sous les balles marocaines, et à dormir leur dernier sommeil dans cette terre brûlée, loin de leurs steppes natales ? La plupart étaient jeunes et rieurs, plein de vie, d'insouciance simple et superbe. Ils passaient en chantant, et quelques-uns s'approchaient :
— Si Mahmoud, disaient-ils, reste parmi nous. Nous nous sommes habitués à toi ; nous sommes tes frères à présent, et nous te regretterons si tu pars, parce que tu es un brave garçon, parce que tu as mangé le pain et le sel et que tu es monté à cheval avec nous.
« Ils savaient bien, par tant d'indiscrétions européennes, que Si Mahmoud était une femme. Mais, avec la belle discrétion arabe, ils se disaient que cela ne les regardait pas, qu'il eût été malséant d'y faire allusion, et ils continuaient à me traiter comme aux premiers jours, en camarade lettré et un peu supérieur.
Les spahis et les mokhazni passèrent.
Je partis.
Eux aussi, comme le beau ksar en toub dorée, comme le triste village gris, comme la vallée aride, comme Figuig et comme Djenan, je sentais que je les aimais maintenant, et je les regrettais.
La nuit tomba, noire, profonde et sonore comme un abîme.
Et moi, subitement, je sens toute l'amertume des brusques départs, la destruction des petites choses éphémères. Après le charme et la griserie de la vie errante, les regrets, les déchirements.
Un grand silence pesa sur le village où les lanternes des cantines luisaient seules, toutes rouges, comme des yeux ternes de fauves tapis dans l'ombre.
Parfois une rafale de vent passait dans les ténèbres, avec un hurlement long, une plainte infiniment triste.
J'étais couchée dans un réduit près duquel, dans une grande salle vaguement éclairée par une seule chandelle, cinq ou six « assas » marocains étaient assis en rond sur une natte, leurs fusils sur leurs genoux. Ils fumaient le kif et chantaient, la tête renversée en arrière, les j'euxclos, comme en extase. Dans la cour, des chevaux inquiets s'ébrouaient et s'agitaient. Je ne pouvais dormir. Des visions troubles me hantaient...
Vers le matin, la chandelle s'éteignit dans la salle de garde. Les Marocains las se turent. Les chevaux s'assoupirent. Une pluie fine et régulière tomba avec un murmure immense sur le sommeil triste des choses.
Le jour se leva, gris, terne, noyé de buées opaques et de lourds nuages verdâtres semblables à des lambeaux de chairs en putréfaction.
Le ksar semblait en boue sale et délavée, et la palmeraie boulait comme une mer démontée, sous les secousses furieuses du vent.
Dans cet assombrissement des choses, le village sans un arbre, sans une tache de verdure, était d'une laideur sinistre de lieu de détention. Je quittai Beni-Ounif noyé d'eau noire, changé, presque ejffrayant
Lentement, comme à regret, le train remonta les plaines embrumées et le chaos de roches noires de Hadjerath-Mguil et de Mograr.
Et moi, triste à pleurer, je me roulai dans mon burnous
Là encore, comme en tant d'autres coins de la terre musulmane africaine, je laisse un peu de moi-même... j'emporte des regrets vivaces et une longue nostalgie.
...Lentement, comme à regret, le train remonte vers le Nord ; sous le ciel gris le pays m'apparaît menaçant, transformé, comme dans un cauchemar. Les horizons de sable embrumés remontent très haut dans le ciel trouble, et la lumière terne du jour finissant fausse les lointains.
Hadjerath-M'guil, Mograr, tout le superbe chaos de pierre noire et luisante est aujourd'hui d'une teinte indéfinissable de cendre. Les gorges sauvages, les défilés encombrés de roches fou-
marocain et je me couchai, fermant les yeux, pour ne rien voir, pour essayer de n'emporter de là-bas qu'une vision ensoleillée.
Aïn-Sefra, par un grand clair de lune glacial. Les hautes montagnes se dressaient, couvertes de neige jusqu'en bas. Elles prenaient des mollesses, des rondeurs de lignes laineuses, dans la lueur glauque de la nuit.
Et, comme des vagues monstrueuses, les grandes dunes fauves montaient à l'assaut de la montagne, figées dans leur colère éternelle.
C'était une étrange vision, ces dunes désertiques que j'avais vues, au commencement de l'automne, flamboyantes sous le soleil, et qui, maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très septentrionales...
Aïn-Sefra, avec ses jardins aux arbres dénudés et les grêles squelettes de ses jeunes peupliers, sommeillait frileusement dans la nuit calme.
droyées, tout est envahi par une brume couleur de suie. Par les portières disjointes du vieux wagon, un froid glacial souffle en tempête, agitant les rideaux poussiéreux. Une tristesse d'abîme, presque de la désolation, descend dans mon âme. Je m'enroule dans mon burnous ; j'essaye de m'endormir, pour ne rien voir, pour ne plus penser.
... Réveil lugubre, sur le quai de la gare, à Aïn-Sefra que des souffles de glace balayent, venus du Mektar couvert de neige jusqu'aux dunes, en un étrange contraste. Des lanternes maussades se balancent dans la nuit, des voix enrouées jurent, des silhouettes fuient, hâtives, courbées.
C'était une étrange vision, ces dunes désertiques que j'avais vues, au commencement de l'automne, flamboyantes sous le soleil, et qui, maintenant, se profilaient sur les montagnes toutes blanches, très septentrionales...
Retour
Sous le soleil d'hiver, Aïn-Sefra ferait penser à un triste AÎllage du Nord, avec ses maisons pâles et ses arbres sans feuilles... Mais il y a la note africaine des dunes rougeâtres, et les bâtiments militaires avec leurs arcades en briques sanguines, et le grand vide du désert de sable.
L'air est limpide et frais et, dans le ciel clair, des caravanes légères de nuages laineux passent, promenant leurs ombres bleuâtres sur la plaine dorée.
Je vais regagner la province d'Alger par la route des Hauts-Plateaux. La morne tristesse du départ, à Beni-Ounif, s'est dissipée. Mes sensations d'aujourd'hui sont lentes et apaisées. Sans hâte, je m'en vais vers le ksar, au pied des dunes. Là, il y a encore quelques aspects sahariens : les grands dattiers qui ne changent pas à travers les saisons, les koubba blanches, immuables' à travers les siècles, dans la poussière et la nudité du décor.
Elles entourent le ksar, les koubba saintes, et le veillent comme des sentinelles de rêve et de
silence : Sidi Bou-Thil, patron d'Aïn-Sefra ; Sidi Abdelkader-Djilani, émir des saints de l'Islam ; Sidi Sahali, protecteur des chameliers et des nomades...
C*est aujourd'hui la Fedhila du mois de Ramadhane, la mi-carême arabe qui ne suspend pas le jeûne et qu'on fête seulement par des chants et des visites aux lieux maraboutiques.
Dans l'ombre des koubba, des voix pures de jeunes filles invisibles psalmodient des litanies surannées, avec l'accompagnement sourd des tambourins. Ces voix claires s'envolent et semblent se dissiper dans le silence infini qu'elles ne troublent pas.
Au loin, sur la route deMékalis, des chameaux roux s'en viennent lentement, broutant le « btom » amer qui pousse au long des pistes pierreuses. Ils descendent par Aïn-Sefra vers Beni-Ounif, pour l'un des grands convois de l'extrême Sud. Je les regarde passer et, une fois de plus, la tentation me vient, au lieu de retourner vers Tennui de la captivité à la ville, de redescendre avec les chameliers insouciants vers les horizons aimés et de ne jamais revenir...
... Tiout, un petit ksar souriant dans la châsse verte d'une oasis, au bout de la vallée de sable et d'alfa.
Des sentiers étroits, bordés de murs en terre
SOUS l'ombre éternelle des dattiers, traversent le désordre charmant des jardins qui reverdissent. Puis, dans l'obscurité d'une ruelle ksourienne, l'entrée d'une demeure blanche et silencieuse, avec de grandes cours ensoleillées ; la maison de Tagha des Amour, Sidi Mouley, descendant du grand saint Sidi Ahmed ben Youssef de Miliana.
L'agha est absent, et c'est Si Mohammed, son fils, qui me reçoit. Il ressemble à une grande fleur étiolée, ce jeune homme, avec son visage très beau d'une pâleur de cire, et ses grands yeux très noirs et très lourds qui s'ouvrent à demi, comme fatigués.
Il est gracieux et timide, avec pourtant déjà toute la gravité de son rang et une réserve un peu hautaine qu'il quitte très vite, pour devenir souriant et presque gai (1).
(1) Autre note sur Tiout :
— Tiout, avec son ksar coquet et paisible, et ses immenses jardins, est belle, de cette beauté des oasis inattendues dans la stérilité.
Jadis, les descendants du saint Sidi Ahmed ben Youssef de Miliana, vinrent s'installer dans ce coin de pays isolé à l'entrée du désert.
Ils devinrent les maîtres tout-puissants de la région. Lors de l'occupation, ils se dévouèrent à la cause française avec une franchise et une ardeur dont ils ne se sont jamais plus départis.
On a eu le bon esprit de laisser aux marabouts de Tiout toute leur autorité et toute leur influence qui ont été bien souvent précieuses.
Et aujourd'hui, c'est l'agha des Amour, Sidi Mouley
... Quand la nuit est tombée, je vais au dardiaf (1) voir les mokhazni et les spahis avec lesquels je suis venue et qui s'en vont en patrouille dans la montagne.
Pour arriver au dar-diaf, c'est un dédale de rues noires et enchevêtrées. Çà et là, brusquement, une faible coulée de lumière filtre par une fente de mur ou de porte close, et ensanglante la toub terne de la rue. Alors ces voies sans passants prennent des profondeurs et des reculs de souterrains où vacillent des ombres vagues.
Au dar-diaf, dans la cour, une scène de la vie nomade, la scène que pendant des jours et des
Ould-Mohammed, qui sert d'intermédiaire énergique et intelligent entre l'autorité militaire et les populations indigènes. Tout passe par ses mains : il dirige ses tribus avec une fermeté et une adresse rares chez les chefs indigènes, la plupart du temps plongés dans les intrigues de « çofs ».
« Sidi Mouley a su garder une dignité d'allures aussi bien vis-à-vis des officiers français qu'envers ses nomades et ses ksouriens qui, en fait, sont ses sujets.
C'est une des grandes figures de l'Algérie du Sud, et il sait se faire aimer par la simplicité affable de ses manières.
... A Tiout, nous vîmes encore un autre tjpe de grand seigneurar abe : Mouley Ahmed ben Youssef, frère de l'agha et caïd des Souala.
Sidi Ahmed s'est départi de la gravité un peu mystérieuse des marabouts, que garde son frère.
C'est le caïd de Souala qui a conduit les Amour au feu toutes les fois qu'il a fallu se battre. A côté de l'homme de prières, c'est l'homme de poudre.
(1) Dar-diaf, maison des hôtes.
jours je verrai maintenant tous les soirs, en différents décors.
Les soldats de l'Ouest sont à demi couchés sur des nattes, autour d'un medjmar, brasero arabe en terre cuite, et d'un plateau à thé.
Derrière eux, dans la pénombre bleue, les chevaux mâchent paresseusement le drinn et s'ébrouent.
Les mokhazni chantent, comme toujours le soir. Ils doivent penser aux belles Amouriat bronzées, essaimées au loin sous les tentes, car ils modulent, de langoureuses chansons d'amour, tristes pourtant, d'une tristesse d'abîme :
Etourneau bleu qui t'envoles vers mon pays,
Dis à ma gazelle, dis à mon amie
Qu'elle envoie acheter neuf coudées d'étofife blanche...
Dis-lui qu'elle couse le vêtement de son amant,
Ah ! qu'elle le couse en chantant,
Le vêtement blanc de son ami...
Il ne le mettra qu'après que son corps aura été lavé
A grande eau pure.
Quand ses yeux seront fermés...
Dis-lui que son ami la salue et lui dit adieu.
Un jour, la folie et la colère l'ont pris,
Et il a quitté sa tente ;
Il a acheté un cheval gris et il est parti.
Il a revêtu le burnous bleu.
Il a sanglé sa gandoura d'une cartouchière en filali rouge,
Il a jeté un fusil sur son épaule
Et il est parti sur la frontière, au pays de la poudre...
Etourneau bleu, dis à mon amie
Que son amant lui dit adieu,
Et la prie de coudre son linceul,
Car il mourra seul au loin...
Les chacals mangeront sa chair et lécheront ses os...
Et les mokhazni chantent leur complainte désolée, sans tristesse et sans appréhension... Pourtant l'improvisateur naïf dit peut-être vrai, et parmi eux il y en aura qui dormiront leur dernier sommeil dans le bled désert... Mais n'y at-il pas le « mektoub ? » et à quoi bon s'inquiéter de ce qui est écrit ?...
Je rentre chez l'agha. Dans la grande salle blanche, des hommes bronzés, en burnous noirs, devisent gaiement. Dans le coin, près de la cheminée où brûlent les bûches tordues et dures du désert, des fusils sont appuyés contre le mur, des cartouchières sont pendues.
A terre, des sacs en laine noire et grise et dé lourds tapis du Djebel-Amour s'entassent. Ce sont les chefs du goum desTrafi de Géryville qui remontent du Sud, après quatre mois de fatigues et de dangers. Ce sont aussi mes futurs compagnons de route jusqu'à Géryville. Ils racontent leurs peines, là-bas, dans les hamada désolées ; ils parlent aussi du retour dans leurs tribus, et la joie adoucit leurs rudes visages encore noircis parle soleil ardent du Sud...
La soirée finit en de longs silences las, et je vais me coucher, rêvant au lendemain, à ce long
170 SUD-OR AN Aïs
voyage à cheval qui me console un peu de devoir quitter le Sud.
Un grand silence lourd pèse sur le ksar. Quelque part, très loin, au camp des goumiers, un chalumeau bédouin pleure tout doucement. Je l'écoute comme en rêve, longtemps, longtemps.
Le chalumeau se tait, et tout tombe au sommeil. Je m'endors en songeant vaguement à la joie d'être au moins libre et tranquille dans les grandes steppes vides, pour ce retour à Alger que j'aurais tant voulu retarder encore indéfiniment.
Vers Géryville
C'est le matin, un matin d'hiver pâle et lumineux avec un soleil doux qui caresse les figuiers et les grenadiers dénudés de la cour, et qui allume des flammes blanches dans les palmes aiguës que la brise froide agite à peine.
Le caïd des Akkerma et son goum sont déjà partis, avant l'aube. Je les rejoindrai le soir seulement, à l'étape.
Enveloppés de grands burnous en poils de chameaux noirs, nous montons à cheval, le vieux goumier Mohammed Naïmi et moi. Nous cheminons en silence, d'abord à travers les jardins, puis dans la vallée tout de suite inculte et déserte où l'alfa roule ses flots grisâtres.
Ce n'est pas gai, ce départ de bon matin, en carême, et l'esprit se replie sur lui-même pour de vagues songeries terne^. Les chevaux, au contraire, s'excitent à l'air frais et s'ébrouent joyeusement. La journée va être longue, sans manger et surtout sans fumer, dans la monotonie de l'interminable vallée.
Des deux côtés, des montagnes stratifiées, d'un
bleu pâle et brumeux, ferment l'horizon. Au Nord- Est, très loin, une autre montagne s'élève peu à peu, rectiligne et puissante. Et je songe avec une nostalgie plus amère à la silhouette toute semblable du Djebel-Moumène, là-bas, à l'horizon rouge de Djenan-ed-Dar.
Dans la brume blanchâtre du matin, le soleil monte et la vallée d'alfa devient plus souriante. Le malaise des premières heures de jeûne se dissipe peu à peu. Je me console en me disant qu'il me reste encore au moins une vingtaine de jours de vie nomade.
Sur cette route de Géryville, nous ne rencontrons que quelques petits bergers accroupis près de touffes d'alfa qu'ils font flamber pour se chauffer. Alors nous mettons pied à terre, car nos pieds s'engourdissent dans les minces bottes en filali rouge, et nos mains se raidissent à ne plus pouvoir tenir les rênes.
Mohammed Naïmi voit que je semble triste et, avec la grande bonhomie des nomades, il commence à me raconter des histoires pour m'égayer.
Bien simples et souvent bien poignantes, les histoires du bon goumier : le départ du pays natal avec les cavaliers Trafi, les regrets et les adieux, les femmes et les gosses qui pleurent, puis des jours et des jours de route dans la monotonie des hamada, tantôt à la poursuite d'insaisissables djiouch, tantôt simplement pour éclairer et
escorter les lents convois de chameaux. Mais Naïmi s'étire voluptueuisement sous son lourd burnous, et dit avec un sourire à dents très blanches :
— Louange à Dieu ! tout cela est passé, et demain ou après-demain, chacun sera dans sa tente.
Ce qu'il sous-entend bien clairemer^t, c'est le dur célibat, des mois durant, la solitude loin des belles Bédouines au front tatoué. Pourtant Naïmi approche de la cinquantaine et sa barbe grisonne.
Je l'encourage un peu, et il se met à me conter les prouesses amoureuses de sa jeunesse, en termes corrects et voilés, mais avec une flamme rallumée dans ses longs yeux fauves d'oiseau de proie. Pas banales, ces amours nomades, et vraiment faites pour mettre dans ces frustes existences de bergers quelques notes romanesques qui, plus tard, laissent leur empreinte sur toute la physionomie morale des Bédouins, sur leur caractère et leurs attitudes.
Qu'importe qu'elle soit inconsciente, la grande poésie sauvage de leur vie !
... Le soleil décline à l'horizon, et nous arrivons dans un défilé étroit, entre deux hautes montagnes où l'alfa est plus touffue ; dans la brousse épineuse s'espacent de grands oliviers sauvages. On redescend. C'est le Djebel-Breïsath, à droite de la route de Géryville.
Au milieu d'une clairière, sur un petit plateau incliné vers l'oued, cine dizaine de belles tentes à rayures rouges et noires, surmontées de boules de laine rouge : le campement de la fraction maraboutique des Ouled-Sidi-Mohammed-el-Medjdoub.
Les chevaux de notre goum sont attachés autour des tentes, et les gens du douar allument de grands feux pour préparer la diffa du caïd des Akkerma, Si Larbi ould hadj Ali.
Loupiot, mon chien, qui a suivi mes bagages portés par une mule, s'élance à ma rencontre avec des gémissements joyeux.
C'est un bon moment, cette arrivée au campement, en temps de Ramadhane, une sensation de « home » retrouvé sous une tente étrangère, que je quitterai demain pour toujours, mais où je suis si bien ce soir étendue sur d'épais haraïr.
Le brave caïd trône au milieu de ses hommes bronzés et passablement déguenillés, après quatre mois de Sud. Assis en demi-cercle, le menton aux genoux, les marabouts écoutent attentivement les histoires que leur conte le caïd et les nouvelles de l'Ouest.
Tous les Arabes de l'Oranie du Sud s'intéressent passionnément aux affaires de la frontière et du Maroc.
Chez ces' Trafi et ces Amour, dont Bou-Amama était il y a vingt ans le chef, plus aucune envie de
suivre la fortune du vieux détrousseur. Aujourd'hui ils sont les plus vaillants parmi les soldats musulmans qui combattent là-bas pour la France (1).
On veille tard, pour attendre l'heure du deuxième repas, et un grand murmure de voix monte du campement dans la nuit noire.
On parle bestiaux, moutons, chameaux, alfa et marchés à présent. Et ce sont ces conversations de pasteurs que j'entendrai répéter à toutes les étapes jusqu'à Géry ville, jusqu'à Aflou et jusqu'à Boghari...
Enfin, longtemps après minuit, tout se tait, etje m'endors, malgré le froid qui transperce burnous et couvertures, et malgré les étirements félins de Loupiot, pelotonné contre ma poitrine.
Nous entrons dans la plaine au lever du jour.
D'abord, nous suivons une piste pierreuse, dans un terrain dénaturé qui s'irise de teintes violacées.
En face de nous, une muraille se dresse, haute, impénétrable, grise : zone de brouillard épais où le soleil, se levant à l'opposé, dessine de pâles arcs-en-ciel et de grands demi-cercles blancs qui semblent des voûtes sous lesquelles nous devons passer.
(1) Les Trafi elles Amour composaient legoum de Casablanca qui, sous les ordres du capitaine Berriau et du frère de l'agha de Tiout, se signala en 1907 contre les Chaouïa marocains.
Il fait un froid glacial dans cette brume, et une buée argentée couvre bientôt nos burnous, le poil des chevaux et la barbe des goumiers.
Nous trottons pendant près d'une demi-heure, pour essayer de nous réchauffer, mais le froid augmente toujours, et nous descendons dans un petit cirque de monticules noirs où l'alfa est très épais. Bientôt de hautes fumées grises montent dans la brume, et des flammes claires coulent au ras du sable mouillé (1). La bonne chaleur nous rend courage, apporte un peu de gaieté dans notre petite troupe dont le réveil fut maussade.
Un mokhazni et quelques goumiers nous rejoignent. Le mokhazni Ahmed s'en vient de Taghit, tout seul sur sa jument gris souris., pour revoir ses parents qui campent quelque part près de Brézizina, vers le Sud.
Une heure plus tard, quand la brume s'est dissipée, nous rattrapons les lents chameaux des sokhar Trafi, qui portent les bagages et une dizaine de caisses de cartouches que le goum doit convoyer au bureau arabe de Géryville.
Il est midi, et maintenant le soleil luit, chaud et ardent comme au printemps.
(1) Dans la région des Hauts -Plateaux oranais, très froide l'hiver, les cavaliei's indigènes n'hésitent pas à mettre parfois le feu à la plaine d'alfa pour se réchauffer.
A mesure que nous remontons vers le Nord, le terrain devient plus rouge et plus pierreux, et de longues ondulations traversent la plaine, creusant de larges oueds encore à sec. A droite, tout en bas, apparaît un petit ksar très blanc, avec des jardins aux arbres dénudés. Pas un dattier. C'est Chellala Guéblia.
A gauche, sur la colline, au bord de la route, une grande koubba de Sidi Abdelkader Djilani de Baghdad. Un carré de maçonnerie entre de hautes murailles nues et une coupole ovoïde très allongée, le tout d'une blancheur ancienne, vaguement dorée par le soleil.
Nous arrivons au pied de cette montagne aux contours géométriques qu'on apercevait depuis Tiout et qui ressemble au Djebel-Sidi-Moumène.
Dans une petite dépression du sol très rouge, un ksar joli, en toub fauve d'une teinte foncée, et de beaux jardins de palmiers : Chellala Dahraouïa, où nous allons passer la nuit.
Le ksar est bâti sur un terrain très accidenté, coupé de fondrières profondes. Nous traversons les rues en partie couvertes, les étranges rues ksouriennes pleines d'ombre et de mystère. Nous longeons, sur un étroit sentier, une brèche large comme un précipice, au fond de laquelle il y a des jardins et une vieille koubba dont le revêtement de chaux s'est effrité et dont la coupole fruste
rejoint la hauteur du chemin. Des tombes l'entourent, petites pierres grises dressées.
...Nous arrivons chez le caïd Hadj Ahmed, un vieillard accueillant et jovial qui nous reçoit dans la salle des hôtes, une longue pièce blanchie, avec un lit européen dans un coin et des tapis du Djebel-Amour entassés à terre.
Pour attendre le magh'reb, nous sortons sur un coteau nu, au-dessus du ksar, et là, nous lézardons longuement au soleil, sur la terre tiède, en compagnie du cadi, du caïd et de quelques lettrés dont un beau jeune homme brun qui chante d'une voix douce, le fils du caïd de Bou-Semghoun, ksar du sud-ouest de la région.
A Chellala,les ksouriens parlent encore « chelh'a » et c'est ici pour la dernière fois que j'entends le vieil idiome berbère, étrange et incompréhensible, qui assombrit encore tout le mystère voulu de la vie indigène à Figuig : plus loin nous rentrerons en pays purement arabe.
Au coucher du soleil, encore une impression du Sud retrouvée.
Tandis que nous regagnons le ksar, nous rencontrons, sur la route des puits, une théorie de femmes en longs voiles rouges ou blancs qui s'en viennent dans le soir doré, avec des amphores et des peaux de boucs ruisselantes sur leurs épaules.
VERS GÉKV VILLE 181
De longues ombres violettes cheminent à leurs pieds sur la terre rose...
...Toute la vie nomade se résume bien dans cette question que le caïd Larbi pose à son collègue de Chellala, au départ :
— Ne pourrais -tu me dire où est campée ma famille, actuellement ?
Le caïd Hadj Ahmed fait un geste qui, à moi, me semble bien vague : il étend sa main droite vers le Nord-Est. Cela suffit, le caïd des Akkerma a compris, et il trouvera son foyer errant à plus de cent kilomètres de l'endroit où il l'avait laissé au commencement de l'automne...
Douéïs, une vallée entre des collines pierreuses et nues et des montagnes que le caïd me nomme : Djebel-Bessebaa, Ousseïra, Mezrou, Tazina, où coulent d'abondantes fontaines.
Au fond de la vallée, un oued raviné, rouge comme une longue plaie saignante et des « redir » (sortes de mares) qui commencent à s'emplir.
11 est trois heures quand nous approchons du campement du caïd. Deux ou trois coups de fusil partent en l'air, et le you-you argentin des femmes se prolonge aux échos de la montagne.
Toute la tribu accourt au-devant du chef, homme simple et rude, sans malice, et des frères revenant du Bled-el-Baroud (pays de la poudre).
Je dois passer ici la journée de demain, puis je quitterai les braves Trafi pour gagner Géryville.
Après le repas du magh'reb, je m'en vais errer seule avec Loupiot dans l'alfa.
Je veux que la griserie de ma tristesse se dissipe, puisque je comprends que, si même je devais retourner un jour là-bas, je n'y retrouverais rien de ce que j'y ai laissé...
La soirée et la nuit se passent sous la tente des hôtes où nous sommes bien une trentaine entassés, ce qui fait que nous ne sentons pas trop le terrible froid d'avant l'aube.
Le matin, vers dix heures, j'ai dit adieu au caïd Larbi et à tous les gens des Akkerma, un adieu fraternel et presque ému. Puis j'ai repris la route de Géryville, seule avec un grand gars nommé Abdesselam, gauche et sauvage, qui commence par garder un silence obstiné pendant plusieurs heures.
Il fait tiède sous un ciel clair.
Après des ravins et des fondrières, nous traversons une grande plaine de sable d'aspect tout à fait saharien.
Le soleil devient presque chaud et la journée s'écoule vite.
Nous avons à franchir quatre-vingt-quinze kilomètres pour arrivera Géryville, et sur cette route
il n'y a rien, pas un douar, sauf un « dar-diaf » misérable et à moitié ruiné, qui est gardé par quelques Bédouins de lignée maraboutique, mais qui ressemblent plutôt à des rôdeurs, les Ouled- El-Hadj-ben-Amar .
Le « dar-diaf» est très loin, à soixante kilomètres au moins du campement de Si Larbi, et nous trottons presque toute la journée pour y arriver avant la nuit.
Abdesselam consent peu à peu à causer, mais je constate son incurable bêtise, et je préfère écouter une mélopée monotone et plaintive que mon guide lance à pleine voix aux échos du bled.
lime confie qu'il n'a jamais été à Géryville; que, d'ailleurs, il n'a jamais mis les pieds dans un village français, et il me pose les questions les plus saugrenues auxquelles je réponds vaguement, l'esprit ailleurs.
Je regrette mon compagnon du premier jour, Mohammed Naïmi, intelligent et intéressant.
Le soleil se couche. C'est le magh'reb, et j'ai la consolation de pouvoir enfin allumer une cigarette.
Mais du «dar-diaf» et des Ouled-El-Hadj-ben Amar, toujours pas de trace.
La route file, toute droite, dans la plaine déserte, aboutissant à l'horizon à une chaîne de longues collines basses où quelques oliviers sauvages ont poussé.
— Peut-être est-ce là-bas, au pied de la colline, ce « dar-diaf » ?
— Dieu le sait...
Rien d'autre à tirer de la brute, et je me contente de partir au grand trot.
La nuit va tomber, et nous nous engageons dans un défilé où la route descend et où les ombres violettes du soir embrument déjà les choses.
Enfin voilà le « dar-diaf» déjeté et croiflant, dans un terrain marécageux coupé de séguia fraîches. Nous faisons boire les deux vaillantes juments, puis nous cherchons les gardiens.
Ils sont campés dans une sorte de fissure de la montagne sous des tentes déclives et pouilleuses, et ils ont eux-mêmes bien mauvaise mine, avec des figures faméliques et rapaces.
Longs pourparlers pour le prix de la difîa et l'orge. Enfin nous déjeunons d'un peu de mauvais café et de couscouss noir sans viande, et nous nous reposons sous Tune des tentes. Par une déchirure du rideau intérieur des yeux curieux de femmes nous guettent.
Abdesselam a envie de coucher là et les « marabouts » voudraient nous retenir.
. Mais moi, ce lieu et ces gens me pèsent. Je préfère le silence de la nuit glacée et sans lune et je ne me laisse pas fléchir. Nous remontons à cheval et nous filons, très vite, pour rejoindre la route.
L'obscurité est opaque et un vent froid se lève. Abdesselam maugrée un peu et finit par se taire, voyant que je ne l'écoute pas. Enfin nous trouvons une fontaine et un abreuvoir, au pied d'une haute colline envahie par l'alfa. Nous montons, et nous allumons du feu pour nous chauffer et nous éclairer pendant que nous mangeons un peu de galette bise, le deuxième repas de la nuit de Ramadhane...
... Nous arrivâmes à Géry ville. D'autres étapes suivirent...
En passant par Aflou, dans le Djebel- Amour, je recueillis quelques sujets de contes, et je fus vivement frappée par le caractère de la belle population industrieuse et forte de cette région où s'est conservé l'art du tapis. On parlait beaucoup du Sud et de la guerre à Aflou. Les échos des fusillades désertiques s'amplifiaient dans ces montagnes, rapportés et commentés par les goumiers qui rentraient d'une dure campagne dont on n'a jamais écrit les marches pénibles et les journées dangereuses.
Le siège de Taghit, raconté par un rhapsode arabe, passionnait lauditoire d'un café maure. On eût cru entendre un chant des croisades, quand il était expliqué en vers scandés comment les cavaliers de la harka du Tafilalet étaient venus se faire tuer en cavalcadant sous les meurtrières de la redoute et en provoquant le capitaine de Susbielle en combat singulier...
Danseuse
Un long voile de gaze mauve, transparente, pailletée d'argent, jeté sur un foulard de soie vert tendre, encadrant un visage pâle, ovale, ombrant la peau veloutée et l'éclat des longs yeux sombres ; dans le lobe délicat des oreilles, deux grands cercles d'or ornés d'une perle tremblante, d'un brillant humide de goutte de rosée ; sur la sveltesse juvénile du corps souple, une lourde robe de velours violet, aux chauds reflets pourpres et, pour en tamiser et en adoucir le luxe pompeux, une mince tunique de mousseline blanche brochée. Finesse des poignets, chargée de bracelets d'or et d'argent ciselé, où saignent des incrustations de corail ; attitudes graves, sourires discrets, beaucoup de tristesse inconsciente souvent, gestes lents et rythmés, balancement voluptueux des hanches, voix de gorge pure et modulée : Fathima-Zohra, danseuse du Djebel- Amour.
Dans une ruelle européenne d'Aflou, près du grand minaret fuselé de la nouvelle mosquée.
Fathima-Zohra habitait une boutique étroite châsse hétéroclite et délabrée de sa beauté : lit de France à boules polies, réhabilité par l'écroulement soyeux d'un lourd ferach de haute laine aux couleurs ardentes, laide armoire à glace voilée d'étoffes chatoyantes, coffres du Maroc peints en vert et ornés de ciselures en cuivre massif, petite table basse, historiée de fleurs naïves, superbe aiguière au col élancé, fine, gracile, allumant des feux fauves dans la pénombre violette... Le rideau blanc de la fenêtre brodait de ramages légers le fond bleu du ciel entrevu.
Touhami ould Mohammed, fils du caïd des Ouled-Smaïl, avait transplanté là Fathima-Zohra, fruit savoureux des collines de pierre rose du Djebel- Amour.
Dans la brousse aux thuyas sombres et aux genévriers argentés, dans le parfum pénétrant et frais des thyms et des lavandes, sous une tente noire et rouge, Fathima-Zohra était née, avait grandi, bergère insouciante, fleur hâtive, vite épanouie au soleil dévorateur.
Un jour d'été, près du r'dir (1) rougeâtre où elle emplissait sa peau de bouc, le fils des « djouad » l'avait vue et aimée. Il chassait dans la région, avec les khammès de son père et les minces sloughis fauves. Touhami revint. Il posséda
(1) R'dir ; réserve naturelle d'eau de pluie.
Fathima-Zohra, parce qu'il était parfaitement beau, très jeune, malgré la fine barbe noire qui virilisait sa face régulière aux lignes sobres, parce qu'aussi il était très généreux, très désireux de parer la beauté de la vierge primitive... D'ailleurs c'était écrit.
Elle l'avait suivi dans la corruption de la petite citée prostituée. Elle était partie sans regret, ne laissant sous la tente paternelle qu'une marâtre hostile et l'éternelle misère bédouine.
Passive d'abord, héréditairement Fathima»
Zohra était devenue une amoureuse ardente. Pour elle Touhami laissa sa femme, jeune et belle, languir seule dans la smala du caïd Mohammed. Il brava la colère de son père, de ses oncles, la réprobation de tous les musulmans pieux. Il passait des jours et des semaine d'assoupissement voluptueux dans le refuge de Fathima-Zohra, indifférent à tout, tout entier à l'emprise d'une sensualité inassouvie, exaspérée dans l'inaction et la solitude à deux. Il vécut ainsi, avec la grande insouciance de sa race prodigue, s'endettant chez les juifs, comptant sur son père, malgré tout.
Puis, un jour, tout fut anéanti, brisé, balayé : on se battait dans le Sud-Ouest, le beylik (1) avait besoin des goums de toutes les tribus nomades de
1) Beijlik, gouvernement.
la région. Le caïd Mohammed saisit cette occasion : il prétexta sa vieillesse et fit désigner son fils aîné pour commander les goums des Ouled- Smaïl.
Fathima-Zohra se lamenta. Touhami devint sombre, partagé entre le regret des griseries perdues et la joie orgueilleuse de partir pour la guerre.
La guerre I Dans l'esprit de Touhami, ce devait être quelque chose comme une grande fantasia très dangereuse, où on pouvait mourir, mais d'où on revenait aussi couvert de gloire et de décorations. Lui compt^yt sur la chance.
Il fallait partir tout de suite, et les amants se résignèrent à l'inévitable. Leur dernière nuit fut longue d'extases douloureuses finissant dans les larmes, avec des serments très jeunes, très naïfs, très irréalisables...
... Le large disque carminé du soleil nageait, sans rayons, dans l'océan pourpre de l'aube. De petits nuages légers fuyaient, tout frangés d'or, sous le vent frais des premiers matins d'automne, et de grandes ondes de lumière opaline .roulaient dans la plaine sur l'alfa houleux.
Les goumiers en burnous blancs ou noirs, encapuchonnés, silhouettes archaïques, traversèrent le village, sur leurs petits chevaux maigres, nerveux, que les longs éperons de fer excitaient à
plaisir. En tête, Touhami faisait cabrer son étalon noir.
Il avait grand air, avec ses burnous et son haïk de soie blanche, sa veste bleue toute chamarrée d'or et sa selle en peau de panthère brodée d'argent. Il était heureux maintenant, et son visage rayonnait : il commandait des hommes, il les menait au combat.
Les belles filles ouvraient leurs portes pour dire adieu aux cavaliers qui passaient, amants anciens, amants de la veille, qui leur souriaient, très fiers eux aussi.
Parée et immobile comm^ une idole, les joues pâles et les paupières gonflées de larmes, Fathima- Zohra attendait sur son seuil depuis une heure, depuis que la destinée de Dieu avait arraché Touhami à sa dernière étreinte.
Ils échangèrent un adieu discret, rapide, poignant... Les yeux de Touhami se voilèrent. Il enleva furieusement son cheval. Tout le goum le suivit, galopade échevelée, animée de grands cris joyeux, accompagnés des you-you déjà lointains des femmes.
... Les mois s*écoulèrent, monotones, mornes pour Fathima-Zohra esseulée, pleins de désillusion pour Touhami.
Au lieu de la guerre telle qu'il l'avait rêvée, telle que la comprennent tous ceux de sa race, au
lieu des mêlées audacieuses, des grandes batailles, au lieu des escarmouches hardies, de longues marches à travers les hamada désolées, sur les pistes de pierre du Sud-Oranais.
Tantôt les goums escortaient les lents convois de chameaux, ravitaillant les postes du Sud, tantôt ils se lançaient à la poursuite de djiouch insaisissables, de harka qu'on ne joignait jamais... Quelques rares fusillades avec les bandits faméliques qui se cachaient, quelques captures faciles de tentes en loques, pouilleuses, hantées de vieillards impotents, d'enfants affamés, de femmes qui hurlaient, qui embrassaient les genoux des goumiers et de leurs officiers français, demandant du pain. Pas une bataille, pas même une rencontre un peu sérieuse. Une fatigue écrasante et pas de gloire.
Touhami s'ennuyait ; il s'impatientait, souhaitant le retour aux étreintes de Fathima-Zohra...
...Un défilé aride sous un ciel gris, entre des montagnes aux entablements rectilignes de roches noirâtres, luisantes. Quelques rares buissons de thuyas, des chevelures grises d'alfa. Un grand vent lugubre glapissant, dans le silence et la solitude. La nuit était prochaine, et le goum se hâtait, maussade, sous la pluie fine : c'était la dure abstinence du Ramadhane, en route et par un froid glacial.
Tout à' coup une détonation retentit, sèche, nette, toute proche. Une balle siffla ; l'officier cria : « Au trot I ))Le goum fila, pour occuper une colline et se défendre. Une autre détonation, puis un crépitement continu, derrière les dentelures d'une petite arête commandant le défilé. Un cheval tomba. L'homme galopa à pied. Un autre roula à terre. Un cri rauque, et un bras brisé lâcha les rênes d'un cheval qui s'emballa.
L*œuvre de mort était rapide, sans entrain encore, puisque sans action de la part des goumiers. Quand ils eurent abrité leurs chevaux derrière les rochers, les Ouled-Smaïl vinrent se coucher dans l'alfa : enfin ils riposta'e it. Et ils tirèrent avec rage, cherchant à deviner la portée des coups, criant des injures au djich invisible. Une joie enfantine et sauvage animait leurs yeux fauves ; ils étaient en fête.
Touhami avait voulu rester à cheval, à côté de l'officier, calme, soucieux, qui allait et venait, songeant aux hommes qu'il perdait, à la situation peut-être désespérée du goum isolé. Il n'avait pas peur, et les goumiers l'admiraient, parce qu'il était très crâne et très simple, et parce qu'ils l'aimaient bien.
Touhami, au contraire, riait et plaisantait, tirant à cheval, maîtrisant sa bête qui, à chaque coup, se cabrait, les yeux exorbités, la bouche écumante. Il ne pensait à rien qu'à la joie de pou-
voir dire aux siens, plus tard, qu'il s'était battu.
— Mon lieutenant, tu entends les mouches à miel, qu'elles sifflent autour de nous !
Touliami plaisantait les balles, faisant sourire le chef. Il arma son fusil, tira, visant dans un buisson qui semblait remuer... Puis, tout à coup, il lâcha son arme et porta ses deux mains à sa poitrine, se penchant étrangement sur sa selle. Il vacilla un instant, puis tomba lentement, s'étendant sur le dos, de tout son long, pour une dernière convulsion. Ses yeux restèrent grands ouverts, comme étonnés, dans son visage très calme.
— Pauvre bougre I
Et le lieutenant regretta l'enfant nomade qui désirait tant se battre et à qui cela avait si mal réjissi.
L'étalon noir s'était enfui vers la vallée où il sentait les autres chevaux...
... Sous les voûtes basses, blanchies à la chaux, des lampes fumeuses répandent une faible clarté, laissant dans l'ombre les angles de la salle.
Des nomades vêtus de laines blanches, des spahis superbement drapés de rouge, des mokhazni en burnous noir, s'alignent le long des murs, accroupis sur des bancs. Silencieux, attentifs, ils écoutent, ils regardent. Parfois un œil s'allume, une paupière bat, le désir pâlit un visage.
La « rh'aïta » bédouine pleure et gémit, tour
à tour désolée, déchirante, haletante, râlant... Comme un cœur oppressé, le tambourin accélère son battement, devient frénétique et sourd... Des fumées de tabac, des relents de benjoin, alourdissent l'air tiède.
Parée comme une épousée, toute en velours rouge et en brocart d'or, sous son long voile neigeux, Fathima-Zohra danse, lente, onduleuse, toute en volupté. Ses pieds glissent sur les dalles, avec le cliquetis clair des lourds « khalkhal » d'argent, et ses bras grêles agitent, comme des ailes, deux foulards de soie rouge. La lueur douteuse des lampes jette des traînées de sang, des coulées de rubis, dans les plis de la tunique de la danseuse.
Mais Fathima-Zohra ne sourit pas. Elle reste pâle, muette, avec un regard sombre. Et cependant elle danse, allumant les désirs de tous ces mâles dont l'un sera son amant pour cette nuit. Mais en elle rien ne vibre, rien ne s'émeut...
Un matin trouble de fin d'automne, sous la pluie, une troupe d'hommes en loques, montés sur des chevaux fourbus, a traversé, maussade et silencieuse, le village... Et Tun d'eux a conté comment Touhami ould Mohammed mourut par une soirée néfaste de Ramadhane, dans un défilé désert du Mogh'rib lointain,
Aflou, décembre 1903.
Oudjda
A travers les années errantes, l'œil blasé s'habitue aux plus éclatantes couleurs, aux plus étranges décors. Il finit par découvrir la décevante monotonie de la terre et la similitude des êtres — et c'est un des plus profonds désenchantements de la vie.
Pourtant il est des coins de pays qui semblent échapper à la tyrannie du temps, et qui se conservent presque intacts : ceux-là seuls peuvent rendre aux âmes les plus lasses le frisson et l'ivresse qu'elles croyaient perdus à jamais.
En plein torrent du siècle nivelateur, Oudjda est parmi ces cités oubliées.
L'impression en est d'autant plus intense qu'elle est inattendue, venant après une succession de décors d'une beauté connue, accoutumée, sans rien d'excessif et d'imprévu.
C'est d'abord, en ce terne printemps, une brève vision de Tlemcen embrumée, noyée de pluie, enfouie dans ses jardins très verts et 'très riants, avec ses hautes murailles grises, ses ruelles et ses boutiques, ses aspects saures et surannés,
avec le minaret de Sidi-Bou-Médine se dessinant en noir sur l'horizon éploré.
Puis, au départ, sous un rayon de soleil faible, furtif comme un sourire au milieu des larmes, la grande silhouette de Mansourah ruinée, foudroyée, s'obstinant pourtant à durer, fière toujours sur le seuil de l'anéantissement, dans l'ardente poussée dévie végétale du sol africain.
Au delà de la brousse et des collines paisibles, au delà de la Tafna boueuse et insurgée, Lella Marhnia, petite bourgade militaire, aux rues larges, droites, bordées de fondouks vastes où la vague agitée du Maroc en fermentation vient battre et écumeren d'âpres trafics.
Derrière Marhnia, la plaine immense d'Angad en son large cirque de montagnes.
Là, plus rien que tristesse et monotonie, avec les squelettes gris des jujubiers effeuillés et les longues plaies rouges des oueds ravinés sillonnant l'herbe humide.
Sur la piste capricieuse, des charognes béantes étalent l'effroi de leurs entrailles arrachées, sous la caresse du soleil pâle, voilé de légères vapeurs blanches.
Une ceinture d'oliveraies profondes, des jardins fertiles et le velours vert des petits champs d'orge avec, parfois, au coin d'une muraille de terre, la floraison carminée d'un pêcher : un paysage tranquille qui rappelle le Sahel tunisien.
Mais, tout à coup, les oliviers s'écartent. Un haut rempart d'un blanc terne se dresse, inaccessible, farouche, troué d'une porte voûtée, puissante. C'est Oudjda.
Assis ou à demi couchés à terre, des « asker », soldats du Makhzen, en veste et chéchia écarlates, gardent la porte. Indifférents, l'œil vague, ces hommes nous regardent passer et répondent distraitement à notre salam.
Quand le soleil sera couché, au moment où les moueddhen lanceront les notes traînantes de leur appel, les portes d'Oudjda se fermeront, grinçant sur leurs vieux gonds de fer. On portera les clefs dans la kasbah, chez l'amel, où elles resteront jusqu'à l'aube. Du coucher au lever du soleil, Oudjda sera ainsi isolée du restant de la terre, et aucun être humain ne pourra plus y entrer ni en sortir.
Dès que nous avons passé la voûte, une odeur nous prend à la gorge, une odeur violente et composite, faite de relents de pourriture, de musc, de charognes et d'olives macérées.
Et c'est dans la boue et la putréfaction que nous entrons, parmi les mares stagnantes parées d'efflorescences verdâtres, où croupissent des déjections, des bêtes mortes, des débris immondes et des loques.
Au lieu du silence et du recueillement des autres villes de l'Islam, ici, c'est un grouillement com-
pact et bruyant, une tourbe qui se démène et rouie dans la vase des rues. On dirait qu'un vent de fièvre a passé sur Oudjda. Les gens semblent se hâter, eux qu'on s'attendait à voir marcher lentement, gravement.
Ils se pressent, se bousculent. Pour quelles affaires urgentes, pour aller où, puisque c'est le soir et que les portes vont être inexorablement closes ?
D'abord quelques ruelles misérables, puis une première place bordée de maisons jadis blanches et qui s'écroulent, étalant de larges lèpres noires, montrant des lézardes profondes comme des blessures. S'ouvrant sur la fange noire du sol, de^ boutiques, alvéoles étroits où s'entassent des marchandises et des victuailles : olives noires, luisantes, dattes brunes pressées en des peaux tannées, jarres d'huile verdàtre, pains de sucre enveloppés de papiers bleus.
Sur les sentiers un peu secs, la foule se tasse le long des murs que le continuel frottement des mains polit et souille.
Quel mélange de races, de types, de costumes î Citadins de Fez ou d'Oudjda, en djellaba de drap fin, le visage blanc et impassible, au regard de ruse et d'orgueil... Nomades en haillons terreux, enturbannés et encapuchonnés, le chapelet au cou, profils réguliers et durs, plus connus pourtant et plus sympathiques... Femmes loqueteuses.
minables, roulées dans de vieux haïks de laine sale, traînant leurs savates dans la boue...
Courant entre les piétons, fuyant comme des bandes de souris sous les pieds des chevaux, des nuées d'enfants quémandeurs, effrontés, polis pourtant, avec de doux minois, avec de longs yeux de caresse... Enfin ce sont les soldats et les rôdeurs, à peine distincts les uns des autres, visages de famine et de pillage, les Guéballa du centre surtout, robustes encore après de longs mois d'atroce misère, avec des faces osseuses, des dents aiguës et des yeux luisants. Quelques-uns portent la veste rouge du Makhzen, par-dessus d'indicibles loques.
Tout cela parle à la fois, se dispute, chante, rit, plaisante... Car, dans cette ville de pourriture et de misère, à cette heure dernière du jour, une gaieté règne, une gaieté insolite et sinistre qui achève d'assombrir le spectacle, de le rendre effrayant.
Elle tient de la folie et du désespoir, cette gaieté factice, et les plaisanteries qui sonnent très haut sont atroces ou obscènes. A tous les coins de rues, des colloques brutaux entre les soldats, les gamins et les prostituées, femelles épuisées, décharnées, de ces mâles que tenaillent la faim et la luxure, qu'on a amenés ici de très loin, pour les vouer à une effroyable agonie, dans rinconscience et le désordre du Mogh'rib en convulsions.
En entrant dans Oudjda, on a la sensation d'un recul subit dans les siècles, d'un brusque retour à la sombre vie du moyen âge.
Les deux cavaliers Beni-Ouassine, de la frontière, et moi, nous traversons toute la ville pour aller en un refuge sûr et calme : la zaouïya de Sidi Abdelkader de Bagdad.
Et tout à coup, comme le soleil se couche, pourpre dans un océan d'or verdâtre, Oudjda, en ces quartiers éloignés où ne grouille plus la plèbe famélique, Oudjda relève ses voiles de deuil et d'épouvante, Oudjda sourit, blanche et rose, enserrée de murailles sarrasines aux créneaux élégants et d'oliveraies murmurantes. Tout se tait : un seul bruit humain, vieux comme l'Islam, l'appel lent des moueddhen tombant de très haut sur le recueillement des êtres.
Sur des arceaux qui s'effritent, où l'herbe a poussé, des ramiers lissent leurs plumes qui s'irisent avec des roucoulements doux.
La grande paix, l'immobilité et la sérénité grave des vieilles cités d'Islam, tout ce qui les fait ensorcelantes et délicieuses, je le retrouve enfin ici, bien inattendu, bien saisissant, après le cauchemar et l'épouvante de l'arrivée.
... Une vision de nuit, plus sombre, sous le ciel qui, de nouveau, se charge de nuages.
Avec un esclave noir de la zaouïya, je retraverse Oudjda, à cheval, pour aller visiter la petite mission française chargée d'instruire les canonniers marocains.
Maintenant, dans l'ombre opaque, elle est plus hallucinante et plus lugubre, l'étrange ville.
Le va-et-vient continue, plus fiévreux, course fantastique de spectres, avec des vacillements de falots aux vitres colorées, jetant de longues traînées de lumière rouge, verte, bleue, sur la surface unie des mares, d'où montent des bulles qui éclatent, comme si la boue entrait en ébullition.
Au bout de bâtons, les passants agitent leurs lanternes pour ne pas s'enlizer. Ils rasent les murs, se courbent, se glissent les uns entre les autres .
Une place, l'un des marchés, irrégulière, coupée de fossés puants, d'amas d'immondices. Dans un coin, en tas, deux ou trois cadavres de chiens que les vivants viennent flairer, pour s'enfuir ensuite, épouvantés, la queue entre les pattes, avec un long hurlement de mort...
Là, dans la boue, des étalages en plein air, sacs, caisses, couffins, et encore des fanaux à la flamme vacillante, faisant danser des ombres démesurées, difformes sur les murs voisins... oh ! le tumulte est assourdissant I
Sous le regard louche des lanternes^ on vend des légumes, des oranges, des olives, des citrons.
des dattes, même des sucreries ; seul, le pain est introuvable à cette heure tardive, ce pain après quoi soupirent tant de misérables exaspérés, d'êtres usés, enlaidis par la souffrance, et qui se multiplient menaçants, émergeant des coins d'obscurité pour y rentrer aussitôt, laissant l'inquiétude d'un profil sinistre entrevu, puis perdu, et qu'on croit sentir quelque part, tout près, derrière soi.
Mon cheval glisse, frémit. Il a peur de ces fantômes et de ces lumières ; il renifle et se cabre au milieu d'un concert d'imprécations.
Et c'est là, dans la nuit inclémente qu'on sent la faim, l'affreuse faim qui tenaille, à côté des citadins rassasiés, les lamentables « berrania », soldats, rôdeurs et gens des alentours, fuyant la guerre et réfugiés en ville.
Une clameur monte, gémissante, monotone, de toutes les places, de toutes les ruelles : « Dans le sentier de Dieu, du pain ! » « Pour Sidi Abdelkader Djilani, du pain ! » Et, au delà du marché, dans les ténèbres, une voix qui domine les autres, une voix blanche d'aveugle, martèle à l'infini les mêmes syllabes sur un air monotone et saccadé : « Qui me fera l'aumône d'un pain pour Sidi Yahia ! »
Et ce nom de Sidi Yahia, patron d'Oudjda, revient en refrain, sonne avec une dureté d'expression qui finit par rendre farouche et menaçante cette supplication de mendiant.
Enfin, non sans peine, nous trouvons la kasbah : le nègre connaît à peine les rues, et les passants interrogés se détournent et ne répondent pas. Au delà d'une nouvelle muraille, en pleine ville, dans un quartier plus désert, Tine haute maison blanche, fermée, barricadée comme tout ici.
Là, abandonnés de leurs élèves depuis que le pain manque, deux officiers et un sergent français, avec deux sous-officiers de tirailleurs indigènes algériens, demeurent seuls, exilés, réduits à l'inaction, dans la morne tristesse de ce coin d'Oudjda. Ils restent à leur poste de 'soldats et se résignent, dans l'incertitude et l'inutilité de leur présence, pauvres braves gens qui demain peutêtre seront les victimes des querelles et des pillages marocains.
Il est trop tard pour retourner à la zaouïya, et c'est trop loin, à travers la boue et la foule. Dans une chambre antique, je m'étends sur un tapis.
Comme en rêve, dans mon demi-sommeil, j'entends tout à coup une voix nombreuse et indistincte d'abord, puis qui monte jusqu'à des sonorités limpides de hautbois, pour finir très lentement, très doucement, en un soupir : ce sont des Aïssaouah qui prient et qui psalmodient leur dikr (1) dans la sérénité pudique de la nuit, voilant
(1) Dikr^ formule d'invocation spéciale à chaque confrérie.
la pourriture des choses, la souffrance et l'abjection des êtres.
Et là encore, c'est, comme au coucher du soleil, une impression de paix immense, d'immobilité, une impression intense de vieil Islam indifférent devant la mort, insoucieux devant les ruines, poursuivant à travers le tumulte des siècles de guerre et de sang son grand rêve serein d'éternité.
... Le jour s*est levé, clair, radieux, sur le petit jardin de rosiers caché dans la cour de la mission, à l'ombre d'un tremble géant, tout argenté, et des vieux remparts de la kasbah, rongés de mousse.
Retour au marché, toujours à cheval, de peur de marcher sur cette terre empestée.
... Oudjda respire : à l'aube sont sortis les quatre mille hommes affamés et menaçants de l'armée de Taza, recrutés presque tous parmi les terribles Guéballa. La mahalla est partie, droit devant elle, à la recherche du pain promis, et ne revient pas... Malheur à ceux qui rencontreront cette horde famélique sur les routes désertes !
Pourtant, aujourd'hui encore, des hommes courent, vendant à la criée les inutiles fusils et leurs vestes couleur de sang. Ils vendent ces choses avec une sorte d'acharnement, pour n'importe quel prix, avec des insultes, des moqueries pour
le Makhzen impuissant et menteur. Leur haine éclate au grand jour.
Plus on avance, plus les rues deviennent étroites, plus la foule se fait compacte. Çà et là, dans la boue surchauffée, une charogne s'enfle. Une ferrure de cheval, une griffe avide de chien en arrache des lambeaux de chair morte, laissant des coulées de sang noirâtre et de sanie.
Et les gens de la ville, les « khador » propres et distingués, débordés depuis des mois par la horde des « berrania » n'essayent même plus de nettoyer leur ville : ils passent devant les immondices et se détournent avec dégoût.
On voit aussi, dans ces rues, coupées à chaque pas de voûtes, d'enceintes successives, une extraordinaire truanderie, des aveugles, des lépreux, des estropiés et des idiots...
Sensations de coupe-gorge, de bouge et de cour des miracles, mélange de dégoût, d'effroi, de pitié, tout s'amalgame en moi et m'oppresse.
Des hommes musclés, presque tous vêtus des défroques rouges du Makhzen, courent à travers la ville, bousculant les gens. Attachées à leur cou par une longue chaînette, une gamelle et une clochette, le tout en cuivre jaune, pendent et tintent. Sur leur dos, ils portent une outre pleine : se sont les guerbadjia, les marchands d'eau, qui, avec leur bruit insolite, ajoutent encore une note de dépaysement.
Tout à coup, parmi les brocanteurs, un grand beau soldat bronzé, en veste écarlate, élève à bras tendus un chien hérissé, hurlant, qu'il tient par la peau du cou. A pleine voix, imitant les vendeurs, il crie, par dérision :
— A cinq sous azizi, le chien I c'est un bon gardien ; il ne ment pas, celui-là !
Et tous comprennent l'allusion insultante au Makhzen trompeur. C'est un tonnerre de rires, tandis que la bête, délivrée, s*enfuit en aboyant furieusement.
... A la zaouïya, de grandes cours claires, de longues salles nettes et blanches, du silence et du recueillement.
Autour du très jeune fils du cheikh absent, un enfant pâle et maladif en djellaba de drap sombre, des personnages graves, lents, au sourire accueillant, aux manières douces. Ils parlent — comme s'ils récitaient une leçon apprise — du Sultan, de ses idées de réformes bienfaisantes et des crimes du Rogui...
Mais, au fond, ils sont trop intelligents pour épouser toutes ces querelles. Ils veulent s'en abstraire, dans leur monde immuable et fermé, vivre comme vécurent leurs pieux ancêtres et diriger en silence, dans l'ombre, les affaires des croyants, sans s'inquiéter ou non du maître du Mogh'rib, toujours si effacé et si lointain.
De superbes négresses esclaves nous servent le thé et la diffa de lait et de viande poivrée. Sous leur nilahfa de laine sombre, elles ont des corps souples et musclés, d'une perfection de formes qui se devine à chaque mouvement. Et elles sourient à demi, roulant les globes blancs de leurs grands yeux d'une animalité caressante.
Comme elle est loin des horreurs du dehors, cette zaouïya cachée derrière des murs, et des enceintes successives, et des cours, et des corridors I Comme elle est immaculée et paisible, dans la putréfaction et les hurlements d'Oudjda !
C'est sur cette impression de calme profond, recouvrant du mystère, que je pars.
Pour la dernière fois, nous retraversons encore tout le chaos d'Oudjda, sous le soleil de midi, et nous ressortons par la même porte de l'Est.
C'est la fin. Le somptueux rideau vert et argent des oliviers s'est refermé sur toutes ces courtes visions, sur ce rêve de quelques heures, tenant de l'ivresse et du cauchemar.
Et, malgré tout, avec tous ses contrastes, Oudjda sordide, affamée, prostituée, Oudjda, la ville de la putréfaction et de la mort, m'a laissé une de mes impre^ions d'Afrique les plus profondes, les plus saisissantes. Je l'ai quittée sans la fuir, presque à contre-cœur, gardant le souvenir nostalgique des rares instants où, comme
furtivement, elle s'est montrée à moi, calme et souriante, d'une beauté mélancolique de princesse déchue, plongée en plein cœur de l'effroi et des ruines marocaines, dans ce pays où tout sommeille et où tout croule, lentement, sous les regards indifférents des hommes qui n'essaiment pas de lutter contre l'anéantissement, qui ne croient pas à la force humaine...
Tlemcen, 27 mars 1904.
Sahel tunisien
Je venais de traverser l'une de ces crises morales qui laissent les âmes abattues, comme repliées sur elles-mêmes, inaptes pour longtemps à percevoir les impressions agréables, — sensibles seulement à la douleur (1)...
Et cependant, de tous les voyages que je fis, celui du Sahel tunisien fut peut-être le plus calme.
A peine installée dans le train de Sousse, j'éprouvai une sensation singulière d'apaisement subit... Et ce fut avec la grande joie des départs que je quittai Tunis.
Le train s'en va, lentement, paresseusement, s'arrêtant à tout bout de champ, en de jolies stations très verdoyantes. Maxula-Rhadès d'abord, tout près encore, avec ses maisonnettes blanches sur la grève battue par les vagues qui arrivent du large, tandis que vers le Nord-Est brille le miroir immobile du lac. Puis le lieu de villégiature
(1) D'un cahier commencé sous ce titre: Un Automne dans le Sahel tunisien — septembre-octobre 1899.
aristocratique des mulsumans riches : Hammamel-Lif.
Plus loin, le chemin de fer s'engage dans la campagne, s'éloignant de la côte.
Ici, je retrouve avec joie les aspects familiers du pays bédouin : collines rougeâtres, champs que les moissonneurs arabes laissent tout dorés de chaumes, pâturages gris avec les troupeaux et les bergers nomades... Çà et là, une immobile et bizarre silhouette de chameau... Parfois, sur un petit pont de fer, le train franchit quelque oued inconnu, desséché par l'été et envahi par les lauriers-roses étoiles de fleurs..
Mais après Bir-bou-Rekba, la voie se rapproche de nouveau de la mer que nous apercevons, calme et violette, très haut sous le ciel implacable de midi. Des deux côtés, ce sont des prairies très vertes et de . petits bois d'oliviers, dépouillés de leur suaire de poussière estivale par les premières pluies d'automne.
La côte basse se découpe en larges anses gracieuses, en caps dentelés d'un vert tendre, sur l'azur lilacé, immobile, du golfe de Hammamett. Çà et là, un petit village de pêcheurs posé sur un cap ou au fond d'une anse, tout laiteux de chaux immaculée, se reflète dans l'eau profonde.
Aspects calmes d'un pays sans âge et sans caractère excessif. Il serait diflicile de savoir sur quel point du globe on se trouve si, à chaque
passage à niveau l'on n'apercevait, immobiles sur leurs chevaux maigres et hérissés, les Bédouins roulés dans les plis lourds du « sefséri » qui, en Tunisie, remplace, pour le peuple, le burnous des Algériens... Figures sèches et bronzées, souvent imberbes, au type très accusé de race berbère... Regards indifférents, sombres pour la plupart.
Depuis Bou-Ficha, nous entrons dans les oliveraies immenses qui couvrent le Sahel tunisien.
Dans la nuit chaude et silencieuse, après Menzel-Dar-bel-Ouar, de la campagne endormie commence à monter vers nous une odeur aromatique, mais lourde et écœurante: nous approchons des huileries nombreuses de Sousse.
J'allais là-bas, sans y connaître personne, sans but et sans hâte, sans itinéraire fixe surtout... Mon âme était calme et ouverte à toutes les sensations aimées de l'arrivée en pays nouveau.
... Sousse, une ville arabe, tortueuse et charmante, étagée sur une colline haute, enclose encore d'une muraille sarrasine, crénelée et d'une blancheur neigeuse. Sur le versant de la colline, en dehors des remparts, des cimetières immenses, entourés de haies de figuiers de Barbarie, brûlés et jaunis par le soleil. Plus haut encore, les toits rouges et les bâtiments longs et bas du camp des tirailleurs.
Sousse est jolie. Jadis, elle s'appelait El-Djohra, « la perle ». Maintenant on l'appelle Souça, « le ver à soie ».
De Sousse à Monastir, la route descend ver^ la mer, qu'elle borde de jardins et de masures italiennes. Puis elle s'engage dans une campagne déserte et morne, faite de champs infertiles coupés de petites sebkha salées, toutes blanches.
... Pour la première fois, cette région désolée m'est apparue sous un ciel bas et chargé de nuages... et elle s'étendait, livide, sinistre, à la tombée d'une nuit d'automne. . .
Mais bientôt les jardins recommencent, et nous passons entre des forêts d'oliviers abritant les abreuvoirs, où les petites Bédouines mènent tous les soirs leuis troupeaux et leurs chevaux indociles.
Monastir reste cependant une ville unique, d'un charme et d'une tristesse particulière.
Un peu en retrait sur la mer, comme toutes ces cités arabes des côtes basses, bâtie sur un terrain salé et salpêtre, avec ses maisons grisâtres, à un étage, et ses rues sans pavé, Monastir ressemble aux mélancoliques oasis sahariennes, et serait à sa place sur le bord de quelque chott de rOued Rir' étrange...
Mais la côte y est bordée de brisants, et l'on entend sans cesse gronder la mer, autour du
promontoire élevé de la Kahlia, qui sépare la vieille ville du petit port moderne... Ce murmure éternel, cette plainte profonde et douce, il me semble l'entendre encore, après des années, tellement sa musique me charma alors, durant mes courses solitaires et nocturnes et mes longues rêveries sur la grève.
Les Monastiriens ne ressemblent déjà plus aux citadins efféminés de Tunis et de Sousse, qui sont gracieux, polis et affables, mais qui n'ont plus rien de la majesté âpre de la vraie race arabe, née pour le rêve et pour la guerre.
Comme Sousse, Monastir occupe le fond d'une grande baie aux contours arrondis et gracieux, ouverte à l'Orient.
De Monastir à Kasr-Hellel, la route suit de nouveau la côte, à travers des champs moissonnés et des oliveraies.
Là, le matin, quand le soleil émerge de la haute mer pourpre, à l'heure où tout s'irrise et se dore, on voit un peuple de pêcheurs descendre tout habillés dans l'eau peu profonde, et s'en aller au loin, vers le milieu de la baie, avec des paniers, des corbeilles, des filets et des engins de pêche très primitifs.
L'horizon vague, souvent très calme, se peuple le soir d'une infinité de petites voiles latines, roses ou pourprées, dans le reflet du couchant : ce
sont les barques et les tartanes de pêche qui remontent de très loin parfois, de Sfax ou deZarzis.
Kasr-Hellel... Une bourgade linceuléede chaux blanche, entre la mer bleue et les bois d'oliviers obscurs. Au-dessus des terrasses plates et des petits dômes, un minaret blanc se dresse et, tout à côté, un grand dattier solitaire, unique, s'incline mélancoliquement... Tous les soirs, les maisons blanches de Kasr-Hellel s'empourprent, et semblent en feu, tandis que le palmier et le minaret apparaissent, auréolés d'or rouge, très haut dans le ciel embrasé.
Derrière un cap arrondi se groupe le petit village de pêcheurs Seyada, en face des îles Kouriatine, dont le phare brille à l'horizon, la nuit, avec le feu rouge et immobile de Monastir et celui, tournant, de Sousse, très loin, à peine visible, et seulement aux heures de grand calme marin.
Seyada est perdue au milieu des oliviers, coupés de haies de cactus, hérissés de dards, impénétrables, sauf pour les chacals et les rôdeurs bédouins.
Les filles de Seyada sont réputées dans tout le Sahel pour leur beauté, et les jeunes hommes de Moknine aiment à dire de leurs aimables voisines : « Celui qui, une fois, respire l'air salé de la mer à Seyada et le parfum capiteux de ses filles, en oublie le sol natal. »
Moknine est assez loin de la mer, dans une vallée fertile. C'est une petite ville commerçante et coquette, tout arabe. Là encore, je retrouve des coins de chaux blanches, des murailles en ruines, des rochers sablonneux et des silences lourds, qui me rappellent les oasis aimées de la patrie saharienne.
Dans ces villes de l'intérieur tunisien, les gens de la campagne et du peuple ne portent pas le burnous majestueux dont se drape l'Algérien le plus pauvre, toge loqueteuse mais patricienne.
Les pauvres et les Bédouins se roulent dans le sefséri blanc ou noir, longue pièce de laine dont ils rejettent d'ordinaire un pan sur leur petit turban, et ce drapé leur donne, au clair de lune, dans les rues solitaires et sur les places publiques, un aspect fantastique de revenants roulés encore dans le « kéfenn » de la tombe... Les femmes, Bédouines ou citadines pauvres, ici comme ailleurs, revêtent les mêmes voiles, bleu sombre ou rouge, le même édifice compliqué et lourd de cheveux noirs, de tresses de laine, de bijoux et de mouchoirs de soie, la même ceinture lâche, nouée très bas, presque sur les hanches.
A Moknine, j'ai passé quelques-unes de mes heures vagues, délicieuses et orientales : heures de rêve, dans un décor ancien, aux sons des instruments et des chants de jadis...
Toutes ces bourgades du Sahel sont adorablement jolies, blanches comme des perles dans l'écrin de velours sombre des oliviers... Tout plaît en elles, jusqu'à leurs noms sonores : Ouardénine (les deux roses), Souïssa (petite Sousse), Menzel-bir-Taïeb (le village du bon puits), Oued- Saya, Djemmal, Sidi-el-Hani, El-Djemm, Beni- Hassène...
La beauté de ce pays est unique sur l'âpre et splendide terre d'Afrique : tout y est doux et lumineux, et même la mélancolie des horizons n'y est ni menaçante ni désolée, comme partout ailleurs. L'air du Sahel est vivifiant et pur, son ciel, d'une limpidité incomparable...
Au delà de Moknine, les terrains s'élèvent, et commence un pays sauvage et étrange, où les forêts d'oliviers sont coupées parfois par de grands plateaux désolés. C'est le pays d'Amira.
Les habitants, cultivateurs ou bergers, sont craints dans tout le pays, car ils ont une réputation de pillards et de batailleurs.
La medjba.
J'étais venu là avec le jeune khalifa de Monastir, Si Larbi Chabet, pour récolter les arriérés de la medjba, l'impôt de capitation que payent les indigènes de la campagne en Tunisie.
Si Larbi ne se douta jamais que j'étais une femme, il m'appelait son frère Mahmoud, et je partageai sa vie errante et ses travaux pendant deux mois.
Partout, dans les sombres tribus indociles et pauvres, l'accueil nous fut hostile. Seuls, les burnous rouges des spahis et les burnous bleus des deïra en imposaient à ces hordes faméliques... Le bon cœur de Si Larbi se serrait, et nous avions honte de ce que nous faisions — lui par devoir, et moi par curiosité — comme d'une mauvaise action.
J'eus cependant là-bas des heures charmantes... Certains noms de ce pays évoquent en moi d'innombrables souvenirs .
Au sortir de Moknine, séparée des oliveraies par des haies de hendi (figuiers de Barbarie), la route s'en va, poudreuse et droite, et les oliviers
semblent l'accompagner indéfiniment, onduleux comme des vagues, et argentés à leur sommet, comme elles.
... Une petite mosquée fruste, d'un jaune terreux, rappelant les constructions en toub du Sud, quelques maisons de la même teinte d'ocre, quelques décombres, quelques tombeaux disséminés au hasard : c'est le premier hameau d'Amira, Sid'Enn'eidja.
Devant la mosquée, une petite cour envahie d'herbes folles et, au fond, une sorte de réduit voûté, à côté duquel un figuier étale ses larges feuilles veloutées. Et là se trouve le puits, profond et glacé.
Sur une natte, nous nous installons. Si Larbi, pour aller plus vite, me prie de l'aider : je ferai fonction de greffier.
Les spahis et les deïra introduisent le cheikh, grand vieillard à profil d'aigle, aux yeux fauves, et tous les anciens de la tribu, accompagnés de leurs fils grands et maigres sous leurs sefséri en loques. Quel étrange ramassis de visages brûlés par le soleil et le vent, de têtes énergiques jusqu'à la sauvagerie, au regard sombre et fermé I
Le cheikh fournit de longues explications embrouillées sur un ton pleurard. A chaque instant, autour de lui, des cris éclatent, formidables, avec la véhémence soudaine de cette race violente, qui passe du silence et du rêve au tumulte. Tous affirment leur misère.
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LA MEDJBA
Je les appelle, un à un, d'après une liste.
— jNIohammed ben Mohammed ben Dou' !
— An'am ! (Présent.)
— Combien dois-tu ?
— Quarante francs.
— Pourquoi ne payes-tu pas ?
— Je suis rouge-nu, Sidi. (Idiotisme tunisien pour dire fakir, pauvre.)
— Tu n'as ni maison, ni jardin, ni rien ? D'un geste de résignation noble, le Bédouin
lève la main.
— Elhal-hal Allah ! (La chance appartient à Dieu.)
— Va-t'en à gauche.
Et l'homme, le plus souvent, s'éloigne, résigné, et va s'asseoir, la lête courbée ; à mesuré, les spahis les enchaînent : demain, l'un des cavaliers rouges les mènera à Moknine, et de là à la prison de Monastir, où ils travailleront comme des forçats, jusqu'à ce qu'ils aient payé...
Ceux qui avouent posséder quelque chose, une pauvre chaumière, un hameau, quelques moutons, sont laissés en liberté, mais le khalifa fait saisir par les deïra ce pauvre bien, pour le vendre... Et nos cœurs saignent douloureusement quand des femmes en larmes amènent la dernière chèvre, la dernière brebis à qui elles prodiguent des caresses d'adieux.
Puis, traînant avec nous une troupe morne et
résignée d'hommes enchaînés, marchant à pied entre nos chevaux, nous allons plus loin...
Chrahel, que les lettrés appellent Ichrahil.
Quelques maisons disséminées entre les oliviers plus luxuriants que partout ailleurs. . . Nous dressons notre tente de nomades en poil de chèvre, basse et longue.
Les spahis et les deïra s'agitent sous leurs costumes éclatants, allument le feu, s'en vont réquisitionner la difFa, le souper de bienvenue offert de bien mauvais cœur, hélas I
Si Larbi, le spahi Ahmed et moi, nous allons errer un instant dans le village, au crépuscule.
Nous trouvons une jeune femme, seule, qui cueille des figues de Barbarie.
Ahmed s'avance et lui dit :
— Donne-nous des figues, chatte I Enlève les épines, que nous ne nous piquions pas, ô beauté ! La Bédouine est très belle et très grave.
Elle fixe sur nous le regard hostile et fermé de ses grands yeux noirs.
— La malédiction de Dieu soit sur vous I Vous venez pour nous prendre notre bien I
Et elle vide violemment à nos pieds son couffin de figues, et s'en va.
Le cavalier rouge, avec un sourire félin, étend la main pour la saisir, mais nous l'en empêchons.
— Assez d'arrêter de
LA MEDJBA 225
toucher encore aux femmes I dit le khalifa.
— Oh ! Sidi, je ne voulais pas lui faire du mal I Et pourtant ces hommes revêtus de couleurs
éclatantes sortent de ce même peuple dont, ils connaissent la misère pour l'avoir partagée. Mais le spahi n'est plus un Bédouin, et, sincèrement, il se croit très supérieur à ses frères des tribus, parce qu'il est soldat.
Nous passons encore un quart d'heure à causer avec un inénarrable petit négrillon trouvé sur une route, et qui nous fait rire aux éclats par l'impromptu de ses réparties et son intelligence simiesque.
Puis, après souper, mollement étendus sur nos tapis, nous écoutons chanter le chœur des jeunes hommes de Chrahel.
Le peuple du Sahel est éminemment musicien, et les bergers de ces régions composent encore de nos jours des chants parfaitement rythmés, d'une égale beauté de paroles et de mélopée.
— 0 mère, mère, mon' amie I Depuis qu'on t'a portée au cimetière, rien ne me sourit plus en ce monde... Le chagrin habite mon cœur, et les larmes coulent de mes yeux changés en ruisseaux amers.
J'écoute encore ;
— J'ai couvert ma tête de mon burnous et j'ai pleuré à cause de Djénetta. Je lui disais : Ne viens
pas avec moi, car il se peut que je meure auprès de toi. Et ce jour-là, si tu pleures, les gens diront : « Un tel fut l'amant d'une telle », ou encore : « Celui qu'elle aimait est parti. Il lui jurait un amour éternel, mais il l'oublia dans l'année ». Et la honte serait sur toi...
Il est tout près de minuit quand nous rentrons sous nos tentes.
Incident
Nous étions arrivés la veille à Zouazra, territoire de la tribu de ce nom, et l'on avait dressé notre vaste tente en poil de chèvre près du gourbi du cheikh Si Amor.
Zouazra est située au milieu d'un vert plateau, "entouré de ces jardins d'oliviers qui donnent au Sahel tunisien son aspect opulent.
Vers notre gauche, à une soixantaine de mètres, commençaient les oliviers. En face, à droite, s'étendait la plaine africaine qui, dès qu'elle n'est point cultivée, reprend son caractère de tristesse infinie...
La nuit avait été mauvaise. Le vent avait soufflé en tempête, secouant furieusement notre tente. Il avait plu ; les chevaux, épouvantés, avaient henni et s'étaient débattus, essayant de libérer leurs chevilles de la longue corde tendue à ras de terre.
Les chiens, inquiets, avaient erré dans le douar, avec des gémissements plaintifs. Les gardiens que nous avions postés autour de notre campement affirmaient avoir vu rôder des ombres suspectes à la lisière des jardins...
Roulés dans nos « ihram » épais, nous avions souffert du froid et de l'humidité. A l'aube, nous nous étions levés transis et de fort méchante humeur.
Ahmed, lé domestique de Si Elaraby, avait ordonné aux gens de la tribu de faire un grand feu devant nos tentes. Le bois, humide, s'allumait mal, et le vent nous apportait des bouffées d'acre fumée.
Je m'éloignai un peu de la tente et allai errer du côté de la plaine.
Les nuages s'étaient dissipés et le jour se levait, paisible et limpide. A l'horizon occidental, les ramures puissantes des oliviers se dessinaient en noir sur le fond rosé du ciel clair. Vers l'Ouest, les étoiles pâlissaient dans l'ombre encore profonde. La grande paix automnale de ce pays évoqua en moi des souvenirs tristes et doux, des impressions pareilles, ressenties jadis, dans la même saison, à Bône, sur un tout autre point de cette côte barbaresque qui est ma patrie d'élection et que j'aime avec toutes ses tristesses et sous tous ses aspects.
Je retournai vers la tente.
Le soleil s'était levé, triomphant et radieux.
Au milieu du douar, les femmes s'agitaient autour d'un grand feu, préparant notre premier déjeuner.
Le khalifa, malade, s'était couché devant notre