INCIDENT
tente et fumait, se laissant paresseusement réchauffer par le soleil .
Les trois cavaliers du Makhzen, le domestique et les muletiers s'étaient mis à jouer aux cartes.
J'éprouvais la sensation délicieuse de liberté, de paix et de bien-être qui, chez moi, accompagne toujours le réveil au milieu des spectacles familiers de la vie nomade.
Tandis que nous attendions, non sans impatience, le déjeuner, nous vîmes subitement arriver un cavalier bédouin, monté sur un cheval blanc sans selle et sans bride. L'homme, son ihram au vent, cramponné à la longue crinière de l'animal emporté, lui talonnait les flancs de ses pieds nus et poussait des cris lugubres, une sorte de lamentation monotone et continue.
Quand il fut plus près, nous comprîmes qu'il criait :
— Mon frère est mort I Mon frère est mort I
Au lieu de nous expliquer ce qu'il voulait,, il se laissa tomber à bas de son cheval et se roula à terre, se tordant les mains et continuant à nous crier que son frère était mort
Amira
Pendant la nuit, un vent de tempête a chassé des tourbillons de pluie, détrempant le vaste plateau argileux où nous campons, les champs dénudés et les profondes oliveraies coupées çà et là de haies de figuiers de Barbarie.
Nos pauvres tentes nomades, mouillées et alourdies, semblent autant de grandes bêtes peureuses, aplaties sur la terre rouge.
L'aube terne et triste d'automne se lève sur cette campagne d'Afrique toute changée, comme déformée parles buées froides qui flottent à l'horizon.
Transis et maussades autour d'un grand feu pâle qui fume beaucoup, nous attendons en silence le café qui nous rendra un peu de force et de chaleur.
C'est une de ces heures grises, lentes, où l'âme semble se replier sur elle-même et sentir, avec une intensité douloureuse et morne, l'inutilité finale de l'effort humain.
... Depuis deux mois, par un hasard de ma vie errante, je campe dans les sombres tribus indo-
ciles de ces terres hautes d'Amira qui dominent les prairies fertiles et les bois ombreux du Sahel souriant.
Ayant promis à un journal des impressions de voyage dans ce pays, je^ me suis jointe à une petite caravane chargée par les autorités tunisiennes de faire des enquêtes sommaires et de récolter les impôts arabes, toujours arriérés.
Il y a là le petit khalifa du caïd de Monastir, Maure de Tunis, mince et fluet, très effacé, assez juste, point cruel et pas trop avide surtout ; deux vieux notaires arabes, s'immobilisant dans les idées et les attitudes de jadis, très doux, très bienveillants et souriants. Puis le brigadier de spahis Ahmed, un Oranais, singulier mélange de grâce juvénile, de violence souvent sauvage, d'insouciance et de réflexion beaucoup plus profonde que ne le comporte sa situation sociale... Enfin des Bédouins en burnous rouges ou bleus, qui sont des spahis et des deïra du Makhzen.
... Depuis deux mois, j'assiste en spectateur à ce que font ces gens que je ne connais que depuis que j'erre avec eux, vivant de leur vie, et qui ignorent tout de moi. . Pour eux, je suis Si Mahmoud Saâdi, le petit Turc évadé d'un collège de France...
Et mon cahier de notes est resté si peu chargé, malgré quelques remords, quelques velléités d'écrire... Une fois encore la vie bédouine, facile.
libre et berceuse, m'a prise pour me griser et m'assoupir. Ecrire... pourquoi ?
Tandis que je songe, presque avec ennui, à toutes ces choses de ma vie présente, on vient tout à coup nous chercher pour aller là-bas, au fond de la plaine, apaiser une tribu qui, pour venger la mort de l'un des siens, veut aller en massacrer une autre...
Il faut tout abandonner, laisser le campement à la garde d'un deïra qui s'occupera du transport pour ce soir, et partir avec l'envoyé du cheikh...
Une course échevelée à travers des halliers, dans la terre molle et glissante. Nous sautons des fossés, des haies de figuiers de Barbarie, sur des chevaux énervés par le vent et la pluie et qui ne veulent plus obéir.-
Mais voici le douar des Hadjedj ; une centaine de gourbis et de tentes basses sur une colline arrondie, dans un site d'une nudité effrayante: pas un arbre, pas une herbe...
Une animation insolite règne dans le douar et, de très loin, nous entendons des clameurs furieuses.
Entre les tentes, des hommes en haïks noirs, ou terreux, que le vent agite, se démènent, discutant par groupes, en des attitudes violentes, tandis que d'autres, accroupis, fourbissent et arment
de vieux fusils à pierre, aiguisant des sabres à poignées en bois, des poignards et des faucilles. Au milieu du douar, les femmes, enveloppées dévoiles bleus ou rouges, se lamentent autour d'un haïk noir, tout gluant de sang, qui recouvre un cadavre...
Les hommes poussent de grands cris de menace et de mort, et comme au temps des migrations ancestrales, ils se disposent à aller massacrer et piller la tribu de Zerrath-Zarzour, campée vers l'Ouest, au delà d'un ravin large de près d'un kilomètre et profond comme un abîme.
Le jeune cheikh Aly, superbe d'énergie et d'émotion, s'avance à notre rencontre, un fusil à la main, et nous explique ce qui se passe :
— Ce matin, un garçon des Zerrath-Zarzour, nommé Aly ben Hafidh, est venu ici, chez nous, avec son frère Mohammed, pour vendre deux brebis à mon khodja, que voici. Ils ont rencontré un des nôtres, Hamzaben Barek, avec la famille duquel ils sont mal depuis longtemps. Ils étaient tous trois là-haut, , sur cette petite éminence en dehors du douar. Ils se sont pris de querelle, et Aly ben Hafidh a frappé Hamza à coups de matraque, lui brisant le crâne... Voilà le cadavre. Toute la tribu et quatre bergers de la tribu de Melloul ont vu le crime. Mais Aly et son frère se sont enfuis dans le ravin. A présent les nôtres, pour se venger, veulent aller massacrer ceux des Zerrath-Zarzour.
SAHEL TUxXISIEN
Tandis que le cheikh nous parle, les hommes se sont rapprochés et un grand silence règne sur le douar, troublé seulement par les lamentations des femmes. Debout, le regard menaçant et ferme, les armes à la main, les nomades écoutent... A peine le cheikh a-t-il fini sa dernière phrase, que la sauvage clameur éclate de nouveau.
Les gestes et les cris sont d'une violence inouïe et les faces anguleuses des maigres Hadjedj deviennent effrayantes. Le cheikh Aly s'élance de nouveau vers eux, pour des exhortations et des menaces... J'entends un grand vieillard, à profil d'oiseau de proie, qui lui répond presque avec dédain :
— Tu es jeune, tu ne sais pas ! C'est le prix du sang... Et brusqiiement les nomades se dispersent, courant, essayant de gagner le ravin.
Mais les spahis et les deïra partent alors dans toutes les directions avec, eux aussi, de grands cris ; ils sont heureux, les nomades habillés en soldats, de galoper, de crier, de poursuivre, avec l'illusion de la guerre, ces hommes armés qui, à chaque instant, peuvent se retourner contre eux et devenir menaçants par le nombre... A cette chasse à l'homme, ils se grisent, et leurs figurent rayonnent d'une joie d'enfants turbulents et libres.
La scène tumultueuse, sous le ciel bas et gris, dans le vent furieux, est sauvage et superbe.
... Enfin la tribu est contenue, rabattue sur le douar, gardée à vue. Deux ou trois des plus forcenés sont pris et enchaînés. Il faut, maintenant, commencer l'enquête, et deux spahis partent à la recherche de l'assassin.
Il est tout jeune, cet Aly ben Hafidh qu'on nous amène, haletant, les vêtements en lambeaux, le visage couvert de sueur et de boue, les mains attachées derrière le dos. Il est pâle, mais le regard en dessous de ses longsjyeux roux est farouche et fermé. Son frère, grand Bédouin maigre, au sombre visage de détrousseur, a l'allure d'un fauve pris au piège, prêt à bondir... Pourtant ce n'est pas lui qui a tué : c'est Aly, le petit nomade aux yeux dorés, au visage imberbe.
Par monosyllabes Aly ben Hafidh répond aux questions d'usage sur son identité.
— Pourquoi as-tu tué Hamza ben Barek ? demande le khalifa.
Alors l'accusé semble se ramasser sur luimême pour une défense désespérée. Il courbe la tète et regarde le sol :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Désormais, comme en rêve, contre tout bon seiis, contre toute évidence, il répète sa phrase, sa pauvre phrase de dénégation enfantine, apeurée à la fois et obstinée.
Il a commis son crime sur le sommet nu de la colline ; une cinquantaine de personnes Font vu. Avec son frère il s'est enfui et caché dans le ravin. Ses déclarations contredisent celles de son frère, interrogé en son absence.. Qu'importe ! A toutes les objurgations, à toutes les menaces, à toutes les prières, il répond, d'une voix atone, les yeux obstinément fixés à terre :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Pendant trois jours nous restons aux Hadjedj. Trois jours de discussions, de cris, de menaces, d'alertes continuelles... Enfin, quand l'ordre et la paix semblent rétablis, nous reprenons le chemin de Moknine, la capitale d'Amira.
Le beau temps est revenu. Il fait presque chaud, et une mince herbe drue sort partout de l'argile rouge fécondée par les pluies.
C'est encore le matin, l'heure limpide où la campagne s'étale, tout azurée, sous le ciel rose infiniment pur et pâle, comme agrandi.
Notre petite caravane s'avance lentement, malgré les ardeurs des chevaux joyeux ; nous traînons avec nous une troupe silencieuse et morue de vingt-cinq ou trente prisonniers, arrêtés par-ci par-là, dans les tribus. Résignés, sans un geste ni un mot de révolte, ils marchent, enchaînés
deux à deux par le poignet et la cheville. Ils semblent indifférents.
Aly, le seul assassin, a les bras liés derrière le dos, les pieds entravés, et marche séparément entre les chevaux des spahis. Il garde son attitude impénétrable et, quand les Bédouins de sa tribu parviennent à lui lancer, de loin, quelques paroles d'adieu, il répond d'une voix ferme, comme si c'était vrai :
— Entre lui et moi, le Prophète de Dieu est témoin !
Les Hadjedj, apaisés maintenant, le regardent passer en silence, sans haine presque, car il est entre les mains de la justice des hommes que les nomades, comme tous les hommes simples, redoutent instinctivement et n'aiment pas, car elle est étrangère à leurs mœurs et à leurs idées. Aly, pour eux, n'est plus l'ennemi qu'on .a le droit de tuer, comme prix du sang : il est prisonnier, c'est-à-dire un objet de pitié, presque une victime de ce fantôme redouté et haï : l'Autorité. La haine et la vengeance des Hadjedj se reporteraient plutôt, maintenant, sur la tribu de Zerrath-Zarzour tout entière que sur Aly, s'ils avaient le pouvoir de lui nuire.
Tout à coup, d'un ravin masqué par des figuiers de Barbarie, un groupe de femmes émerge et s'élance vers nous, avec des gémissements et des
plaintes, La plus vieille, conduite par une petite fille très belle, aux yeux noirs et ardents, est aveugle. Ses cheveux blancs retombent sur son front de momie. Elle pleure.
Toujours guidée parla petite fille, la vieille se suspend à l'étrier du khalifa et l'implore.
— Sidi, Sidi, pour le repos de lame de ta mère, aie pitié de mon fils unique, de mon Aly I aie pitié, Sidi I
Notre convoi s'est arrêté et tous nos hommes sont graves. Nos cœurs se serrent affreusement devant la douleur de la vieille mère aveugle et en haillons, que nous sommes impuissants à consoler.
Le khalifa, presque prêt à pleurer, balbutie des promesses qu'il ne pourra tenir et la mère d'Aty se répand en bénédictions. Puis elle va tomber sur la poitrine de son fils, et se lamente comme sur le cadavre d'un mort.
Très pâle, le petit Bédouin tremble de tous ses membres.
— Ton père est couché dans le gourbi, dit la vieille, et il est malade, bien malade. Sans doute son heure est venue. Il te fait dire d'avouer, si tu as tué, pour que Dieu ait pitié de nous et de toi et pour que l'Ouzara (1) ne soit point impitoyable...
(1) Tribunal de TOuzara, cour criminelle musulmane à Tunis. Le crime de meurtre volontaire entraîne la peine de mort par pendaison.
Alors, tout à coup, convulsivement, Aly se met à pleurer et son visage jeune devient tout à fait enfantin . Très bas il murmure :
— Pardonnez-moi, musulmans ! J'ai tué une créature !
Parmi les cavaliers et les Bédouins qui se sont rapprochés, ce mot court joyeusement :
— Il a avoué ! Il a avoué !
C'est comme une détente et, tout de suite, Aly devient pour tous ces gens un objet de pitié plus profonde, presque de sollicitude. Le brigadier Ahmed, très dur pourtant, se penche lui-même vers Aly et lui détache les mains.
— Embrasse la vieille, dit-il.
Alors ce sont des adieux entrecoupés de sanglots, de cris et de gémissements de femmes... Puis le groupe éploré s'éloigne, mais longtemps encore on entend la vieille mère qui se déchire le visage avec des hurlements lugubres.
Le brigadier laisse les gens des Zerrath-Zarzour s'approcher d'Aly, lui dire adieu, lui donner quelques pièces de cuivre pour sa nourriture en prison... Parmi ceux qui viennent faire l'aumône au prisonnier, je reconnais deux ou trois vieillards de Hadjedj, de ceux-là mêmes qui, la veille, voulaient massacrer Aly et les siens.
— Tiens, nous te donnons cela dans le sentier de Dieu I disent-ils. Puis ils s'éloignent, graves, presque solennels.
Bientôt le brigadier doit écarter tout le monde, car la foule des Ouled-Zerrath-Zarzour se fait compacte et cela pourrait devenir dangereux... Alors nous reprenons le chemin de Moknine à travers les bois d'oliviers où les gouttes de rosée nous font frissonner...
MŒURS ÏELLIENNES
Fellah
La vie du fellah est monotone et triste, comme les routes poudreuses de son pays, serpentant à l'infini entre les collines arides, rougeâtres, sous le soleil. Elle est faite d'une succession ininterrompue de petites misères, de petites souffrances, de petites injustices. Le drame est rare, et quand, par hasard, il vient rompre la monotonie des jours, il est, lui aussi, réduit à des proportions très nettes et très minimes, dans la résignation quotidienne et prête à tout.
Dans mon récit vrai- il n'y aura donc rien de ce que l'on est habitué à trouver dans les histoires arabes, ni fantasias, ni intrigues, ni aventures. Rien que de la misère, tombant goutte à goutte- Sous la morsure du vent de mer âpre et glacé, malgré le soleil, Mohammed Aïchouba poussait sa charrue primitive, attelée de deux petites juments maigres, de race abâtardie, à la robe d'un jaune sale. Mohammed faisait de grands efforts pour enfoncer le soc obtus dans la terre rouge, caillouteuse. Par habitude, et aussi faute d'outils et de courage, Mohammed se contentait de con-
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tourner les touffes de lentisque et les pierres trop grosses, sans jamais essayer d'en débarrasser son pauvre champ, le « melk » héréditaire et indivis des Aïchouba.
Le petit Mammar, le fils de Mohammed, cramponné à la gandoura terreuse de son père, s'obstinait à suivre le sillon où, un jour, il pousserait probablement à son tour la vieille charrue.
Mohammed approchait de la cinquantaine.
Grand et sec, de forte ossature, il avait un visage allongé, tourné, encadré d'une courte barbe noire. Ses yeux d'un brun roux avaient une expression à la fois rusée, méfiante et fermée. Cependant, quand le petit Mammar s'approchait trop de la charrue, le père le repoussait doucement, et ses yeux changeaient. Un sourire passait dans son regard plein d'une obscurité accumulée par des siècles de servitude.
Un voile déchiré, simplement passé sur la tête, achevait de donner à Mohammed, sous ses haillons, l'air d'un laboureur de la Bible...
Le champ était situé sur le versant d'un coteau aride, au milieu du chaos des collines que dominait de toutes parts une muraille bleuissante de montagnes aux circuits compliqués.
En face, sur l'autre bord d'un ravin, on voyait les gourbis de la fraction des Rabta, de la tribu des Maïne.
Celui des Aïchouba se trouvait un peu à l'é-
cart, au pied de la falaise rouge qui coupait brusquement la montagne. Quatre murs en pierre sèche, aux trous bouchés avec de la terre et de l'herbe, un toit en « diss ». Comme unique ouverture, la porte très basse, telle l'entrée d'une tanière. Une haie d'épines et de branches de lentisque, servant le jour à cacher les femmes et la nuit à abriter le troupeau.
Mohammed était l'aîné, le chef de famille. Ses deux frères, plus jeunes, habitaient sous son toit. Le premier, Mahdjoub, était marié. Se désintéressant du travail au champ, il élevait des brebis et des chèvres, et fréquentait les marchés. Benalia, le cadet, ne resçemblait pas à ses frères. Il avait dix-huit ans, et refusait de se marier.
Il gardait le troupeau et braconnait dans la montag«e. Voleur à l'occasion, mauvais sujet irréductible, malgré les corrections fraternelles, il passait ses journées assis sur quelque rocher, en face du grand horizon doré, à jouer de la flûte bédouine ou à improviser des complaintes. Lui seul, peut-être, dans sa tribu, voyait la splendeur des décors environnants, la menace des nuages sur la crête des montagnes obscures et le sourire du soleil dans les vallées.
Au gourbi, Benalia gardait un silence presque dédaigneux. Il ne se mêlait ni aux querelles d'intérêt entre les deux grands frères ni aux inter^ minables discussions des femmes.
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Celles-ci étaient nombreuses, dans la demiobscurité du grand gourbi. Mohammed en avait deux et Mahdjoub une. Il y avait encore là les sœurs non encore nubiles ou divorcées, les vieilles tantes et la mère Aïchouba, l'aïeule décrépite des petits qui pullulaient portés sur le dos des femmes courbées avant 1 âge. Et c'était toute une smala exigeante et rusée, quoique craintive.
Pendant que les hommes étaient au dehors, les femmes écrasaient le blé dur dans le vieux petit moulin lourd et faisaient cuire les galettes azymes dans un four en terre ressemblant à une taupinière géante et qu'on fermait au moyen d'une marmite à moitié remplie d'eau.
Quand les travaux rudimentaires du champ et du troupeau ne réclamaient pas leur effort, Mohammed et Mahdjoub allaient, comme les autres hommes de la fraction, s'asseoir sur de vieilles nattes, près d'une hutte où un homme en blouse et en turban vendait du café et du thé.
Là, on parlait lentement, interminablement, des questions d'intérêt, avec la préoccupation des paysans toujours attentifs à la vie de la glèbe. On supputait la récolte ; on rappelait le dernier marché ; on comparait les années.
Le marché joue un grand rôle dans la vie bédouine. Il exerce une sorte 4e fascination sur les fellah, très fiers du marché de leur tribu. « Il va
déjà au marché » se dit du jeune homme parvenu à l'âge de la virilité.
Parfois, quelqu'un racontait une histoire naïve et fruste, la révélation des trésors cachés dans la montagne et surveillés par des génies, des légendes du vieux temps ou bien des histoires merveilleuses sur les panthères, encore nombreuses aujourd'hui, et les lions.
La piété de ces tribus berbères de la montagne dont beaucoup parlent leur idiome, le chelha, est tiède, et leur ignorance de l'Islam est profonde. Les vieillards seuls s'acquittent des prières traditionnellement. Par contre, les marabouts sont très vénérés, et il est une infinité de koubba ou simplement de lieux saints où l'on va en pèlerinage, en mémoire de quelque pieux solitaire.
Chez les Aïchouba, seul, Mohammed priait et portait à son cou le chapelet de la confrérie des Chadoulia...
Et les jours s'écoulaient dans la torpeur résignée, dans la monotonie de la misère, endurée depuis toujours.
... L'année s'annonçait mal. Au moment des semailles d'hiver, la pluie avait détrempé la terre et transformé les chemins arabes, sentiers ardus et sinueux, en torrents. En effet, malgré le poids si lourd des impôts arabes,^les douars sont encore dépourvus de voies de communication et rien n'est fait pour leur commodité, leur développement ou
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leur salubrité. Le fellah déshérité paye et se tait.
Les terres de la fraction des Rabta sont pauvres, épuisées encore par la mauvaise culture sans engrais, jamais. La brousse voisine les envahit.
Le pain noir et le maâch, le gros couscous grossier, menaçaient de manquer cette année ; l'impôt serait bien difficile à payer ; et une plainte sourde, un cri d'angoisse commençait à monter des collines et des vallées.
Il n'y avait cependant pas de révolte dans les attitudes et les discours des fellah. Ils avaient toujours été pauvres. Leur terre avait toujours été dure et pierreuse, et il y avait toujours eu un beylik auquel il fallait payer l'impôt. D'un âge d'or les Bédouins ne gardaient aucune souvenance.
Ils vivaient de brèves espérances, en des attentes d'événements prochains, devant apporter un peu de bien-être au gourbi : Si Dieu le voulait, la récolte serait bonne... ou bien les veaux et les agneaux se vendraient, et un peu d'argent rentrerait. Tout cela, même en mettant les choses au mieux, ne changerait rien au cours éternellement semblable de la vie du douar. Mais l'espoir fait passer le temps et supporter la misère.
... Le Bédouin est chicanier et processif de sa nature. Il considère comme une nécessité de la vie, presque comme un honneur, d'avoir des procès en cours, de mêler les autorités à ses affaires.
même privées. Mohammed Aïchouba et son frère Mahdjoub avaient plusieurs fois soumis leurs différends au caïd, et même à l'administrateur, tout en continuant cependant à vivre ensemble.
Au gourbi, c'était Aouda, l'aînée des deux femmes de Mohammed, qui suscitait les querelles. Verbeuse et acariâtre, elle éprouvait le besoin incessant de se disputer et de crier, de rapporter des uns aux autres les propos entendus, habilement surpris. Quand les disputes dépassaient un peu le degré ordinaire, Mohammed prenait une matraque et frappait sa femme à tour de bras, mettant fin aux querelles pour quelques heures. Mais la ruse et la méchanceté d' Aouda n'avaient pas de bornes. Elle en voulait surtout à Lalia, la jeune femme de son mari, douce créature, jolie et à peine nubile, qui se taisait, supportant toutes les vexations d'Aouda et allant jusqu'à l'appeler Lella (madame).
Mohammed, sans tendresse apparente, avait pourtant un faible pour Lalia, et il ne revenait jamais du marché sans rapporter un cadeau quelconque à sa nouvelle épouse, augmentant ainsi la haine et la jalousie d'Aouda. Celle-ci avait deux enfants, deux filles, et elle comptait sur cette maternité pour empêcher son mari delà répudier. Mais les filles étaient déjà assez grandes, et Mammar, le favori de Mohammed, était le fils de Khadidja, la première femme de Mohammed, qui
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était morte. Les liens qui attachaient Mohammed à Aouda étaient donc bien faibles.
Comme il est d'usage chez les Berbères de la montagne, les parents d'Aouda l'excitaient encore contre son mari pour provoquer un divorce venant de lui, car alors il perdait le sedak, la rançon de sa femme, que les parents remariaient ensuite, touchant une autre somme d'argent.
... Mohammed, son labourage fini, mesura le grain, et son cœur se serra en voyant qu'il n'en avait pas assez pour ensemencer. Il en manquait pour une quinzaine de francs. Où prendre cet argent ? Irait-il, comme les années précédentes, s'adresser à M. Faguet, ou aux Kabyles habitant les « centres » de Montenotte et de Cavaignac? A l'un comme aux autres il devait déjà plusieurs centaines de francs. Son champ et le troupeau de Mahdjoub servaient de garantie.
Il avait déjà vu vendre aux enchères un champ d'orge et trois beaux figuiers, que M. Faguet avait fait acheter par l'un de ses kliammès.
Les usuriers I Seuls, ils pouvaient lo. tirer d'affaire. Il fallait bien semer. Et Mohammed calculait, se demandant s'il s'adresserait au roumi de Ténès ou aux Kabyles des villages. M. Faguet/ lui prêterait le grain en nature au double du prix courant ; les Kabyles, pour un prêt de quinze francs, lui feraient signer un billet de trente...
Mohammed, lentement, marchait le long de son champ, en songeant aux usuriers. Le vent froid s'engouffrait dans le vieux burnous déchiré, dans la gandoura en loques, et pleurait sa tristesse immense autour de cette tristesse humaine.
... Le « centre » des Trois-Palmiers, en arabe Bouzraïa, est un village de création officielle. Les terrains de colonisation ont été prélevés sur les meilleures parcelles des tribus de Hemis et de Baghadoura, par expropriation ; malgré cela le village européen ne doit sa prospérité relative qu'au grand marché arabe du vendredi.
Sous les eucalyptus au feuillage rougi par l'hiver, sur une côte pulvérulente, une foule compacte se meut : burnous grisâtres, burnous bruns, voiles blancs. Dans les cris des hommes et des bêtes, les Bédouins vont et viennent. Les uns arrivent ; les autres s'installent. Et une grande clameur s'élève, cri rapace de cette humanité dont la pensée unique est le gain. Vendre le plus cher possible, tromper au besoin, acheter à vil prix : tel est le but de cette foule disparate, mélange confus d'Européens, d'Arabes, de Kabyles et de Juifs, tous semblables par leur soif de lucre.
... Mohammed et Mahdjoub étaient descendus au marché dès l'aube. Le long de la route, ils avaient marché ensemble, accompagnés de leur jeune frère Benalia, qui poussait devant lui trois
chèvres queMahdjoub voulait vendre. Mohammed était monté sur sa petite jument, avec Mahdjoub en croupe, tandis que Benalia marchait à pied. Il chantait :
« Le berger était sur la montagne. Il était petit; il était orphelin. Il jouait de la flûte. 11 gardait les moutons et les chèvres de Belkassem. La panthère est venue, à la tombée de la nuit, à l'orée des bois : elle a dévoré le petit berger et le troupeau... Les enfants de Belkassem ont pleuré le beau troupeau, les belles chèvres... Personne n*a pleuré le petit berger, parce qu'il n'avait pas de père... »
Benalia improvisait, et sa voix jeune et forte s'en allait aux échos de la forêt, dans la montagne pleine d'épouvantement. Poète inconscient, il disait la vérité de sa race et chantait les réal ités delà vie des douars... Mais, voleur et mauvais sujet, il n'obtenait pas d'attention et n'avait pas l'estime des hommes de sa tribu .
... Arrivés au marché, les trois frères se séparèrent, selon l'usage arabe. Mohammed n'avait qu'une petite jarre de beurre à vendre, et se mit aussitôt en quête du Kabyle prêteur d'argent, Kaci ou Saïd.
En blouse bleue et turban jaune, grand et maigre, le zouaouï déballait un grand paquet de mouchoirs et de cotonnades claires. En voyant Mohammed Aïchouba, il sourit.
— Te voilà encore ? Ça ne va donc pas ? Qu'y a-t-il ?
— Louange à Dieu dans tous les cas ! Il n'y a que le bien.
— Tu as besoin d'argent ?
— Oui, viens à l'écart; nous parlerons.
— Tu me dois déjà deux cents francs. Tu en dois à d'autres, et même à M. Faguet.
— Je paye les intérêts. Je ne travaille plus que pour vous et les impôts.
— Je ne te prêterai plus au même intérêt. C'est trop peu, puisqu'il faut tant attendre.
— Tu n'es pas un musulman ! Dieu t'a défendu de prêter même à un centime d'intérêt.
— Nous partageons le péché : nous prêtons, mais vous autres Arabes, vous empruntez. Sans votre rapacité, à qui prêterions-nous ?
— Ce sont les Juifs qui vous ont appris ce métier-là.
— Assez. Yeux-tu de l'argent, ou non ? Et combien te faut-il ?
— Au cours du blé dur et de l'orge, il me faut seize francs.
— Seize francs... Tu me feras un billet de trente-deux francs.
— Voilà un traficde Juif ! Avec quoi payerai-je un intérêt pareil ?
— Arrange-toi.
Le marchandage fut long et âpre. Mohammed
se défendait, dans l'espoir de gagner quelques sous. Kaci ou Saïd voyait qu'il tenait sa proie et goguenardait, tranquille. Enfin, sans qiie l'usurier eût cédé un centime, le marché fut conclu. Le lendemain matin, on irait chez l'interprète, on signerait le billet, et, pour se mettre d'accord avec la loi, on y porterait la mention bénigne « Valeur reçue en grain », écartant l'idée d'usure. Mohammed Aïchouba aurait seize francs pour compléter ses semences et, après la moisson, il rendrait le double.
Il passa la nuit, roulé dans son burnous, près du café maure. Une inquiétude lui venait bien : avec la faible récolte qu'il y aurait sûrement, puisque l'année comçiençait par un froid excessif et trop de pluie, comment payerait-il toutes les échéances tombant, inexorables, après la moisson, en août ? Mais il se consola en disant ; « Dieu y pourvoira ». Et il s'endormit.
... Pendant l'absence des hommes, une vieille femme ridée, au nez crochu, piix petits yeux sans cils, vifs et perçants comme des vrilles, élait venue au gourbi des Aïchouba. C'était la mère d'Aouda, femme de Mohammed.
Elle avait pris sa fille à part, dans un coin, et lui parlant à voix basse, avec véhémence, elle faisait sonner ses bracelets d'argent sur ses poignets décharnés, à chaque geste brusque.
— Tu es une ânesse. Pourquoi restes-tu chez
ton mari ? Tu sais bien que les autres femmes de ton âge sont bien habillées, choyées par leurs maris. Tu vois bieh comment iltraite cette chienne de Lalia qu'il te préfère. Pourquoi restes-tu ? Réfugie-toi chez ton père. Si ton mari veut te reprendre de force, va chez l'administrateur. Après cela, Aïchouba te répudiera, car il tient aux usages, et quand tu auras découvert ton visage devant les Roumis, il ne voudra plus de toi... Alors nous te trouverons un autre mari bien meilleur.
— J'ai peur.
— Bête, va ! N'es-tu pas mon foie ? Te ferai-je du mal ? Et de quoi as-tu peur ? N'as-tu pas ton père, et tes frères ne sont-ils pas deux lions ?
Aouda, la joue appuyée dans le creux de sa main, réfléchissait. Elle n'avait aucune affection pour son mari et elle le craignait . Si elle était jalouse de Lalia, ce n'était nullement le sentiment* de la femme blessée dans son amour et sa dignité. Seulement Mohammed prodiguait à Lalia les cadeaux et les parures, et Aouda était envieuse.
Aouda se décida.
— Lundi, ils seront au marché de Montenotte. Dis à mon père et à mes frères de venir me cher- . cher avec la mule grise.
— D'abord fais une scène à ton mari. Dis-lui de te donner les mêmes objets qu'à Lalia et de te laisser venir passer quelques jours chez nous. Il refusera, et toi, insiste. Il te battra, et, dès mardi.
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nous irons nous plaindre à l'administrateur, s'il ne te répudie pas.
Une femme entra, éplorée. C'était Aïcha, une voisine. Elle s'accroupit dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un visage agréable sans les tatouages qui couvraient son front, ses joues et son menton.
— Qu'as-tu, ma fille ? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades ?
— Oh ! mère, mère I L'autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd, des Zouaoua ont passé. Ils m'ont montré de beaux mouchoirs en soie rose, à quatre francs. J'en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait d'attendre jusqu'à la fin du mois. Ma mère m'aurait donné l'argent. A présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs, et il m'assigne en justice. Mon mari m'a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas s'il aura assez pour payer... Dieu, aie pitié I
— Moi, dit Aouda, je n'achète jamais à crédit. J'ai gardé de la laine pour plus de trois francs, et ^ quand je fais le beurre, j'en cache un peu que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j'en vends en cachette... comme ça j'ai de l'argent pour m'acheter ce que je veux.
Mais la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, et les femmes s'apitoyèrent sur le sort d'Aïcha, la voisine.
— Brûle un peu de corne de bélier de la grande
fête et mets la cendre dans le manger de ton mari ; il ne pourra plus te répudier. Garde-toi d'en goûter, ça empêche les femmes de devenir enceintes.
La vieille connaissait les sortilèges.
Aïcha joignit les mains, puis elle embrassa le pan crasseux de la mlahfa de la rusée :
— Mère, je t'en supplie, viens chez moi. Mon mari est parti ; prépare-moi la corne toi-même. J'en ai justement deux.
— Après avoir fait cela, il faut que je parfume mon gourbi au benjoin pendant quatre jours et que je brûle deux bougies de cire vierge pour Sidi- Merouan. Donne-moi six sous; j'irai.
Des plis de la coiffure d'Aïcha, les six sous passèrent dans un coin de la mlahfa de la vieille, qui se leva alors et prit son haïk et son bâton.
— Lundi, à midi. N'oublie pas la laine, surtout... soufïïa-t-elle à l'oreille de sa fille.
^lohammed, harassé, trempé par la pluie, rentra le lendemain, à la nuit, avec l'argent du Kabyle touché dans l'antichambre de l'interprète, le billet signé.
Il trouva son petit Mammar brûlant de fièvre, sur les genoux de Lalia qui le berçait.
Aouda, vaquant aux soins du ménage, maugréait :
— Toujours c'est moi qui travaille! L'autre, jamais. On lui a apporté des cadeaux, je parie. Moi, jamais rien !
258 MŒURS TELLIENNES
Mohammed, douloureusement frappé par la maladie subite du petit, se retourna vers Aouda.
— Qu'as-tu à grogner comme une chienne ?
— Je demande à Dieu d'avoir pitié de moi... Et elle égrena le chapelet de ses récriminations,
mais avec une insolence inaccoutumée.
— Tais-toi, disait Lalia conciliante. Tune vois pas... le petit est malade, l'homme est fatigué.
— Toi, fille de serpent, tu n'as rien à me dire. Tu es fière, parce que tu es bien habillée, vipère !
Mahdjoub haussait les épaules, impatienté.
— Si tu étais à moi, dit-il, je te mettrais à la porte à coups de pied. Celui-là est trop patient.
'Au fond, Mohammed avait bien envie de répudier Aouda, mais il regrettait l'argent de sa rançon, et il se contenta, comme toujours, de la faire taire en la battant.
Le lendemain, l'état de l'enfant empira. Mohammed, désolé, le veillait, morne. Les remèdes des vieilles ne soulagèrent pas le petit et, dans la nuit, il mourut. Quand les menottes convulsées retombèrent inertes, Mohammed crispa ses mains calleuses sur le petit cadavre et resta là, pleurant à gros sanglots, avec des gémissements, comme un enfant.
Autour du tas de chiffons qui avait servi de lit au petit Mammar, les femmes, accroupies, poussaient de longs hurlements lugubres, en se griffant le visage. Aouda, par nécessité et par habitude.
imitait les autres, mais, dans ses yeux noirs, une joie mauvaise brillait.
Et Mohammed pleurait là sa dernière misère, la mort de son fils unique, ce petit Mammar si joli, si plein de vie, qui le suivait partout, qui le caressait, qui était sa seule joie.
Peu à peu le fellah cessa de pleurer et resta là, accroupi, immobile, à regarder le cadavre de son enfant... Puis il souleva les petites mains crispées qui semblaient s'abandonner encore, la petite tête aux yeux clos... Et, avec un long cri de bête blessée, il retomba sur les chiffons et pleura, pleura jusqu'au jour, quand les femmes lui prirent le petit pour le laver et le rouler dans le linceul blanc, étroit comme une serviette.
Mammar fut enterré sur la colline, dans la terre pierreuse. Mohammed, sombre et muet, ramassa des pierres et des branches et bâtit une cahute au pied du figuier où il jouait, tous les jours, avec son fils. Il porta là quelques loques, sur une vieille natte, et s'étendit. Mais une autre semaine commença. L'argent manquait ; il fallait vendre encore du beurre et du miel, et acheter avec l'argent du Kabyle le grain. Puis il faudrait ensemencer. Mahdjoub appela son frère aîné.
— Frère, pour qui travaillerai-je à présent que mon fils est mort ? dit Mohammed en se levant tristement, sans force et sans courage, pour la besogne obligée.
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— C'est la volonté de Dieu. Il te donnera sans doute un autre fils...
Pendant l'absence de Mohammed-, le père et les frères d'Aouda vinrent la chercher et elle partit, les yeux secs, emportant ses hardes, sans un adieu pour toutes ces femmes qui essayaient de la retenir.
Quand elle fut partie, les autres dirent, soulagées pourtant : « Que la mer la noie I Elle est trop méchante !»
Mohammed dut aller se plaindre au caïd, réclamant sa femme. Mais le vieux chef lui conseilla de la répudier, lui prédisant de nombreux ennuis s'il la réintégrait au domicile conjugal. Et Mohammed répudia Aouda, instaurant un peu de paix au gourbi en deuil du petit Mammar.
Puis Mohammed ensemença son champ. Il marchait, le long des sillons, en jetant la semence, et il lui était douloureux de regarder cette terre rouge si dure à travailler, et qu'il avait arrosée de tant de sueur... Voilà que, maintenant, elle lui avait pris son fils unique, son petit Mammar, qui, naguère encore, courait comme un joyeux agneau dans ces mêmes sillons.
Tout à coup Mohammed s'arrêta : sur l'argile rouge, une trace, presque effacée, persistait- : la trace d'un petit pied nu.
Le fellah s'accroupit là, laissant son travail, et il eut une nouvelle explosion de douleur, — la
dernière, car, ensuite, il se résigna à la destinée. Il prit soigneusement l'argile portant l'empreinte du petit pied, la pétrit dans ses doigts, la noua dans un coin de son voile. Le soir, il mit la motte de terre dans un coin de son gourbi, comme un talisman. Puis il courba la tête sous le jong du mektoub inéluctable, et il travailla pour le pain bis de sa famille.
... Le vent et la grêle achevèrent de rendre la moisson presque nulle, et le grand cri, la plainte des fellah qui, au printemps, avait retenti dans les vallées et sur les collines roula d'un horizon à l'autre, de la plaine du Chélif à la mer, comme une clameur d'épouvante devant la famine prochaine.
Les créanciers furent impitoyables. Le champ fut vendu et le produit partagé entre M. Faguet, les Kabyles et le beylik pour les impôts.
Sans labour, sans blé, les Aïchouba en furent réduits à leur petit jardin de melons et de pastèques. Mohammed, sans terre, se trouva tout à coup désœuvré, inutile comme un enfant ou un vieillard impotent. Sombre, il erra le long des routes. Mahjboud, pour faire vivre la famille, dut vendre peu à peu ses bêtes. Silencieux, lui aussi, courbé sous le joug de la destinée, il devint le chef de la famille, car Mohammed désertait de plus en plus le gourbi pour errer.
Un jour, Benalia vit son frère qui marchait, la
tête courbée, dans le champ qui leur avait appartenu. Il cherchait quelque chose.
Timidement, pris de peur, Benalia s'en alla prévenir Mahdjoub, qui s'en vint au champ.
— Si Mohammed, que fais-tu là ? La terre n*est plus à nous, telle est la volonté de Dieu. Viens, il ne faut pas qu'on te voie là.
— Laisse-moi.
Mais que cherches-tu là ?
— Je cherche la trace des pas de mon fils.
Et Mahdjoub connut que son frère était devenu derrouich.
Peu de jours après, comme Mohammed était assis, silencieux comme toujours désormais, devant sa cahute, et que Mahdjoub menait les bêtes à l'abreuvoir, Benalia, assis devant le gourbi, jouait de la flûte. Tout à coup, Mahdjoub revint en courant.
— - Si Mohammed I les gendarmes viennent vers le gourbi !
Par habitude, il demandait aide et protection à l'aîné, mais Mohammed répondit :
— Que nous prendraient-ils encore, puisque mon ,fils est mort et que le champ est vendu ?
Devant le gourbi, guidés par le garde champêtre à burnous bleu, les gendarmes mirent pied à terre. Ils entrèrent tous deux. L'un portait des papiers à la main.
— Où est Aïchouba Benalia ben Ahmed ?
Benalia avait pâli.
— C'est moi..., murmura-t-il.
Le gendarme s'approcha et lui passa les menottes. Alors, comme Mohammed, les yeux grands ouverts, se taisait, Mahdjoub s'avança tremblant.
— Si Ali, dit-il au garde champêtre, pourquoi a rrête-t-on mon frère ?
— Il était absent, cette nuit ?
— Oui...
— Eh bien, il est allé à Timezratine. et il a volé un fusil chez M. Gonzalès, le colon. Gomme le colon l'a surpris, ton frère lui a tiré dessus. M. Gonzalès est blessé, et on l'a porté à l'hôpital. Il a reconnu ton frère.
Et on emmena Benalia, tandis que les femmes se lamentaient comme sur le cadavre d'un mort.
Mohammed ne proféra pas une parole.
Mahdjoub, après un instant, ramassa le bidon et reprit la longe des chevaux, qu'il mena à l'abreuvoir.
De caractère morose et dur, âpre au gain, sans jamais un mot affectueux pour les siens, Mahdjoub avait au fond l'amour du foyer et de la famille, un amour jaloux de ceux de son sang, et le malheur de son frère l'accablait. Il n'éprouvait pas de honte, le brigandage étant considéré comme un acte de courage, illicite, certes, mais point honteux. Il souffrait seulement de la souffrance
de son frère, car ils étaient sortis du même ventre et avaient tété la même mamelle.
Pourquoi Benalia avait-il si mal tourné, quand tous les Aïchouba étaient des laboureurs paisibles ? Et comment en était-il arrivé à une audace semblable ?
Et la ruine de la famille apparaissait à Mahdjoub consommée maintenant.
Et quelle année ! L'enfant mort, le champ vendu, l'aîné devenu fou, le cadet enchaîné et certainement condamné ! La colère de Dieu s'appesantissait sur leur race, et il n'y avait qu'à s'incliner : « Louange à Dieu, dans tous les cas I »
Mohammed semblait devenu muet. Il prenait la nourriture qu'on lui présentait sans rien dire.
Lalia, dans les coins obscurs, pleurait son malheur. Ses belles-sœurs lui reprochaient d'avoir apporté avec elle le malheur et les calamités. Mais elle attendait patiemment, ne voulant pas s'en aller. Dans son cœur d'enfant, une sorte d'attachement était né pour Mohammed, qui avait été bon pour elle et qui souffrait.
Après plusieurs mois de silence, quand Mahdjoub rapporta la nouvelle de la condamnation de Benalia à cinq ans de réclusion, Mohammed ne dit rien ; mais, le lendemain, quand Lalia lui porta son écuelle, elle ne le trouva plus dans sa cahute : dès l'aube, Mohammed était parti, avec
son bâton d'olivier, droit devant lui, vers l'Ouest, mendiant son pain dans le sentier de Dieu.
Ce jour-là, Lalia, devenue veuve, rassembla ses bardes. Dans le coffre de bois vert, avec les gandoura et les melhfa, il y avait deux robes et une paire de souliers qui avaient appartenu au petit Mammar. Lalia les regarda et puis, avec des larmes dans les yeux, elle les serra sous son linge, en murmurant : « Petit agneau, depuis ta mort, le malheur est entré dans cette maison... » Et elle partit chez ses parents.
... De jour en jour la misère augmentait, car il est difficile à Thomme faible de remonter la pente du malheur, et un jour, dégoûté, Mahdjoub vendit ses dernières bêtes et le jardin.
Puis il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit pour la ville, où il s'engagea comme garçon d'écurie chez un marchand de vin en gros.
... Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait, avec son couteau, le manche de sa canne. L'hiver touchait à sa fin, et une année s'était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français. Il s'habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen avec une simple chéchia, et il buvait de l'absinthe tout comme un autre dans les cafés d'Orléansville.
... Un mendiant passait, les cheveux longs
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et gris, sous un vieux voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un haut bâton à la main.
— Au nom de Dieu et de son Prophète, faites l'aumône !
Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.
— Si Mohammed I Si Mohammed I Je suis ton frère... Mahdjoub... Où vas-tu?
Mais le vieillard passait. Aucune lueur d'intelligence ne brilla dans ses yeux ternes. Alors Mahdjoub lui mit tout ce qu'il avait de monnaie dans la main, le baisa au front et rentra dans l'écurie. Là, appuyé contre un pilier, il se mit à pleurer.
Et le vieillard passa, s'en allant plus loin, dans la nuit de son intelligence éteinte, demander au nom d'Allah, le Clément et le Miséricordieux, le pain que la terre rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.
Ténès, 1902.
Sur la route de Bou-Saâda
Fuyant la banalité d'Alger, son bruit et sa foule, j'ai voulu revoir le Sud, le pays du silence bienfaisant, revivre, ne fût-ce qu'un instant, la vie libre de là-bas, que je regrette depuis si longtemps, dans l'atmosphère hostile des grandes villes embourbées de « civilisation ».
Et très vite, presque furtivement, je suis allée jusqu'à Bou-Saâda, assoupie sur les bords de son oued tranquille, enchâssée dans la verdure de ses jardins.
Ce fut une courte, une rapide succession de visions, comme des voiles brusquement soulevés et aussitôt retombant sur des coins de pays très dissemblables.
D'abord, sous un ciel noir embrumé par le siroco, la silhouette de Bordj-bou-x\rreridj, avec sa vieille citadelle rougeâtre, petite ville, perdue dans l'immensité de la plaine dénudée déjà par les moissonneurs (1).
Dans une boutique envahie de mouches, sur
(1) Notes de juillet 1902.
un banc brûlant,un court repos d'à peine une heure.
Le marchand est un Soufi de la tribu des Zegoum. Attristés tous deux — chacun à notre façon — nous parlons du pays qui resplendit làbas, très loin, sous le prestigieux soleil.
Puis, tout de suite, il faut repartir dans une carriole branlante, couverte en planches, attelée de deux rossinantes faméliques et conduites par le nommé Bou-Guettar, cocher qui ressemble à un brigand.
La chaleur est accablante ; un essaim de mouches nous poursuit; la voiture a des soubresauts épileptiques... cependant, cela vaut toujours mieux que la « voiture de poste ».
J'ai pour compagnon de route et pour guide Si Abou Bekr, homme d'une quarantaine d'années, maigre et d'aspect souffreteux, avec un visage bronzé et ascétique, au regard renfermé et triste, presque sombre. Cet homme, fondé de pouvoir de la maraboute vénérée de Bou-Saâda, et qui a la direction d'immenses richesses, porte des gandoura et des burnous très blancs, mais usés et d'une grande simplicité. Son genre de vie est celui d'un pauvre, mais il jouit d'une grande sérénité d'esprit.
Assis tous les deux à l'arrière de la voiture, les pieds ballants dans le vide, nous parlons très insouciamment des choses du Sud, touchant la foi «t la jurisprudence de l'Islam.