BOURGADE MORTE
bourgade née d'hier, et l'a rendue au silence éternel du désert.
Et c'est d'une tristesse poignante, ce coin de pays abandonné avec ces décombres.
Seule, la petite garnison donne encore un air de vie à Duveyrier, piquant le long des rues le coquelicot éclatant d'un burnous de spahi ou le bleuet d'une tenue de tirailleurs.
A la gare, tout le monde vient, mélancolique distraction, voir passer le train... et la vie s'en aller ailleurs.
... A Duveyrier, une surprise, reflet des mois troublés qui s'écoulent : une escouade de tirailleurs en armes monte dans le train, en cas d'attaque.
Et, malgré cela, encore une fois, comme à Aïn-Sefra, comme à Oued-Dermel, aucune sensation réelle de danger dans le grand calme et le sourire de la plaine ensoleillée.
Arrivée à Beni-Ounif
La Zousfana, un pont de fer peint en gris, très laid et très dépaysé dans le décor d'alfa, de roseaux et de lauriers-roses.
L'oued roule une eau trouble et rougeâtre sur des galets blancs, avec, au milieu du courant, le mince filet pur de quelque source voisine.
La Zousfana qui, avec son confluent venant de l'Ouest, le Guir, forme à Igli l'oued Saoura, ne s^ dessèche jamais. Ses bords verdissent en plein été, autour du petit bordj gardé par des tirailleurs, et des masures qui servent de gare.
L'air est ici humide et chaud, avec une buée blanche qui voile les lointains.
Après, voici, à gauche, la grande plaine de Djenan-ed-Dar : un horizon rouge, net, avec, très loin, la silhouette du Djebel-Sidi-Moumène, terrasse carrée, géométrique, qui se dresse vers le Sud. Nous entrons dans la vallée pulvérulente de Beni-Ounif, formée de collines arides, qui s'écartent, vers l'Ouest, sur un horizon incandescent .
Qu'il est dissemblable, ce pays de poussière et
ARRIVÉE A BENI-OUNIF 53
de pierre, des régions aimées du Sud-Est, du grand Erg immaculé, des dunes pures et irisées du Souf, et des chotts immenses, et des palmeraies mystérieuses de l'Oued-Rir'h salé I
...A droite, c'est Figuig, dans son cirque de hautes montagnes aux lignes harmonieuses... Nous ne voyons toujours que les palmeraies : sur un fond neutre, d'une couleur indéfinissable mais ardente, le mouchetage noir des dattiers.
... Enfin, voici Beni-Ounif, la petite gare, avec la poignante mélancolie des rails qui s'arrêtent brusquement en face de l'immensité.
Vers la droite, la redoute basse, toute blanche, délabrée.'
Et au delà, en face de la puissante coulée verte, du col de Zenaga, aux lignes sobres et nettes d'un violet profond, encadrant l'envahissement des palmiers, c'est, sur une pente douce, le Adieux ksar de Beni-Ounif, amas charmant de ruines en or pâle, en chamois ardent dans le velours sombre de la palmeraie.
Au Ksar
Au milieu des ruines, çà et là, quelques ruelles encore debout, habitées, couvertes, comme presque toutes les rues ksouriennes, en poutrelles de palmiers : avenues obscures et fraîches, avec des bancs de terre ménagés dans l'épaisseur des murailles, où se tiennent les palabres des djemaâ berbères.
Brusquement, des trouées de soleil, coupant les ombres bleues, les ombres fauves des passages couverts.
Ailleurs, parmi les décombres, des maisons éventrêes, montrant des restes d'humbles ménages arabes : poteries d'argile brisées, chiffons achevant de déteindre au soleil, traces de fumée noire sur les parois claires.
La vie se retire du vieux ksar, pour passer au village nouveau, utilitaire, bruyant et laid.
Vers le Sud, les maisons descendent au fond de l'oued desséché, aux berges déchirées capricieusement. Là, c'est le règne humide des jardins coupés de petits murs en terre, pour intercepter les ardeurs du soleil.