‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 15 sur 74 · Privés · texte numérisé non relu

Privés

à façade étroite plus conforme à la tradition hollandaise, avec fossé en avant et jardin en arrière.

Le premier type (fig. 51 et 52) comprend trois habitations réunies mais distinctes : au rez-de-chaussée de chacune d'elles, deux salles à la suite l'une de l'autre, dans le sous-sol les cuisines, et au premier étage les chambres à coucher 5 sur la façade, un porche abritant l'escalier extérieur et formant balcon au-dessus. Ces balcons sont découverts, disposition qu'un Hollandais n'eût certes pas acceptée dans une rue pas-

santé, sur un canal populeux, mais qu'il a pu tolérer au milieu d'une cité isolée. On nous assure cependant que jamais une jeune femme ne viendra s'accouder sur

Fig. 56.

(Echelle de onl,oo5 pour mètre.)

l'appui de ce balcon. Sans tenir compte de cette pruderie, qui perd d'autant plus de son importance que la maison est destinée à des étrangers, nous devons cependant reconnaître que, sous un climat aussi pluvieux que celui

d'Amsterdam, une logette close et fermée est préférable àun balcon ouvert à tous les vents.

Les détails sont bien étudiés; les briques, élément constitutif, base de la construction, sont employées avec des combinaisons variées; des plaques de faïence, peintes, colorées, placées dans les pignons, égayent l'aspect général dont l'ensemble (fig. 53) produit un heureux effet, surtout quand on le compare aux bâtiments voisins.

Le second exemple est moins original : c'est le plan étranglé des maisons du pays, le fossé en avant, les deux pièces en enfilade au rez-de-chaussée, le jardin à la suite, puis deux chambres à l'étage (fig. 54 et 55).

Les façades (fig. 56) offrent des profils bien tracés et des combinaisons originales : l'escalier en tourelle, accusé sur la façade intérieure, est chose rare à Amsterdam ; la construction est raisonnée et cherchée, les matériaux, sont bien employés suivant leur nature.

Il faut surtout remarquer avec quel soin, tout en apportant dans ses travaux de nouveaux éléments, de nouvelles formes, l'architecte a consciencieusement conservé, aux constructions qu'il élevait, tout ce qui, dans celles antérieures, lui paraissait bon et utile. C'est ainsi qu'il n'a pas craint d'avoir de hauts pignons en façade, — d'accuser, par une grande ouverture et une prosaïque poulie, l'important service des combles, — qu'il a franchement présenté et su faire servir à la décoration de ses façades les trous destinés à faciliter les réparations dont elles peuvent avoir besoin ; mais, inventeur réfléchi et sensé, il n'a pas, dans son désir de faire du nouveau, remplacé ses toits aigus par des terrasses italiennes, substitué aux excellentes briques dont il pouvait disposer des enduits en plâtre ou en simili-pierre, il est resté dans la tradition ancienne en s'efforçant de la perfectionner.

Ce n'est, du reste, qu'en marchant lentement, en prenant le temps de s'imposer peu à peu par l'étude et le raisonnement, en ne faisant jamais un pas en avant sans que le précédent ait été accepté, qu'une œuvre progresse, qu'un art se perfectionne. Les transformations subites, les changements hâtés et rapides qui ne tiennent compte ni des idées admises ni du respect dû aux productions de nos devanciers, soulèvent les haines de parti, causent de la défiance et de l'effroi et aboutissent le plus souvent à une révolution, puis à la réaction qui, par malheur, en est presque toujours la conséquence fatale.

Pour en revenir aux maisons d'habitation de Hollande et en finir avec elles, nous dirons qu'il y a une étude fort intéressante à faire sur les demeures que se sont construites les races germaines, comparées à celles des races latines, afin de rechercher et constater comment, par quels moyens, chacune de ces races, si opposée par ses goûts, si différente par ses exigences, a pu sur le sol où elle s'est établie s'élever une habitation en rapport avec ses besoins, sa manière de vivre, la nature du climat et des matériaux dont elle pouvait disposer. Nous n'avons pu, ici, qu'effleurer un tel sujet dont le développement nous aurait entraîné trop loin. Mais nous aurons l'occasion d'y revenir et de compléter ce premier travail au moyen des exemples recueillis dans d'autres pays.

Les monuments d'Amsterdam ne sont pas nombreux, mais ils ne sont pas dépourvus d'intérêt en ce sens surtout qu'ils nous permettent d'établir d'utiles comparaisons avec les nôtres.

La place du Dam1 est le centre de l'activité, du mou-

1. Dam veut dire digue. Amstcldam, d'où Amsterdam, signifie digue de L'Amstel sur laquelle est bâtie la ville.

vement des affaires et de la vie de toute la ville; c'est là qu'aboutissent les voies les plus populeuses et les plus fréquentées; c'est sur cette place aussi que s'élèvent les plus importants monuments d'Amsterdam : la Bourse, le palais royal et la Nieuwe-Kerk.

Signalons, en passant, le soin consciencieux avec lequel les livrets et guides hollandais comptent le nombre de pilotis qu'a exigé la construction de leurs monuments; c'est avec orgueil qu'ils citent certains chiffres, et l'intérêt que leur inspire tel ou tel édifice paraît être en raison directe du nombre de pieux enfoncés sous ses murs.

La Bourse (dont les fondations ont exigé 34?coopilotis!) est une sorte de temple grec, masse lourde, carrée, d'un aspect triste et sombre, dont la construction date de 1845.

Le palais royal, construit au xvif siècle pour servir d'hôtel de ville, n'est soutenu que par 14,000 pilotis! Ce monument est regardé comme le plus beau de la Hollande; il se présente bien et produit grand effet. Son architecte, dont le nom est connu (Jacob van Campen), s'est inspiré des souvenirs de l'Italie ; mais il était Hollandais : son esprit méthodique, régulier, a exercé son influence sur les études qu'il avait faites des monuments d'un autre pays, élevés à une autre époque. Le parti général adopté est froid et monotone,' la symétrie de cette immense façade de 100 mètres de long fatigue l'esprit et les yeux. Le regard ne trouve rien pour s'accrocher ni se reposer, et suit sans s'arrêter les lignes d'architecture ressautant à peine sur les saillies insuffisantes des pavillons extrêmes et de l'avant-corps principal ; par

bonheur, le campanile rompt un peu par sa silhouette la régularité de lignes des combles.

Fig- 57-

Le soubassement est tellement écrasé qu'il ne compte pas dans l'ordonnance ; deux grands étages, comprenant chacun une grande et une petite fenêtre superposées et identiques, seuls attirent l'attention, mais déplaisent à cause de la répétition des mêmes proportions, des mêmes ordres et des mêmes détails ; puis, reproche plus grave encore, aucun motif n'accuse sur la façade la porte d'entrée ; le spectateur ne comprend pas comment ces sept petites portes1, basses, écrasées, peuvent donner "accès dans cet immense bâtiment (fg. 57).

1. les amateurs d'architecture symbolique ont voulu voir dans ces sept petites portes une allusion aux sept provinces unies.

L'intérieur renferme de belles salles, très-décorées pour la plupart, quelques-unes remplies d'objets d'art de valeur; ces salles sont bien disposées pour les réceptions et les fêtes; le grand escalier rappelle la grandeur et les proportions de ceux des palais génois. Ce qui frappe surtout dans ces salons, c'est leur ameublement. Un Français retrouve là, dans ses plus petits détails, tout un mobilier du temps de l'Empire. En effet, autrefois... quand la France donnait des rois à l'Europe, elle mit un jour Louis- Napoléon sur le trône de Hollande, et, faisant bien les choses, en même temps que le souverain, elle envoya ses meubles. Ce mobilier est resté intact, les sièges sont en X, les lits sont ornés de tètes de sphinx, les tapis et tentures retracent les hauts faits des héros d'Homère. Les étoffes viennent de Lyon et de Beauvais, les porcelaines de Sèvres.

Malgré ses dimensions, malgré sa splendeur, ce palais sans jardins, sans autres cours que des cours de service, ne doit pas être une demeure agréable, et l'on comprend sans peine que le roi de Hollande préfère habiter le palais royal ou la maison du bois de la Haye.

C'est à peine si la Hollande existait à l'époque où s'élevaient chez nous les monuments de l'époque romane; aussi les édifices du commencement du moyen âge sontils rares , et ceux qu'on retrouve ne remontent guère qu'aux xive et xve siècles. Ils sont tous inspirés des types de l'architecture rhénane ou de ceux de l'Ile-de-France; mais l'application qui a été faite de ces formes et de ces souvenirs est fort discutable, le sentiment dés proportions, la délicatesse du goût font défaut, et le choix des modèles n'est pas toujours heureux; parfois aussi, le plus souvent même, ce modèle a été dénaturé ou soumis à une

adaptation, en sorte que l'idée originale ne se retrouve plus, même de loin, et qu'il faut le bon vouloir excessif d'un archéologue... hollandais pour admettre que telle église rappelle Notre-Dame de Paris ou la cathédrale d'Amiens.

Néanmoins, tels qu'ils sont, et justement à cause de ce qu'ils sont et des différences qui les séparent des nôtres, les édifices religieux de Hollande ne peuvent passer inaperçus aux yeux d'un architecte.

Déjà, à l'occasion de Saint-Laurent de Rotterdam et de Saint-Bavon de Harlem, nous avons parlé des voûtes en charpentes dont sont recouvertes la plupart des églises des Pays-Bas; les constructeurs ont ainsi trouvé l'occasion d'utiliser une matière autrefois très-commune dans leur pays en même temps qu'ils évitaient de charger le sol très-compressible sur lequel ils élevaient leurs constructions.

Nous avons vu à Rotterdam un exemple remarquable de ces voûtes en bois; celui que nous trouvons dans l'Oude-Kerk d'Amsterdam est encore plus intéressant.

Cette église fut fondée au xive siècle, mais la plus grande partie de ses constructions date du xve siècle; son plan (fig. 58) se compose d'une nef et d'un chœur entourés d'un très-large bas côté sur lequel s'ouvrent des chapelles, dans l'origine propriétés de certaines familles qui y prenaient place pendant les cérémonies du culte. Au moment de sa transformation en temple protestant, on y voyait de très-riches ornements, des objets d'art et jusqu'à trente-trois luxueux autels; tous ces trésors ont aujourd'hui disparu, les murs sont nus, tristes et pauvres.

La figure 59 indique la disposition générale de la voûte en bois qui recouvre la grande nef. Cette voûte se compose d'arcs -doubleaux, d'arcs formerets et d'arcs

diagonaux qui ont le tort d'offrir des profils analogues à ceux qui leur auraient été donnés s'ils eussent été construits en pierres. Ces arcs sont reliés ensemble par des traverses qui les rendent rigides et sur lesquelles reposent les

Fig. 58.

(Échelle de om,ooi pour mètre.)

voliges formant la voûte; les arcs diagonaux et les arcs formerets sont portés sur un petit cul-de-lampe; tandis que les arcs-doubleaux s'appuient sur une colonnette, dont la base se trouve à la hauteur d'un étrésillon placé au-dessus du sommet des arcs des bas côtés ; ces étrésillons qui partagent la hauteur des piles, depuis le sol

jusqu'à la naissance des voûtes, avaient sans doute pour but de maintenir Fécartement des murs latéraux, et servaient ainsi de contre-forts ou d'arcs-boutants intérieurs, rendus nécessaires par la nature du sol.

Fi?. 59-

Les fûts des colonnes sont seulement surmontés d'un profil sans chapiteaux sculptés , les moulures sont maigres, la proportion des arcs est désagréable. L'arcature qui surmonte les arcs des bas côtés est un

placage , parement décoratif d'un assez triste effet. Une autre église d'Amsterdam , également digne d'intérêt, est la Nieirwe-Kerk, église neuve, qualification qu'elle a le droit de porter au même titre à peu près que notre Pont-Neuf, car elle date du commencement du xve siècle.

Fig. 60.

(Échelle de om,ooi pour mètre.

Son plan (fig.. 60) a de la grandeur et des proportions plus heureuses que celui de FOude-Kerk, il est aussi moins décousu et plus correct, pour ainsi dire; un bas côté un peu étroit accompagne la net-, des chapelles élevées au droit du transsept devaient, par leur disposition, beaucoup contribuer à la splendeur des cérémonies du culte catholique : le chœur est entouré de bas côtés et

de chapelles rayonnantes, celle du chevet dominant les autres.

La Nieuwe-Kerk fut victime de deux incendies : la voûte actuelle ne doit pas être antérieure au xvne siècle;

ioo HOLLANDE.

elle offre les mêmes combinaisons que les voûtes du même genre dont nous avons déjà parlé, mais est moins bien comprise, moins bien exécutée et moins originale que celle de l'Oude-Kerk. La coupe (ûg. 61) indique l'ensemble général de l'intérieur de l'édifice : les proportions ne plaisent pas, les points d'appui sont maigres, les pro-

Fig. 62.

(Échelle deom,ooi pour mètre.

fils et les meneaux des fenêtres, grêles et secs. On retrouve encore à l'entrée du chœur une grille de clôture en bronze d'un travail remarquable, mais d'un aspect lourd et épais. Une galerie fait communiquer ensemble les deux bras du transsept : sur les parois des murs, sur le sol, se retrouvent un très-grand nombre de dalles tumulaires, de monuments funèbres, dont un des plus célèbres est celui de l'amiral Ruyter, avec la célèbre, mais peu modeste inscription : Immensi tremor Oceani.

Amsterdam possède aussi plusieurs types d'édifices

religieux de cette architecture que nous désignons sous le nom d'architecture jésuite. Un des plus complets est la Wester-Kerk, église de l'Ouest. Le plan que nous don-

Fig. 63.

nons (fig. 62) et l'élévation (fig. 63) permettront au lecteur de se faire une opinion des monuments religieux hollandais de cette époque. Nous dirons seulement que

cette église a été construite en 1610, et que de son clocher, haut de 100 mètres, on jouit de l'immense panorama qu'offre la ville, le golfe de l'Y et le Zuydersée.

Fig- 64.

Echelle de om,o02 pour mètre.)

Les catholiques de la Hollande, voulant suppléer aux églises dont ils ont été dépossédés pendant le xvie siècle, élèvent en ce moment une église nouvelle, placée ouss le vocable du Sacré-Cœur. L'œuvre n'est pas encore complètement achevée, mais on peut déjà apprécier ce qu'elle sera un jour.

Le plan (ng. 64) offre une disposition originale : une

Fig. 65.

Abside de l'Église du Sacré-Cœur, Amsterdam. M. Cuypers, architecte.

nef large et courte, accompagnée de chapelles formant bas côtés, aboutit à un vaste transsept qui peut contenir plus de 1,500 personnes, ayant toutes la facilité d'assister, de leur place , aux cérémonies qui se célèbrent à l'un des trois autels principaux ou à l'un des quatre autels secondaires ; quatre entrées d'égale importance

Fig. 66.

(Echelle de o'";oo2 par mèlre.)

permettent à la foule de s'amasser rapidement et de s'écouler sans encombre ; les formes bizarres du plan s'équilibrent bien entre elles ; elles sont, du reste, motivées, et si elles indiquent l'étude, elles ne sentent pas la recherche l.

Les façades sont très-mouvementées : celle de l'abside (fig. 65) indique l'aspect général du monument et fait comprendre l'effet qu'il doit produire. Cet édifice, qui serait remarqué en quelque contrée qu'il eût été élevé,

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