Entrée spéciale
Ces constructions, que nous avons prises pour type au milieu de toutes celles du même genre qu'on rencontre,
sont en parfait état de conservation, par suite des travaux d'entretien dont elles sont constamment l'objet de la part de leurs propriétaires; on les croirait construites d'hier, et cependant elles remontent au commencement du xvir" siècle. 11 est peu de pays ou des édifices aussi modestes, aussi économiques et formés d'éléments constitutifs aussi peu résistants, soient parvenus jusqu'à nous autrement qu'à l'état de ruine ou sans avoir subi des modifications qui en aient complètement altéré la forme première.
En continuant notre route, nous trouvons le même caractère d'étrangeté s'accusant de plus en plus dans les habitations et dans les mœurs des habitants : c'est une distraction à la monotonie du paysage qui ne change jamais. En certains endroits, toutes les maisons sont bâties au milieu d'un carré de terrain entouré d'un large fossé rempli d'eau; quand l'habitant veut sortir, il jette sur ce fossé un pont mobile formé d'une planche qu'il repousse du pied quand il a traversé. Nul risque de cette façon d'être gêné par les visiteurs importuns ou les regards indiscrets! Les jardinets de certaines petites villes sont encore plus bizarres : on y trouve réunis des ponts rustiques, des temples japonais, des chapelles gothiques et des ruines de l'antiquité; tout s'y voit, jusqu'à des pavillons dans lesquels s'asseyent des personnages empaillés simulant des scènes peu intelligibles si on n'y est pas initié d'avance; puis, à l'ombre d'arbres en zinc découpé, une pièce d'eau sur laquelle des cygnes blancs et noirs, des canards privés s'efforcent d'atteindre des brioches en zinc comme eux; enfin, des poissons rouges peints sur un sable de ciment se baignant dans un ruisseau dont on ne peut dire : Susurrans inter lapillos, car il est formé d'un certain nombre [de verres
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à vitre. Autant de grands jouets pour de grands enfants !
Parfois, sur la route pavée de briques pour éviter la poussière et la boue, passe, au grand trot de son étalon noir, un riche fermier du pays, assis dans son cabriolet jaune ou roug'e, dont la caisse, décorée de sculptures et de peintures, est montée sur de hautes roues qui dévorent l'espace. Ces équipages font l'orgueil de leur propriétaire ; les chevaux qui les traînent sont d'admirables bêtes, à la robe noire, à la longue queue traînante, dont nous voyons, à Paris , les produits dégénérés faire le lugubre service des pompes funèbres.
Au xvie siècle, Enkuisen envoyait 140 bateaux à la grande pêche et les faisait protéger par 20 vaisseaux de guerre • à cette époque, il avait un port, des chantiers de construction de navires, on voyait dans son enceinte des rues, des places, des édifices et des habitations luxueuses ; aujourd'hui le port est ensablé, les chantiers sont fermés, les édifices détruits, l'herbe croît sur les débris des constructions disparues et Enkuisen compte 500 habitants. L'aspect de cette grande ruine, de cette grande détresse ne cause pas cependant Fimpression à laquelle on pourrait s'attendre : les maisons sont vides, mais toujours propres 5 on réunit soigneusement en tas, devant chacune d'elles, les briques et les pierres qui se détachent des façades. Le temps lui-même a mis de l'ordre et de la méthode en créant cette solitude et cet abandon.
Ce qui existe de l'église laisse à peine deviner ce qu'elle fut autrefois. C'est maintenant vin temple nu, froid, triste, badigeonné du haut en bas et pavé de grandes dalles noires. Son jubé du xvie siècle est chargé d'orne-
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ments dont les motifs offrent un singulier mélange de souvenirs chrétiens et d'allusions mythologiques. On retrouve aussi des boiseries et une chaire de la même époque, qui sont de curieux spécimens des sculptures de la Renaissance d'au delà du Rhin; nous ne parlerons pas de la forme et des détails, mais l'exécution est remarquable et indique une patience, une habileté de mains auxquelles on ne peut adresser que le reproche de ne pas s'être exercé sur des sujets d'une valeur moins discutable.
Parmi les constructions restées debout, celles qu'on retrouve en meilleur état sont les maisons d'artisans du xviie siècle 5 elles sont encore aujourd'hui, comme à l'époque de leur fondation, habitées par une seule famille. Leur distribution est des plus simples : une grande salle sur la rue, une de moindres dimensions à la suite, au fond, une cour et un petit jardin; à l'étage, des magasins ou des ateliers pour l'ouvrier s'il exerçait son industrie dans sa demeure.
Ces maisons sont entièrement en briques (ûg. 82 et 83), à l'exception de quelques parties en bois et de deux ou trois morceaux de pierre; elles sont bien construites et se conservent en bon état au milieu de l'isolement qui se fait autour d'elles; leur forme extérieure, que caractérisent de hauts pignons en escalier, se rapproche plus des pignons flamands que des pignons hollandais aux grotesques enroulements; quant à l'intérieur, il respire, comme tous ceux que nous avons déjà vus, le bien-être et l'aisance, est tenu avec une méticuleuse propreté et une recherché inconnue chez nous.
Un peu au-dessus d'Enkuisen, le Zuyderzée se rétrécit et de chaque côté la terre s'avance en fermant l'en-
LA NORD-HOLLANDE
trée de ce grand golfe. Le génie industrieux et persévérant des Hollandais a conçu le projet de dessécher le Zuyderzée et de le convertir en polder. Il suffirait pour cela, dit un rapport officiel, de construire une digue partant de
Fig. 82. Fig. 3j.
(Échelle de om,oo$ pour mètre.)
Medemblik, cap peu distant d'Enkuisen, et allant rejoindre à Stavoren la rive opposée, c'est-à-dire la Frise. Cette digue aurait 50 kilomètres de long, une profondeur variable, mais peu importante; la partie de mer à dessécher offrirait une surface de 200,000 hectares. Des ingénieurs étudient les moyens d'exécution, des banquiers réunissent les capitaux; l'entreprise mettra peut-être longtemps à aboutir, la chose est probable, mais il est non moins certain que si elle est commencée elle sera menée à bonne fin. ,
Depuis hier le vent souffle en tempête, au lieu de
rentrer à Amsterdam , nous partons pour voir au Helder l'effet des grandes lames sur les digues qui protègent la côte.
Le spectacle est saisissant, le vent plein nord; depuis le pôle aucune terre n'a brisé l'effort des lames, elles sont monstrueuses, et leur effroyable masse s'abat sans relâche sur les murs de granit qui les arrêtent: pas une voile n'est en vue, le ciel est gris, épais; il fait froid, le terrible vacarme de la mer étouffe tous les bruits du ciel et de la terre ; la nuit vient, chacun se retire ; les ingénieurs et le personnel sous leurs ordres restent seuls à leur poste, prêts au premier signal à se porter sur le point menacé, car d'une brèche dépend peut-être l'existence de la contrée, et une tempête comme celle-là pourrait d'un seul coup balayer toute la Nord-Hollande.
Les digues, contre lesquelles la mer s'use en stériles efforts, sont presque entièrement construites en granit de Norwége ; elles ont environ 8 kilomètres de long avec une profondeur réduite de 8oêmètres dont 14 au-dessus de l'eau et s'élèvent suivant une pente de 40 degrés. — Leur sommet sert de route publique et de promenade.
UTRECHT
Utrecht est, par son université, le siège de l'orthodoxie protestante.
E s qu i r o s .
D'Amsterdam à Utrecht, la monotonie habituelle de la campagne ne change pas. On. traverse pendant quelques instants une grande prairie plantée d'arbres dont les troncs sont peints et décorés de bandes alternativement noires et blanches, d'égales dimensions. Les poteaux qui servent à attacher les animaux, les baquets qui reçoivent le lait des vaches, les sabots des paysans, ont reçu la même décoration. Une route qu'on traverse est pavée en briques de façon à présenter aussi des raies noires et blanches. Cette effrayante répétition des mêmes choses et des mêmes couleurs, répétition dont on cherche en vain le motif, fatigue non -seulement les yeux, mais trouble l'esprit et irrite la raison ; c'est la dernière et la plus complète expression qu'on puisse voir de cette étrange manie à laquelle tout un peuple sacrifie avec tant d'ensemble.
Utrecht est triste et solitaire ; c'est une ville religieuse où se conservent d'anciennes sectes dont presque partout ailleurs les souvenirs s'effacent et se perdent. L'austérité calviniste y domine sans partage; le silence,
ce silence particulier aux cloîtres, règne dans les rues bordées de petites maisons basses, étroites, hermétiquement closes, sans miroirs pendus aux fenêtres, sans rien qui puisse, à l'intérieur, laisser deviner ce qui se passe au dehors. Pas de voitures, pas de promeneurs 5 quelque rare janséniste, à l'air inquiet, échange au passage un regard de mépris avec un luthérien orthodoxe ; quelque belle puritaine, les yeux baissés, se rend lentement au prêche, et c'est tout! La plus grande distraction est le bruit de la petite charrette traînée par un chien dans laquelle le marchand transporte ses provisions; une servante, en robe violette (c'est l'uniforme), les bras nus jusqu'à l'épaule , se montre au-dessus de son fossé, fait ses acquisitions sans presque parler et disparaît à la hâte ; puis tout rentre dans le calme accoutumé que ne trouble pas même le bruit des pas, étouffés par la mousse dont sont verdies les briques des rues.
Cependant , malgré cette tristesse et cette solitude, Utrecht n'inspire pas l'ennui; ce caractère si tranché, si rare de nos jours, nous a laissé une impression sur laquelle nous aimons à revenir ; nous nous rappelons surtout une toute petite maison, ombragée de grands arbres au bord d'un canal couvert de lentilles d'eau et dans laquelle on serait bien pour travailler et se recueillir ; puis une autre dont la porte, indiscrètement poussée par nous, nous a laissé apercevoir, dans une grande salle pleine de fleurs, un vieillard psalmodiant un psaume entre ses deux filles qui travaillaient tranquillement, méthodiquement, à un ouvrage de tapisserie pendant que la mère préparait le repas.
Comment vit toute cette population, quelle est son existence intérieure? il n'est pas facile de la pénétrer et peut-être la curiosité satisfaite n'aboutirait-elle qu'à une
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déception, en vous mettant en présence d'individus figés dans des convictions d'une autre époque et dont les idées ne sortent pas d'un horizon borné au delà duquel il n'y a plus rien pour eux.
Mais Utrecht possède le plus remarquable édifice du moyen âge de la Hollande : c'est la Dom-Kerk, qui a conservé son nom catholique de cathédrale.
Construite au xme siècle sur les ruines d'une église primitive, ce monument ne comprend plus aujourd'hui que le transsept, le chœur avec ses chapelles et la tour placée autrefois à l'entrée. Cette tour est séparée aujourd'hui du reste des constructions par tout l'espace qu'occupait la nef dont les vestiges mêmes ont disparu.
Le chœur et le transsept ont été l'objet de récentes restaurations exécutées d'une façon remarquable. Il faut ajouter que les travaux nécessaires n'intéressaient pas le gros œuvre ; on ne voit pas de traces de reprises importantes; seuls, les détails de certaines parties ont dû être réparés. Les restaurateurs ont non-seulement respecté la forme et la disposition des parties anciennes, mais aussi l'appareil et la nature des matériaux.
La tour (Domtoren) est la partie la plus remarquable de l'édifice; elle s'élève sur un plan carré de 19 mètres de côté et atteint 120 mètres de haut. Cette hauteur est occupée par deux grands étages en retraite l'un sur l'autre, le dernier surmonté d'un campanile , sorte de lanterne ajourée dont la légèreté contraste avec les parties inférieures, robustes et trapues. La flèche qui devait couronner le tout n'existe plus.
La différence de largeur entre les étages se trouve rachetée par les dimensions excessives données aux murs inférieurs qui, en se retraitant, laissent toujours la place
nécessaire à l'assiette des murs supérieurs. Ce système est celui d'après lequel nombre de clochers ont été élevés en France au moyen âge (Limoges, Saint-Léonard, etc.), mais le clocher d'Utrecht, qui offre avec celui de Limoges l'analogie de se trouver séparé du reste de l'église par l'espace qu'occupait la nef, est construit avec moins de science et de recherche. L'architecte hollandais n'a employé que de la brique, il lui devenait par suite difficile d'avoir des points d'appui légers et rares ; en outre, faire porter le poids d'une masse aussi considérable sur des piles de petites dimensions eût été imprudent, puisque le sol dans lequel devaient s'enfoncer les fondations était de mauvaise qualité ; il fallait, au contraire, comme cela a été fait, répartir la charge de toute l'œuvre sur la plus grande surface possible, afin d'éviter les tassements et les déchirures tant à redouter en pareil cas.