LA SYNAGOGUE. LES ÉCOLES
Il n'existe pas en Europe, croyons-nous, de ville transformée de nos jours suivant un style d'architecture bien net et bien déterminé, dans laquelle les édifices soient en rapport entre eux et avec les maisons d'habitation, qui ne montre pas des églises gothiques à côté de palais grecs plantés au milieu de maisons Renaissance. Munich, dans les travaux exécutés par le roi Louis, n'offre que des copies de monuments de toutes les époques, de tous les pays et de tous les styles, sans lien entre eux; c'est un musée de copies. Saint-Pétersbourg, Vienne, Genève et bien d'autres villes n'ont fait de nos jours que reproduire les constructions de Paris, lesquelles ne brillent pas précisément par l'homogénéité, l'expression d'une idée unique ou d'un principe dominant.
Hanovre, par une raison qui ne nous est ni connue ni expliquée, a donné naissance à une école d'architectes instruits, ayant étudié chez eux et hors de chez eux, chez nous surtout, il faut le reconnaître sans fausse modestie. Les œuvres de cette école sont déjà nombreuses
et importantes; dans les constructions modernes de Hanovre on reconnaît et on peut suivre pas à pas les tâtonnements des premiers essais, les progrès réalisés peu à peu, leur influence dans l'ancien royaume de Hanovre^ étendue ensuite à bien des villes de l'empire d'Allemagne.
Le point de départ de tels résultats a été l'étude des monuments anciens, des types restés debout d'une architecture d'une autre époque, d'un autre pays, transplantés sur ce sol étranger. Cette architecture, qui n'appartient pas en propre à l'Allemagne, était inspirée des monuments rhénans et des exemples de notre vieille architecture française du moyen âge.
Les Allemands, qui ont une école de littérature, une école de musique, n'orït pas d'école de peinture ni d'école d'architecture; ils n'ont pas d'architecture nationale, et nous voyons cette grande race germaine emprunter aux Latins, aux Slaves et aux Saxons, qui sont sur sa lisière, les formes et les dispositions qu'elle donne à ses demeures et à ses monuments.
C'est ce qui fait qu;on ne peut voir en Allemagne un enchaînement de faits artistiques, une parenté entre les différents monuments, ni la gradation régulière qu'ils expriment partout ailleurs ; les transitions sont brusques ou, plutôt, il n'existe pas de transition entre les différentes époques, entre les différents styles. Le gothique, ils l'ont reçu tout fait, l'ont appliqué sans travail et sans étude; d'un trait, sans comprendre notre Renaissance, ils sont du gothique arrivés au rococo, et quel rococo! Quand nous avons construit Versailles, ils ont élevé leurs palais de Berlin et de Vienne; 'ils n'ont jamais créé et onttoujours copié; mais un mérite qu'on ne peut leur refuser, c'est d'avoir bien su choisir leurs modèles.
Ce qu'ils ont su faire au moyen âge, ce qu'ils ont su
faire à la Renaissance , les Germains ont su le faire au xixe siècle. Après s'être inspirés des édifices romans et gothiques du Rhin et de l'Ile-de-France ; après avoir, sans résultat, essayé de comprendre notre Renaissance et l'avoir transformée , on sait de quelle façon ! les Allemands sont de nos jours entrés dans la voie que les ouvrages, les travaux archéologiques avaient commencé à ouvrir en France il y a trente ans, et depuis ils ont marché si vite dans le chemin tracé que parfois, comme à Hanovre, ils nous ont devancés.
Nous savions ce qui nous attendait à Hanovre; des dessins, des photographies, des récits nous avaient d'avance préparé à voir l'architecture gothique1 y jouir d'une faveur qu'elle ne connaît pas chez nous ; mais notre attente a été dépassée, et, chose bien rare, nous avons vu des œuvres mieux conçues et plus nombreuses que nous ne l'avions supposé. ,
La nouvelle ville est coupée de magnifiques avenues dont les principales, Schiller-Strasse, George-Strasse, Eisenbahn-Strasse, ont plus de 30 mètres de large; ces voies sont, sur tout leur parcours, bordées de constructions modernes, presque toujours de l'esprit le plus original et le plus varié; pas une de ces maisons ne ressemble à sa voisine, chacune a une forme particulière, un aspect différent; les proportions ne sont pas toujours agréables, les détails sentent la prétention et la recherche, mais l'ensemble plaît, attire et retient le regard.
Nous prolongeons longtemps notre première promenade ; nous ne nous lassons pas de regarder ces façades
1. Nous employons le mot gothique pour parler de l'architecture empreinte des souvenirs du moyen âge français , parce que nous n'en avons pas d'autre à notre disposition.
d'édifices publics ou de maisons privées en briques ou en pierres, sur lesquelles silhouettent les encorbellements les plus audacieux qu'animent des loges, des balcons couverts , véritables moucharabys couronnés de pignons aux saillies accentuées ; nous regardons à la dérobée, par une fenêtre ouverte, quelque salon du rezde-chaussée, quelque intérieur à moitié caché, préparant ainsi dans notre tête un plan de visite et d'examen qui nous promet des études attrayantes, fécondes en enseignements et en satisfactions de toutes sortes.
Il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire à première vue de trouver son chemin au milieu de constructions si variées, mais entre lesquelles un air de famille établit des liens, des rapports, qu'il faut quelque temps pour démêler et classer d'une façon sûre; néanmoins, cet apprentissage n'est pas bien long à faire, un peu d'observation suffit, et les points de repère ne manquent certes pas.
Nous commençons bientôt, du reste, à faire quelques classifications, quelques remarques dont le résultat sert à nous démontrer combien les administrations de Hanovre ont apporté de réflexion et d'étude dans l'œuvre de construction des nouveaux quartiers de la ville ; rien n'a été laissé au caprice ni abandonné au hasard, et cependant il est facile de reconnaître que la plus grande liberté d'allures a été laissée à l'esprit et à la personnalité des architectes chargés de la réalisation du programme.
Une des questions architecturales les plus importantes à résoudre dans une ville nouvelle, une fois la configuration adoptée et le tracé arrêté %, est l'étude des
1. Il nous faudrait, pour discuter le pla 1 de Hanovre, une connaissance ae la topographie locale qui nous manque complètement, et nous tenons ce plan pour bon jusqu'à preuve du contraire.
i66 ALLEMAGNE.
angles formés parla rencontre de deux rues. En certaines villes, comme à Turin, par exemple, qui offre la parfaite image d'un damier, aucune disposition particulière n'est prise en pareil cas ; à Paris, nous voyons les maisons d'angles importants , celles faisant face à un carrefour, affecter une forme spéciale, se distinguer des autres par une combinaison particulière ; malheureusement, presque toutes les maisons construites dans ces conditions offrent entre elles de tels points de ressemblance, qu'il n'est pas toujours facile de les reconnaître.
A Hanovre, les façades des maisons d'angles de carrefour, ou celles bordant des places, sont traitées différemment, suivant la forme du terrain sur lequel elles sont élevées et l'effet perspectif qu'elles doivent produire. Quand la disposition de la voie publique laisse au-devant de la construction un grand espace vide, la façade de cette construction est traitée autrement que si elle était élevée en bordure d'une voie étroite, et comme, malgré la largeur des rues, les constructions qui les bordent sont relativement basses, les conditions d'aération sont excellentes. Sur une promenade, devant un square, les points de vue sont habilement ménagés et permettent aux habitants de jouir à l'intérieur de l'aspect du dehors ; les fenêtres ont alors une forme spéciale, sont plus larges, descendent plus bas, et des loges s'avancent pour laisser voir à la fois ce qui se passe de plusieurs côtés.
Quelques croquis faciliteront l'intelligence de ce qui précède et de ce qui va suivre.
La figure 89 représente la façade d'une maison l élevée à la rencontre de deux rues donnant, par leur intersection, un angle aigu; le sommet de l'angle est occupé