‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 24 sur 74 · LE PAYS, LE VOYAGE ET LES VOYAGEURS · texte numérisé non relu

LE PAYS, LE VOYAGE ET LES VOYAGEURS

C'était avec un véritable serrement de cœur que nous approchions des frontières d'Allemagne ; nous pensions tristement à tout le mal que nous avaient fait les gens venus de ce pays. L'image de nos désastres , des terribles malheurs dont nous avions été victimes se retraçait à notre esprit avec le souvenir de tous les détails pénibles, de toutes les scènes lugubres qui les avaient accompagnés; mais un intérêt facile à comprendre nous poussait en avant, nous voulions voir chez eux, étudier dans leur pays ces Allemands qui nous connaissent si bien et que nous connaissons si mal et si peu. Nous avions déjà visité l'Allemagne, mais avant 1870, et, depuis cette époque, gens et contrée nous apparaissaient sous un autre jour, sous un nouvel aspect. Pour remplir convenablement notre but, il eût fallu peut-être aller en Prusse, mais le courage nous avait manqué, et pour but de ce

nouveau voyage nous avions au contraire choisi entre les provinces du grand empire les moins prussiennes et les plus récemment annexées.

A Oldenzaal, les blancs et roses douaniers hollandais nous ont dit adieu ; ceux qui nous reçoivent à Bentheim ont le parler rude, l'apparence de soldats; la gare est fortifiée, les employés ont le costume militaire, ils sont armés, on croit entrer dans une forteresse. L'Allemagne, dès le premier abord, nous apparaît sous cet aspect qui est le fond de son caractère, celui du militarisme poussé à ses dernières limites, celui d'une société tout entière organisée comme un immense régiment, dans lequel chaque membre, du plus petit au plus grand, n'est plus qu'un numéro.

Les douaniers ne possèdent en aucun pays des formes séduisantes, mais nulle part ils ne sont aussi désagréables qu'en Allemagne ; grossiers, exigeants, ils glissent partout leurs vilaines mains sales et se permettent, en certains cas, de lourds lazzis répétés en chœur avec de gros rires bruyants ; ils emploient un temps inouï à accomplir leur besogne et mettent à confisquer tout objet douteux un zèle qui rappelle celui des anciens douaniers des principautés italiennes.

Mais tout a une fin en ce- bas monde, même une visite de douaniers allemands, on nous fait donc remonter en wagon et nous pouvons continuer notre route.

Le chemin de fer de Rheine à Minden, point où il se raccorde avec la ligne de Hanovre à Cologne, est une nouvelle voie -encore peu connue et qui, aux yeux du voyageur arrivant de Hollande, paraît pittoresque. On aperçoit des terres cultivées, de hautes collines boisées, des chaumières peintes au bleu de cobalt ou au vermillon ;

des chariots passent chargés des dernières récoltes de l'année ; à l'entour, marchent de longues bandes de garçons et de filles, êtres vigoureux et robustes, taillés en force ; près d'Osnabrùck, centre d'importants minerais de fer, nous voyons une énorme agglomération d'ouvriers , sorte de meeting précédant une grève : dans les campagnes , à l'entrée des bourgs, à la porte des gares, de grands poteaux indicateurs, couverts d'inscriptions , font connaître le nom de la province, celui de la commune, le numéro du régiment, le numéro du bataillon et celui de la compagnie de la landwehr dont la contrée environnante fait partie : c'est là un des éléments de cette organisation régionale qui rend si prompte et si facile la concentration des troupes mobilisées dont chaque soldat connaît ainsi à l'avance le lieu de rassemblement. Aux stations un peu importantes , c'est-à-dire presque toutes les heures, arrêt prolongé, le train se vide, tous les voyageurs envahissent la restauration , prennent d'assaut des montagnes de petits pains fourrés de jambons ou de fromage, qu'ils arrosent de grands verres de bière vidés d'un trait et remontent munis des provisions nécessaires pour atteindre la station prochaine.

Inoccupés durant le trajet, ces voyageurs ne lisent pas, causent peu et entonnent parfois quelques refrains patriotiques; leur unique distraction, quand ils cessent de manger, est de fumer d'énormes pipes ; quelquesuns fument à la fois un cigare et une pipe, alternant ainsi une bouffée de l'un avec une bouffée de l'autre; contrairement à ce qui se passe chez nous, où nous avons un compartiment pour les fumeurs, ils ont un compartiment pour ceux qui ne fument pas. Les hommes paraissent grossiers, brusques, peu polis; ils bousculent sans pitié les femmes et les enfants qui se trouvent sur leur passage,

afin de monter les premiers en wagon et prendre les meilleures places. Les plaisanteries auxquelles ils se livrent en cas de succès, et que traduisent leurs gestes, sont lourdes, triviales ; elles excitent un gros rire , épais , dont la répétition énerve et fatigue. Les wagons sont heureusement confortables, et chaque compartiment est, en général, loin d'être complet. Il existe quatre classes: la première n'est guère autre chose que nos coupés; quant à la quatrième, elle ne vaut pas beaucoup mieux que nos wagons à bétail; dans les wagons de seconde classe, les deux banquettes, placées en face l'une de l'autre, peuvent, pendant les voyages de nuit, se rapprocher et former un véritable lit ; les trains express contiennent ordinairement des voitures de toutes classes.

La gare de Minden semble une véritable forteresse avec une enceinte de défense que protègent des forts. La voie entre dans la vallée du Weser, ligne très-forte et trèsdéfendue. Toutes les stations du chemin de fer ont l'apparence de fortins (fig. 88) : ce sont des constructions en brique, avec guettes, mâchicoulis et meurtrières; on croirait voir de grands joujoux, si les Allemands étaient gens à jouer. Il est plus vraisemblable de supposer que nos prudents voisins ont voulu prévoir la possibilité d'une attaque sur leur frontière du nord-ouest et se ménager, en cas de défaite, la possibilité de reformer leurs lignes à l'abri d'une seconde enceinte appuyée sur la mer et se continuant le long du cours du Weser.

Les scènes, les paysages qui se succèdent sont variés et intéressants, mais manquent d'animation et de gaieté, de cet air de fête et de joie qui donne un charme si puissant aux campagnes du Midi, dans lesquelles résonnent à toute heure les cris , les chants imagés dont sont si

prodigues les populations . de France , d'Espagne et d'Italie.

Fig.

Les constructions qui fllent.de chaque côté de ]a voie ne ressemblent pas à celles que nous avons déjà vues; leurs formes, leurs dispositions varient à l'infini; les silhouettes sont différentes pour chacune , et le côté pittoresque se développe en toute liberté sur les façades. Les matériaux mis en œuvre sont la brique et la pierre blanche des carrières du pays. Ces briques sont employées suivant toutes les combinaisons possibles; elles ont, en outre, des formes spéciales qui se prêtent à des disposi-

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tions que nous ne connaissons pas et qui donnent des dessins bizarres d'une grande originalité ; leurs tons sont aussi variés que leurs formes. Parfois l'angle d'une brique est enlevé : plusieurs briques, ainsi brisées, font, par leur rapprochement, l'effet de dents de scie; quatre briques, toujours avec leurs angles enlevés, mises à côté l'une de l'autre, donnent un petit trou noir qui accuse les assises; d'autres fois les briques, alternativement roses ou blanches, sont posées de champ, montrent leur plus petite face,- et couronnées de briques noires coupées à 41) degrés, présentent une sorte d'arcature, etc.. Souvent aussi les joints des briques sont remplis d'un ciment dont la couleur tranche avec celle de ces dernières et donne lieu à une nouvelle combinaison de dessin. Les allèges des fenêtres, les souches des cheminées, le couronnement des ouvertures, soigneusement étudiés, plus richement décorés que le reste de l'édifice, accusent des points saillants qui attirent l'attention.

Tous ces édifices, grands et petits, sont des souvenirs de l'architecture française du moyen âge, adaptés aux besoins modernes avec une rare adresse et une recherche qui dénote de longues et patientes études. Nous ne quittons plus la portière de notre wagon, ne voulant rien perdre de ce qui se déroule à nos yeux; nous approchons de Hanovre, où l'école gothique a jeté de nos jours un si vif éclat; nous commençons à croire que les merveilles qui nous ont été promises ne nous feront pas défaut et ne nous réserveront pas, comme cela arrive trop souvent en pareil cas, quelque amère déception. .

Nous sommes en gare, le public encombre les quais, car il a libre accès sur la voie pour recevoir les amis qui arrivent ou dire adieu à ceux qui partent; les salles

d'attente de toutes classes sont des restaurations où on entre et d'où on sort à volonté ; de longues banquettes le long- des murs, des tables en avant, pour placer les paquets , avantages réservés dans notre république égalitaire aux seuls voyageurs de première classe ; les bureaux s'ouvrent sur les quais, d'immenses cartes géographiques tapissent les murs 5 l'étranger, s'il éprouve des difficultés à se faire comprendre, peut désigner du doigt le lieu où il se rend. A force de regarder ces cartes pendant les longues heures d'attente, l'ignorant lui-même finit par se loger dans l'esprit certaines configurations, certains tracés qui se gravent à son insu dans sa mémoire et qu'il retrouvera plus tard au moment opportun. Des écriteaux en anglais, en français, en allemand, indiquent au voyageur la direction et le mouvement des trains ; à lui de prendre soin de sa personne, de chercher et de trouver la direction à suivre, ce qui n'est pas toujours facile, aux heures de croisement de divers trains allant en sens opposés. Par bonheur, un employé vient à notre aide, nous sortons de la gare et presque aussitôt nous sommes à l'intérieur de la ville.

L'impression que nous fit ressentir cette première promenade à travers Hanovre est encore présente à notre esprit; la nuit commençait à venir, et les grands édifices, les maisons bordant les larges voies que nous traversions prenaient un aspect fantastique qui nous reportait à une autre époque et nous faisaient rêver à d'autres âges ; aussi le lendemain sur lequel nous comptions pour voir l'illusion se transformer en réalité nous semble-t-il bien long à venir

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