LE PAYS, LA MEUSE, LA VILLE, LA CATHÉDRALE
Les chemins de fer belges s'arrêtent au Moerdick1 : c'est là que le voyageur allant en Hollande doit, pour ménager ses impressions, pour s'initier peu à peu au pays qu'il va parcourir, s'embarquer sur la Meuse et la remonter jusqu'à Rotterdam.
Le fleuve est large comme une mer; ses eaux grises, vaseuses, épaisses, aux reflets jaunâtres et luisants, sont couvertes de navires de toute provenance et de toute destination; les berges de boue qui l'enserrent dominent d'immenses prairies coupées de canaux, rayées de longues files de peupliers et animées par de nombreux troupeaux de vaches blanches et noires qui, toute l'année, y trouvent leur pâturage, riche ensemble, continuel approvisionnement de fourrage, de viande et de lait.
Au milieu de ces prairies, une barque, un steamer,
i. La voie ferrée continue maintenant directement jusqu'à Rotterdam.
paraissent naviguer sur la terre ferme, tant les canaux qui les portent, encaissés entre deux berges factices, dépassent le niveau du sol environnant.
La brise de mer fait doucement bruire les feuilles des arbres, apporte des volées de hérons ou de cigognes, et agite les gigantesques ailes des moulins à vent dont le gai tic tac se fait entendre de tous côtés.
Une vapeur légère, une buée bleuâtre s'élève du sol; un coup de vent la dissipepour la laisser l'instant d'après redevenir plus basse et plus épaisse : alors elle estompe les contours, elle arrondit les formes, les objets paraissent mous et comme ayant été trempés dans l'eau, rien ne vient heurter ou accrocher le regard qui glisse sur chaque chose, va de Tune à l'autre sans s'arrêter sur aucune, sans trouver de raison pour faire un choix ; la nature apparaît comme à travers un voile léger.
Les bergers des troupeaux, les paysans qui travaillent à la terre, les filles qui traient les vaches ont la démarche lourde, les mouvements rares; ils ne font entendre ni chants ni cris, et ne se hâtent même pas lentement; les animaux, attachés à des poteaux régulièrement peints et espacés, semblent plus calmes et plus tranquilles que dans tout autre pays; çà et là, plus rapprochées aux abords des villes et des villages, des maisons de campagne en bois et en briques, plutôt bizarres qu'originales, souvenirs de Java ou du Japon ; en avant, un petit jardin planté de fleurs éclatantes, de tulipes aux vives couleurs ; au lieu de mur de clôture, un fossé plein, d'eau; des bâtiments bas, écrasés, propres, de petites dimensions, peints de tons criards et monotones, toujours isolés les uns des autres pour ne pas gêner les goûts peu sociables de leurs habitants ; en arrière, l'immanquable moulin à vent qui épuise l'eau en cas d'inondation, remplit le
LE MOERDICK. — DORDRECHT. 9
fossé en cas de sécheresse, alimente la maison, arrose le jardin, scie le bois et fait un peu de bruit au milieu de ce grand silence. Cet ensemble est étrange, ce calme étonne et séduit tout d'abord ; c'est un pays nouveau tout entier qui se déroule aux yeux du spectateur.
Voici Dordrecht ou simplement Dor (ûg. 1), comme
Fig. l.
on dit dans le pays; le nouvel arrivant, peu habitué encore à la solitude, à la monotonie et à la méticuleuse propreté des villes de Hollande, trouve là un premier sujet d'étonnement. L'effet produit par cette petite ville est imprévu et charmant; presque noyée dans le fleuve, se confondant avec lui, à moitié cachée par un rideau de
verdure, elle ne laisse voir que ce qu'elle ne peut cacher de ses maisons singulières, vivement colorées, propres, uniformes et régulièrement groupées autour de la Dom- Kerk, qui les écrase de son poids et de son élévation.
Dans le port, des bateaux de toutes formes et de toutes dimensions passent en tous sens, montant ou descendant la rivière; ce mouvement continuel, incessant sur l'eau contraste avec le calme qui règne sur la terre ferme.
Nous pénétrons dans Dordrecht, et nous sommes frappé de la tranquillité qui nous entoure; le bruit de nos pas n'éveille aucun écho; à peine attire-t-il quelque blonde curieuse au miroir espion de sa fenêtre toujours close; nous parcourons une rue, puis une seconde, une troisième ; nous croyons être revenu sur nos pas, tant cette troisième ressemble à la seconde, tant la seconde ressemble à la première; les maisons sont identiquement les mêmes partout, et les mêmes non-seulement par leurs dispositions générales ou leurs silhouettes, mais par leurs détails ; toutes en briques plus ou moins apparentes, elles offrent le même aspect, la même forme. Les encadrements des ouvertures sont en bois de mêmes dimensions et peints de la même couleur, qui pis est, du même ton de cette même couleur. Ainsi Dordrecht aime le iaune, tout y est jaune et du même jaune.
Les monuments de Dordrecht sont bientôt vus; on peut même se dispenser de les voir. La Dom-Kerk, ancienne cathédrale, devenue temple protestant, est un édifice du xive siècle, précédé d'un énorme clocher en briques, plusieurs fois modifié, mutilé, et dont les proportions premières ne se retrouvent plus; l'hôtel de ville est banal et commun, la porte du môle n'offre aucun intérêt, et... c'est tout.
ROTTERDAM