LA GROOTE KERK, L'HOPITAL, LE MUSÉE, LES MAISOKS, LA PORTE DE DELFT
Après Dordrecht vient bientôt Rotterdam.
En mettant pied à terre sur le quai des Bompjes, un architecte se croit pendant un long moment encore sur le pont du navire, tant les maisons paraissent à ses yeux danser une sarabande inquiétante pour leur solidité. Tous ces pignons symétriques s'avancent, se reculent et penchent à droite ou à gauche, en avant ou en arrière : pas un n'a conservé son aplomb ; cette situation se comprend, du reste, quand on songe que la ville est bâtie sur des pieux enfouis dans des marais submergés, ébranlés ou désunis par de fréquentes inondations ; cependant, si l'équilibre est rompu, la stabilité ne Fest pas ; les chutes de maisons ne sont pas plus fréquentes à Rotterdam qu'ailleurs, et c'est sans danger qu'on peut entreprendre une promenade à travers la ville.
L'édifice le plus important de Rotterdam est l'église Saint-Laurent, plus connue sous le nom de Groote Kerk (Grande Église), dont la construction remonte au xve siècle. Comme presque tous les monuments religieux des Pays-Bas, la groote Kerk, primitivement destinée au culte
catholique, fut plus tard convertie en temple protestant. La Hollande est protestante, et quand, après les excès de Jean de Leyde et des anabaptistes, au xvie siècle, la Réforme s'implanta définitivement dans les Pays-Bas (1536), les églises catholiques devinrent les temples du nouveau culte ; mais n'ayant pas été construites pour lui, elles ne purent aisément subir cette transformation. Il est facile de comprendre, du reste, combien, parmi tous les édifices religieux, les églises gothiques pouvaient, moins que tous autres, se prêter aux nécessités de la religion protestante.
Le temple de la Réforme n'exige pour remplir son but qu'une grande salle; il n'a pas besoin des bas côtés nécessaires aux processions catholiques, d'un vaste chœur pour recevoir un nombreux clergé, de spacieuses chapelles où le service divin se célèbre simultanément d'une façon différente, de ces ornements de toutes sortes, enfin, qui ajoutent un si grand effet à la pompe des cérémonies ; le ministre et le prêtre ne peuvent officier dans le même sanctuaire : l'édifice qui convient à l'un est gênant et incommode pour l'autre.
La Groote Kerk a subi ces diverses transformations; ses murs nus, couverts d'un ton uniforme, présentent un aspect froid et triste ; le chœur et les chapelles sont fermés ; les fenêtres sont dépouillées de leurs vitraux; le transsept et la nef sont remplis de bancs placés en amphithéâtre, qui cachent les arcatures, les bases, les fûts et jusqu'aux chapiteaux des colonnes des bas côtés : l'ancien édifice ne se reconnaît plus, il est dégradé, mutilé, et l'effet qu'il pouvait produire se trouve complètement détruit.
Cependant tel qu'il est aujourd'hui, il mérite encore l'examen et attire l'attention; son plan (fig. 2) offre dans
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la disposition dé la nef, du transsept et du chœur une certaine grandeur et beaucoup d'unité, mais l'abside est
Fig. a.
( Echelle de om,ooi pour mètre.
pauvre et les bas côtés pourtournant lé chevet s'emmanchent mal avec le reste de l'édifice. La partie la plus curieuse est la voûte en bois (fig. 3) qui recouvre la nef et dont la charge est reportée sur l'extrémité d'énormes entraits
apparents, sortes d'étrésillons qui contrebutent les murs. Des arcs-doubleaux séparent les diverses travées de l'église et servent à supporter les voliges formant le berceau de la voûte; la naissance de chacun de ces
Fig. 3-
arcs est soutenue par une colonnette ou un pilastre également en bois, qui descend jusqu'à l'étrésillon, appuyé sur le chapiteau des piles et soulagé parfois dans sa portée par un lien placé au-dessous. Cette construction trèshomogène se trouve donc indépendante de l'ossature en maçonnerie ; les profils des arcs sont ceux de voussoirs en pierre : ils sont composés de madriers assez courts,
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assemblés les uns dans les autres, formant ainsi un système rigide, mais doué d'une élasticité suffisante pour se plier sans rupture et sans déformation aux mouvements communiqués à l'ensemble général par un sol peu résistant.
Les constructions de cette nature sont très-fréquentes dans les édifices religieux des Pays-Bas; ce qui s'explique par le double avantage qu'elles offrent, d'abord en ne chargeant pas d'un poids considérable des murs élevés sur un mauvais sol, ensuite en permettant d'utiliser des matériaux qui, à l'époque où ils ont été employés, étaient abondants dans la contrée alors couverte de forêts aujourd'hui disparues; il est vrai qu'un incendie, et les exemples en sont fréquents, avait bientôt tout détruit. Les voûtes en bois de la Groote Kerk sont bien conservées 5 elles ne datent que de 1 5 1 3 ; elles sont moins bien construites et à coup sûr offrent moins d'intérêt que celles d'autres édifices dont nous aurons l'occasion de parler ; le constructeur a donné à ses bois des dimensions trop fortes pour le rôle qu'ils avaient à remplir, aussi l'ensemble paraît-il lourd et presque grossier : cette exagération des forces nécessaires est du reste un défaut général en Hollande, où. moins que partout se rencontrent la délicatesse et la grâce.
On voit, à l'entrée du chœur, une grille de cuivre, style Louis XIII, d'un travail très-remarquable et d'une décoration excessivement riche; dans une chapelle existe encore un appui de communion en cuivre, dont les profils et les arêtes ont conservé une netteté parfaite.
La construction est entièrement en briques ; les points d'appui seuls sont en pierre ainsi que quelques chaînes, placées sur les façades extérieures (fig. 4) et dont la couleur blanche se détache durement sur le ton foncé des briques. Le clocher qui surmonte l'entrée n'a
été élevé qu'au xvne siècle 5 on y mit alors une flèche en bois, détruite depuis et remplacée par les étages que nous voyons aujourd'hui.
Fig. -t-
Il faut se rappeler, pour expliquer la date indiquée à la construction de l'église Saint-Laurent, qu'au moyen âge le Nord était bien en retard sur nos provinces françaises, et que déjà l'Ile-de-France voyait s'élever les admirables cathédrales du xnie siècle quand à peine les races germaines commençaient à construire des arcs en tiers point.
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Ce n'est pas en Hollande, du reste, qu'il faut espérer trouver les édifices religieux tant admirés en France, en Italie, en Belgique et en Espagne : on n'y trouve rien qui ne rappelle que de très-loin ces admirables monuments dans lesquels une religion qui parle aux yeux et à l'imagination a rassemblé des trésors artistiques que chacun peut voir et admirer à son heure.
Sur la droite, et dominant cette partie de la ville, s'élève un vaste monument : c'est l'hôpital commencé en 1844. Les précautions nécessitées par la nature du sol
Fig. S- (Échelle de om,ooi pour mètre.)
ayant été reconnues insuffisantes, les travaux furent interrompus, pour être repris quatre ans plus tard, et terminés en 18 50 (fig. 5). Cet hôpital est donc un des modernes établissements de bienfaisance construits en Europe; il a été l'objet de louanges empreintes, sans contredit, d'une certaine exagération, car nous verrons que la disposition des salles de malades, partie essentielle, est loin d'être irréprochable.
L'hôpital de Rotterdam peut contenir 260 à 280 lits; il est haut de trois étages ; au rez-de-chaussée sont la pharmacie, la cuisine et ses dépendances, la machine à vapeur et divers services généraux; le pavillon central est
réservé à l'administration. Les deux étages sont consacrés aux malades, répartis dans de petites salles ne contenant chacune que 10 lits, ce qui constitue une trèsheureuse installation. Mais les dimensions de ces salles,
i. Entrée principale,