‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 31 sur 74 · LES MAISONS. — LEUR MOBILIER ET LEURS HABITANTS · texte numérisé non relu

LES MAISONS. — LEUR MOBILIER ET LEURS HABITANTS

Avant de parler des maisons de Hanovre, parlons un peu de leurs habitants ; et voyons l'aspect de la ville. Il est de bonne heure encore, déjà les rues sont animées, les ménagères se rendent au marché en chapeau rose ou bleu ; une maîtresse de maison ne dédaigne pas d'aller elle-même faire ses acquisitions, accompagnée de servantes qui, les bras nus jusqu'à l'épaule, portent dans leurs paniers une énorme charge de provisions de toutes sortes et prodiguent leurs sourires aux soldats casqués qu'elles rencontrent. Les groupes sont fréquents; ceux qui les composent restent indéfiniment plantés à la même place, et, cependant, la conversation n'a pas l'air d'être très -animée ni très - intéressante ; deux hommes se rencontrent, s'arrêtent et fument à côté l'un de l'autre leurs longues pipes de porcelaine, à peine s'ils échangent quelques phrases, ils se contentent de prononcer de temps en temps un mot qui pour eux sans doute signifie beaucoup de choses, car ce mot suffit pour raviver l'entretien et prolonger la durée de la station ; il y a peu de voitures traînées par des chevaux,

mais quantité de charrettes à bras, un homme seul traîne une charge considérable ; les employés vont à leurs bureaux avec cet air ennuyé, cette expression d'indéfinissable fatigue que, dans tous les pays du monde, imprime à leur figure leur genre de vie monotone et régulière ; des régiments défilent, les hommes sont forts, robustes; la nature est développée, la force brutale énorme, mais l'intelligence ne brille ni dans les yeux ni sur le front, la discipline paraît excessive et maintenue avec une sévérité exemplaire; si un officier passe, les soldats s'arrêtent et saluent; si c'est un officier supérieur, non-seulement les soldats, mais les officiers qu'il rencontre s'arrêtent, s'alignent, saluent et reprennent leur promenade avec la régularité, la rectitude d'un automate dont on fait mouvoir le ressort.

A l'heure des repas — et ces heures-là sont fréquentes— les restaurants se remplissent quand ils ont eu le temps de se désemplir; d'énormes plats pleins démets peu recherchés sont servis devant les consommateurs toujours affamés qui mangent avec gloutonnerie, s'interrompant à peine pour avaler de grandes chopes de bière vidées d'un trait; entre les repas, consommation fréquente de petits pains fourrés de jambon, de fromage ou de bœuf froid, arrosés de bière ou d'eau- de-vie. Les hommes ne posent leur pipe que pour manger et la reprennent aussitôt après; on devine des habitudes peu raffinées, presque grossières. Le temps qu'ils ne consacrent pas aux affaires se passe souvent à la taverne. Les femmes échangent parfois des visites dans l'après-midi1, et s'offrent alors des tartines de beurre et des tasses de

1. Ces petites réunions intimes se nomment Mictwochndchmittagcajfegesellschafc !

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café au lait : ces tartines ont une dimension et ces tasses une capacité qui n'empêchent pas les unes de disparaître bien vite et les autres d'être fréquemment renouvelées.

Quand, assis à la porte d'une taverne, l'un des habitués fait une plaisanterie, il sourit largement, sa figure s'épanouit d'un naïf et épais contentement, le mot circule d'une table à l'autre, chacun le répète à son voisin, se le répète à lui-même pour bien le comprendre, puis les rires commencent, augmentent d'intensité, et n'ont plus de fin, un quart d'heure après le plaisir dure encore ; ils appuient sur un mot, un geste qui leur paraît en mériter la peine, et cela de tout leur poids, lourdement, grossièrement. Dans une des riches tavernes qui bordent la place du chemin de fer, un gros officier venait de déjeuner; le menu de ce qu'il avait absorbé enrayerait le lecteur, enfin il avait terminé par un saladier de harengs aux pommes de terre et une soupière de café au lait, il se sentait repu ; alors, se levant de table, rajustant ses lunettes et bouclant son ceinturon, notre héros se mit à chanter à tue-tête, avec un accent impossible à rendre : Mein Herr Malporough s'en fa-t-en guerre!... Le succès qu'il obtint fut prodigieux, chaque assistant répétait la phrase, la faisait passer à son voisin, l'apprenait aux nouveaux arrivés, puis c'étaient des rires, des trépignements, une heure après l'émotion n'était pas calmée, elle ne cessait que pour recommencer de plus belle, la fameuse phrase était commentée et répétée de cent façons avec une satisfaction et une admiration évidentes, elle suffit certainement à la consommation d'esprit qui se fit ce jour-là.

La vanité de ces gens est sans bornes1, on la sent

i. Sur une table du musée de Sans-Souci, à Berlin, est un grand livre de velours rouge. Sur la première page on lit en lettres d'or : « Campagne d'Au-

à chaque mot, à chaque geste. Ces parvenus de la victoire ont pendant bien des années souffert de notre suprématie, de notre influence dans toutes les questions européennes , ils s'efforcent aujourd'hui de prendre leur revanche ; mais ils comprennent autrement que nous la gloire et l'orgueil, et restent nos inférieurs en grandeur et en générosité; pour nous, l'éclat du triomphe suffit; pour eux, c'est au côté matériel, brutal de la conquête qu'ils sont sensibles ; un titre est la récompense d'un général français revenu victorieux ; les généraux allemands ont, comme des barbares, été gorgés d'or après la guerre de 1870.

Nous nous arrêtons devant un atelier de menuiserie : les ouvriers travaillent consciencieusement sans hâte et sans entrain, mais aussi sans perdre de temps; celui qui est le plus rapproché de nous réunit deux planches de chêne au moyen d'un assemblage à rainures et languettes : à chaque instant il rapproche ses planches, les essaye, les retourne, les compare ; il diminue un peu la languette, élargit un peu la rainure, puis essaye de nouveau, enfin son maillet fait sans efforts entrer l'une dans l'autre, il regarde ses planches sur toutes les faces : le travail est solide et certainement bien fait, mais il a exigé le double au moins du temps qu'y eût consacré un ouvrier français, puis il est sans goût, les veines du bois se heurtent, se brisent, au lieu de se rencontrer sur la ligne centrale et de s'en éloigner ensuite en formant cette sorte d'aigrette si recherchée par nos menuisiers, et que n'eût certes pas oublié d'obtenir un ouvrier français un peu soigneux et aimant son métier.

triche »; puis, au-dessous : « Frédéric le Grand a mis sept ans », et, en face : « Guillaume Ier a mis sapt jours. »

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Pas de mendiants dans les rues, la mendicité est sévèrement interdite en Allemagne et, dans certaines villes du Nord, tout individu convaincu d'avoir fait l'aumône est lui-même puni d'une amende.

Nous ne retrouvons pas dans les rues, pendant l'après-midi, autant de femmes que nous en avions rencontrées le matin, elles sortent peu, se visitent rarement entre elles, c'est ce qui explique leur empressement à se grouper pour échanger quelques propos quand une circonstance les rapproche et les fait demeurer dehors.

Les hommes sont lourds, épais, trapus, grossiers, mais forts et robustes; nous croyons rencontrer à chaque pas tous les décrotteurs , tailleurs ou bottiers que nous avons pu voir en France. C'est bien des Allemands que Benjamin Constant, nous ne savons plus à quelle occasion, a pu dire : « Les Allemands sont lourds en raisonnant, en plaisantant, en s'attendrissant, en se divertissant, en s'ennuyant... ils croient qu'il faut être hors d'haleine pour être gai et hors d'équilibre pour être poli. »

Le théâtre commence de bonne heure et finit de même : les femmes y vont sans toilette, écoutent sans bouger de leurs loges, sans se faire de visites; les hommes sortent fréquemment, vont manger, boire et fumer, rentrent avec bruit, gardant leur paletot, affectant en public un laisser- aller, un sans-gène déplorable; ils n'ont pourtant pas encore adopté la coutume des habitants de Breslau, qui entrent au théâtre avec leurs bottes fourrées et les accrochent sur le balcon en dehors de leur loge, où elles forment une décoration pour le moins originale.

Les habitants de Hanovre paraissent avoir pour le théâtre un goût assez prononcé ; leur Opéra est ouvert onze mois de l'année : le répertoire se compose surtout

doperas-comiques, de quelques ballets, de traductions de pièces françaises ou d'œuvres d'auteurs nationaux.

Une des distractions favorites d'une certaine classe de la population est la musique de chambre pour laquelle les compositeurs allemands ont écrit tant de morceaux où l'harmonie permet, avec des moyens restreints, d'obtenir de merveilleux effets.

Ces gens ne sont pas riches et ils dépensent peu, de cette façon leurs bénéfices et leurs gains sont limités, cependant leur budget n'est pas toujours en équilibre et souvent ils sont criblés de dettes. La toilette des femmes est modeste et de mauvais goût : elles ne sont personnellement ni gracieuses ni élégantes, beaucoup portent des lunettes, toutes apportent dans leurs rapports avec les hommes un abandon étrange qui choque singulièrement nos habitudes de convenance et de retenue ; à table d'hôte, devant cent personnes, une femme donne à son mari un baiser sur les lèvres ; elle s'assied sur ses genoux en wagon et lui chante à mi-voix de douces mélodies dans cet idiome que nous prétendons, en France, servir de langage aux chevaux; si le couple n'est que fiancé, il se contente de se presser les genoux sous la table et de s'envoyer des baisers du bout des doigts ; remarquons bien qu'il s'agit ici de gens qui évidemment par leur fortune et leur position appartiennent à la première classe de la société. On prétend que des manières aussi libres prouvent l'innocence et la naïveté de ceux qui les mettent en pratique, il nous semble, à nous, qu'elles sont tout simplement une preuve de mauvaise éducation et de l'absence de sentiments délicats et élevés1.

1. On compte en France huit en ant; naturels sur cent naissances; on en compte quatorze en Allemagne.

La classe moyenne ne possède ni l'influence ni la force qu'elle a chez nous, où, jusqu'en ces derniers temps, elle pouvait presque se dire maîtresse absolue; elle est en Allemagne à l'état rudimentaire, possède peu, est absorbée par la classe supérieure ou n'est pas encore dégagée de la classe placée au-dessous. Cette classe est besoigneuse, les dettes sont le souci, la préoccupation de toute son existence, c'est l'inépuisable sujet des conversations, des anecdotes, des commentaires, des récits de toutes sortes, et, — impression qui date de loin, — les histoires de débiteurs et de créanciers formaient le fond de tous les thèmes et de toutes les versions dont se composait la grammaire dans laquelle nous avons, au collège, si mal appris cette terrible langue allemande. Un des sujets le plus fréquemment développés dans certains de leurs livres est la fortune rapidement acquise, non par le travail mais par une cause accidentelle : une famille inconnue tout à coup découverte, un héritage imprévu laissé par un grand seigneur, sage appréciateur de leurs mérites.

La vie est simple, exempte de troubles, les passions sont rares, l'existence se concentre dans le cercle de la famille, et tout est disposé à l'intérieur des habitations pour assurer dans la vie intime l'influence du chef et régulariser le rôle de la mère chargée de l'éducation d'enfants souvent nombreux. Le foyer n'est abandonné que pour des raisons graves; quand, au contraire, la fortune de ses hôtes le permet, la maison offre tous les éléments propres à la rendre agréable et est abondamment pourvue de linge, de porcelaine, d'argenterie et surtout de fleurs.

L'or est fort rare en Allemagne, notre monnaie française n'a pas cours; mais dès qu'une pièce de vingt francs est présentée à un marchand, il s'en empare, la serre

précieusement, et paraît radieux surtout s'il a pu voler un ou deux silbergroschen sur le change.

Une remarque à l'avantage des Allemands : pendant le cours de cette excursion faite peu après la guerre et durant une autre faite. depuis, nous n'avons, dans aucune ville, aperçu un seul dessin insultant pour nos défaites ou les rappelant d'une façon blessante pour nous.

Il existe à Hanovre un élément étranger assez considérable formé surtout de résidents anglais. Les liens qui unissent l'Angleterre avec l'ancien royaume de Hanovre datent de loin : réunis pendant longtemps autrefois sous le même sceptre, ils n'ont vu la race de leurs rois et leurs intérêts politiques se séparer entièrement qu'à la suite des événements accomplis dans ces dernières années.

Ce rapide exposé était nécessaire pour donner idée des mœurs des habitants dont nous voulons étudier les demeures. Les points principaux à résumer et sur lesquels il faut insister sont d'abord : la médiocrité des ressources, les habitudes calmes et tranquilles, l'amour du chez soi, l'absence ou au moins la rareté des relations sociales et, comme conséquence, l'obligation de rester souvent au logis 5 il fallait donc, pour répondre à ces besoins, des habitations gaies, commodes, réunissant les conditions de confortable qui font aimer l'intérieur, assez vastes pour que les habitants puissent s'y mouvoir à l'aise et s'y trouver commodément.

La maison dont notre figure 109 représente le rezde-chaussée et notre figure 110 le premier étage, est une habitation double, c'est-à-dire destinée à deux ménages voulant vivre côte à côte et réunis, tout en étant indépendants : combinaison d'une application fréquente dans le

Nord où les familles, les amis aiment à se grouper dans le même quartier, dans les mêmes rues.

lig. 109.

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