Le Danemark j Oscar Comettant
était à bout et devait renoncer à continuer la lutte. L'instant « psychologique » paraissait arrivé ; aucun des secours espérés, attendus, ne venait, et cependant, craignant un échec, les Prussiens n'osaient tenter l'assaut; cet ennemi à bout de ressources, affaibli par des mois de privations et de souffrances physiques et morales, leur paraissait encore trop redoutable. Ils attendirent jusqu'au 17, et, pensant qu'à cette époque les Danois ne pourraient même plus tenir leurs fusils, ils recommencèrent le bombardement avec une extrême violence; en trente-six heures ils envoyèrent 30,000 projectiles dans les retranchements ennemis, puis se décidèrent à former les colonnes d'assaut; mais alors, chose à peine croyable, les Danois, dont la force et le courage auraient dû se trouver abattus, se levèrent avec une nouvelle énergie, au lieu de se rendre, et sans espoir, sûrs de la défaite, luttèrent tous comme des héros. Sur 10,000 hommes engagés, 2,000 succombèrent, 2,000 furent faits prisonniers, le reste traversa le petit Sund et se retira dans l'île d'Alsen, après avoir coupé les ponts qui réunissaient l'île à la terre ferme1, ponts dont la tête fut, jusqu'au dernier moment, défendue par une troupe de braves se sacrifiant au salut de tous.
Ce fut le dernier effort des Danois ; ils essayèrent de se fortifier dans l'île d'Alsen, mais ils avaient perdu toute espérance et toute ardeur; les soldats n'ayant plus confiance dans le succès voyaient partout des traîtres et des espions, et la lutte ne se continua plus que pour soutenir jusqu'au bout l'honneur du drapeau national.
1. Cette manœuvre se lit très-adroitement, au moyeu de canonnières reliées par des chaînes aux ponts mobiles. A un signal donné, ces canonnières se mirent en mouvement, entraînant les ponts ù leur suite.
Les Prussiens ne profitèrent pas de leur avantage, ils n'osèrent attaquer File d'Alsen, que la flotte danoise pouvait encore efficacement protéger et peut-être leur reprendre, s'ils s'en étaient emparés ; ils préférèrent étendre leurs conquêtes et une partie de l'armée alliée s'unit aux Autrichiens pour s'emparer de Fredericia, qui ne put résister et tomba le 28 avril en leur pouvoir. Trois jours plus tard, la flotte autrichienne se faisait battre par la flotte danoise dans les eaux d'Helgoland, où elle avait été contrainte de se réfugier à l'abri des canons anglais; mais ce succès ne pouvait avoir d'influence sur l'issue de cette désastreuse campagne dont le résultat était désespéré : aussi, le 12 mai fut conclue une suspension d'armes.
La situation du Danemark était déplorable : le quart de son armée se trouvait détruit, son artillerie ne comptait plus que 20 pièces rayées; d'autre part, les Austro- Prussiens occupaient le Sleswig, le Holstein, une partie du Jutland ; leur armée de 60,000 hommes vivait sur le pays conquis ; c'est là une loi de la guerre et nous savons avec quelle conscience les Prussiens savent l'appliquer.
Une conférence se réunit à Londres pour amener la solution du conflit, mais aucun résultat ne put être obtenu avant la fin de l'armistice 5 les hostilités reprirent donc le 26 mai, et, le 28, les Prussiens s'emparèrent de l'ile d'Alsen. Cette conquête ne fut pas difficile, les Danois ne pouvaient plus se défendre : hommes, rations et munitions faisaient défaut ; ils abandonnèrent l'île et se retirèrent en Fionie, où les Prussiens ne les poursuivirent pas. 11 ne resta bientôt plus de Danois sur la terre ferme. Les Allemands achevèrent l'occupation du Jutland et se préparaient à traverser le petit Beltpour envahir la Fionie,
quand, le 20 juillet, fut signé un armistice, converti le Ier août en suspension d'armes définitive, puis intervint un traité de paix imposé au Danemark.
Les duchés devaient être annexés à la Confédération suivant certaines conditions : le payement de la partie de la dette danoise afférente aux duchés restait à leur charge, la Prusse avait le droit de creuser un canal entre la mer Baltique et la mer du Nord, condition d'un immense intérêt pour elle, puisque ce canal devait donner à sa flotte une communication libre avec l'Océan sans lui imposer la traversée du Sund par les eaux danoises ou suédoises; quant au duc d'Augustembourg, dont les prétentions à la souveraineté des duchés avaient servi de prétexte à M. de Bismark pour commencer les hostilités, son nom ne fut pas même prononcé dans le débat.
Un an plus tard, la mésintelligence éclatait entre les copropriétaires des duchés : l'Autriche et la Prusse se déclaraient la guerre et en venaient aux mains.
Les conséquences de l'annexion furent déplorables pour le Sleswig; très-attaché au Danemark, il s'envoyait violemment arraché pour être réuni à l'Allemagne qu'il exécrait. Les procédés du vainqueur n'étaient en outre pas de nature à lui attacher l'affection des vaincus : les exactions, les impôts énormes perçus avec violence furent le prélude de vexations de toutes sortes; les sentiments simples, naïfs de cette courageuse population étaient constamment froissés par les instincts grossiers, les habitudes brutales de leurs nouveaux maîtres ; cependant, malgré la misère qui pesait sur le pays tout entier, pas un habitant ne voulut profiter des secours envoyés de Berlin ; des sociétés se formèrent pour faciliter l'émigration en masse des paysans qui voudraient abandonner les campagnes, des
meetings eurent lieu dans les villes, implorant le secours de la France. Par malheur, la France resta muette, laissant au fourreau cette épée qui, tant de fois, avait protégé le faible et l'opprimé, qui de nos jours avait défendu la Turquie et fait l'Italie. Puis le silence se fit sur cette grande catastrophe, la Prusse avait, sans que l'Europe s'en doutât , franchi le premier échelon de sa fortune.
La force avait primé le droit.
Complétons maintenant cet exposé par quelques détails sur la façon dont les Prussiens se sont comportés pendant la guerre.
Ils ont presque entièrement détruit la ville de Sunderborg, ville ouverte, et qui ne se trouvait pas sous le feu des batteries dirigées contre Duppel ; ils ont dans l'île d'Alsen incendié des fermes isolées, détruit Kjer, Ronhavis et tous les villages de la côte, pour la seule satisfaction de faire du mal, reculant ainsi de plusieurs siècles, comme on le leur a si hautement reproché, l'état de notre civilisation et de nos mœurs.
A chaque suspension d'armes, les deux partis échangeaient leurs morts : les uniformes de ceux remis par les Prussiens n'avaient plus de boutons, leurs galons étaient arrachés, les officiers ne portaient plus aucun de leurs insignes, tout bijou, argent ou objet de quelque valeur avaient disparu, les poches étaient retournées.
A la fin de la campagne, sur leurs retranchements en ruine, les Danois restaient debout, attendant un ennemi invisible caché derrière ses canons; les Prussiens en effet, et c'est une règle qu'ils mettent toujours en pratique, ne se montrent jamais au grand jour, ne laissent jamais deviner leur présence; ils se cachent dans un trou,
derrière un arbre, on les pressent, on les devine, on ne les voit pas; dans le camp, jamais de feu dont la fumée peut les signaler, ils cheminent, travaillent lentement sans repos ni trêve, puis un jour un rideau de verdure est abattu, un épaulement disparaît pendant la nuit démasquant une nouvelle batterie : toutes ces précautions sont de bonne guerre, elles témoignent d'une grande prudence et de la parfaite connaissance du caractère du soldat allemand qui ne résisterait pas à l'impétuosité, à la charge furieuse d'un régiment français, mais qui sans murmurer reste pendant de longues heures tapi au fond d'une fosse. Les instincts de bravoure, de chevalerie, les sentiments nobles, délicats et élevés font sourire les Allemands. Ils n'auraient pas dit à Fontenoy : — Messieurs les Anglais, tirez les premiers.
Pendant tout le temps de cette longue et pénible campagne, l'énergie, la volonté des Danois ne se démentirent pas un instant, le souffle patriotique dont ils étaient animés était si puissant qu'il leur fit enfanter des prodiges; ils cherchaient en vain à combattre cet ennemi qu'ils ne pouvaient rencontrer et qui, à distance, les foudroyait de sa terrible artillerie. Les revers ne les abattaient pas, ils marchaient contre l'ennemi, la tète haute, au milieu d'une grêle de projectiles, tandis que l'explosion d'un obus faisait jeter les Prussiens à plat ventre, le prince Frédéric-Charles en tète (27 avril 1864, île d'Alsen)1.
Les Allemands étaient armés de fusils à tir rapide et de canons rayés, ils étaient quatre contre un, en maintes circonstances ils ont été battus, ont subi des pertes sensibles quand ils ne se trouvaient plus protégés par leurs