‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 51 sur 74 · DE MISSUNDE. TRAVAUX DE DÉFENSE DE DUPPEL · texte numérisé non relu

DE MISSUNDE. TRAVAUX DE DÉFENSE DE DUPPEL

PRISE DE DUPPEL. — L'iLE d'aLSEN. CONDITIONS DE LA PAIX. LES PRUSSIENS EN CAMPAGNE.

La Prusse avait de longue date jeté les yeux sur les deux duchés de Holstein et de Sleswig; elle les trouvait nécessaires à la création et au développement de sa puissance maritime. Dans le courant de Tannée 1863, croyant les circonstances favorables pour mettre ses projets à exécution et sous prétexte que le Danemark entretenait des troupes dans le Holstein, elle prétendit que le gouvernement danois songeait à s'annexer ce duché. Afin d'ôter tout motif sérieux à un conflit, le Danemark retira ses troupes. La Prusse alors se fit le champion du duc d'Augustembourg, prétendant à la souveraineté du duché, puis, ce premier jalon posé, elle activa les préparatifs nécessaires pour se trouver en mesure de pouvoir accabler son voisin quand le moment serait venu.

Ce genre de début était alors nouveau et promettait ce qu'il a tenu depuis. Une des causes de la force de la Prusse est son dédain profond pour les mesquines considérations de bonne foi et de loyauté : prétendre que le faible Danemark songeait à attaquer les droits de la puis-

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santé Confédération était une amère dérision, personne ne s'y laissa prendre et ne conserva d'illusions sur le résultat de la lutte. L'Europe alors ne se doutait pas des rêves ambitieux de M. de Bismark qui, révélés en 1864, devaient sept ans plus tard arriver à la création de l'empire d'Allemagne.

Quand on regarde dans l'histoire , on s'étonne toujours naïvement que certains faits aient pu s'accomplir sans être prévus. Comment, — ne cesse-t-on de répéter depuis 1871, dans les revues, les journaux quotidiens et les conversations, — comment l'Europe n'a-t-elle pas prévu, en 1864, le résultat de son indifférence, et comment n'est-elle pas venue au secours du Danemark? que de maux évités par cette intervention! Sadowa n'eût pas existé. La campagne de 1870 n'eût pas eu lieu, et la Prusse ne serait pas la terrible puissance que nous voyons aujourd'hui.

Mais en 1864 la France, ce grand protecteur du droit et du juste, cédant à une déplorable politique, resta neutre; l'Autriche, pour maintenir son influence et sa popularité en Allemagne, s'allia courageusement au plus fort; l'Angleterre gardait encore rancune au Danemark du traitement infligé à l'infortunée Marie-Caroline; la Russie voulait voir venir les événements avant de s'engager, et la Suède n'était pas fâchée de l'humiliation qu'elle pressentait devoir être imposée à son voisin si souvent son vainqueur. Le Danemark se trouva donc seul pour entrer en campagne ; il n'hésita cependant pas un instant, et cet énergique petit pays se prépara à la lutte sans forfanterie mais aussi sans découragement. Les Danois se rappelaient avoir déjà, en 1848, battu les Prussiens et, bien que M. de Bismark se vantât de leur faire bientôt sentir la puissance des armes prussiennes, ils ne

désespéraient pas du résultat de la campagne qui allait s'ouvrir; ils comptaient encore, hélas! sur le secours de la France et espéraient qu'au dernier moment la Suède se souviendrait de leur origine commune ; les diplomates s'agitaient, allaient, venaient, assurant les ambassadeurs danois de leurs sympathies officieuses et, avant de se prononcer officiellement, attendaient de quel côté se montrerait le succès. Nous connaissons par expérience cette situation et la valeur des promesses de cette nature.

Le mouvement de concentration des troupes austroprussiennes fut achevé à la fin de janvier 1864 ; elles se trouvaient réunies dans le Holstein, sous le commandement du feld-maréchal prussien Wrangel. Le motif donné à cette prise d'armes était d'assurer la réalisation des vœux du Holstein demandant à être gouverné par le duc d'Augustembourg. L'armée alliée avait été divisée en deux corps : les Prussiens au nombre de 42,000 hommes avec 110 canons formaient l'aile droite, commandée par le prince royal Frédéric-Charles; les Autrichiens, au nombre de 32,500 hommes avec 48 canons, formaient l'aile gauche, commandée par le feld-maréchal de Goblenz ; c'était donc en chiffres ronds, déduction faite des malades et des non-valeurs, 158 canons et 60,000 hommes préparés de longue main, parfaitement équipés et aguerris1.

L'armée danoise était loin de présenter d'aussi bonnes conditions ; les hommes qui la composaient étaient en général des corps mobilisés, car l'effectif en temps de paix est très-peu considérable (8,000 hommes). Les cadres manquaient et l'artillerie était insuffisante ;

1. Annuaire des Deux Monà:s, Paris. 1864; JJagbladetj Copenhague, 1864.

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3 5 ,000 soldats furent à grand'peine réunis dans le Sleswig, sous le commandement du général de Meza.

Le Danemark se méfiait de son éternel ennemi, l'Allemagne *; il se souvenait de la guerre de 1848, et, en prévision d'une attaque, avait depuis longtemps commencé une ligne de défense, le Danevirke, établie à l'endroit où le fjord de la Schley s'avance dans les terres, en face de Hussum, et réduit considérablement la largeur de la presqu'île ; les points extrêmes de cette ligne étaient Missunde, sur la Baltique, et Friedrickstad sur la mer du Nord; l'espace intermédiaire se trouvait coupé par des terrains marécageux, des clôtures et des cours d'eau, entre autres le fleuve l'Eider. Cette ligne aurait donc pu présenter un obstacle sérieux à la marche des armées alliées. Par malheur, les ouvrages nécessaires pour compléter sa défense n'avaient pas été entretenus en bon état ; ils furent tant bien que mal réparés et achevés à la hâte d'une manière insuffisante, mais les pièces d'artillerie manquaient pour garnir les fortifications.

C'était derrière le Danevirke que l'armée danoise attendait l'attaque qu'elle voulait repousser.

Les Prussiens franchirent l'Eider ; le ^ février, ils étaient devant Missunde , et ouvraient immédiatement le feu; les Danois répondirent faiblement. L'artillerie prussienne détruisit Missunde sans endommager les retranchements; il régnait un épais brouillard; les Prussiens se portèrent en avant, mais n'étant plus alors protégés par leurs batteries, il leur arriva ce qui leur arrive presque toujours en pareil cas, ils lâchèrent pied et se retirèrent devant les Danois. Leur exploit de ce jour se horna

1. Suivant un vieux proverbe danois, il ne manquerait rien au Danemark pour être heureux s'il n'y avait pas d'Allemagne.

donc à la destruction du village de Missunde, et, cependant, c'est à la suite de cette équipée que le prince Frédérick-Charles, avec cette burlesque morgue allemande dont rien n'approche, parodiant la célèbre proclamation de Napoléon Ier, osa dire à ses soldats : « Quand vous serez « de retour dans vos foyers, il vous suffira de dire : Moi « aussi j'étais à Missunde! pour que chacun s'écrie : Celui-là « estunbrave. » Quant aux Autrichiens, ils avaient marché de leur côté et se trouvaient à l'autre extrémité du Danevirke, près de Friedrickstadt.

La situation des Danois ne s'améliorait pourtant pas. En lutte même avec les éléments, ils avaient à supporter les rigueurs d'un hiver tel que le fjord de la Schley, sur lequel on comptait pour opposer une barrière infranchissable à l'ennemi, dut, pour ne pas geler, être incessamment traversé par un bateau à vapeur s'efforçant de briser les glaces et de maintenir un passage libre au milieu des eaux.

Les choses en étaient là, quand, — se sentant mal abrité derrière les lignes du Danevirke, craignant une nouvelle attaque de ses retranchements qu'il savait insuffisants à le protéger, — le général de Meza se décida à se retirer pour ne pas compromettre, sans chance de succès, le sort d'une armée sur laquelle reposait tout l'espoir de la patrie.

Sa retraite se fit en bon ordre, mais l'émotion fut immense en Danemark ; on demanda le remplacement du général en chef, on cria à la trahison, comme toujours, hélas! quand une nation ne voit pas le succès répondre à ses efforts et à ses désirs. La méfiance commença à se glisser dans les rangs de l'armée; et ce fut sous une mauvaise impression que les régiments se reformèrent en face de l'île d'Alsen, derrière les fortifications de

Duppel, dans le Sleswig, ou de Fredericia , dans le Jutland.

On avait compté sur la ligne du Danevirke pour retenir les Austro-Prussiens pendant le temps nécessaire à l'achèvement des travaux de défense de Duppel; aussi, rien n'était-il terminé, et la brusque retraite de l'armée vint jeter le trouble et le désordre dans la direction des mesures à prendre. Cependant la bonne volonté, le courage, le zèle de tous, officiers et soldats, était si grand que bientôt l'ensemble des ouvrages nécessaires se trouva, sinon acheté, au moins en état d'être utilisé ; le froid était trop rigoureux pour permettre l'exécution de travaux en maçonnerie, on y suppléa par des constructions en bois liées avec des chevilles ou des hls de fer et recouvertes de terre ; mais cette terre elle-même se trouvait tellement durcie par le froid qu'il était long et pénible d'en faire usage.

Voici les types de deux constructions de ce genre reproduites au Musée de Copenhague. Le premier (hg. 1 59) est un abri destiné à servir de chemin couvert entre deux traverses; le système employé se compose d'une ferme dont le sommet se trouve engagé dans l'épaisseur du blindage en terre, ce qui permet d'en diminuer la hauteur; les points d'appui sont doubles, s'écartent à leurs extrémités et reposent sur une semelle noyée dans le sol; des moises, assemblées par embrèvement, et des liens en fer les étressillonnent à mi-hauteur; leur sommet reçoit un entrait sur lequel s'appuient les pièces du blindage. Le plancher et les murailles sont recouverts de terre; les fermes sont espacées de om,5o, om,yo et 1 mètre, suivant la charge qu'elles ont à supporter.

L'abri dont nous parlons, élevé au commencement

de la guerre, alors que les Danois n'étaient pas encore fixés sur la puissance des canons rayés, n'avait été recouvert que d'une épaisseur insuffisante pour pouvoir pré-

Fig. 159.

venir pendant quelque temps les chances de rupture ou de prompt accident; mais, dans l'exemple suivant (fig. 160), l'expérience avait profité aux Danois. Les fermes sont doubles, deux poteaux verticaux, assemblés sur une. semelle traînante, reçoivent deux traverses inclinées àoul,45, raidies par un entrait et que viennent consolider deux nouvelles traverses placées obliquement de façon à se réunir à leur sommet. Ces doubles fermes, placées à o"',6o de distance les unes des autres, sont solidement reliées par des boulons et des attaches en fil de fer,

sur les faces et le sommet s'appliquent les pièces de blindage formant les parois et la toiture; une énorme masse

Fig. j6o.

de terre pouvant atteindre 4 et 5 mètres recouvre le tout. Des abris de cette nature, l'expérience Ta démontré, ont une force d'élasticité qui leur permet, de résister aux chocs des redoutables projectiles de l'artillerie moderne.

Malgré la rigueur de la saison^ les Danois travaillaient sans trêve ni relâche. Les ouvrages de Duppel, qu'il s'agissait de compléter, comprenaient dix redoutes : huit fermées et deux ouvertes, disposées suivant un arc de cercle et reliées -entre elles par des tranchées et des travaux dont nos croquis viennent de donner idée; en avant des saillants des bastions 7, 8 et 9, sur lesquels on supposait que se porterait l'effort de l'ennemi, étaient disposés des obstacles propres à l'arrêter. Mais nous avons vu, lors du siège de Paris, que le mode d'attaque des Prussiens, par l'emploi des batteries d'artillerie à longue portée, rend à peu près inutiles les précautions de ce genre. A l'intérieur de la première ligne de défense s'en trouvait une seconde moins forte, composée de bastions couvrant un chemin creux aux abords défendus par des talus couronnés de pieux taillés en pointe, de treillis en fil de fer, etc. Le but de cette seconde ligne était de protéger la retraite de l'armée en cas de déroute ; cette précaution indique une justesse d'appréciation très-rare, car, malheureusement, en livrant bataille on songe toujours trop à la victoire et l'on ne prévoit jamais assez la possibilité d'une défaite.

L'artillerie qui garnissait tous ces ouvrages ne pouvait lutter avec les canons rayés de l'armée prussienne, dont les Danois ignoraient la puissance de portée et la force d'impulsion ; ils ne surent donc, en les établissant, donner à leurs retranchements les dimensions nécessaires pour leur permettre de résister à l'effet foudroyant des nouveaux projectiles ; il nous faut être indulgent pour eux à cet égard, nous qui, après la guerre des duchés, après la campagne d'Autriche, n'en savions pas beaucoup plus en 1870.

Comme complément des défenses installées en terre,

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les Danois eurent recours à l'emploi d'un monitor cuirassé naviguant sur les côtes, engin nouveau qui, pour la première fois, prenait part à une guerre régulière en Europe.

Les troupes danoises, abritées derrière les défenses de Duppel ou retranchées dans l'île -d'Alsen, reformaient leurs régiments, régularisaient leurs cadres', mais leurs équipements, leurs approvisionnements avaient considérablement souffert durant la première partie de la guerre et dans les retraites qui l'avaient suivie ; les soldats étaient exténués par les travaux auxquels ils étaient obligés de se livrer afin de compléter les moyens de défense, creuser des chemins couverts, augmenter l'épaisseur des talus, des abris et traverses, casemater les pièces et opérer des sorties afin de gêner les Prussiens qui, eux, ne marchent pas sur le canon et ne cherchent pas à prendre un obstacle, mais le détruisent avec leur artillerie avant d'en approcher. Ces fatigues occasionnaient beaucoup de maladies : le temps était devenu pluvieux ; en revenant de la tranchée, les vêtements pleins d'eau, il fallait courir aux avant-postes, le froid survenait brusquement et, malgré l'énergie et la forte constitution des hommes, beaucoup succombaient.

L'uniforme danois se compose d'un pantalon de drap bleu caché dans de grosses et fortes bottes, d'un veston et par-dessus une longue capote brune ; le sac se déroule de façon à former une sorte de peau qui, étendue sur le sol, fournit un lit sec et salubre. Outre ce sac, chaque soldat porte une besace en toile blanche contenant les provisions de bouche : du bœuf frais et du porc salé, jamais de légumes, mais du pain de seigle, de l'eau de-vie et du café. Les fusils étaient d'ancienne fabrication et un peu lourds, bien inférieurs, par conséquent, aux fusils à tir rapide des Prussiens.

On voit dans quelle infériorité se trouvait l'armée danoise par rapport à l'armée austro-prussienne, et cependant les Prussiens ne se décidaient pas à l'attaque; les Autrichiens restaient en observation devant Fredericia ayant ainsi envahi le Jutland, ce qui donnait à la campagne une allure nouvelle et la transformait en guerre de conquête.

Les Autrichiens du reste avaient à lutter contre une grave complication survenue parmi les régiments de nationalités différentes dont se composait leur armée; les contingents hongrois s'étaient révoltés, honteux d'aider leur vainqueur à asservir une nation luttant pour conserver son autonomie; on craignit que ce soulèvement ne gagnât les Italiens, puis les Polonais du duché de Posen : une répression terrible étouffa la révolte dans son germe ; on parla de l'exécution de trois cents officiers et soldats hongrois, mais l'espoir que cet événement avait fait naître en Danemark s'évanouit bientôt.

Le siège de Duppel était fait en règle; les Prussiens se fortifiaient dans leurs positions afin de se préparer une retraite en cas d'échec. Ils se rappelaient qu'en 1848 ils avaient été battus et repoussés devant cette même ville par le même général de Meza et*ne voulaient tenter un coup décisif qu'avec la certitude du succès : à cet effet, ils occupaient toutes les hauteurs des environs, y installaient leurs batteries dissimulées derrière des bouquets d'arbre, des replis de terrain ne devant disparaître qu'au dernier moment; c'est un procédé qui leur est resté familier; la bravoure des Danois contrastait avec cette prudence. Un fait peut en donner idée. La puissance des fusils à tir rapide les étonnait ; il fallait se rendre compte de la précision du tir, afin de pouvoir se défendre et se protéger : à cet effet, un officier se por-

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tait seul à 500 ou 600 mètres en avant dans un espace découvert, servant ainsi de cible aux balles ennemies ; il essuyait la décharge et notait la déviation de la balle à cette distance (environ 1 mètre).

Le 27 mars commença le bombardement de Duppel; les Danois abandonnèrent la ville après l'avoir incendiée et se retirèrent dans les fortifications qui, jusqu'à ce moment, avaient très-peu souffert.

Le 29 mars, les Prussiens tentèrent un assaut, mais ils furent repoussés avec perte; les soldats, dès qu'ils se trouvaient à portée des projectiles ennemis, se couchaient à plat ventre refusant d'avancer malgré les exhortations de leurs officiers1. A partir de cet échec, les Prussiens ne sortirent plus de leurs lignes, laissant Fartillerie faire son office; dans de semblables luttes, la valeur du soldat ne compte plus pour rien. Il était impossible d'approcher des batteries prussiennes : leur force et leur puissance empêchaient toute tentative de ce genre d'avoir un heureux résultat , et les surprises sur un espace aussi circonscrit étaient impraticables. Les Danois, dont les projectiles n'atteignaient pas les batteries ennemies, ne se servaient guère de leurs pièces que pour repousser un assaut. Quant aux canons prussiens, ils ne cessaient de se faire entendre; on avait espéré qu'ils épargneraient Sunderborg, ville ouverte. C'était une étrange illusion: la ville fut détruite. Le 2 avril, le bombardement reprenait une nouvelle vigueur; le 14, les retranchements danois avaient déjà reçu ^0,000 projectiles; les ouvrages de défense étaient détruits; la garnison, exténuée par les fatigues, les privations de toutes sortes, diminuée par des pertes qui s'élevaient chaque jour de 100 à 1 50 hommes,

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