‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 57 sur 74 · LE PETIT-BELT · texte numérisé non relu

LE PETIT-BELT

à celui de la mer. Les deux voies de fer, celle du navire et celle de l'estacade, étant une fois placées en exact prolongement, les wagons à charger sont refoulés par une locomotive qui ne monte pas sur le navire, mais reste en dehors. Les wagons ainsi chargés, généralement au nombre de trois ou quatre, sont successivement poussés l'un après l'autre, afin de laisser la possibilité de modifier le

niveau du pont mobile suivant que le bateau s'enfonce davantage sous une charge nouvelle; une fois à bord, on cale solidement les wagons qui restent à découvert sur le pont; les systèmes en usage en Amérique les font au contraire pénétrer dans l'intérieur du bâtiment.

Ces wagons ne sont le plus souvent que des wagons de marchandises ou des fourgons de bagages, les wagons à voyageurs ne sont transportés que lorsque l'état de la mer le permet; mais, dans tous les cas, les voyageurs

peuvent, dès qu'ils sont à bord, aller et venir à leur gré et ont toutes les facilités possibles pour se promener sur le pont et dans l'intérieur du bateau pendant le temps de la traversée; les rails occupent l'axe du bâtiment, la machine ne peut donc être installée à sa place habituelle, et il faut pour sa construction avoir recours à un système de cylindres horizontaux d'une disposition trop spéciale pour que nous puissions en parler en connaissance de cause.

Le système de ces passages d'eau, sans déchargement et sans changement de voitures, offre de grands avantages; mais il devient souvent impraticable par les gros temps, les manœuvres au départ et à l'arrivée étant alors très-difficiles ; d'un autre côté, bien que l'opinion contraire ait été émise par un homme d'une compétence difficile à discuter, nous croyons très-périlleux un voyage de quelque durée effectué sur un navire trop chargé à sa partie supérieure.

La figure 162 indique le plan des abords de la gare et du quai d'embarquement sur la plage; la figure 163, l'ensemble du tablier mobile ou pont volant reliant l'estacade au navire.

Notre traversée se fît rapidement et sans encombres. Une fois le navire mouillé sur l'autre rive, une manœuvre semblable, mais inverse à celle de l'embarquement, amena les wagons à quai, puis les fit monter sur les rails qui devaient les conduire à destination.

Au moment de prendre place dans le train, nous voyons quelqu'un s'avancer vers nous, l'air souriant, la main ouverte; nous reconnaissons un ancien compagnon de voyage; nous nous étions connus autrefois en allant de Rome à Viterbe, enfermés dans une malle-poste pontificale, à caisse jaune, qu'escortaient deux de ces magni-

fiques carabiniers, à l'air terrible et martial, dont la présence rassurait le voyageur sur les conséquences d'une fâcheuse rencontre, mais qui, grâce à leurs hauts panaches, servaient à prévenir les brigands (quand il y en avait encore) de la valeur et de la qualité des gens qui passaient près d'eux.

Nous renouons connaissance pendant que le train se met en marche. Notre dernière rencontre datait de quelques années auparavant; nous nous étions quittés à Paris après une longue soirée passée, lui à raconter, nous à entendre les péripéties de la lutte du Danemark contre la Prusse en 1864. Nous nous retrouvions enFionie en 18725 nous avions, hélas! à notre tour, à raconter les désastres de 1870.

Notre ami était Norwégien, c'est-à-dire du pays d'Europe qui professe la plus vive admiration et la plus énergique sympathie pour la France.

« D'où, venez-vous ? lui fîmes-nous tout d'abord.

— Du Midi.

— Vous revenez d'Italie ?

— Eh! non, du Jutland.

— Vous appelez cela le Midi ?

— Dame ! quand on habite Christiana.

— C'est vrai!

— Et vous, où allez- vous? dans le Nord?

— Oui, à Copenhague.

— Vous appelez cela le Nord!

— Dame ! quand on vient de Paris.

— C'est vrai, le tout est de s'entendre. » Et nous voilà de rire, puis un moment après

« Eh bien, au lieu d'arriver ce soir à Copenhague, vous y arriverez un peu plus tard ; vous n'avez pas besoin de vous arrêter à Odensée, où la cathédrale même offre peu

d'intérêt pour un architecte. Je vous emmène avec moi dans une ferme que je possède près de Nyborg. Cette ferme est exploitée par un ami, un compatriote, qui vient de la construire et de l'installer de façon à étonner un Français. Vous aurez là un curieux aperçu de nos mœurs Scandinaves, un intéressant exemple de ces constructions en bois que vous autres, Européens, comme on dit à Christiana, vous êtes trop disposés à croire des huttes de sauvages construites avec des troncs d'arbres.

Il n'y avait qu'une seule réponse possible, c'était de remercier et d'accepter.

Peu après, le train s'arrêtait, nous étions à Nyborg, aux bords du Grand-Belt. Au lieu de monter sur le bateau qui traverse le détroit, nous prenions place dans un de ces grands chars du pays, attelés de trois chevaux de front, qui nous entraînaient au grand trot sur un chemin côtoyant la côte.

C'était la première fois que nous apparaissait un vrai paysage du Nord. La mer aux teintes verdâtres caresse doucement le sable du rivage, de grandes plaines uniformes s'étendent en avant, fermées par des bouquets de hêtres et de bouleaux, des champs interrompent la pâle verdure des prairies ou les noires tranchées des tourbières ; de temps en temps, un parc avec ses pelouses soignées et fleuries, une riche habitation cachée derrière des bosquets, puis des fermes, des exploitations agricoles entourées de champs d'un blé maigre et court, une ceinture d'arbres fruitiers et de nombreux troupeaux rentrant à l'étable ; le long de la côte, un gai village de pêcheurs, maisonnettes basses au toit écrasé, peintes de vives couleurs en briques et en bois, aux carreaux de vitre luisants, et, sur le faîtage du toit, une découpure dont l'extrémité rappelle grossièrement la proue d'un navire ; les portes

entrouvertes laissent apercevoir des intérieurs propres et nets, sur la grève sèchent des filets, le bateau est tiré à terre, les enfants et les femmes nous regardent curieusement passer, les hommes soulèvent pour nous saluer leurs gros bonnets de laine: ils sont robustes, vigoureux, ont le regard tranquille et bienveillant. Ces braves gens, à l'existence calme et débonnaire, qui vivent honnêtement de leur métier de pêcheurs et pratiquent toutes les vertus de la famille, descendent, cependant, de ces hardis pirates dont les terribles exploits étaient la terreur des mers ; qui, au ixe siècle, remontaient la Seine jusqu'à Paris et, au xne, s'emparaient de la couronne d'Angleterre ; ils ne paraissent pas se douter que leurs ancêtres aient été d'audacieux forbans, eux dont la probité et la loyauté font croire au retour de l'âge d'or.

Nous avons laissé la côte ; la route s'enfonce dans l'intérieur des terres, nous traversons une forêt, la solitude se fait autour de nous. Une vieille femme passe, courbée sous une énorme botte d'herbes, pleine de fleurs que, tout en marchant derrière elle, broute une petite vache maigre. Sur le pas de la porte d'une chaumière, trois enfants mangent de bon appétit un grossier pain noir; le pas des chevaux, les excitations rauques et dures que leur adresse le conducteur se font seules entendre sous les grands arbres : nous-mêmes gardons le silence. Tout est calme et tranquille ; la nature et les hommes sont empreints d'une douce mélancolie et expriment une indicible expression de tristesse ; la lumière est douce et comme tamisée à travers une gaze 5 les effets d'ombre s'accusent à peine ; rien ne heurte le regard, rien non plus ne l'attire vivement ni ne le retient ; le silence est grand, profond : pas de cris, pas de chants, à peine au loin le piaillement de quelques oiseaux qui se couchent

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dans la feuillée, le mugissement -d'un bœuf ou le bruit d'une charrette dont les roues grincent sur les essieux. Puis l'horizon s'élargit tout à coup, notre attelage accélère son allure, le fouet du conducteur claque bruyamment et, au moment où le soleil va disparaître à l'horizon, se montre un groupe d'habitations régulièrement disposées 5 les toits sont rouges, les derniers rayons de soleil brillent sur les murs en sapin verni, une cloche se fait entendre pour annoncer notre arrivée; la voiture franchit la grande porte, tourne dans la cour et s'arrête devant une maison sous la véranda de laquelle nous attendent nos hôtes qui nous souhaitent la bienvenue.

Nous montons quelques marches abritées par un petit porche en bois, et, guidés par le maître du logis, traversons la véranda qui sert de vestibule, puis pénétrons dans la « salle » à la fois salon d'honneur, de réception et salle à manger. Le sol est couvert de branches de verdure émaillées de fleurs rouges, bleues, jaunes, qui forment un riche tapis aux brillantes couleurs ; les buffets dressés aux extrémités sont entourés de guirlandes de fleurs, sur les parois des murs des couronnes de feuillage : l'œil est surpris de ce décor [qui doit tout à la nature. Un doux parfum de résine et de plantes sauvages monte à la tête. Les présentations faites, on nous conduit à nos chambres : nous occupons celle de l'étranger, vaste pièce du premier étage avec large lit, placé debout, meubles de sapin, fenêtres sur chaque face s'ouvrant, d'un côté, sur une galerie qui répète la véranda du rez-de-chaussée, de l'autre, sur une galerie couverte. Mais le temps nous manque pour tout examiner, il nous faut descendre bien vite, c'est l'heure du repas et nous nous asseyons à la table de famille.

Le repas, — il nous faut en parler, — débute par une

soupe douce, mélange composé de boulettes de viande nageant dans un bouillon où se trouvent pêle-mêle des pruneaux, des zestes de citron, des morceaux de réglisse, des raisins de Corinthe, de l'orge, du poivre et du sel. Heureusement que, pour assurer la digestion de ce mets effroyable, on nous verse d'excellente bière, servie dans de petits carafons placés devant chaque convive, et de l'eau-de-vie de seigle qui ôte au palais le souvenir de tout ce qu'il a pu précédemment absorber ; viennent ensuite des beef steaks d'esturgeon , des rogbrod, tartines de pain noir enduites de beurre et de moutarde enveloppant des tranches de jambon ou de bœuf fumé, et des rodgrod, sorte de puddings, mets des plus résistants, mais en somme fort acceptables.

Après le repas, longue causerie avec notre hôte et notre ami : des souvenirs, des récits , puis la soirée s'avance. Nous rentrons dans nos appartements; la nuit est claire, fraîche, la brise apporte les vagues senteurs des forêts de pins, le doux parfum des fleurs et le murmure lointain de la mer sur le sable de la plage • par les fenêtres entrouvertes arrivent jusqu'à nous -les accents un peu durs d'une voix de femme qui, dans la cour, fait entendre, au milieu d'un groupe de serviteurs, le refrain d'un vieux chant runique.

Le lendemain, on nous fait procéder à une visite en détail de la ferme et de ses dépendances. Notre hôte est né en Norwége ; des circonstances particulières l'ont amené à quitter son pays; il est venu se fixer dans un coin de la Fionie avec sa femme et ses enfants, deux jolies petites filles blondes aux yeux gris, qui ne nous quittent pas du regard, cherchant à comprendre le sens de nos phrases et de nos gestes. Cette famille a transporté avec elle les coutumes et les habitudes du pays natal, et son

habitation offre en bien des parties la reproduction des souvenirs qu'elle aime à retrouver et cherche à faire revivre.

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i. Bâtiment des maîtres.

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