Abreuvoir
10, Jardin potager.
Nous commençons par sortir de l'enclos qui renferme les cours et bâtiments, dont l'ensemble s'appelle en norwégien gaard, et nous regardons devant nous. La masse dessine (fig. 164) un grand losange couvert de constructions variées de hauteur et de dimension, toutes dirigées dans le même sens, c'est-à-dire présentant au nord
un étroit pignon (ûg. 165) ; chacune d'elles, affectée à un service spécial, se trouve séparée de la voisine par une cour, sorte de large chemin de ronde et d'isolement; la seule matière mise en œuvre est le bois, à l'exception des couvertures qui sont en tuile. En face de l'entrée, un
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premier bâtiment (ûg. 166) plus élevé, plus décoré que les autres, c'est l'habitation du fermier; au rez-de-chaussée, un porche qui, comme nous l'avons dit, abrite l'escalier extérieur, et une large véranda servant de vestibule, sur laquelle s'ouvrent toutes les pièces. Cette véranda est, pendant l'hiver, close au moyen de châssis vitrés et sert de parloir pour la réception des personnes qui ne doivent pas pénétrer dans l'intérieur; elle donne accès à la salle, vaste pièce consacrée à la vie commune, aux
réunions de la famille et dans laquelle se prennent les repas • à côté se trouvent la cuisine, les privés et la cage
Fig. ie5c5.
de l'escalier desservant le premier étage, où sont disposées une galerie répétant la véranda inférieure, deux grandes pièces et une plus petite. Sur la face opposée à la véranda, du côté regardant la ferme, est établi un balcon en encorbellement. Ce balcon couvert est fermé par des châssis vitrés qui, avec la galerie inférieure, forment la partie de la maison consacrée au jeu des enfants, aux
promenades des habitants quand, retenus chez eux parla neige, le froid et des nuits de dix-huit et vingt heures, ils ne peuvent sortir de leurs habitations. Ce balcon sert en outre d'observatoire au fermier, lui permet de voir dans toutes leurs parties les divers bâtiments de son exploitation et facilite sa surveillance.
Les constructions sont, nous l'avons dit, entièrement en sapin et se composent de pans de bois, très-différents dés systèmes d'assemblages dissimulés sous un enduit que nous élevons chez nous : ils sont construits au moyen de petits poteaux de om,i8 sur om,2o d'équarrissage, réunis par des madriers horizontaux assemblés à rainures et languettes, et encastrés dans des potelets ; ce parement est recouvert extérieurement par des bardeaux en sapin. Les madriers de l'intérieur ont om,o5 à ora,07 d'épaisseur, les lambris de revêtement om, 03, les bardeaux om,o5 de large, om,i2 de long et on,,oi2 d'épaisseur. L'extrémité de ces bardeaux affleure la saillie des poteaux verticaux ; la charpente se compose de chevrons portant fermes, c'est-àdire que chaque chevron forme arbalétrier. Cet ensemble présente, en définitive, une véritable boîte en sapin1.
L'intérieur (hg. 167) de cette habitation et son installation générale sont des plus simples et ne décèlent aucune recherche de luxe, aucun désir de paraître, mais au contraire l'amour du chez-soi et de la vie intime.
Les parements sont garnis d'une étoffe de feutre trèsépaisse, maintenue à la cloison au moyen d'un lattis en losange sur lequel des applications de petits triangles de bois
1. Ce procédé de mise en œuvre des bois de sapin n'est pas le seul employé en Danemark et en Suède. (Vo;r à ce suj:t : Encyclopédie d'architecture, 1872. — Compte rendu de l'Exposition des p\ys du nord de l'Europe, Félix Narjoux.. — Librairie Morel, 13, rue Bo:iap;irt.\)
forment des combinaisons bizarres autant qu'ingénieuses. Dans la pièce principale, la partie laissée apparente de l'étoffe est décorée d'une fleur ou d'un dessin géométrique; ce point coloré égayé et anime ces surfaces que
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Fig. 167.
leur répétition rendrait, sans cette précaution, froide et uniforme. La corniche est ornée d'une découpure en sapin dont les fonds ont reçu un ton accusé sur lequel l'ornement se détache en clair; le plafond est formé de solives apparentes réunies par des traverses, présentant
ainsi des caissons dans lesquels s'appliquent des rosaces en bois découpé et verni, qui s'enlèvent sur le ton bleu ou rouge du fond.
Les meubles sont également en sapin. Les sièges, il faut l'avouer, manquent de confortable, mais les lits sont vastes, enfermés dans d'épaisses tentures, et placés debout; dans la salle, on nous fait remarquer deux grands buffets entourés de couronnes de fleurs qu'on remplace pendant l'hiver par des guirlandes en papier découpé de diverses couleurs 5 les fenêtres sont doubles, les vitres brillantes, aucun rideau ne gêne l'introduction de la lumière ; les persiennes ne sont pas en usage. De grands poêles de faïence dorée et peinte répandent partout une chaleur douce et égale, mais privent les assistants de la vue de la flamme joyeuse qui saute et pétille dans l'âtre des cheminées de nos campagnes.
La salle a une destination multiple : elle sert aux usages de la vie ordinaire, aussi bien qu'aux fêtes de famille et aux repas qui suivent les chasses et les pêches. Les mœurs du Nord, moins policées que les nôtres, ont conservé certaines traditions de rudesse disparue chez nous, et il n'est pas rare, encore aujourd'hui, de voir dégénérer en orgie ces fêtes qui, autrefois, finissaient presque toujours par des combats.
Des constructions de ce genre sont bien appropriées aux exigences du climat de ce pays qui réclame, avant tout, qu'une habitation soit sèche et chaude en hiver, mais elles ont l'inconvénient d'offrir un facile aliment au feu; afin de se défendre autant que possible contre ce dang-er, chaque bâtiment a une destination différente et est séparé de son voisin par un large espace servant de cour et de passage (ng. 165). Un souvenir des anciennes traditions du Nord ne permet pas aux serviteurs de dormir sous le
même toit que le maître ; ils habitent un logis séparé, placé en face de celui destiné au chef et à sa famille. Ce bâtiment comprend : au rez-de-chaussée la salle commune, une cuisine et une pièce servant de bureau; à l'étage, des chambres à coucher.
A droite du bâtiment des serviteurs est celui des écuries dans lequel sont disposées, au rez-de-chaussée, l'écurie des chevaux et l'étable des bêtes à cornes ; le premier étage, auquel on arrive par un plan incliné, est réservé aux chèvres et aux moutons; en face et de l'autre côté de la cour, s'élève la grange, contenant l'aire à battre et, au-dessus, les greniers à fourrages ; en avant, très-isolés à cause de la crainte du feu, les buanderies et le four, et, lui faisant face, les ateliers pour la réparation, l'entretien et la construction de tous les outils, appareils et meubles nécessaires aux usages domestiques. Le Danemark, pays essentiellement agricole, manque de centres manufacturiers, et chacun se trouve ainsi, dans bien des cas, obligé à fabriquer les objets dont il a besoin ; certains paysans sont même assez adroits en ce genre pour confectionner des horloges de bois très-suffisantes à leur service. Comme complément de cet ensemble de bâtiments, dont notre figure peut donner idée, s'élèvent de chaque côté de la cour des hangars et abris secondaires, puis au fond se trouve un grand jardin potager.
Tous ces bâtiments sont couverts en tuiles, et leur faîtage est décoré d'une de ces découpures dont la forme rappelle vaguement la proue d'un vaisseau ; dernier souvenir de l'existence première de ces populations maritimes qui n'avaient alors d'autres demeures que le pont du navire sur lequel s'écoulaient leurs jours.
Les produits agricoles comprennent le froment, dont la récolte est souvent compromise par des chaleurs hâtives
ou des froids tardifs, le blé noir et les fourrages. Les travaux des champs se répartissent dans un espace de temps plus court' que dans les pays méridionaux; il faut en peu de mois semer et récolter 5 la culture plus active sous ces climats donne aussi des résultats moins favorables, le printemps et l'automne existent à peine, et l'on quitte les longues et froides nuits d'hiver pour arriver presque subitement aux chaleurs de l'été. Le retour du soleil, l'époque où de nouveau il vient féconder la terre, sont des jours de joie que les campagnes saluent et célèbrent par des fêtes et des réjouissances publiques auxquelles chacun, vieux ou jeune, riche ou pauvre, prend sa part.
Le Ier mai, quand la froide bise du Nord a cessé de souffler, quand la neige se fond sous les premiers rayons du soleil et que les épaisses brumes qui enveloppent la terre pendant des mois entiers ont enfin disparu, les paysans se revêtent de leurs plus beaux atours, les garçons entourent leurs chapeaux de rubans de couleur, les filles garnissent de fleurs printanières le corsage de leurs robes claires, puis tous en longues files, musique en tête, se dirigent, à pied ou montés dans des chars, vers le lieu désigné par chaque groupe de villages pour célébrer le retour du printemps . La journée se passe en jeux de toutes sortes, en danses surtout, et se termine par un immense festin auquel chacun contribue et que préparent ceux auxquels l'âge interdit les distractions trop bruyantes ; enfin, au moment de se séparer, tous les assistants choisissent parmi eux un roi et une reine qu'on couronne de fleurs, qui, pendant toute l'année, portent le titre de roi et de reine du printemps, jouissent de certains privilèges dont le résultat final est le plus souvent une heureuse union.
Mais l'époque de ces fêtes est loin ; ce n'est pas le printemps, c'est l'hiver qui s'avance; nous ne sommes cependant qu'au mois de septembre et déjà les nuits sont fraîches, une brume légère couvre chaque matin les champs et la mer; aussi faut-il nous hâter et ne pas nous attarder en route. Nous reprenons donc le chemin déjà parcouru et, munis de chaudes lettres de recommandation pour des amis de Copenhague, nous allons nous embarquer sur le Grand -Belt, retrouver notre itinéraire si heureusement interrompu; notre ami nous accompagne et, chemin faisant, nous parle du Danemark et de sa population.
Malgré les désastres qui ont accablé ce pays, on sent qu'il jouit encore d'un certain bien-être. L'agriculture y est prospère; le Danois est plus propre aux travaux agricoles qu'aux travaux industriels. Honnête, laborieux, intelligent, trèvS-attaché au sol, il est prudent et risque rarement dans des entreprises l'argent qu'il a eu tant de mal à gagner; aussi l'industrie du pays n'est-elle pas en progrès. Les grandes fortunes y sont aussi rares que l'extrême misère, et l'instruction publique s'y développe chaque jour de plus en plus. Trapu, robuste, les pommettes de la face saillantes, le menton carré, indices de force et de résolution, le Danois n'a pas cette allure vive, souple et gracieuse qui constitue le plus grand charme des races latines ; il y supplée par l'énergie et la persévérance : hardi marin, il fait connaître le drapeau national dans les mers les plus lointaines, jusqu'à l'extrémité de la Chine ou du Japon.
L'influence de la France est nulle dans le pays, et cependant son nom y excite la plus vive sympathie. Nous en avons acquis bien des fois la preuve par la suite.
Autrefois Hambourg- faisait la loi dans toute la Scanie et le Danemark; mais, depuis les annexions de l'Allemagne, les races Scandinaves et germaines se séparent chaque jour de plus en plus et l'influence anglaise tend à les remplacer.
Un grand projet dont la réalisation assurerait au Danemark tout le transit des marchandises transportées de Suède en Europe, et réciproquement, est en ce moment l'objet des plus sérieuses études : il s'agit de relier Copenhague à Vordingborg par une voie ferrée, puis d'atteindre, au moyen d'une série de ponts fixes, les îles Falster et Laaland, d'où un paquebot traversant le détroit de Fehmern atteindrait l'île de ce nom rattachée directement au continent par une nouvelle série de ponts fixes. L'exécution de ces travaux changerait certainement la face du pays et modifierait ses tendances, en substituant à l'influence anglaise celle des nations méridionales de l'Europe avec lesquelles il se trouverait en facile et rapide contact.
Le Grand-Belt ne nous est pas propice ; la traversée, toujours difficile à cause des bas-fonds, devient pénible quand le vent s'engouffre dans cet étroit corridor, aussi est-ce avec bonheur que nous saluons la ligne verte des prairies de l'île de Séeland.
En approchant des côtes, on retrouve partout l'image de cette vie aventureuse du marin qui assure le développement de ces fortes races du Nord : sur la mer, de nombreuses barques luttant contre les vagues, pas de gros navires, leur tirant d'eau les oblige à passer par le Sund, mais une foule de petits bâtiments caboteurs venant du Cattégat et reliant entre eux les ports de la Baltique; sur la plage, des villages nombreux et rapprochés;
nous distinguons les maisons des pêcheurs avec les filets qui sèchent au grand air, les bateaux mis à l'abri du coup de vent de la nuit, puis de riches enclos d'arbres fruitiers, des parcs, les résidences de plaisir, les villas d'été de la noblesse ou des riches commerçants de la ville.
Une fois monté en wagon, le trajet se fait vite ; la campagne offre toujours le même aspect mélancolique et comme souffreteux; rien d'éclatant ni de luxuriant dans les paysages, terrain plat, végétation fraîche et humide, horizon fermé par des forêts de chênes et de hêtres, nature froide et sévère, qui peut-être inspire la tristesse mais non pas l'ennui.
Bientôt, à gauche, se dessine la profonde échancrure d'un fjord, à l'extrémité duquel se trouve Roeskilde, autrefois résidence royale, siège épiscopal du Danemark jusqu'au moment de l'introduction de la religion luthérienne. Roeskilde qui compta vingt-six églises avec leurs cloîtres, le palais des rois et ceux des princes, qui connutla splendeur et la magnificence d'une cour dont le sceptre s'étendait alors sur les trois Etats Scandinaves ; Roeskilde enfin, à qui de toute cette splendeur et de toute cette magnificence, il ne reste que... la cathédrale de Canut le Grand, devenue le silencieux champ de repos des rois du Danemark.
Cette cathédrale, le plus bel édifice en ce genre que possède le Danemark, a été fondée au milieu du xne siècle ; son plan (fig. 168) est long et étroit. Il comprend une série de travées d'inégales largeurs, terminée par une abside circulaire, et, suivant une disposition d'un emploi fréquent, la poussée des voûtes de la nef est contre buttée par des arcs logés sous les combles des bas côtés. Comme tous les édifices de cette époque élevés dans l'extrême Nord, la cathédrale de Roeskilde est déshonorée
par des additions plus ou moins importantes qui ont dénaturé sa forme primitive et modifié non- seulement ses
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détails, mais même ses proportions. Le chœur, grand, large, haut, le transsept et ses bas côtés surmontés de galeries qui les écrasent, laissent deviner ce que devait être ce monument à l'époque de sa splendeur, hélas! bien loin 5 et, pour comble, tous les parements intérieurs ont, en ces derniers temps, été recouverts de peintures écla-
tantes, représentant des fleurs, des rameaux d'arbres, de verdure, qui ont complètement détruit le caractère de grandeur et de noblesse de l'édifice.
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Les façades (ûg. 169), construites en granit appareillé avec soin, sont d'une simplicité un peu primitive, mais dont l'effet n'est pas sans charme, et rappelle nos monuments de l'Auvergne et du Limousin, élevés au moyen âge avec des matériaux du même genre.
Les tombeaux des rois sont nombreux. On les a avec exagération comparés à ceux de Saint-Denis. L'un d'entre eux cependant attire l'attention : c'est celui de Christian IV, surmonté d'une statue par Thorwaldsen.
La campagne environnante est remplie de tombeaux, de monuments funèbres, de pierres runiques, et abonde en souvenirs de l'histoire mythologique, de la poésie et du paganisme du Nord dont ce' pays fut le berceau.
A Lethraborg, se retrouvent les autels où s'offraient les sacrifices humains ; à Leire, la légende de Hrolf et de ses douze géants; c'est à Hleidra qu'existait le bois sacré de la déesse Hertha, avec le lac dans les flots duquel elle précipitait les indiscrets dont les regards l'avaient surprise au bain; c'est ce sol que foulait son char attelé de vaches, c'est à l'ombre de ces hêtres que s'accomplissaient les horribles sacrifices d'êtres humains accouplés avant d'être mis à mort ; mais si les monuments qui retracent ces souvenirs ont un intérêt archéologique, leur intérêt artistique est nul, et nous avouons en toute humilité, du reste, que les plus belles inscriptions runiques sont pour nous lettre close.
Néanmoins, comme il n'est pas possible d'être venu en Danemark sans parler de Runes et d'Odin, nous allons en dire quelques mots.
Odin passe pour l'inventeur des Runes ; comme elles sont taillées et coupées dans la pierre, on a prétendu que leur nom venait d'un mot gothique ayant ce même sens, ou d'un autre mot gothique Rona qui signifie secret, explication en rapport avec leur sens mystérieux; mais comme les Allemands ont la prétention d'avoir tout découvert et d'être l'origine de toutes choses, ils ont voulu que le mot Rime vînt d'un mot de leur langue Raunen, qui
signifie murmure, allusion un peu allemande au rôle
des Runes, qui, grâce aux explications des savants, murmurent à peu près tout ce qu'on veut.
L'alphabet runique se compose de seize caractères regardés comme étant d'origine phénicienne, et dont chacun a un nom et un sens propres ; ces caractères se groupent, se mêlent, s'entrelacent, se lisent de gauche à droite, de droite à gauche, et donnent ainsi lieu à des traductions qui varient suivant les pays et les individus.
Les Runes n'étaient pas seulement des signes graphiques, elles constituaient un pouvoir mystérieux, un charme à la puissance duquel les initiés avaient recours en certaines circonstances ; on leur attribuait le pouvoir d'inspirer la tendresse, de ressusciter les morts, de guérir les malades, d'apaiser les orages et d'éteindre les incendies, etc., etc.
Les chants runiques sont empreints d'une poésie bizarre et mystérieuse, qui frappe l'imagination et l'emporte bien loin dans le royaume des rêves et de l'invraisemblable. Il est difficile d'oublier ces accents quand on les a entendus, ne fût-ce qu'une fois, tant est profonde l'impression que causent ces paroles mystiques, au sens inconnu, modulées sur un rhythme d'une énergie et d'une harmonie étranges.