MUSEE THORWALDSEN
Sur une des faces du Christiansborg s'élève un bâtiment carré long, dont les parements sont revêtus de peintures étrusques, dit-on, qu'il serait plus juste de qualifier de grotesques ; ces peintures représentent les actes principaux de la vie de Thorwaldsen, dont le Danemark est si fier, et en l'honneur duquel a été élevé le musée qui porte son nom. Ce musée renferme un grand nombre des œuvres originales de l'illustre sculpteur, et les surmoulages, modèles ou esquisses de presque toutes les autres.
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Fig. 1B1 a 1H5.
TROMl'ETTf DE L'AGE DE BRONZE.
(Epoque préhistorique.) Musée des Antiquités Scandinaves, Copenhague.
Thorwaldsen est né à Copenhague en 1770; il était en 1796 grand prix de l'Académie, et se rendit à Rome comme pensionnaire du gouvernement. Le voyage qu'il fit à cette occasion fut des plus accidentés. Le temps était alors peu favorable aux études, les bouleversements politiques, au milieu desquels s'agitait l'Europe à cette époque, préoccupaient trop vivement les esprits pour laisser dans Tàme du citoyen place aux inspirations de l'artiste ; aussi le terme de sa pension arriva-t-il sans que Thorwaldsen eût encore pu faire "prévoir ce qu'il deviendrait un jour. La générosité du banquier Hope le mit à même de continuer ses études ; les œuvres que devait enfanter son génie se produisirent dès ce moment sans trêve et sans relâche.
A sa première création, Jason enlevant la toison d'or, dont le marbre est à Londres, le~bronze chez le roi de Danemark et le plâtre au musée Thorwaldsen, succédèrent rapidement un nombre infini de bustes de toutes les personnalités saillantes de l'époque, et Dieu sait s'il y en avait alors. Tous ces héros nouveaux venus à la gloire voulaient transmettre à la postérité leurs traits taillés dans le marbre ou coulés en bronze. En même temps que ces œuvres produites au jour le jour, paraissaient le lion de Lucerne, le monument de Poniatowski, élevé en face du pont de la Vistule à Varsovie; le Triomphe d'Alexandre, commandé par Napoléon et que nous avons vu au Christiansborg; le bas-relief de Priam et d'Achille, une de ses œuvres les plus populaires; le médaillon de la Nuit; les statues des Grâces, de l'Hébé, d'Adonis, de Vénus et de l'Espérance, celles de Copernic, de Maximilien de Bavière, de Byron, de Christian IV, le tombeau de Pie VII à Saint-Pierre, etc., etc. Le compte rendu de la visite d'un musée ressemble forcément un peu à une nomenclature.
Après avoir accompli cette lourde tâche, Thorwaldsen fut pris d'un désir irrésistible de revoir son pays ; il quitta Rome, où il avait séjourné quarante-deux ans, et, en 1838, revint à Copenhague où il fut reçu en triomphateur. Malgré son âge avancé, soixante-huit ans, le grand artiste se remit au travail et continua à produire. La décoration de la Frue-kirk de Copenhague lui fut confiée : c'est là sa dernière œuvre importante et le dernier éclair de son génie. Thorwaldsen mourut en 1844, six ans après son retour dans sa ville natale. Son tombeau fut élevé dans la cour de ce musée qui lui est consacré, qui porte son nom et où il repose au milieu de ses œuvres.
Thorwaldsen disputa à Canova la gloire d'être le premier sculpteur du commencement de ce siècle; bien des controverses eurent lieu pour établir la supériorité ou l'infériorité de la sculpture danoise sur la sculpture italienne. Discussion stérile, dont le point de départ était une erreur : Thorwaldsen n'est pas sculpteur danois, il est sculpteur romain, comme Canova, dont il reçut les leçons. Il n'a pas créé une école, un style qui lui soit propre; ses productions ne forment pas un art distinct, mais se rattachent au contraire à celui de l'école italienne, dont il étudia et s'assimila de la façon la plus heureuse les tendances, les formes et les résultats.
Travailleur infatigable, Thorwaldsen produisit beaucoup. Ses œuvres les plus remarquables ont toutes été enfantées à Rome sous l'influence du milieu dans lequel il vivait. Sauf les bas-reliefs de la Frue-kirk de Copenhague, sculptés au déclin de sa carrière, ses travaux ont été créés loin du ciel de son pays ; pas un, excepté quelques bustes ou quelques statues, n'est inspiré par les mœurs, la nation ou les hommes de sa patrie. Son imagination l'emportait dans le monde idéal, et ses compositions les
plus remarquables ont toutes eu pour objet la reproduction d'une idée allégorique, de souvenirs mythologiques ou d'une époque tellement reculée de l'histoire qu'elle peut se ranger parmi ces derniers. Quand au contraire il veut traduire une pensée purement humaine, reproduire un personnage contemporain dans lequel les détails ordinaires de la vie prennent de l'importance, il devient inférieur à lui-même; c'est ainsi que ses Amours de toutes sortes, ses dieux de l'Olympe, le Triomphe d'Alexandre l'emportent de beaucoup sur ses statues de Schiller, de Gutenberg, de Pie VII, de Poniatowski, etc., etc., quel que soit pourtant l'incontestable mérite de ces œuvres.
Les œuvres d'art des pays d'outre -Rhin ont pour caractère principal la recherche des détails, leur copie servile et souvent triviale ; les conceptions purement idéales échappent aux artistes, et c'est précisément par des résultats diamétralement opposés que se manifestent les productions de Thorwaldsen. Son génie, il en avait le germe en lui, dans son âme et dans sa nature; mais c'est sous le ciel de l'Italie, par l'étude et la contemplation des œuvres de Rome, que cette essence divine s'est développée, a acquis sa puissance et son épanouissement : semence en Danemark, elle n'a germé et n'a atteint qu'en Italie sa complète floraison.
Thorwaldsen n'est donc pas un artiste danois, c'est un artiste romain; s'il est né en Danemark, c'est à Rome qu'il a vécu, qu'il s'est formé et est devenu ce qu'il a été.
Les tombeaux de Canova et de Thorwaldsen montrent bien la différence de sentiments des races et des pays qui ont donné naissance à ces deux artistes; ils sont la preuve évidente de la distance qui sépare les deux contrées, qui distingue leurs goûts, leur manière de sentir et de recevoir des impressions.
Le tombeau du sculpteur danois est un monument compliqué de formes et de dimensions ; car le tombeau n'est pas seulement ce tertre, cette pierre tombale élevée au milieu d'une cour : le tombeau, c'est ce musée, ces salles, ces galeries, ces œuvres de toutes sortes, ces sculptures, ces inscriptions, ces symboles, ce char triomphal, ces lauriers ; chaque détail est pour ainsi dire souligné, chaque souvenir appelle l'attention, excite la curiosité et la satisfait, insiste pour apprendre à tous, comme s'ils l'ignoraient, ce que fut celui dont on déplore la perte. A l'imagination des habitants du Nord il ne faut rien laisser à deviner ou à interpréter.
Quelle différence entre ce monument funèbre et le tombeau de Canova à l'église de de' Frari de Venise! Quand on a fait abstraction d'une réunion assez compliquée de personnages et de scènes, indépendants de la conception générale et qui la rendent prétentieuse, on ne voit plus qu'une pyramide de marbre 5 à la base un génie ailé, debout, éteint une torche et ouvre une porte ; par l'entrebâillement on aperçoit la, sombre horreur des ténèbres, puis au sommet de la pyramide deux mots : A Canova. Le spectateur est étonné, inquiet; il se sent ému. Ce n'est pas certes pourtant la multiplicité des moyens mis en œuvre, la recherche dans l'invention, ou l'amas de détails; mais ces blocs de pierre, cette porte ouverte sur l'éternité en disent assez. A l'impressionnabilité des Italiens suffisent un mot, un signe, une indication.