‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 64 sur 74 · MUSEE DES ANTIQUITES DU NORD · texte numérisé non relu

MUSEE DES ANTIQUITES DU NORD

Dans le palais des princes est installé le Musée des Antiquités du Nordx ,1e plus riche musée d'Europe en antiquités des temps préhistoriques; là sont réunies, classées et expliquées toutes les découvertes obtenues lors des fouilles entreprises dans les îles de la Baltique, les tourbières de Fionie, Séeland, Gothland et Rugen, etc. Les diverses époques du monde y sont représentées par des objets empruntés à leur degré de civilisation; on peut suivre pas à pas la formation des âges sociaux de notre globe. Le classement est si bien fait, si habilement présenté que, sans fatigue, sans ennui, on va d'une vitrine à l'autre, étudiant, comparant les diverses transitions et les moyens d'action des hommes dont les générations se sont succédé les unes aux autres, suivant une gradation régulière, constante et jamais interrompue.

Nous passons l'époque de la pierre polie ; — tous ces petits silex, ronds, aigus, taillés en forme de pointe ou de hache, ne nous disent pas grand'chose, — et nous arrivons dans les salles de l'âge du bronze, à cette époque où les armes et les instruments tranchants étaient coulés en bronze (alliage de cuivre et d'étain). L'or était déjà fréquemment employé pour la confection des bijoux et des parures, mais on ne connaissait pas encore le fer et l'argent; de plus, on ignorait les procédés de la soudure. Les moyens de produire se trouvaient donc bien restreints, et les formes obtenues ne pouvaient beaucoup varier. Cependant, les résultats atteints sont bien faits pour nous étonner; on peut en juger par l'exemple de quelques objets

1. Musée des Antiquités du Nord à Copenhague }Y.nge\\ïd.rdt. Kiobcnhavn, 1870.

usuels relevés parmi ceux qui nous ont le plus frappé. Trompette de bronze (fig. 181), composée de plusieurs morceaux réunis, mais coulés séparément, et dont Fensemble a la forme d'un S. Une chaînette réunit les extrémités; sur les anneaux de cette chaînette de petits oiseaux, saillants (fig. 182), ébauche des premières reproductions d'êtres animés; des anneaux en saillie (fig. 183) indiquent, sur le corps de la trompette, les points d'attache delà chaîne; l'embouchure (fig. 184) est encore entourée de fils ou de la trame d'une étoffe sur laquelle s'appliquait la main de celui qui voulait se servir de l'instrument; sur la trombe (fig. 185) sont tracés en creux des dessins géométriques parfaitement réguliers. Il serait certes curieux d'emboucher cette trompette, de savoir quels sons elle peut rendre et quelle harmonie musicale elle a pu jadis produire.

Fig. 186.

Anse de corne à boire, de bronze (fig. 186).

Poignard de bronze, d'environ 33 centimètres de long; la lame a 3 centimètres de large; sur le manche, des dessins gravés, combinaisons géométriques très-simples, mais très-régulièrement tracées ; le fourreau est en bois couvert de sculptures; le soin apporté à la fabrication, le choix du métal, le fini des retouches et des ornements montrent que ce poignard était une arme de luxe. Elle a été trouvée dans un cercueil de bois, formé d'un tronc de chêne creusé et façonné sans l'emploi de la

scie dont aucune trace ne se fait remarquer; le fond de ce cercueil était tapissé d'une peau de bœuf sur laquelle reposait le défunt, revêtu de son costume d'apparat et entouré de ses armes. Les autres objets découverts dans ce cercueil sont des plus curieux : on y voit un fragment de vêtement en tissu de laine, une petite boîte, un peigne de corne, un couteau de bronze et une hache également de bronze. Cette hache creuse est remplie d'argile; un des parements a été brisé, mais l'autre, resté intact, laisse voir des ornements en creux profond avec des incrustations dorées.

Fig. 187.

Epingle de bronze (fig. 187, grandeur nature), d'un dessin régulier; le système qui fait mouvoir la pointe est très-simple et très-ingénieux, il est encore parfois en usage dans quelques bijoux modernes. D'autres bijoux très-riches, en or, mais d'un aspect lourd et d'un travail peu compliqué, sont à côté du premier : diadèmes, bracelets, bagues et brassards, ornés de gravures et de dessins géométriques ou en spirales ; toujours des dispositions simples, faciles à tracer et se répétant uniformément.

L'âge de fer perfectionne -un peu ces premiers produits de l'industrie humaine. Voici des spécimens de cette époque :

Monnaies cufiques des ixe, xe, et xi" siècles, qui

ont aidé à distinguer trois périodes dans l'âge de fer Objets de toilette et de ménage, vases de terre, etc.

Fig. if

Epingle de bronze (fig. 188, grandeur nature) : le ressort qui fait mouvoir l'aiguille est une spirale, différant à peine de celles employées de nos jours en pareil cas 5 à l'extrémité, près de la partie brisée, se lit une inscription Hiriso qui rappelle les inscriptions du même genre que

Fig. iî

nous mettons de nos jours sur les bijoux de femme; tout autour, de petits ornements pointillés et refouillés. Le corps de l'épingle a évidemment voulu prendre l'apparence d'un ruban ou d'un morceau d'étoffe nouée.

Autre épingle très-curieuse, de forme simple, mais fort originale (fig. 189, aux deux tiers d'exécution) ; la spirale qui fait mouvoir le ressort est celle en usage pour les épingles anglaises (kirby). Beaucoup d'autres bijoux du même genre avec des inscriptions, probablement des runes.

Fig. 193.

Gobelet de bronze (fig. 190, moitié grandeur d'exécution), d'un travail remarquable 5 profils nets, accentués, francs; Panse est bizarrement contournée, forme naïve; dans la partie supérieure, essai de représentation d'une tête d'animal. Ce vase provient d'un tertre découvert dans le Jutland et qui était formé de deux cercles de pierre concentriques ; au milieu, se trouvaient d'autres gobelets en argent, enrichis de plaques d'or, et une espèce de casserole surmontée d'un tamis destiné, suppose-t-on, à passer le sang des victimes après un sacrifice.

Ornements, bijoux de femme de travail byzantin, lourds et massifs; sur plusieurs sont gravées des inscriptions runiques.

Un bateau provenant des tourbières de Sleswig, em-

barcation de 24 mètres de long- et de 3"', 50 de large, dans sa plus grande dimension, encore munie d'un aviron, et dans un état de conservation qui permet de reconnaître et d'étudier le mode de construction et d'emploi des bois. Des fers de lance, des épées dont les lames sont damasquinées avec un soin et un art véritables, des fragments de cottes de mailles, des agrafes pour les fixer ; un heaume en bronze repoussé et plaqué d'argent : le masque laissait apparaître la bouche, le nez et les yeux, le derrière était fermé par une espèce de calotte à claire-voie ; entre ces deux parties, une riche bande enrichie d'or et décorée de dessins gravés.

Haiviais de cheval (flg. 191) de la dernière époque du fer, provenant d'un tumulus découvert en Fionie; ce harnais est formé d'une traverse en bois cintré, destinée à être placée sur le dos du cheval et ornée au sommet d'un motif décoratif au travers duquel passaient les guides. Les extrémités sont enrichies de têtes d'animaux fantastiques (flg. 192), et les garnitures, en bronze repoussé, ciselé et doré, sont travaillées avec un soin extrême ; elles offrent un des premiers exemples, aussi bien réussis, de la reproduction d'allégories se rapprochant de la ressemblance d'êtres doués de vie.

Des fragments d'étoffes de laine et de soie, d'un dessin bizarre, facile à reconnaître mais non à expliquer.

Pierres runiques, couvertes d'inscriptions d'un haut intérêt archéologique, paraît-il, — ce que nous sommes incapable de reconnaître et de discuter.

Nous voici au moyen âge :

Le nouveau genre d'architecture, introduit dans le

Nord à cette époque et participant des souvenirs rhénans ou de ceux rapportés de l'Ile-de-France par les moines de tous ordres, ne traduit pas son influence par la création de vastes monuments ou de grands édifices. Les exemples de cette nature sont des plus rares; ceux qu'on retrouve sur le sol Scandinave sont, à part quelques exceptions, des églises sombres, basses, sans tours ni flèches ;

Fig. 193.

bien souvent, un plancher remplace la voûte, les intérieurs sont pauvres, et, dans le peu de décorations dont on reconnaît les traces, dominent les souvenirs païens, alliés aux exigences du nouveau culte. Mais, cependant, la marche ascendante de Fart du moyen âge se constate et se voit dans les objets conservés de cette époque.

Pierre tombale en granit (fig. 193), ayant la forme d'un toit; le faîtag-e, les arrêtiers et la base sont entourés d'une moulure, prise dans la masse formant encadrement; le tombeau était supporté par deux pierres échancrées, placées à ses extrémités.

Sur une face, est sculpté en relief (fig. 194)- un homme, armé d'un arc, luttant avec un centaure derrière

lequel se tient un ange portant un enfant dans ses bras ; sur la face opposée, un animal fantastique (fig. 193) dévorant un homme dont la tête seule sort encore de sa gueule.

Les archéologues danois , aussi ingénieux que ceux de France, veulent que le premier sujet représente le défunt luttant contre le mal, figuré par le centaure ; Fange placé en arrière est saint Michel ouvrant ses bras à

Fig. 19-t.

l'âme, victorieuse dans le combat que vient de livrer son enveloppe charnelle; le second sujet est une allusion au verset de saint Pierre apôtre : « Le diable, votre ennemi, tourne autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui il pourra dévorer. »

Cuve baptismale en granit (fig. 195). Sur la face est sculptée une femme entre deux animaux fantastiques qui lui dévorent les bras, manière d'exprimer, toujours d'après les archéologues danois, que l'homme est, s'il n'y prend garde, dévoré par les mauvaises passions.

La sculpture de ces deux petits monuments est bien conservée, et son exécution, empreinte d'une excessive naïveté, dont on retrouve les traces non-seulement dans

le travail proprement dit, mais aussi dans l'expression des personnages, dans la manière dont ils sont groupés et présentés. Ces œuvres, d'un intérêt plus archéologique qu'artistique , restent bien inférieures à ce que notre moyen âge produisait à la même époque.

Fig. 195.

Un siècle plus tard, les arts avaient progressé d'une manière sensible : châsses du xne siècle en métal et en bois, ornées d'émaux et d'entrelacs ciselés avec une grande habileté, un nombre considérable d'objets émaillés.

Un flambeau d'église (fig. 196) en cuivre enrichi d'émaux dont les dessins très-fins, très-déliés, sont composés d'enroulements rattachés à un motif central.

Grand nombre d'objets destinés au culte (xme siècle), vitraux peints médiocres, statues et groupes, encensoirs, ciboires, vases sacrés; stalles et bancs en tous points inférieurs à nos productions du même temps.

Objets curieux d'une époque plus rapprochée : anciens

calendriers Scandinaves, ustensiles domestiques, cornes à boire avec garniture de cuivre et d'argent ciselé et doré, armes et armures anciennes, pièces d'artillerie.

Fig. 196.

Chandeliers en terre cuite (fig-. 197), de 20 centimètres de long et 18 centimètres de haut, représentation grossière d'un château fort défendu par des grilles, avec tours séparées au moyen d'un pignon : sur toutes les faces, application de dessins irréguliers, imprimés avant que la terre soit sèche. Enfin, tapisseries des xvi1' et

xviie siècles, autel d'ébène et d'argent, horloges, montres et couronnes nuptiales, etc., etc.

Fig. 197.

On voit, par ce trop rapide coup d'œil, quelles richesses possède le musée des antiquités du nord de Copenhague ; on devine, du reste, combien nous avons dû involontairement laisser de côté de choses intéressantes et dignes d'attention ; il faudrait pouvoir accorder à ce musée de Copenhague un temps considérable : le travailleur, ayant le loisir de le faire, ne s'en repentirait pas et y recueillerait une quantité énorme de documents rares et curieux.

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