‹ Notes de voyage d'un architecte dans le nord-ouest de l'EuropeChapitre 70 sur 74 · ELSENEUR · texte numérisé non relu

ELSENEUR

(HE LSINGŒER)

LA GARE DE COPENHAGUE. — LA CAMPAGNE. — ELSENEUR. L'HÔTEL DE VILLE. LE K.ROONBORG.

Nous avions, le jour de notre arrivée, mal vu la gare de Copenhague ; aujourd'hui, nous avons le temps de l'examiner : nous en profitons d'autant mieux que toutes facilités nous sont laissées pour aller et venir à notre guise et qu'avant l'heure du départ les malheureux voyageurs ne sont pas obligés de faire quelque temps de prévention dans une salle d'attente.

La halle a 28 mètres de longueur; elle est couverte par de grands arcs en charpente dont le pied repose sur des piles en granit, élevées de 4 mètres au-dessus du sol; ces arcs sont formés de plusieurs planches de sapin cintrées sur plat; d'autres petites planches formant claveaux sont clouées sur les faces latérales; cette double combinaison de planches de champ et de planches à plat offre une grande résistance, augmentée encore par une succession de croix de Saint-André qui relient les différentes parties entre elles et forment un contreventement, les rendant solidaires les unes des autres ; des portes et des fenêtres, ouvertes dans la largeur de chaque travée, donnent accès dans les différents services placés le long de la halle ;

Fig, 209.

hotel-df. -viLtF. , Elseneur,

une lanterne occupe tout le sommet du comble, s'appuie sur les reins des arcs et procure un éclairage et une ventilation suffisants; un chemin de ronde ménagé à la base de cette lanterne facilite les réparations nécessaires.

Les salles de voyageurs, les buffets, les bureaux de billets et de bagages sont entièrement revêtus de sapin verni, rehaussé de quelques filets de couleur; les solives de planchers sont apparentes et tout l'ensemble a un air d'ordre et de propreté qui fait plaisir à voir.

Les voyageurs, leurs amis, encombrent les quais : les premiers prennent place, ceux qui restent s'accrochent aux portières, aux marchepieds ; c'est à peine si, quand la locomotive se met en route, ils se décident à descendre, et entreprennent alors une lutte de vitesse avec le train, courant à toutes jambes et criant : Favel! Favel! (bon voyage, bonne chance) ; — quand la respiration leur manque, ils s'arrêtent, et nous continuons notre route.

Au bout de quelques instants, nous nous apercevons que notre présence excite la curiosité de nos compagnons de voyage : ils ont d'abord trouvé le moyen de s'assurer, en regardant nos guides, que nous n'étions pas Prussiens mais Français 5 les plus rapprochés ont fait part de leur découverte à ceux placés au bout du compartiment; ils nous adressent la parole en danois, et paraissent désappointés de ne pas être compris ; puis ils se parlent entre eux, se cotisent pour former, avec ce que chacun sait de français, la phrase dont ils ont besoin, et enfin l'orateur de la bande, après avoir plusieurs fois répété son discours à mi-voix, nous dit avec une expression qui eût paru risible si elle n'eût été l'expression d'un sentiment moins flatteur pour nous et moins sincère de leur part : « Nous tous, Danois, nous aimons beaucoup les Français ». — « Et nous, répondons-nous bien vite, nous

Français, nous aimons beaucoup les Danois ». — Alors se furent des serrements de main, des protestations de dévouement, des témoignages d'affection... en danois, que notre imagination nous permit de deviner, mais que notre ignorance nous défendit de comprendre. Puis chacun de ces braves gens descendit à son tour, nous faisant les adieux les plus naïfs et les plus touchants. Le dernier qui nous quitta était un jeune officier, aux allures lourdes, empruntées, un peu gauches peut-être, qui comprenait quelques mots de français ; il nous demanda quelles affaires nous avaient amené dans son pays? — Aucune autre que le désir de le voir et de le connaître. — Il nous fit répéter cette réponse, qui parut le surprendre et le flatter. Nous lui demandâmes à notre tour, s'il connaissait Paris, s'il n'y viendrait pas bientôt. Cette supposition qu'il pourrait aller à Paris le fit beaucoup rire, mais il se défendit de semblables projets : — Les Français se moqueraient trop de moi, répétait-il toujours. Il nous fut impossible de le faire changer d'avis, et il nous quitta avec cette conviction, hélas! trop souvent partagée, que nous étions tous, en France, d'impitoyables railleurs.

En approchant d'Elseneur, les paysages changent et revêtent un grand caractère de tristesse et de solitude : les plaines de tourbe, bizarrement découpées par les étroits fossés d'irrigation semblables à des filets d'encre, les champs nus et maigres font place à de sombres et mystérieuses forêts de hêtre. Les premières bises d'automne arrachent les feuilles des arbres et les font doucement bruire sur le sol; à travers les troncs disséminés au hasard, se montrent çà et là quelque cabane de paysan, rouge ou bleue, une hutte de charbonniers, noire et enfumée, et dans un chemin creux, embourbée au fond d'une ornière, gémit une lourde charrette à roues pleines;

le soleil pénètre à travers les branches, ses rayons éclairent le sommet des arbres et dorent de leurs reflets les feuilles flétries qui jonchent la terre; des oiseaux passent au-dessus de notre tête en jetant de longs cris aigus ; dans toute cette campagne, pas de chant, pas de bruit humain ; le vent dans les arbres, la mer sur la plage, et c'est tout; une vague tristesse, une douce mélancolie nous envahit à notre insu, et nous comprenons la pénétrante impression que peut causer le spectacle continu de cette nature, sentiment si vrai, si profond, que les habitants de ces lieux n'y sont pas eux-mêmes insensibles, et que le mot veemod, par lequel ils l'expriment, ne peut être traduit dans aucune autre langue.

Nous étions descendu de chemin de fer avant d'atteindre Elseneur, afin de ne rien perdre des scènes et des paysages qui se déroulaient devant nos yeux et dont la succession ne fatigue pas, malgré sa monotonie ; le trajet était court, et cependant nous mîmes bien longtemps à le parcourir. Enfin parut devant nous une petite ville, à l'aspect froid, silencieux, aux toits rouges et luisants, presque entièrement entourée d'eau et terminée là-bas, à la pointe du détroit, par le sinistre Kroonborg.

Trois choses attirent le voyageur à Elseneur : le tombeau d'Hamlet, la rivière dans laquelle Ophélie, pâle et blonde, dort sous Veau profonde ; enfin l'inscription : Mon Dieu, fais-moi innocente et les autres grands, gravée sur une vitre du Kroonborg par l'infortunée Sophie-Caroline.

Le tombeau d'Hamlet n'existe plus, on dit même qu'il n'a jamais existé ; la rivière d'Ophélie est tarie et la vitre de Sophie-Caroline est cassée.

Malgré, et peut-être à cause de cette triple déception, Elseneur nous a laissé des souvenirs que nous sommes heureux de pouvoir retracer.

Elseneur se compose d'une grande rue parallèle à la mer ; des voies secondaires conduisent d'un côté au port, de l'autre à la campagne : dans une partie de la voie principale sont les demeures des consuls. De grands écussons accrochés aux façades donnent à ces maisons un aspect inattendu; n'étaient beaucoup de choses qui manquent, on se croirait presque en Espagne. Un peu plus loin la rue s'élargit, forme une place longue et étroite, sur laquelle s'élève l'Hôtel de Ville 5 l'espace faisait défaut en profondeur; il a donc fallu laisser l'édifice se développer dans le sens de la largeur, de façon à ne pas étrangler la place et à conserver, en avant de la façade, l'air et les dégagements nécessaires. L'édifice a, depuis sa construction, — qui n'a jamais été achevée, paraît-il, d'une façon complète, — subi des modifications dans plusieurs de ses parties ; mais on retrouve encore facilement son aspect et son ensemble général (fig. 209).

La construction est de briques et de granit rose dont le ton se marie de la façon la plus heureuse à celui de la brique; les dispositions extérieures, accusées par de grands partis nettement tracés sur les façades, sont franchement d'accord avec les distributions intérieures. Une grande liberté règne dans le percement des ouvertures : elles sont petites et étroites lorsqu'il s'agit d'éclairer une pièce de peu d'importance, hautes, larges ou géminées lorsqu'elles s'ouvrent sur une salle de grandes dimensions; les détails et les motifs de décoration manquent , mais c'est un édifice destiné à braver un rude climat, la gelée, la neige et les pluies fréquentes; des ornements, des sculptures fouillées auraient eu peu de chance de durée, et il était plus sage, pour le constructeur, de porter tous ses soins et toute son attention sur le choix des matériaux, leur mode d'emploi et

l'étude des proportions des différentes parties de l'édifice.

A l'intérieur se remarquent les mêmes qualités de sobriété et de combinaisons calmes et raisonnées.

Nous avons cru devoir conserver, — pour indiquer les destinations des différentes pièces dont se compose cet Hôtel de Ville, — une désignation en rapport avec nos usages, sans avoir égard à celles usitées en Danemark, qui trop souvent n'auraient pas eu pour nous un sens suffisamment intelligible

Fig. 210.

L'entrée principale (fig. 210) a lieu sous un porche, 1 , abritant deux marches, le reste des degrés se trouve reporté à l'intérieur du vestibule ; en 2, est placée une halle servant de salle de réunion pour les élections, pour certaines assemblées politiques ou des marchés d'une nature spéciale ; un petit escalier relie cette halle au vestibule, 4, dans lequel est placé le logement du portier, 3 ; en 5, est le bureau de police, en 6, celui de la distribution des secours aux indigents ; une autre entrée particulière a lieu en 7, pour le public ayant affaire au service des postes et du télégraphe ; une petite salle d'attente lui est destinée, en 7; d'un côté le bureau du télégraphe, en 8, celui des postes, en g ; en 10 sont installés les employés

et en il, le directeur. Un escalier principal et un escalier secondaire montent au premier étage (fig. 211)5 là. est

Fig. 211,

placée, en 12, une salle servant de vestiaire aux conseillers communaux. Cette salle est d'assez grande dimension, car elle doit pendant l'hiver recevoir les vêtements fourrés et les longues pelisses, qui tiennent plus de place que nos modestes paletots; au-dessus de ce vestiaire, est une tribune réservée à quelques employés dont la présence est nécessaire, pendant les séances, dans la salle de réunion du conseil communal. Cette salle, placée en 13, est recouverte (fig. 212) par une voûte formée de planches de sapin, dont des couvre-joints cachent les points de jonction ; les faces apparentes sont vernies et entourées de filets de couleur; à côté delà salle s'ouvre, 14, une pièce lui servant de dépendances et en avant de laquelle est un balcon, ménagé au-dessus de la porte d'entrée; ce balcon sert de tribune pour les communications officielles adressées au peuple, et, comme un orateur perdrait singulièrement de son prestige s'il était exposé au soleil ou

abrité sous un parapluie, un petit comble le protège contre les intempéries des saisons ; le cabinet du premier

Fis. aia.

magistrat est en 15, son secrétaire en 16, l'état-civil en ij, et le bureau des contributions en 18 ; un corridor trop long1 et un peu obscur, bien qu'éclairé en second jour à ses deux extrémités, conduit à des bureaux d'employés, ig, à l'agence de l'architecte, 20, et aux archives, 21.

Ce monument est le seul qu'on rencontre dans l'enceinte de la ville. Les maisons d'habitation ressemblent à celles que nous avons déjà vues à Copenhague, et il est inutile de revenir sur leur compte ; mais ce qu'il est peutêtre sage de signaler, c'est la difficulté qu'éprouve l'étranger à se faire comprendre dans sa langue, et, pour notre compte, sans nos quelques mots d'anglais que voulut bien traduire un matelot de cette nation, qui cuvait son gin dans le coin d'une taverne, nous courions grand risque de mourir de faim et de ne pouvoir obtenir le vivre et le couvert à YHôtel du Nord, dont l'enseigne française réserve d'amères déceptions aux malheureux, obligés de frapper à sa porte.

Une illusion, trop naïvement partagée, du reste, par tous les Français, est de croire qu'en tous lieux se parle et se comprend notre belle langue. C'est là une grave erreur. Le français est en effet partout la langue des gens du monde, la langue élégante, la langue diplomatique, et il est bien rare que, dans un salon de n'importe quelle contrée, il soit impossible . à un Français de comprendre et d'être compris ; mais en pays étranger, le voyageur qui veut voir et apprendre, vit surtout dans la rue, dans un milieu tout opposé à celui dont nous venons de parler : alors, s'il ne peut saisir, ce qui se dit autour de lui, s'il ne peut traduire sa pensée et exprimer ses besoins, il éprouve une grande gêne, de véritables mécomptes et se ménage souvent de sérieux embarras en n'ayant à sa disposition que sa langue maternelle.

Quand on a parcouru la longue rue qui traverse la ville, on arrive au port, c'est-à-dire au point où le détroit offre le moins de largeur et où son extrémité est, sur la côte danoise, terminée par le Kroonborg.

Le Sund est d'une navigation dangereuse 5 les côtes de Suède et celles du Danemark qui le bordent sont hé-" rissées de récifs, de rochers à fleur d'eau et semées de bas-fonds très-re doutés, difficiles à éviter par les nuits de brume, quand soufflent les vents qui descendent des froides terres de Norvège. Afin d'éviter des naufrages et des sinistres, fréquents autrefois, le gouvernement danois avait fait construire sur ses côtes des phares, placés aux endroits les plus exposés, puis, pour se couvrir des frais de premier établissement et de ceux d'entretien, il exigea de tous les bâtiments qui passaient par le Sund un droit de péage qui fut acquitté jusqu'en 1857, époque à laquelle les puissances maritimes le rachetèrent d'un commun accord. Afin d'assurer le payement de ce droit, Frédéric II avait construit à la pointe du détroit, en 1574, une forteresse dont les pièces d'artillerie pouvaient fermer le passage du Sund.

Cette forteresse, entourée de fortifications autrefois très-redoutables, est le Kroonborg (château de la Couronne) .

Nous entrons au Kroonborg (fig. 21 3), un peu comme au moulin ; les sentinelles nous laissent aller et venir, regarder les canons, compter les boulets, monter sur l'enceinte et descendre dans les fossés. Cette forteresse, jadis si redoutable a bien changé d'aspect et, depuis longtemps déjà, n'est plus à craindre; un bâtiment cuirassé, armé de pièces à longue portée, en aurait facilement raison. Le gouvernement danois est si fort convaincu de son impuissance qu'il ne cherche ni à la dissimuler ni à la cacher : il se contente, ce qui est infiniment plus sage, d'étudier les moyens propres à y remédier. Le Kroonborg n'a jamais dû être aussi redoutable qu'on l'a dit, car, dominé

du côté de la terre par les collines environnantes, il ' n'eût pu se défendre contre une surprise, et les ennemis qui auraient eu envie de s'en emparer, au lieu de tenter un coup de main du côté de la mer, pouvaient, sans encombre, opérer un débarquement un peu plus à l'ouest dans les eaux du Catégat, et le prendre ainsi à revers.

Ce n'est donc qu'au point de vue pittoresque et des souvenirs qui se rattachent à son histoire que le Kroonborg" offre de l'intérêt.

Nous montons au sommet de la haute tour : au fond du détroit, perdue dans la brume, Copenhague ; plus près, l'île de Hveen, où l'illustre astronome Tycho-Brahé construisit son observatoire et passa vingt ans de sa vie ; en se rapprochant encore, semblables à d'immenses taches noires perdues à l'horizon, des forêts de hêtres dont les hautes branches agitées par le vent s'inclinent et se relèvent sans cesse, avec un grand bruit monotone et régulier ; en face, les côtes de Suède, bordées d'une frange d'écume blanche qui dessine nettement leurs contours, le Sund avec ses innombrables bâtiments, les uns surmontés d'un panache de fumée, perdu dans les nuages, les autres cachés derrière leur voile gonflée par le vent, semblable à l'aile de quelque oiseau gigantesque ; plus près, étalée le long du rivage, Elseneur, avec ses maisons rouges, son port animé et les drapeaux de ses consuls qui claquent dans l'air ; au-dessous de nous, enfin, les toits énormes bruns-noirs du château et ses innocentes défenses que Nelson brava sans dangers en 1801, quand il alla, avec sa flotte, bombarder Copenhague. La mer est d'un bleu verdâtre, le ciel gris, mais de ce gris du Nord, transparent et limpide ; la nature est empreinte d'un caractère de grandeur et de sévérité difficile à rendre ; ces contrées du Nord produisent des effets tout autres que ceux auxquels

nous a accoutumés le ciel du Midi : tout y est plus calme, plus doux, plus triste, les oppositions se heurtent moins, s'harmonisent dans des tons moins intenses et comme baissés d'un degré; mais l'émotion ressentie n'en subsiste pas moins et laisse des souvenirs aussi durables, aussi profonds que ceux causés par l'aspect de pays plus richement partagés et plus heureusement dotés.

A l'intérieur du château, une chapelle qui servit longtemps de magasin à fourrages, quelques salles, la plupart en mauvais état, dans lesquelles ne se promène plus le fantôme d'Hamlet; l'une de ces salles servit de prison à la belle Sophie-Caroline. C'est là qu'elle fut enfermée et qu'après avoir, au milieu d'une fête-, été arrachée de son palais de Christianborg, elle resta prisonnière dans ce lugubre château battu par tous les vents, en face de cette sombre mer du Nord couverte de glaces et de neige, et passa de longs mois à se rappeler qu'elle avait été reine, et qu'hélas! elle avait aussi été femme. ■

Ce jour-là, disent les chroniqueurs du temps, le soleil avait pendant quelques instants percé la brume glacée de l'hiver; la reine, voulant sortir, était montée à cheval en costume d'homme, selon sa coutume, bottes à l'écuyère, longue pelisse et ses beaux cheveux cachés sous une toque de fourrure 5 jamais elle n'avait paru si audacieuse et si provoquante. Comme toujours, Struensée l'accompagnait. Quand ils franchirent la porte du palais, une main, celle de la reine-mère, soulevant une tenture, montra à Christian ce couple gai, jeune, heureux.

Christian échangea avec sa mère un sombre regard ; sans avoir besoin de se rien dire, tous deux s'étaient compris.

Struensée et sa maîtresse, une fois libres, s'élancèrent au galop dans les allées de Fredericksberg ; les cheveux de

la reine dénoués par l'ardeur de la course ruisselèrent sur ses épaules 5 Struensée les rattacha, ils s'arrêtèrent, et sur la neige durcie se voyaient, le lendemain, les traces des sabots de leurs chevaux rapprochés et mêlés les uns avec les autres. Puis ils rentrèrent, tout entiers à leur amour, sans prendre garde aux regards farouches et colères des gens du peuple qu'ils rencontraient sur leur chemin, et qu'indignaient le laisser-aller de la reine et la faveur qu'elle accordait à un étranger.

Le soir, il y avait fête à la cour, une de ces fêtes comme en donnaient alors les cours du Nord, une de ces fêtes où l'amour du plaisir, les satisfactions sensuelles ne connaissaient plus ni bornes ni limites. Sophie-Caroline était étincelante de grâce et de beauté. Struensée, toujours à ses côtés, confiant dans sa faveur, ne voyait pas sur la figure du roi la trace des terribles passions qui s'agitaient en son âme. La fête prit fin. Il y eut alors un grand tumulte, puis un grand silence ; la reine, arrachée de ses appartements, était entraînée sur la route d'Elseneur et enfermée dans la forteresse. Struensée arrêté, comparaissait devant des juges.

Puis sur l'esplanade du Vesterbro se dressait un échafaud, Struensée y avait la tête tranchée, et la reine, exilée, allait mourir en Hanovre.

Le. temps est si beau, le ciel si pur, que nous allons faire une promenade en mer; nous débarquons au fond d'un petit fjord, près d'une maison qu'indique au loin un pavillon flottant au bout d'un mât.

C'est un abri destiné à un poste de sauveteurs, toujours prêts à porter secours aux bâtiments en péril sur cette côte dangereuse surtout, pendant les jours brumeux de l'automne et du printemps. Habiles pêcheurs et cou-

rageux matelots, ils vivent isolés, sans autres distractions que la pêche, dont les ressources font la base de leur alimentation.

JE. rOMjLSZJû-.

Fig. 214..

La maison est habitée par ses hôtes ordinaires, qui s'empressent de nous en faire les honneurs. Une véranda sert d'abri au canot de sauvetage, aux agrès et aux filets , la porte d'entrée s'ouvre dans une grande salle (fig. 214); autour, des sièges bas, larges, garnis de fourrures; pendus aux murs, des ustensiles de pêche, des vêtements de travail; au milieu, une vaste cheminée libre sur ses quatre faces, alimentée par de la tourbe, dont un approvisionnement considérable est fait au dehors. C'est dans cette salle que les hommes se réunissent avant les expéditions, qu'ils rapportent le poisson et le préparent; c'est là qu'ils

passent de longs jours quand la tempête mugit au dehors et leur fait prévoir l'utilité de leurs secours. Il faut qu'un homme soit vigoureusement trempé au moral et au physique pour passer ainsi ses jours dans la solitude, sans autres sensations que le souvenir du danger passé et l'appréhension de celui à venir.

De cette salle , dont la hauteur embrasse celle du rez-de-chaussée, du premier étage et d'une partie des combles, un escalier intérieur, laissé libre, conduit à l'étage distribué seulement dans la partie au-dessus de la véranda. Cet étage contient deux chambres; les hôtes exceptionnels, quand en apporte la tempête, couchent dans la salle sur les lits de camp-banquettes, qui y sont disposés.

La construction est solide ; les blocs de granit apportés par la mer et quelques briques forment la maçonnerie des murs, dont l'épaisseur permet de mettre l'intérieur à l'abri des grands vents de la côte et de l'humidité si dangereuse dans ces parages. Sur le toit se retrouvent les découpures traditionnelles, aux extrémités en forme de proue de navire, souvenir de l'existence de ces peuples de marins qui voulaient revoir, dans leur demeure de la terre ferme, un souvenir de l'embarcation dans laquelle chaque jour ils risquaient leur vie.

Nous revenons à pied, pour dire un dernier adieu à la campagne de Seeland, et, le soir venu, nous nous retrouvons au pied du Kroonborg, à l'extrémité du cap fermant le détroit. Tout autour s'étend un paysage d'une tristesse et d'une langueur infinies 5 à nos pieds, un sable fin, rose, dans lequel scintillent les grains de mica et que secoue la lame; la mer devenue houleuse fait étincelerle sommet de chacune de ses vagues aux rayons du soleil couchant 5 devant nous viennent mourir, sur les côtes de Suède, les montagnes de Kiœlen, anciennes limites du monde, d'abord basses et vertes, puis bientôt dures, sévères et défendues par de hautes falaises de granit rouge 5 le Sund est couvert de navires, se hâtant d'achever leur voyage avant d'être surpris par l'hiver ; le ciel blanc, froid, coupé par des lignes colorées aux tons nets et arrêtés, tranche vigoureusement sur les teintes verdâtres de la mer ; de gros oiseaux aux cris aigus et stridents se jouent dans les lames, l'immensité s'ouvre devant nous 5 là est le nouveau, l'inconnu, avec les séductions, les attraits, les rêves irréalisables qu'il fait naître dans l'imagination de tout voyageur.

La nuit venait, mais une de ces étranges nuits du Nord, pleine de molles clartés et de formes indécises ; les côtes se dessinaient en teintes dégradées, depuis le violet le plus intense jusqu'à l'opale le plus doux ; la mer seule était encore éclairée et ses sourdes rumeurs imposaient silence aux bruits de la terre, les voiles disparaissaient

une à une, les mouettes regagnaient leurs nids à tired'aile. Le moment du départ était venu, et bientôt, debout sur le pont du navire qui nous emmenait, nous voyions les dernières silhouettes s'évanouir dans l'ombre, les phares s'allumer sur les côtes et enfin disparaître dans les eaux l'île de Seeland, limite de cette terre de Danemark que nous quittions avec l'indéfinissable impression de tristesse dont le cœur de l'homme est toujours saisi, quand il lui faut abandonner un pays que, suivant toutes probabilités, il ne doit jamais revoir.

Page 1