‹ Notes de voyage d'un casanierChapitre 2 sur 10 · I. Ce conseil 9 été suivi en Frapce sur la ligne P. L. M · texte numérisé non relu

I. Ce conseil 9 été suivi en Frapce sur la ligne P. L. M

pression mystique et religieuse de nos églises nonnandes et de Noire-Dame de Paris.

C'est grand comme une grande place publique, et ça a quelques-uns des incoiivénients d'une place puWîque. — Pendant qu'on dit la messe à un autel, bien loin de là, dans les autres parties de l'église on se promène, on cause, on rit. J'ai vu, de mes yeux vu, une mère portant un petit enfant qui pleurait, mettre son enfant accroupi derrière une des cinquante-deux énormes colonnes de granit gris et rose, qui soutiennent la voûte et le relever... soulagé. —^11 y avait si loin pour sortir!

Je me suis demandé ce que peut être là une messe de minuit.

Une idée heureuse que j'ai retrouvée dans plusieurs églises italiennes, c'est que les vitraux les plus élevés sont entièrement en verre jaune tandis que les autres sont de couleurs variées comme partout.

La lumière, tamisée par ces verres de couleur d'or, produit toujours l'effet d'un soleil ardent sur le haut de l'édifice.

Par contraste avec l'immensité de la cathédrale, beaucoup de choses paraissent trop petites ; — je ne parle pas des hommes, qui ne sauraient se faire ni paraître trop petits dans la maison de Dieu, mais

des flambeaux, des lumières, des divers ornements qui semblent mesquins.

Lorsque j'entrai « au Duomo », c'était précisément le jour de la Fête-Dieu, et l'heure d'une procession autour de l'église, r- Pour meubla* et remplir à un certain point ce vaste vaisseau, il y a d'abord le clergé, qui m'a paru très-nombreux, mais on y a ajouté plus de deux cents comparses et figurants que j'ai vus procéder à leur toilette ou déguisement; ils entrent dans l'église vêtus de redingotes, d'habits ou de vestes et d'un chapeau ou d'une casquette ; puis, dans deux ou trois chapelles dont ils s'emparent, ils se déshabillent, t'ont un paquet de leurs bardes qu'ils en&rment et nouent dans un mouchoir, et ils rangent les paquets sur les autels ou sur les chaises; — cela me rappelait un peu les a bains à quatre sous », sur la Seine.

L'habit, la cravate, le gilet et le chapeau ôtés, ils endossent une sorte de chemise blanche, et, pardessus la chemise, un camail rouge; par-dessous, on voit passer les pantalons gris, noirs, verts ou bleus et des bottes crottées.

Puis ils courent se mettre à la suite de la procession ; là, je vis passer des croix, des chandeliers, des bannières et toute sorte d'ornements et

d'ustensiles très-riches ; — c'est surtout sur le dos d'une trentaine de prêtres que s'étale le plus grand luxe, — des sortes de carricks d'or appelés, je crois» chasubles, sont si lourds à force ^e broderies précieuses, qu'il semble qu'ils aient peine à les porter, et que ce n'est pas seulement pour la pompe que ces vêtements sgmptueux sont soutenus à droite et à gauche par des enfants de chœur ou par des prêtres d'ordre inférieur.

On s'étonne toujours de voir afficher ces richesses et ce luxe par des gens qui se prétendent les disciples et les successeurs d'un Dieu qui a vécu et est mort pauvre, « n'ayant pas une pierre pour reposer sa tête », mangeant au hasard ce qu'il trouvait, et n'ayant eu, pendant toute sa vie, qu'une seule et même robe tissée par sa mère.

Çn voyant ce clergé si nombreux dans l'église, en rencontrant dans les rues, — à Gênes surtout, — tant de moines noirs, bruns, gris, blancs, bleus, etc., j'ai pensé qu'il y a là une armée entière qui n'est « d'aucuBe utilité ni d'aucun agrément en paix ni en guerre » ; qu'il est tout à fait injuste, qu'il sera, je l'espère, tout à fait impossible d'exempter du service militaire quand il sera personnel et obligatoire pour tous, — et que l'armée ne sem

plus une force aveugle au service de Tambition ou de la vanité d'un prince, mais la réunion de tous les citoyens armés pour la défeiise de la patrie. — Seuls, ils ne laissent derrière eux ni veuves ni orphelins, et ils ont, en entrant dans l'Ëglise, renoncé à leur père, à leur mère, à leurs frères et à leurs sœurs, et ils prétendent être sûrs de monter tout droit après leur mort dans le séjour d'une éternelle félicité; — voilà bien .des raisons pour marcher intrépidement au combat.

Les Milanaises ont conservé leur voile noir sur la tête beaucoup plus que les Génoises leur voile blanc; — cependant, il ne manque pas aux églises et dans les rues de caricatures des modes françaises. On ne pense pas assez qu'un costume national est une harmonie avec les mœurs d'un pays, avec sa végétation, sa lumière, son soleil, ses monuments, — que les altérations ou les changements apportés à ce costume sont une dissonance choquante.

Mais il suffit qu'une couturière ou une femme à la mode, ayant à cacher un défaut ou à faire valoir un agrément, imagine, à Paris, n'importe quel affublement, pour que cette nouveauté soit à l'instant même, avec une rapidité électrique, adoptée par toutes les femmes du monde entier.

Les hommes ne sont pas plus sensés ; — notre hideux, ridicule, incommode et inutile chapeau en tayau de poêle règne partout en despote. — Quand )e suis allé à Gènes, en 183S, les hommes portaient encore le matin un chapeau de feutre, mou, à larges bords, coiffure à la fois belle et utile ; — par exemple, à midi juste» on ôtait ce chapeau pour le remplacer par le tuyau de poêle.

Aujourd'hui, il a tout à fait disparu : — le chapeau du matin ne diffère de celui de l'après-midi que parce qu'il a le fond bombé et arrondi.

II paraît que le prince Humbert, l'héritier présomptif du royaume d'Italie a adopté une façon do saluer, qui consiste à saisir le chapeau, à l'élever un peu au-dessus de la tête, et à le porter au bout du bras étendu dans toute sa longueur, — puis le rame\ier au-dessus de la tête par un mouvement semblable, roide et saccadé, — cette façon de saluer a été adoptée par toute la jeunesse élégante.

Longtemps avant nous, les Italiens ont admis le papier-monnaie; non-seulement il y a le papier de la banque nationale, mais il y a le papier local de telle ou telle ville n'ayant pas cours hors de cette ville, ce qui est un grand ennui. — Autre inconyéiiient de ce système monétaire que nous n'avons pas

encore eu le temps de constater en France, mais qui n'est que trop manifeste en Italie, c'est le point d'extrême saleté où arrivent ces morceaux de papier, après avoir dormi dans un certain nonabre de poches et passé par un certain nombre de mains.

Je crois qu'il est temps qu'on invente à Paris un petit meuble ou outil qui ne tardera pas à être à la mode partout.

C'est une pince à papier-monnaie.

Nous avons déjà la pince à sucre, qui est assez inutile, puisque en plongeant la main dans un sucrier on ne touche que les morceaux qu'on prend, — tandis qu'il ne sera pas sans utilité et sans agrément de ne pas toucher avec la main le papiermonnaie parvenu à un certain âge et à un certain point de maturité.

Chaque fois qu'il m'est arrivé de voyager, j'af rapporté cette impression qu'une loi devrait obliger les jeunes Français à voyager, et à s'éloigner de leur pays pendant un an, pour le leur faire apprécier et aimer pendant le reste de leur vie.

Arona.

Il faut cependant un peu parler des Anglais; certes j'en ai connu, j'en connais même encore qui

sont des modèles exquis de politesse, de savoir-vivre et de distinction. Il en est pour qui j'ai depuis longues années une vraie amitié; — mais on doit avouer qu'un grand nombre des Anglais en voyage se montrent, si présomptueux, •si égoïstes, si froidement et si hautement impertinents, et on en rencontre tant partout, — qu'on est obligé de reconnaître qu'il y a vraiment trop d'Anglais dans la nature, — et qu'il n'en reste pas assez pour l'ornement des îles Britanniques.

Dans les hôtels, dans les monuments que l'on visite, ils parlent haut, s'arrogent des privilèges, s'emparent des meilleures places, — passent devant les femmes, entrent, sortent sans saluer; — semblent ignorer la présence et l'existence même des habitants des autres pays; — un des inconvénients de cette rusticité est qu'on se sent obligé de la réprimer de temps en temps par une rusticité pareille, — ce qui, malgré la douceur naturelle de mon caractère, a dû m'arriver plus d'une fois.

Vous regardez un tableau : l'Anglais — et par l'Anglais il faut presque toujours entendre une famille et une tribu d'Anglais — vient s'interposer entre le tableau et vous ; il est à peu près impossible, je crois, — j'avoue que je n'ai pas essayé, — de

s'empêcher de s'interposer à son tour et de se remettre devant eux au risque de leur marcher sur les pieds.

L'autre matin, à Gênés, j'entre dans la salle à manger de l'hôtel d'/lfe/ie; -^ il y avait à table un demi-quarteron de ces insulaires des deux sexes, — les hommes le chapeau vissé sur la tête; — naturellement je salue en entrant ; aucun des hommes ne fait mine de s'en apercevoir; je dis à haute voix : (( Il est bien entendu que je n'ai salué que les femmes. » Et je reste un moment debout, regardant en face un des hommes, — il détomne les yeux et reprend de la viande.

Assez parlé des Anglais.

Hier, à Arona, comme je me reposais tranquillement dans le nez de saint Charles Borromée, il me revint à l'esprit, je ne sais par quelle transition que, peu de jours avant mon départ de France... Mais commençons par parler un peu de saint Charles Borromée et de sa statue.

Ce colosse, érigé en 1624 par le cardinal Federico Borromeo, a coûté un million et cent mille livres milanaises ; la statue est creuse et on peut monter jusque dans la tête par des échelles et une sorte d'escalier intérieur. «

Piedestallo metri 11 70

SUlua » 2340

Glro délia testa » 6 50

Larghezza del fronte. . • » 2 30

Altezza del naso » » 85

Larghezza » » 33

Larghezza délia bocca. . . » » 75

Larghezza degrocchi ... » » 50

Giro del pollice » 1 »

ecc f ecc ■

Un effet étrange d'optique et une juste punition de cette coûteuse puérilité, c'est que le colosse, placé au haut d'un monticule, perd pour les yeux son seul mérite, son énormité.

Même en connaissant les dimensions de la statue, il est impossible aux yeux de les retrouver; je suis convaincu qu'une personne non avertie, à qui on demanderait quelle est la hauteur du saint, la grosseur de sa tête et celle de son pouce, etc., guidée par le jugement des yeux, n'arriverait pas toujours au dixième de la réalité, — on ne voit qu'une très-grosse statue, — non-seulement on ne voit pas, on ne devine pas, mais on ne comprend pas qu'on est en présence d'un colosse.

Placée moins isolée, au milieu des arbres qu'elle dépasserait, elle serait mieux jugée ; — peut-être,

faut-il aussi attribuer en partie cette erreur des yeux à une parfaite proportion.

Certains hasards cependant peuvent donner quelques lueurs ; ainsi une tourterelle qui vint se poser sur la tète du saint pendant que je regardais, passant devant un de ses yeux, il fut visible pour moi qu*un oiseau beaucoup plus gros qu'elle entrerait dans cet œil les ailes déployées.

Au sortir du saint, dans les entrailles duquel tant de touristes ont passé, ceux qui louent et tiennent les échelles vous invitent à visiter une chapelle délabrée, mal tenue^ malpropre, dans laquelle sont « les reliques ».

Je m'étonne toujours de ce culte païen pour « les reliques » , d'une religion qui professe pour le corps une sorte de mépris haineux, le traite de pourriture, de proie destinée aux vers, de loque, de guenille, etc. — Ses saints les plus révérés s'étant fait un devoir et un plaisir de le torturer par toute sorte d'imaginations extravagantes qu'ils supposent combler l'Être suprême d'une éternelle joie.

Mais ce qui n'est pas moins curieux, c'est de voir le sans-façon, l'indécence même avec laquelle beaucoup de prêtres et de moines traitent les objets

qu'ils proposent et imposent même à la vénération des fidèles.

Ainsi, un des cicerons me dit que tous les matins un prêtre vient dire une messe dans cette chapelle.

Il est plus que probable que cette messe a été autrefois fondée et largement payée par les membres de la famille Borromée ; mais comme on sent que, dans cette chapelle, — jamais balayée, — le prêtre de corvée vient vite bâcler, marmotter et bredouiller la petite messe, — payée d'avance, et s'en retourne en hâte!

En eflfet, c'est dans des armoires non fermées que sont le masque moulé sur nature de saint Charles mort, du linge qui a étanché le sang quand on Ta embaumé; — un morceau d'une de ses robes; — un de ses os ; — qu'on aura prélevé ; — et autres bibelots catholiques ; — le guide empoigne les choses vous les montre et les refourre dans les armoires.

J'étais donc assis paisiblement dans le nez de saint Cliarles, lorsque je me rappelai, dis-je, je ne sais comment, qu'à quelques jours de là, dans les loisirs forcés d'un retard de chemin de fer, entre Nice et Saint-Raphaël, j'avais avisé un journal qui m'était inconnu, mais avait l'air de désirer vivement et d'es-

sayer de se vendre trois sous à quelque passant ingénu. Je pris ce journal et le parcourus.

Vers la troisième page, je vis qu'il était question de moi; — un « écrivain » que je suppose jeune, à cause de sa haine contre ceux qu'il croit ne l'être plus, qui, se disant républicain et ne donnant aucune preuve de son assertion ni aucun moyen de vérification puisqu'il ne signait même pas son article, — semblait s'être imposé le devoir de procéder à mon exécution.

11 me traitait de a réactionnaire, d'acrobate, de clown, de pitre », — me reprochait de « railler les républicains » et surtout d'écrire encore et d'écrire trop longtemps.

Je ne me rappelle pas si je haussai les épaules mais je me rappelle que je n'y pensai plus; — hier, je ne sais si ma situation dans le nez d'un si grand saint, me fit participer à ce que M. Yeuillot appellerait a Fodeur de ses vertus » et de son humilité; toujours est-il que je me souvins du jeune homme et que je m'amusai à répondre à cette catilinaire qui pourrait commencer, car c'est le fond de la question, par : « Quousque tandem,,, jusques à quand, Jean-Âlphonse, abutere, abuserastu du papier blanc, dont il n'y a pas trop pour

nous. » — Et, à travers les narines de saint Charles, d'un ton peut-être un peu nasillard, je laissai tomber ces paroles d'à peu près 35 mètres de haut (en ajoutant la hauteur du piédestal à la hauteur de de la statue), — mais pas de si haut cependant que m'avait parlé mon exécuteur, juché tout au haut de son innocente vanité.

Si vous appelez a réactionnaire », mon jeune ami, d'être tout à fait opposé à l'assassinat des ota-* ges, à l'incendie de Paris, aux usurpations des tri* buns de brasserie, aux inepties et aux rapacités des gens qui n'ont jamais étudié que les effets de queue de billard, et les arcanes du bésigue et du domino à quatre ; — et qui veulent gouverner la France et surtout émarger ; — si vous appelez a réactionnaire » de ne pas vouloir que des avocats ignorants et poussant à l'excès le soin de conserver leur précieuse personne envoient à la faim, au froid et à la mort des malheureux sans vêtements, sans souliers, sans vivres et sans armes, en ne partageant aucune de leurs souffrances, aucuns de leurs dangers; — de ne pas souffrir que M® Gambetta, plus que Louis Bonaparte, jettent sans cesse cette belle et riche France dans les aven* tures et les extravagances, — vous avez raison,

mon jeune ami, je suis réactionnaire et b ment

réactionnaire pour parler comme votre ami Vermesch et votre autre l'ancien père Duchêne.

Je a raille les républicains », si vous appelez républicains les susdits tribuns d'estaminet, hommes d'État des choppes, politiques du petit verre et du pousse-café, ambitieux vulgaires, bavards, dangereux, parce qu'ils réservent leur éloquence pour les balcons de cabaret et les gueuletons, n'épargnant ni la fortune ni le sang de la France pour arriver au petit bien-être de leurs rêves envieux ; — incendiant la patrie pour y faire cuire la côtelette de leur déjeuner; — c'estrà-dire les plus grands ennemis de la république, ceux qui fournissent de si bons arguments à ses adversaires ; — je me rappelle à ce sujet que, en 1848, dès le mois de mars, j'écrivais à Lamartine dans les Guêpes d'alors :

« n est déjà temps de défendre la République contre M. Ledru-Rollin. »

Si vous appelez ces gens-là républicains, — attendu que, moi, j'aime la république, — j'avoue que je les raille, — que je les ai raillés depuis que je tiens une plume, que j'ai même contre eux trouvé des formules de moquerie qui sont restées consacrées et ont pris place dans les dictionnaires.

— j'avoue que je les raillerai encore, et que jo ferai rire beaucoup d'honnêtes gens à leurs dépens et que je désabuserai beaucoup de gens crédules.

— Je suis heureux, mon jeune ami, que, dans la dauce ignorance et la touchante naïveté de votre âge, vous n'ayez pas eu la force d'âme qu'ont vos maîtres de ne rien dire, — de ne pas avouer les piqûres et de feindre une magnifique indifférence.

— Il est doux d'entendre quelquefois crier : Me! aie! aïe! par ceux qu'on frappe.

Je ïaille, — c'est-à-dire je pique; — c'est, en effet, des piqûres quMl faut à ces grands hommes de baudruche gonflés de vanité.

Je pique, — mais je l'ai écrit, il y a longtemps, et en vers encore, — vous voyez que je ne me gêne pas :

J'ai divisé le glaive en des milliers d'épingles,

J'ai bien soin que leur peau

Ait son compte, et reçoive en détail tout le glaive.

Comptez et sondez les piqûres, mon jeune "^ami, et vous verrez que le glaive y est.

Vous m'appelez « vieux clown essoufflé »; — d'abord, le dire, ça ne le prouve pas, et il est même probable que, si,c'était vrai. Je ne vous inspire-

rais pas cette « grande colère », et que vous ne prendriez pas la peine de rimprimer ; quant à la forme; mon jeune ami, permettez-moi de vous dire qu'il vaudrait peut-^tre mieux, dans votre intérêt, parler d'un autre ton à des gens dont vous essayez de suivre les traces peut-être d'un peu loin, à des. gens qu'il n'est pas prouvé encore tout à fait que vous atteigniez jamais.

Qu'en même temps que vous les appelez « vieux »,. cela devrait vous rappeler qu'il est, à leur égard, un degré de déférence, de respect même qui sied bien aux jeunes gens, — et qui sied surtout aux jeunes écrivains quand il s'agit de leurs aînés qui ont passé, qui passent peut-être encore pour avoir une certaine valeur acquise par l'étude, par le travail, et par certaines conditions du caractère.

Les vieux sont des amis qui s'en vont et qu'il faut Conduire avec un peu de tendre politesse.

(Les Roses jaunes,)

Mais je vous étonnerais peut-èti*e, mon jeune ami, en vous disant que ceux que vous appelez « vieux » sont peut-être beaucoup plus jeunes que vous; que, s'il s'agissait de la marche à pied ou à cheval, d'être penchés sur les avirons d'une

barque, ou de lutter à la nage contre une mer en colère, il vous arriverait peut-être de ne pouvoir pas les suivre, eux les vieux, vous les jeunes.

Qu'ils ont encore plus de réelle et franche gaieté que la plupart d'entre vous.

Voit-on un homme aimable et doucement joyeux,

On dit:aComme il est jeune!...» il faut qu*il soit bien vieux!

(Les mêmes Roses jaunes.)

Qu'il est d'autres qualités de la jeunesse qu'ils ont conservées à un assez haut degré: le désintéressement, l'indépendance, le mépris du danger, etc.; la résignation à vivre pauvres, lorsque la fortune leur a semblé ne pas valoir le prix qu'on en demandait ; le dédain des places, des honneurs ; le soin scrupuleux de n'écrire jamais une ligne sans la signer en toutes lettres, etc., etc.

Vous trouvez que j'écris trop longtemps.

Ce n'est pas quand les autres femmes lui disent qu'elle est devenue laide qu'une femme reconnaît qu'elle a en effet perdu sa beauté, c'est quand les hommes cessent de lui faire la cour.

De même, un écrivain n'a de raisons de cesser d'écrire que quand ça l'ennuie lui-même, ou quand il ne trouve plus de lecteurs.

al.

Eh bien, mon jeune ami, je dois vous avouer que ça m'amuse encore beaucoup de piquer vos amis les pseudo-républicains, et de vous faire crier; et je vous assure que les Guêpes ont encore, et cela depuis bien longtemps, un nombre de lecteurs que je vous souhaite d'atteindre, et qui ferait vivre votre journal plus longtemps qu'il ne vivra.

Une autre raison que je pourrais mettre en ligne de compte pour continuer à écrire, c'est que je ne possède pas l'industrie de vos austères amis, soi-disant républicains, qui rendent la République si difficile, impossible peut-être à établir en France.

J'ai souvent admiré avec quelle rapidité, quelle fougue ils envahissaient les préfectures, les souspréfectures, les places et les sinécures de toute sorte; — avec quelle vivacité d'imagination ils trouvaient des titres et des formules, quand toutes les places étaient prises, et des prétextes nouveaux pour émarger. — J'ai admiré, récemment encore, l'invention des « délégués à la défense », où se réfugiaient beaucoup des plus jeunes, réunissant ainsi le double avantage, et d'émarger et de ne pas marcher contre les Prussiens.

J'ai admiré aussi que, — entre deux révolutions, Us ont, pour la plupart, — je f^is d'honorables

exceptions, mais ceux-là sont mes amis et ne sont pas les vôtres, — le moyen de vivre sans autre travail que le billard, le besigue et les dominos, dans une abondance de chopes, de bocks et de petits verres.

Comme je n'ai jamais occupé de place, pas même celle de jgarde champêtre, tout en ayant eu vingt amis ministres, parmi lesquels Lamartine et Gavaignac, un moment maîtres de la France; — comme je ne possède pas Tart ou plutôt l'industrie de faire d'aussi fortes économies sur les produits *intermittents de l'austérité et du désintéressement, je vis de ma plume, comme j'en ai toujours vécu, et il faut absolument, mon jeune ami, que vous vous montriez doux à mon égard, et que vous me permettiez d'en vivre pendant les quelques jours qu'il me reste à dépenser, et que je crois vous et vos amis trop cléments et trop prudents pour essayer d'abréger.

Mais prenez patience, en songeant qu'il y a dans l'industrie de la presse, aujourd'hui, un tas de petits métiers que je ne fais pas, et où vous pouvez vous employer en attendant.

Si, par impossible, vous avez cru complaire à vos maîtres, en essayant de les venger, vous vous êteg

trompé, mon jeune ami : ils ne vous sauront nul gré d'avouer « les coups touchés » et les blessures, — et, quant à leur reconnaissance, rappelez«vous un de vos prédécesseurs, le malheureux Cavalier dit Pipe-en-Bois.

Cela dit, je ne me rappelle pas si je descendis de la statue par les mêmes échelles, — ou si le saint chatouillé, titillé d'un si long discours dans le nez, m'éternua.

Mais je suis aujourd'hui à Brescia et je pars tantôt pour Venise.

Brescia. — Souvenir de Napoléon !•'. — Albergo del Gambero. — Victor Hugo. — Il Ticino, — Canova.

Brescia.

Je Tai déjà dit^ il n'y a aucun danger que j'écrive un « voyage » de plus « en Italie », avec description des musées, des ruines, des tableaux, etc.

Tout cela, avec bien d'autres choses, se trouve dans les a Guides », et dans beaucoup de livres; et je dirai comme un philosophe : Ce n'est pas pour copier des livres que je me lève tous les jours si matin.

Je cause avec vous de ce qui se passe, je vous donne votre part des études, des réflexions que j'ai faites hier et ce matin, dans les loisirs de la retraite et d'une vie libre et isolée; — presque toujours à

Saint-Raphaël; — en ce moment, par hasard, à Gênes, à Milan, à Vérone, à Brescia, à Venise, etc.

— C'est une correspondance au jour le jour, avec des amis, rien de plus, mais aussi rien de moins, c'est-à-dire franche, nette, et en dehors de toute influence, de toute ambition, n'ayant reçu, n'ayant à recevoir de personne ni bien ni mal;

— n'aimant que le vrai, le grand, le beau, le juste, le bon, et l'aimant avec un enthousiasme souvent, hélas! « sans ouvrage »; — ne haïssant ijue le faux, le mesquin, l'injuste, le mauvais, l'absurde, mais le haïssant d'une vraie et robuste haine.

Nous voici à Brescia, à l'auberge de VÉcrevisse,

— albergo del Gambero; — dans cet hôtel, un peu sauvage, et rappelant les posada d'Espagne, — je retrouve des traces de la légende napoléonienne bien inattendues, — quand on songe que c'est Napoléon Bonaparte qui, par le fameux traité de Campo-Formio, a livré Venise et tout son territoire, jusqu'à l'Adige, à l'Autriche. Dans les escaliers de l'auberge del Gambero, on voit Napoléon, reproduit vingt fois dans une suite de cadres : consul, empereur, etc., franchissant le mont Saint-Bernard, apparaissant après sa mort à sa femme et à soi]

fils, — en petite redingote, — en costume impérial, etc., etc.

Décidément, les hommes ne respectent et n'aiment que ceux qui leur font du mal. Il y a longtemps que j'ai modifié un vieux proverbe, en disant : « Aime bien qui est bien châtié. » — Voyez quelle place tiennent dans l'admiration des peuples les divers fléaux, les divers brigands qui ont successivement désolé la terre sous le nom de conquérants, et qui, sous le prétexte déjà criminel de vaincre et de soumettre des peuples étrangers, commencent par subjuguer leur propre peuple, l'écraser et en faire l'esclave de leur vanité, de leurs caprices et de leurs passions.

Voyez Napoléon III, monté sur le trône par un parjure et par un crime.

Victor Hugo qui avait, par ses beaux vers, contribué à la légende napoléonienne, qui avait aidé, par son journal rÊvénement, à l'élection du « prince Louis » ; Victor Hugo, hôte assidu pendant quelque temps, avec ses fils, du palais de l'Elysée, — a depuis, dans un moment lucide, baptisé Napoléon III, d'un uomqui lui restera dans l'histoire, « Napoléon le Petit ».

excessivement inférieur à son oncle sous tous

les rapports, il ne s'est élevé à son niveau que par la grandeur des désastres où il a jeté la France.

Eh bien, — en ce moment, — le gouvernement actuel de la France n'oserait soumettre au suffrage dit universel de la nation le choiK de son successeur, dans la crainte de retrouver au scrutin une partie des sept millions d'aveugles, de fous, d'insensés et de niais qui ont par plusieurs fois acclamé le fils de la reine Hortense.

Toute la terre habitée aujourd'hui, du moins la partie sur laquelle nous marchons, est faite de poussière, de cendres et de détritus humains.

L'Italie a eu deux histoires complètes, deux histoires souveraines, et, au-dessus de la couche de cendre romaine, il en est» une autre plus récente, mais aussi cendre, aussi poussière, aussi morte que l'autre; — l'Italie, en ce moment, essaie une troisième histoire.

A Brescia, en dérangeant la première, ou plutôt la dernière couche et la plus récente, on est arrivé à la couche romaine et on a exhumé tout un temple élevé par Vespasien. — Cette résurrection d'un âge du monde, pour ceux qui, comme moi, n'ont pas vu Herculanum et Pompéi, produit un moment d'enchantement.

Sur la route de Brescia à Vérone, et de Vérone à Venise, il semble que la campagne est en fête; — les champs sont couverts de longues lignes d'arbres, peupliers, saules, mûriers, liés entre eux par de grands et joyeux cordons, guirlandes et girandoles de vignes et de pampres.

II est deux noms qui me persécutent depuis et même avant Brescia : un sculpteur et un fleuve, — Canova et il Ticino (le Tessin). Toute statue pour les cicerons est c da Canova », tout cornas d'eau, toute inondation, et il y. a à chaque instant des parties de plaines inondées, est « il Ticino ». — J'ai fini par demander à un de ces cicerons si un tableau qu'il me montrait était « da Canova », il m'a répondu froidement: aSignor, no;» et, en quittant l'auberge del GamberOj j'ai demandé, pour regagner le chemin de fer : a Une bonne voiture, une voiture de Canova! » — L'hôte n'a pas paru étonné.

Venise. — Les lagunes, — Les faiseurs de romances. — Les gondoles. — La fête du Statuto. — Les ciccrons. — Résignation. — Sainte Thérèse. — La chaudière n» 7. — Nouvelles de France. — Le suffrage universel.

Nous voici à Venise. On y entre aujourd'hui par une immense jetée récemment bâtie sur les lagunes; — quelques faiseurs de romans et de romances, trouvant le mot de « lagune » joli, l'ont employé à tout hasard, les derniers surtout comme rime à fortune et à lune :

lorsque la lune

Luit doucement dans la lagune, etc.

Les lagunes sont simplement le très-grand espace que la mer couvre et découvre à chaque marée et dans lequel sont pratiqués des canaux pour le passage des bateaux,

L'aspect de Venise est celui d'une ville inondée qui en aurait pris son parti. — Dans le grand canal et dans les petits canaux, dans les rio^ les maisons sortent de Teau comme ailleurs elles sortent des pavés; — il semble que Venise n'a pas été faite exprès, — car la façade seulement des palais est dans l'eau, mais le reste est bâti sur la terre, et en reculant la construction d'un mètre ou deux, comme il y en a quelques exemples, la maison ouïe palais se trouve séparé de la mer par une terrasse qui seule est dans l'eau et qu'on appelle fondamenta; — il semble que ces maisons et ces palais, bâtis d'abord sur une centaine d'îles sur le bord de l'eau, ont vu la portion de terre restant devant elles graduellement mangée par la mer, — et se sont un beau matin trouvées sans rivage.

Ce qui frappe d'abord à Venise, c'est qu'il semble qu'on reconnaît cette ville où on n'est jamais venu, dont on à vu tant de peintures et lu tant de descriptions; c'est ensuite l'absence complète de bruit ; — les rues dallées — calle — au nombre de plus de deux mille sont trop étroites pour le passage des voitures, qui sont totalement inconnues; — les vraies rues, d'ailleurs, sont les canaux, et les voitures sont les bateaux et les gondoles; ce silence

n'est interrompu que par le son des cloches, qui sont niagnifiqi^ement bien timbrées et parfaitement d'accord; ça a été un régal pour moi, qui, depuis bientôt vingt ans, suis condamné au bruit strident des casseroles fêlées que les Niçois appellent leurs cloches.

Ce silence, interrompu aussi par les cris rares des marchands d'eau fraîche, des marchands de poissons et des marchandes de cerises, est si profond, que les gondoliers devant s'avertir par un signal chaque fois qu'ils approchent d'un détour ou d'un coude, où ils peuvent se rencontrer; — ce signal est un W/ hél — suivi de sia premi ou m stali^ ou sia di IwngOy pour avertir' de prendre à gauche, à droite ou tout droit» et ce signal ne se donne pas par un grand cri, quoique les gondoliers, qui ont à s'avertir, ne se voient pas et ne soient pas dans le même Ho; — mais est plutôt parlé que crié, et sentend parfaitement à une grande distance. — Quant aux stances du Tasse, il n'en est nullement question — et je n'ai absolument entendu autre chose dite par les gondoliers que le Aé/ Uî — et les trois formules susdites; — sauf le cas où le gondolier de devant, désirant se reposer, vous arrête hypocritement devant un palais, sous

prétexte de vous en nommer le propriétaire.

Ces gondoliers sont, du reste, d'une adresse merveilleuse ; — le plus souvent un seul homme placé sur le tillac de derrière, conduit la gondole avec un seul aviron non pas placé à l'arrière pour « godiller », mais posé de côté; — sans anneau, sans estrope pour le retenir, cet aviron devant être constamment libre pour l'allonger ou le raccourcir à volonté, le rapprocher ou l'éloigner du bateau. — Avec ce seul aviron, il avance, il recule, il tourne; — j'en ai d'abord été émerveillé, moi qui me pique de savoir manier un aviron ; — je n'ai plus été qu'étonné, quand j'ai eu remarqué que cet aviron est posé sur un appui de bois, placé hors de l'axe du bateau ; — ce qui laisse la chose encore admirable, mais la rend possible et intelligible.

Ils rament ou nagent debout, les pieds immobiles, la face tournée vers le chemin à faire et marchent devant eux et non en arrière. .

Quoique la gondole à un seul rameur prenne un mouvement d'oscillation à chaque coup d'aviron, je ne tardai pas à la trouver plus agréable que celle à deux rameurs, — parce que le seul rameur, placé à l'arrière, vous étant caché par la felzey cabane du passager, il semble que la gondole

marche seule et par enchantement; — ajoutez que votre vue n'est pas interceptée et agacée par Taspect du gondolier de devant — qui seul peut s'ériger en ciceron.

L'autre jour, c'était la fête du Statuto; — un grand bateau très-richement orné de dorures et de draperies traînant jusque dans l'eau et rappelant de loin le fameux Bucentaure, — chargé de trèsbons musiciens, a parcouru le « canal grand » pendant toute la soirée et une partie de la nuit. Les gondoles, qui le précédaient, l'accompagnaient et le suivaient, étaient pressées comme ne l'est jamais une foule humaine ; — quelques-unes même venaient en sens inverse. Eh bien, pendant plusieurs heures que j'ai passées sur une de ces gondoles, je n'ai pas vu un seul choc ; — et la moitié, au moins, étaient conduites par un seul homme placé à l'arrière.

Je parlais tout à l'heure du ciceron; — quand nous prononçons ce mot à l'italienne, il semble que ce soit un adjectif; — mais, pour les Italiens, c'est proprement le nom de l'orateur romain, et quand ils veulent parler français, ils disent un « ciceron ».

Les cicerons doivent être nombreux dans une

ville de cent mille habitants, dont 40,000, dit-on, sont à la charité des autres; — et où un pareil nombre, peut-être, doit inventer pour vivre de petites industries souvent bizarres.

Il est évident que la misère et la charité ont été dès longtemps soigneusement cultivées comme moyen de domination par l'ancien gouvernement de la prétendue république de Venise ; — et que la charité régulière n'avait pas pour but de détruire mais d'arroser cette misère; aussi les cicerons se disputent avidement les étrangers, les « forestieri » — et ils ne se tiennent pas pour satisfaits du premier a merci » qu'on répond à leur proposition de vous accompagner.

Si leur société présente incontestablement quelques avantages, elle a aussi ses inconvénients. Bien fou serait celui qui prétendrait voir tout ce qu'on prétend montrer à Venise; il est sage de faire un choix, et rien qu'en chefs-d'œuvre de premier ordre, en merveilles d'architecture, de peinture, de sculpture, en monuments historiques; — en laissant ^e côté ce qui n'est que beau; — il y a pour plus de quinze jours de promenades assidues.

Le ciceron — veut que vous regardiez tout, parce

qu'une coupure dans sa récitation le trouble et lui fait (( perdre le fil ».

Les ruses des cicerons pour accaparer le client sont innombrables ; — si vous demandez un chemin dans la rue, sans vous en apercevoir, attiré par une figure bienveillante, avenante, prévenante, ayant Tair de deviner votre embarras, vous croyez vous être adressé au hasard, tandis que cet abord engageant n'est que le lard dans la souricière. — Hoffmann disait qu'en Allemagne, si, en sautant par la fenêtre, on tombe sur un passant, on ne risque guère de se tromper en disant : « Pardon, monsieur le conseiller! »

— Veuillez, monsieur, m'indiquer le chemin pour retourner à la place Saint-Marc.

— Très-volontiers, de plus je vais par là, je vais vous conduire.

— Mille fois trop bon, je ne voudrais pas vous déranger.

— Vous ne me dérangez pas.

Disons, entre parenthèse, que les Vénitiens sont très-obligeants et que j'ai vu plus d'une fois un passant, sans aucune prétention cicéronienne ; — se détourner de son chemin pour me temettre dans le mien, — moi qui suis si ignare en géographie,

que ma fille Jeanne prétend que je m'égare dans Saint- Raphaël; — ce serait plus excusable et moins humiliant à Venise, — où, sur un espace assez restreint, il y a plus de deux mille petites rues s'enchevêtrant les unes dans les autres, et tournant en tous sens pour aboutir à quelqu'un des quatre cents ponts qui traversent les canaux et forment un véritable labyrinthe.

Revenons aux cicerons ; — une fois que, de votre consentement, vous avez fait trois pas à côté de lui, vous êtes engagé, vous êtes sa proie, sa chose, sa denrée; il ne vous quittera plus, il faut vous résigner : C'est, je crois, tout ce qui reste de la tyrannie à Venise; — de temps en temps, il vous tire par la manche pour vous nommer un palais, une église; — une calle^ une corte, une lista^ une ruga ou rughetta, une salizzaday expressions qui servent à désigner diverses sortes de rues.

— Ah! voici San-Sangrisostomo (Saint-Jean-Chrysostome en dialecte vénitien); — visitons-le.

— Je n'ai pas le temps.

— C'est Tafifaire d'un instant.

Et il vous pousse, vous lire et vous suit dans l'église.

Si vous entrez quelque part, — il vous attend à

la porte; — si dans une boutique, il entre avec vous, — il engage le marchand à vous bien traiter ; — trouve moyen de vous rendre quelque petit service et de vous attacher à lui par la reconnaissance. Ce matin, j'étais entré au palais des Doges; j'avais refusé pu éludé les offres bienveillantes d'une trentaine de cicerons ; — je voulais n'admirer que ce qui me paraîtrait beau à moi-même et ne regarder que ce qui me plairait; je voulais surtout retrouver là autre chose encore que les merveilles des arts et de l'opulence; je voulais être seul.

Mais, — dans l'escalier des géants, je coudoie un vieillard, je m'excuse en mauvais italien.

— Monsieur, me répond-il en français, il n'y pas de mal. — Ces deux figures colossales en haut de l'escalier, représentent Mars et Neptune et sont l'ouvrage du Sansovino... — Pas par ici, signer, — non, prenons à gauche.

Je suis conquis, toute résistance est inutile; — il a réussi à se faire coudoyer, il se serait fait, au besoin, fouler aux pieds pour engager la conversation; il continue imperturbablement :

— Nous voici dans la salle du grand conseil; elle ^ cinquante-trois mètres de long! — N'allez pas

encore par là!... — Voici « la Gloire du paradis » del Tintoretto; non, pas là, venez ici!

Et il me prend par le bras ; — me place sur une dalle désignée; — sur celle-là, pas sur une autre, c'est le vrai point pour bien voir ; il va tirer un rideau par où se glisse un rayon incommode.

n me laisse à peine le loisir de remarquer, en moi-même, combien les* paradis ont été peu réussis par les poètes, par les peintres et par les inventeurs de religions, à l'exception de Mahomet, qui, encore, n'a su imaginer qu'un paradis terrestre et voluptueux; — tandis que tous les autres en ont fait de mortellement ennuyeux et propres à en dégoûter à jamais, tandis qu'ils se sont montrés si ingénieux pour les tourments de l'enfer ; — je me rappelle à ce sujet qu'un jésuite affirma que le feu éternel de l'enfer est éteint pendant vingt-quatre heures tous les cent ans, pour que les damnés ne s'y habituent pas. — Sainte Thérèse, cette Sapho chrétienne, physiquement amoureuse du Christ, prétendait être descendue dans l'enfer et disait, dans une de ses élucubrations erotiques :

— On n'y aime pas et ça pue.

Ajoutez la sottise des prêtres intolérants et des dévots qui déclarent condamnés aux flammes éter-

rielles presque tous les hommes de génie, de talent et d'esprit, et presque toutes les beautés célèbres. Et on comprendra, on excusera, que la crainte de Tennui pendant... toujours et de la mauvaise compagnie, ait fait, il y a quelque trente ans, imaginer à une société très-jeune alors et très-aimable, dont presque tous les membres sont morts aujourd'hui, en laissant un nom et une réputation, et savent à quoi s'en tenir, une coterie pour l'éternité, se donnant rendez-vous dans la septième chaudière à gauche en entrant chez Satan, — coterie très-exclusive, n'admettant que des hommes très-spirituels et des femmes très-jolies, discutant sérieusement et blackboulant souvent des candidats à la septième chaudière, — où Ton n'était admis que sur présentation de trois membres déjà reçus, et après un vote secret ; j'ai vu des gens se fâcher sérieusement d'une exclusion prononcée contre eux, et des amis se brouiller pour un vote négatif.

— Croiriez-vous, disait-on, que ***, aimable garçon si vous voulez, mais de si peu d'esprit, ait la prétention d'entrer au n* 7?

— Pas possible!

— C'est cependant certain.

-- Allons donc!

— Et madame ***!

— Qui, œtte blonde filasse, ai maigre?..

— Elle-même; elle a dit, hier soir: a Quand nous serons au n^ 7...]> Mais son amie, madame de *^, lui a répondu sèchement : « Ma chère, vous ne serez pas au n**7; pourquoi seriez- vous au n<* 7? »

En effet, pourquoi serait-elle au n® 7? Il y a des gens qui ne doutent de rien.

De temps en temps, je quitte brusquement mon ciceron, — je conserve un reste d'indépendance,

— je ne regarde que les chefs-d'œuvre et les souvenirs, — il me suit en marmottant pour ne pas perdre son fil et me rattraper.

Un moment, eu passant d'une salle à une autre,

— il me parle de la décadence de Venise ; — puis, de la difficulté d'y vivre. « Croiriez-vous, monsieur, me dit-il, qu'un poulet, un poulet pas bien gros, coûte aujourd'hui dix-huit sous, et qu'on n'a pas une livre de cerises {marena) à moins de trois centimes? La vie est horriblement chère, le commerce ne va plus ; — j'étais négociant autrefois, j'avais une boutique au bas du pont de Rialto, — mais le malheur du temps m'a frappé, et je suis tombé ciceron. »

Je viens de lire riMio^, un journal qui s'imprime ft Rome,

Rien de nouveau en France; la marmite est toujours cassée et on essaie toujours 'de la raccommoder; les Français continuent à s'efforcer de se déshonorer les uns les autres, comme s'il n'y avait rien de plus pressé.

Un pays gouverné par le suffrage universel direct au scrutin de liste — est un pays gouverné par le sort des dés, par la boule de la roulette, par la dame de pique et le dix de carreau — dans les moments heureux et tranquilles.

Mais par la folie et par le crime, dans les moments de trouble et d'agitation.

C'est un ordre de choses où deux ignorants l'emportent sur un homme instruit, — deux imbéciles sur un homme sensé, — deux surnuméraires d'administration sur le ministre, — deux apprentis vétérinaires sur Hippocrate, — deux casseurs de cailloux sur leur ingénieur, — deux maréchaux ferrants sur un maréchal de France, — deux ivrognes sur un homme sobre et à jeun, — deux coquins sur un honnête homme, — deux poètes de papillotes et de mirlitons sur Victor Hugo, — deux garçons de bureau sur M. Thiers, — deux gardes nationaux ou deux recrues d'hier, sur M. de Mao-Mahon, rrr dcux guciions sur Vénus, — deux ânes sqr

Gladiateur, — deux moineaux sur un faisan, — deux goujons sur un turbot, — deux cailloux sur un diamant, — deux crottins sur une rose.

C'est-à-dire, lorganisation la plus bête, la plus contre nature, la plus dangereuse qu'il soit possible « d'imaginer.

Je vais transcrire une note assez curieuse que j'ai prise à propos de Feau douce à Venise.

La question de Teau. — Le palais des Doges. — La salle du Conseil. — Alexandre ÏII et Barberousse. — Grandeur el décadence de Venise. — Tiziano. — Tintoretto. — Les envers de la grandeur.

Un entrepreneur reçoit 7S,000 francs par an, pour tenir un niveau d'eau toujours le même dans tous les paits de Venise; — il y a 177 citernes publiques et près de 2,000 citernes particulières. 11 est un de ces puits, — quelques autres aussi peutêtre, — qui est toujours abondamment alimenté par l'eau des pluies, c'est celui du palais des Doges. — L'immense cour intérieure, toute voûtée, n'est qu'une citerne ou mieux qu'une sorte de lac recouvert où tombe en abondance l'eau reçue par les toitures si nombreuses et si étendues de l'édifice, — On puise l'eau par deux ouvertures eif bronze ,

ces deux puits, qui n'en font qu'un en réalité, sont, comme tous les puits de la ville, ouverts pendant deux heures le matin et deux heures l'après-midi,

— temps pendant lequel chacun vient faire et renouveler sa provision ; — des femmes font le métier de marchandes d'eau ; elles marchent les pieds nus, la tête couverte d'un chapeau d'komme à grands bords, qui leur sied assez bien, et portent sur Tépaule un bâton en forme d'arc, ayant à chaque extrémité un large seau de cuivre.

Des marchands d'eau également, ayant devant eux une petite table basse, crient et vendent de a Tacqua fresca », à laquelle ils mêlent ou quelques gouttes d'absinthe ou quelques gouttes de vinaigre;

— ça coûte un centime.

Il y a un puits artésien; l'eau en est sulfureuse et un peu saumâtre, mais elle a désaltéré toute la ville pendant le siège de 1848.

Pour les autres puits, qui reçoivent également l'eau du ciel dans de vastes citernes, comme ils n'ont pas pour les alimenter des toitures comme celles du palais Ducal, ils ne pourraient traverser l'été et la sécheresse sans être épuisés.

Chaque puits est au centre d'une cour dallée plus ou raoin? grande, dans laquelle tombe l'eau de pluie

mssemblée par les toits, — des pentes peu sensibles à lœil convergent vers le puits; — cette cour a une issue sur Tun des canaux; — quand Fentrepreneur voit un puits descendre au-dessous du niveau convenu, il amène de la Brenta un grand bateau dont le centre est plein d'eau ; — il verse cette eau dans la cour, elle passe par de petits trous pratiqués dans les dalles, et va se rassembler dans le puits en traversant des couches de sable et de charbon qui la purifient.

Alais Ciceron s'impatiente, et m'attend dans la salle du Conseil, devant le tableau de Palma le Jeune^ qui représente le pape Alexandre III mettant le pied sur la nuque de l'empereur Frédéric Barberousse, par suite de quoi ledit pape, pour récompenser Gênes de son appui, donne à la ville a l'empire des mers », et au doge la main de sa fille l'Adriatique, avec sa bénédiction pour dot.

Laissons Ciceron marmotter tout seul un moment, je ne veux vous dire que mon impression.

Non, jamais l'orgueil d'une nation ne s'est épanoui comme celui de Venise dans ce palais, où l'or, répandu à profusion, cesse d'être précieux par le voisinage des chefs-d'œuvre et des merveilles de peinture et de sculpture qu'il encadre partout, éta-

n NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER

lées avec le peu d'économie qu'on mettrait à coller du papier peint à douze sous le rouleau, ou à badigeonner des murs à la chaux, — les plus splendides peintures du Titien, du Tintoret, de Véronèse, etc.

Des chefs^'œuvre dans des encoignures ou dans des places obscures où on ne peut presque pas les voir, — mais on n'avait que des chefs-d'œuvre... que voulez-vous! et partout Venise glorieuse, triomphante, souveraine, divinisée, — donnant des chaînes ou les brisant, — protégeant ou renversant des trônes, — secouant ou abattant les rois et les califes, — rendant la justice aux nations, — punissant ou récompensant les empereurs, — recevant ou repoussant les supplications, — Venise tenant sa place dans les nuées au milieu des vertus, au milieu des dieux.

Partout les dépouilles des nations les plus lointaines, — partout les artistes les plus illustres, employés comme personne ne serait assez riche aujourd'hui pour faire travailler un vitrier, colleur de papier : — les plus grands peintres', les plus grands sculpteurs y ont dépensé leur vie entière.

Partout l'apothéose de Venise, — de Venise la puissante, la riche, la victorieuse, la terrible, l'implacable, la charmante

Toute chose humaine a un envers; — la grandeur de Venise en a deux.

D'abord, celui qui est le sort naturel et inévitable de ces puissances fondées sur l'injustice, sur la force, sur la violence, le meurtre, l'incendie et les rapines. En un mot, ce qu'on appelle « la gloire des armes ».

Venise, donnée aux Autrichiens par Napoléon, dit le Grand ; — puis, soixante ans plus tard, don* née au roi du Piémont par Napoléon, dit le Petit; Venise aujourd'hui devenue préfecture de deuxième classe, — ne vivant presque que des voyageurs que détroussent ses aubergistes, qu'importunent ses mendiants et qu'ennuient ses cicerons.

Les palais, autrefois regorgeant de richesses, ne conservant, malgré eux, que celles qui tiennent trop bien aux murailles, et ne peuvent se vendre, ce qui suffit pour les rendre encore magnifiques, et devenus presque tous des auberges ou des boutiques, deux entre autres achetés, restaurés, habités par de vieilles danseuses, — deux ou trois par des princes détrônés qui ont également fini leur rôle devant un public fatigué. — Abyssus abyssum vocatj — la ruine appelle la ruine.

À chaque instant, un mot évoque et vous fait voir un tableau qui n'est signé ni « Tiziano » ni d Tintoretto », mais est signé « Dieu », un tableau poignant, représentant soit de ces grandeurs qui ne montent que pour tomber de haut, de ces arcs de triomphe bâtis d'un mortier gâché avec le sang et les pleurs des peuples, et tombant en ruine dans une inondation de nouvelles larmes et d'un sang plus frais.

A chaque instant, un ciceron vous dit : « Voici le lion de Saint-Marc sur sa colonne; on l'avait emporté en France; puis on l'a rendu en 1818 à Venise... autrichienne.

» Ici était autre chose, sculpture ou tableau, que les Vénitiens avaient pris à Saint-Jean-d'Acre; — Bonaparte le leur a pris à son tour ; — on l'a pris de nouveau à Paris, sous prétexte de le rapporter à Venise, mais ça s'est égaré en route; volé trois fois, ça a été filouté une quatrième.

» Voici le chef-d'œuvre du Titien, YEnlèvement d'Europe^ on l'a emporté à Paris, restauré, revernissé, un peu gâté ; — puis on Ta rapporté, quand c'a été le tour de la France d'être vaincue et dépouillée. »

Le second envers de la grandeur de Venise est contemporain de cette grandeur même, un peuple entier livré à la domination des chefs d'une prétendue république, par une misère entretenue, cultivée, — par une charité implacable et mesurée.

Une cruauté rendue nécessaire pour le maintien d*un pouvoir absurdement despotique : Le palais des Doges réuni aux prisons, aux cachots, aux lieux de torture et de supplices, par une sorte de sarcophage, de bière couverte, appelé Pont des Soupirs

— sans oublier à l'entrée la femeuse bouche qui existe encore, sous la tète du lion qui est détruite, et où on jetait les dénonciations anonymes, de sorte que, par une affireuse « concentration i> dont on ne trouverait l'analogie que dans nos usines modernes,

— où le fer entre minerai et, sous l'influence d'un seul moteur, sort clef ou serrure, — la tyrannie d'un petit nombre s'exerçait à la mécanique ; — il n'y manquait que la vapeur.

Sans sortiVy un ennemi politique ou particulier, un citoyen dangereux pour l'oligarchie vénitienne et son despotisme était dénoncé, jugé, emprisonné, torturé, garrotté (étranglé) et glissé par un trou dans une gondole qui allait le jeter dans l'Adriatique.

Et on se demande de combien de misères se compose Topulence de quelques-uns? et combien faut-il de faims inassouvies, pour que quelquesuns se donnent ces somptueux repas ? — combien faut-il d'esclaves pour que quelques-uns soient puissants? — combien de meurtres et de crimes de tout genre pour que cette puissance dure quelque temps, avant de tomber à son tour?

J'étais petit enfant lorsque j'ai vu les revers de la France en 181S; néanmoins ce spectacle m'avait frappé, — et, à la fin de ma vie, il m'était infligé de voir la même histoire se reproduire après un intervalle prospère quoique agité.

Entre les d^ux désastres, j'ai eu le temps de voir dans l'histoire que c'était le sort commun et inexorable de cette « gloire » des conquérants, de cette « puissance » des gouvernements. — Il y a toujours, je ne parle que de l'Europe, que je confiais, — il y a toujours une puissance dominante à qui tout réussit pendant une certaine époque,

et une puissance rivale qui s'élève pour la ruine

de la première et qui deviendra pendant un certain laps de temps la puissance dominante à son tour, pour être à son tour écrasée par la puissance rivale; les autres États parient pour l'une ou pour l'autre.

— L'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, l'Autriche, la Prusse, la France, ont joué successivement, et quelques-unes, la France surtout, à.plusieurs reprises ces deux rôles. — C'est la Russie qui, en ce moment paraît se préparer à jouer contre la Prusse prépondérante, le rôle de la puissance rivale contre l'Allemagne; c'est un mouvement circulaire qui ne s'arrêtera que lorsque les peuples cesseront d'être assez bêtes pour permettre à leurs empereurs, rois, sultans, hospodars, czars, shahs ou présidents de décider de la paix ou de la guerre.

Ces grands conquérants, si chers aux nations, qu'ils laissent toujours ruinées, envahies, ravagées exsangues, — jouent le même rôle que les écuyers des cirques quand ils ont fait les cabrioles ordinaires, franchi les écharpes, crevé les cerceaux de papier, etc. : — ils accélèrent le galop du cheval sur lequel ils se tiennent debout, et le public applaudit ; — alors, poussés par l'ivresse des applaudissements et par la crainte de tomber, ce qui aurait lieu si le cheval s'arrêtait ou seulement ralentissait sa marche, ils le hâtent, le pressent, l'excitent de. la voix et de la cravache. Le cheval et le cavalier sont penchés en dedans du cirque et ne sont maintenus que par l'extrême rapidité de la course.

— Quelque vertigineuse que soit cette course, si elle n'augmente pas encore de rapidité, le public, qui a d'abord applaudi, deviendra froid; — le cavalier crie, piétine, zèbre son cheval dont les sabots frappent bruyamment la galerie de bois, — et toujours ainsi, — jusqu'à ce que l'écuyer tombe. Pi'enez la comparaison, point par point, article par article, et vous verrez à quel point elle est juste.

Les plombs. — Les puits. — Ce qui manque à Venise. — Rôle important que jouent un pot d'œillet et une vieille femme dans l'histoire de Venise. — La place Saint-Marc. — Le quai des Esclavons. — Deux mille cent quarante-neuf rues. — La chiesa dei Jesuiti. — Tableaux et chevaux revenus de Paris. — La guerre.

Certes, pour plusieurs raisons, mon voyage et mon séjour à Venise se classent au premier rang de mes plus charmants souvenirs, mais j'ai acquis de nouveau la conviction que les plus grandes merveilles des arts ne peuvent remplacer les richesses gratuites et vivantes de la nature ; — la colonne la plus correcte, la plus hardie, faite du marbre le plus rare, sculptée, taillée, fouillée par le ciseau le plus habile,* — excite de l'étonnement, de Tadmiration, mais ne produit pas la sympathique sensation que cause un bel arbre vivant, avec son ombre

mouvante et fraîche, les nuances douces et harmonieuses de son feuillage, le bruit du vent dans ses branches, le bourdonnement des insectes et le chant des oiseaux auxquels il sert d'asile.

Aussi, mes chers en&nts, malgré mon enchantement, je n'ai pas songé à vous plaindre, vous que j'ai laissés sous vos beaux marronniers.

Si j'étais emprisonné... — Dieu garde! comme disent les Provençaux; je suis capable de tous les crimes et de toutes les vertus pour éviter un pareil sort! — et que, par les grilles de ma prison, je ne dusse voir, pendant des mois, des années et peutrétre toute ma vie, que ce qui pourrait être contenu dans le cadre de la fenêtre avare de ma prison, — certes, ce n'est pas le plus beau tableau du Titien ou de Paul Véronèse ou de Rubens; — ce n'est pas la plus belle statue de marbre de Praxitèle ou de Canova; — ce n'est pas le plus splendide bas-relief de n'importe qui, que je voudrais avoir devant les yeux: — ce serait un peu de mer, un peu de ciel, deux ou trois arbres sur le fond bleu; — si je ne devais voir qu'un morceau de muraille, ce ne serait pas une de ces murailles de marbre, si richement, si me)*veilleusement couvertes des chefs-d'œuvre de la

sculpture si communs ici, que je demanderais à la Providence, ce serait un vieux pan de mur ruiné, dans les fentes duquel végéteraient et fleuriraient des giroflées jaunes, des mufliers rouges, quelques pariétaires, quelques iris violets, quelques fougères, quelques mousses, quelques hépatiques, — sur les pierres usées duquel courraient et disparaîtraient des lézards, — où Fabeille maçonne et sa brillante ennemie, sa scintillante parasite la chrysis, à l'abdomen de rubis, au corselet d'émeraude, viendraient en bourdonnant faire leur nid.

Ici tout est en marbre, en or et en couleur — comme tout était en or pour le roi Midas ; — mais les ruines, et ce ne sont pas les ruines qui manquent, ne reçoivent pas du lierre, des ronces, des fleurs sauvages, cette dernière beauté et cette seconde jeunesse qui donnent tant de charme mélancolique aux ruines des autres pays.

Du. marbre, du marbre, toujours du marbre, toujours des pierres revêtant, il est vrai, les formes les plus magnifiques, les plus splendides.

Ainsi — trois ou quatre fois entre deux palais — dans une de ces étroites et rares calles qui descendent sur les canaux et coupent de loin en loin, cette muraille, cette falaise de marbres et de chefs-

(l'œuvre, — il arrive qu'une vieille vigne se hisse sur les deux palais ^qu'elle sépare et étend entre eux une tente verte, une tonnelle carrée; — c'est alors un spectacle ravissant, attendrissant, qui fait oublier pour un instant les murailles de marbre de droite et de gauche qui lui servent d'appui.

n y a aussi dans le Canal grande — un ou deux petits jardins séparant deux palais; il semble qu'on doit mieux respirer dans ces palais, et que, avec cette verdure, ces quelques arbres et ces quelques fleurs doivent s'épanouir des pensées riantes et heureuses, inconnues dans les autres demeures.

Si parfois quelques pots d'œillets cramoisis se montrent à une des fenêtres ogivales, on s'arrête involontairement devant le palais auquel appartient cette fenêtre, et le pot d'œillets a le premier et le dernier regard. — On dit bonjour à la fleur, comme si elle était la maîtresse et la reine du logis; — on examine avec curiosité et admiration la splendide demeure, puis on dit adieu à la fleur.

A propos de pots d'œillets, — iPy a ici une vieille histoire dans laquelle un pot d'œillet joue un très-grand et trè*-noble rôle; je voudrais voir ce pot d'œillet reproduit entre les magnifiques portraits des doges du palais Ducal; — néanmoins

l'histoire et les arts ne Font pas oublié. En 1310, Boemond Tiepolo, à la tête de ses complices, allait semparer du palais Ducal et jeter le grand Conseil par les fenêtres, comme fit le premier Bonaparte du conseil des Cinq-Cents à Saint-Cloud ; — ce qui eût été plus grave, à cause de la différence de hauteur des édifices; — les membres du conseil des Cinq-Cents en furent quittes pour la peur et pour quelques contusions, — où la faveur impériale appliqua plus tard le cataplasme de ses faveurs.

Une vieille femme jeta un pot d'œillet sur la tête du futur tyran et le tua net ; — c'était, sous une autre forme, le Quousque tandem ! de l'orateur romain; — le pot d'œillet de la vieille, comme l'éloquence de Cicéron, délivra la ville de l'entreprise d'un factieux; mais l'un et l'autre, le pot d'œillet de la vieille et la parole du consul ne firent qu'ajourner la servitude de la patrie. — César prit la suite des affaires de Catilina, — et, après la mort de Tiepolo, on institua le conseil des Dix.

En passant sous la voûte de la grande horloge de la place Saint-Marc et entrant dans la calle Merceries on trouve une seconde voûte qui conduit dans la rue Sotto-Portico-del-Capello ; en face de cette voûte, au milieu des dalles qui pavent la rue Merceries —

est incrusté un petit carré de marbre blanc, — c'est la place précise où Tiepolo fut tué. Sur la façade du bâtiment sous lequel on passe, est un grand tableau de marbre sculpté plus qu'en demi-relief; on y voit, de grandeur naturelle, la fenêtre, la vieille femme et le pot qui tombe.

Plus loin, au milieu d'un campo^ un socle de marbre surmonté d'un grand mât; — sur ce socle est inscrite la date de 1310 avec la figure de saint Marc; — c'est là que les conspirateurs se replièrent emportant le cadavre de leur chef, puis se dispersèrent.

n y a au palais PappadopoU un trèsr-beau jardin,

— un auXre plus grand, appelé Jardin public, — mais tous deux assez loin du centre djB la ville -tet semblant n'en pas faire partie; — je ne parle pas du Jardin botanique, qui est misérable.

Sur le quai des Esclavons — près du palais des Doges — est encore un jardin médiocrement grand ;

— il serait à souhaiter que les arbres se hâtassent de croître pour cacher le plus laid, le plus plat, le plus bote, je ne dirai pas monument ; — le mot de bâtiment, de bâtisse peint mieux la chose, — sottement, insolemment élevé à côté des plus magnifiques chefs-d'œuvre de l'art, et devant eux — c'est le

palais Royal! mais je viens d'en faire le tour,

et j'ai découvert que cette ignoble façade est le derrière d'un de ces beaux palais qui fôrment trois des côtés de la place Saint-Marc; mais alors ce derrière a encore le tort de faire face — et de faire face au Canal grande en rang avec les plus splendides moiiuments ; — c'est le danger de faire le tour des choses, on s'expose à en voir... l'envers;

— mais c'est qu'aussi les très-belles choses n'ont pas ou ne devraient pas avoir... d'envers.

n est évident que les Vénitiens, peuple marchand,

— et hommes de plaisir, -r- n'aimaient ni les jardins ni les arbres; — en 1810, les Français ont planté ce jardin public dont j'ai parlé, il est désert, — on ne se repose, on ne se promène que sur la place Saint-Marc.

n ne manque pas de places, qui pourraient en être décorées et égayées ; — ces canaux dans lesquels sont bâtis les palais, entourent une centaine de petites îles reliées par des ponts ; — derrière les palais sont des rues très-étroites et des places (campi) quelquefois d'une certaine étendue ; — par exemple, la place San-Stefano, où est l'église de ce nom; — et tout à côté de la place, il campo San-Maurizio, — sur lequel sont une église et une grande citerne

au milieu ; — également le campo Dietro la ckiesa dei Santi Apostoli; — la place derrière Téglise des très-Saints-\pôtres.

La place Saint-Marc, — qui est un très-vaste parallélogramme, — entouré de trois côtés par des galeries couvertes comme le Palais-Royal de Paris, — pourrait remplacer une partie de ses dalles par des artres, des fleurs, des ombrages et des parfums.

A propos de la place San-Maurizio, j'ai noté que, dans le dédale inextricable pour un étranger de ces deux mille cent quarantç-neuf petites rues, toutes à peu près semblables, contournées, croisées, enchevêtrées pour aboutir toutes à un des trois cent soixante-sept ponts, — on a pris quelques précautions .ingénieuses : on a tendu quelques fils d'Ariane, semé quelques cailloux du petit Poucet; — ainsi on peut aller sans risquer de s'égarer du pont du Rialto, centre de Venise, jusqu'au débarcadère du chemin de fer, qui en est éloigné d'à peu près trois quarts d'heure, en suivant à travers les rues, les colle^ les campt, les scdizzade^ les rami, les rughe, lesrughette, deux lignes de marbre blanc, incrustées dans les dalles des anciennes voies et dans l'asphalte des voies nouvelles; — en passant par le nouveaij

Corso Victor Emmanuel, large voie bordée presque entièrement de maisons neuves, sans un arbre.

D'autres chemins sont indiqués par la figure carrée ou ovale ou oblongue des dalles, recouvrant le sol avec une forme identique pendant l'espace qui conduit d'un point à un autre.

Un des soins pris pour se conduire dans cette forêt vierge de vieux palais, de vieilles maisons et de canaux, — est une inscription multiple assez fréquente, par exemple, et, pour n'en citer qu'une, on lit en gros caractères sur une muraille de la place Saint^Maurice :

« Sestiere (quartier) di San-Marco ; — parrocchia (paroisse) di SarirStefano ; — campo San-Maurizio. »

On peut parcourir entièrement Venise et aller partout; — mais avec de grands détours et des zigzags vertiginieux ; — soit à pied par les rues, — soit en gondole par les canaux: — toute maison dont la façade est sur l'eau, ou mieux sort de l'eau, repose et a une sortie derrière une cailey un campOj une salizjsada ; tout bâtiment dont la façade est sur une ccZfe, une salizzada^ une ruga^ un campo, etc., — a derrière une sortie sur un canal. Il y a quelques exceptions, depuis qu'on a comblé quelques canaux transformés en rio terra^ canal de terre.

Le trajet par eau est presque toujours plus certain et plus court; — parce que, je le répète, deux mille cent quarante-neuf rues, ne peuvent aboutir toutes à trois ou quatre cents ponts, sans se traverser, se croiser, s'embrouiller ; — les ponts sont tous formés d'une ou plusieurs arches élevées pour que les gondoles et aussi les bateaux chargés, qui font tous les transports dans une ville sans voitures d'aucun genre, puissent y passer librement; — on franchit donc ces ponts au moyen d'escaliers d'une pente plus ou moins douce.

Du reste, à Venise, pas de bruit, pas de poussière, pas de boue, peu de vent.

. Un peuple gai, bienveillant, complaisant; — si vous demandez un chemin, et cela arrive fréquemment, à cause des chances de se perdre par les voies de terre, — non-seulement on vous l'indique avec obligeance, mais très-souvent on vous conduit assez loin pour que vous ne puissiez plus vous tromper de quelque temps; — et cela sans aucune idée d'une récompense qu'on refuse presque toujours en souriant si vous l'offrez ; — on est d'un bon naturel, et on n'a rien à faire.

Dans les villes comme Gênes, comme Venise, etc., pleines de monuments, de merveilles artistiques

éparpillées, enfouies, cachées partout, — ce n*est pas un malheur de s'égarer; — pour mon compte, c'est ma façon habituelle, je l'ai déjà dit, de les Tisiter; — ce n'est pas, je l'avouerai cependant, tout à fait un choix, c'est une résignation ; — je m'oriente très-bien dans une campagne, à la mer, dans une forêt ; — je m'égare très-facilement dans une ville; — il faut tâcher de nous arranger nousmêmes et de profiter de nos vices et de nos infirmités ; car ce sont presque toujours les autres qui profitent de nos qualités et de nos forces, et les exploitent à leur bénéfice.

Or, en s'égarant, on rencontre, sans le faire exprès, un certain nombre de rues, de places où on ne va jamais, parce qu'elles ne conduisent nulle part; on fait des. découvertes intéressantes, — on échappe au programme banal des cicerons — et on gagne un rude appétit pour le déjeuner.

A Venise, il y a peu de moines, — par opposition à Gênes, où on en rencontre des noirs, des gris, des blancs, des bruns, des bleu de ciel, etc.

n n'y a plus de jésuites en Italie, — mais leur nom subsiste encore dans plus d'un endroit; — ainsi, pour arriver à la chiesa dei Gesuiti^ on passe par il ponte dei Gesuiti, — et c'est sur le

campo dei Gesuiti que s'élève Téglise des Jésuites, à côté d'un ancien couvent des Jésuites transformé en caserne et qui s'appelle caserma dei Gesuiti. »

C'est une église de fantaisie, — une église bibelot ; — toute l'église, en y comprenant les colonnes, est tendue en damas vert et blanc, mais non pas en damas de soie, elle est tendue en damas de marbre, mosaïque de marbre blanc et de marbre vert très-adroitement, trè&*habilement et surtout très-chèrement exécutée, et scrupuleusement imitée jusqu'à tromper les yeux qui, pour le compte des miens, ne sont cependant pas mauvais, et ont demandé trois ou quatre fois le secours, la vérification et le contrôle de la main.

Devant le maître-autel, un immense tapis étendu déroule ses plis jusqu'au bas des dernières marches ; — cette tapisserie de damas vert et jaune est éga lement une surprenante mosaïque de marbre vert antique et de marbre jaune de Sienne, se détachant sur le marbre blanc des marches de l'autel.

La chaire est enveloppée de grands rideaux du môme damas de marbre blanc et vert, — rideaux formant des plis élégamment soyeux.

Une chapelle à gauche en entrant, au-dessus du portrait de saint Ignace de Loyola, — présente une

Statue de marbre blanc de la Vierge-Mère, dont la robe collante révèle et exhibe toutes les formes, tous les détails du corps avec plus de précision, de frandiise et de nudité qu'il ne semble convenir à une vierge tant soit peu chaste et honnête.

Dans le chœur est, sous une dalle de marbre, le tombeau du dernier doge de Venise, — Manin, — qu'il ne faut pas confondre avec le chef de la république momentanée de 1848 ; — les nations ont parfois leurs moments lucides. Manin, le chef républicain, portait le même nom que le dernier doge, ■nais n'était pas, dit-on, de la même famille : — le %e est mort, bienfeiteur de l'église des Jésuites, à laquelle on assure qu'il a donné' plus de cent mille ducats; — n avait bien droit à cette tombe et à inscription d'un latin assez suspect et embrouillé.

iGTBRNITATI SVJE MANIN CINERES.

Au-dessus d'un des autels est un tableau, — ^.45somption de Tintoret, — c'est un de ceux qui ont habité quelque temps Paris.

A ce propos, sur l'église Saint-Marc, on voit les quatre fameux chevaux qui, eux aussi, ont fait un séjour à Paris sur l'arc de triomphe du Carrousel.

« Ce qui vient par le tambour s'en retourne également par le tambour. »

Ces très-médiocres chevaux de bronze fondus, croit-on, à Corinthe, avaient orné des arcs de triomphe de Trajan et de Néron à Rome, ils avaient ensuite été transportés par Constantin à Byzance, — les Vénitiens les avaient enlevés de Constantinople et les avaient apportés sur ,1a place Saint-Marc. À cette époque de leur histoire, où on comparait V^ nise à la demeure d'un forban retiré des affaires, — Napoléon P"" les prit et les mit sur Tare du Carrousel; puis, en 1818, les Autrichiens les rapportèrent à Venise.

Peu de chevaux vivants ont fait autant de chemin.

Disons tout bas et entre nous que, après un séjour de trois semaines à Venise, — il n'y a plus guère moyen pour un Français de parler de nos pendules enlevées avec tant d'ardeur par les Prussiens.

La guerre est la guerre, p'est-à-dire le triomphe bête et criminel sur Vhumanité, sur la justice, sur la raison, de la force accompagnée du meurtre, de la rapine, du viol, de l'incendie, de la destruction des moissons, le déchaînement des plus mauvaises passions sous des noms honnêtes, etc., etc. — fl

biut reporter noire colère et notre indignation sur \ \e mme des rois, princes, etc., dont toute Féduca-

Im consiste dans Tétude de Thomicide érigé en science, et sur la bêtise du peuple, qui les admire ) juchés sur un piédestal fait de ses propres ossements.

A Saint-Marc, sous la galerie couverte devant Téglise et en faisant partie, des dalles de marbve rouge ont conservé la place précise, juste où Barberousse à genoux devant Alexandre III assis, — sentit le pied du pontife sur sa nuque impériale; — c'est un monument curieux du bon vieux temps du pouvoir temporel, si regretté par les papes, et si respecté par M. Thiers.

Sur deux colonnes de granit, enlevées par les Vénitiens à l'Archipel, en 1127, on voit la statue du saint qui, le premier, présida aux destinées de la République et qui fut remplacé plus tard par saint Marc; — je n'ai pu obtenir des renseignements sur cette révolution ; saint Théodore, qui est représenté debout sur un crocodile, se montra-t-il incapable ou ambitieux, ou donna-t-il sa démission par suite des dégoûts que lui auraient donnés les Vénitiens ? Saintr-Marc Ta-t-il supplanté par quelques intrigues au ciel ou sur la terre?

Sur la seconde colonne, est le lion ailé de saint Marc.

Ce lion ailé a été transporté à Paris, où on Ta vu sur l'esplanade des Invalides, et est revenu à Venise en 181S.

Ciceron m'a dit : « Un avantage que j'ai sur les cicerons de place, c'est que je me suis appliqué avec succès à l'étude de la langue française. — C'est aujourd'hui la feste de saint Antoine de Padoue, c'est lui qui nous a libres du cholère. » Allons voir un peu une ou deux églises.

Chiesa SanlchMaria gloriosa dei Frari.-^ La musique. — Pavée de grands hommes. — Qu'il n'est pas commode aujourd'hui d*étre Vénitien. — Chiesa SantchMaria dei Scalzi.^ La tfansverbération de sainte Tliérèse. — Comment je serais devenu riche, si j'avais eu de l'argent.— Bizarreries financières.

Nous voici partis pour la chiesa Santa- Maria gloriosa dei Frari; — c'est une immense église de brique au dehors, mais une des plus riches au dedans.

Je tombe bien, on y chante un opéra.

Au milieu de l'église, sur une dizaine de rangs, placés en amphithéâtre, de magnifiques stalles de bois chargées de sculptures et de mosaïques où sont pressés des fidèles de toutes les classes, pauvres et riches, hommes, femmes, vieillards et enfants; — au-dessus des stalles un orgue, un orchestre

nombreux de musiciens et un nombre suffisant de chanteurs premiers sujets et chœurs.

Gomme je prends place dans une des stalles, le ténor chante un air de bravoure, puis les chœurs reprennent et sont suivis par un air que chante une basse profonde très-remarquable; — la musique s'arrête alors, et à un autel placé loin de là, les prêtres murmurent et susurrent des paroles latines qui paraissent bien maigres, après l'orchestre et les chœurs, et qu'on entend à peine ; c'est, diton, l'Évangile.

Après l'Évangile, la musique toujours excellente reprend et est devenue beaucoup plus dansante ; — je suis sûr que les pieds d'une jolie Vénitienne, qui est en face de moi, s'agitent sous sa jupe ; — je sens, en la regardant, cette sensation que doit, je suppose, éprouver un jeune danseur qui se dit : « Je vais l'inviter pour la première valse, pourvu, mon Dieu! qu'elle ne soit pas engagée! La responsabilité de cette sensation, peut-être moins religieuse qu'il ne convient, doit retomber entièrement sur la musique; — car, par moments, elle inspire des sentiments d'une tout autre nature.

Ces grandes fêtes de musique, d'encens, de magnificence des arts, la richesse des costumes des

prêtres du pauvre Jésus; — tout cela qui est ici et était autrefois un peu bizarre partout, était en même temps un grand luxe pour le peuple et Tentretenait en joie ; — les dimanches et tous les joure de fête, il trouvait à sa disposition des plaisirs d'un ordre si élevé, des récréations si nobles et si touchantes que les plus riches et les plus puissants n'avaient rien de plus et rien au delà; — que ce soit, dans la forme, quelque peu païen, je ne chicane pas pour cela; — car c'est la manie du dogme, des distinctions puériles, des questions de boutique des prêtres, qui ont beaucoup contribué à écarter le peuple de Féglise; — les anciens comprenaient aussi la nécessité des spectacles et des fêtes pour le peuple; — panem et dr censés, du pain et des spectacles, disaient les Romains, et une loi des Athéniens édictait la peine de mort contre quiconque proposerait de détourner pour un autre usage les fonds destinés aux jeux et aux théâtres; — le plaisir, c'était sacré; — le système des virements financiers n'était pas encore inventé.

Il faut absolument remplacer cela, qui parait mort, et imaginer des spectacles gratuits et de belles fêtes pour le peuple, — qui n'a plus aujourd'hui que les plaisirs abrutissants et empoisonnés du ca-

baret, de la pipe et de Féloquence des tribuns de brasserie.

C'est Catherine de Médicis, je crois, qui disait : « Il faut, avant tout, tenir le peuple de Paris joyeux. »

L'accompagnement de la musique était certes pour quelque chose dans l'émotion que m'a causée le monument, le temple élevé au grand sculpteur Canova, par une souscription à laquelle le monde entier a pris part. Ces temples italiens — trèspaïens — sont remplis de tombeaux et de monuments et de petits temples des demi -dieux et des héros ; — Dieu n'y a qu'une place mesurée et chi; canée. Partout dans les églises, on marche sur des guerriers fameux, des marins célèbres, des artistes illustres; — partout leur forme humaine consacrée, immortalisée par le pinceau, par le ciseau ; — partout leur forme intelligente et élevée, représentée par leurs œuvres répandues à profusion.

Certes, il n'est pas commode d'être Vénitien aujourd'hui; — dans cette ville où les grandes figures des héros et des hommes de génie, loin de disparaître comme dans les autres pays, — sont restées debout, multipliées par les chefs-d'œuvre des arts; — et forment un grand peuple de marbre

— parmi lequel on passe tout petit au risque d'être brisé si on les coudoyait.

N'oublions pas à Venise une jolie église rocaille, pompadour; — église boudoir, — Santa-Maria dei Scalziy — où les peintures semblent être de Watteau, et les sculptures de Pradier, — où la Vierge ressemble à Vénus, — où les anges sont des Amours et les saintes de charmantes divinités païennes.

Il y a surtout un groupe en marbre où l'on voit l'ange transverbérant le cœur de la sainte.

Mais il faut peut-être à quelques lecteurs expliquer ou plutôt faire expliquer par la sainte ellemême, ce que fut cette « transverbération » dont l*Église a fait une fête.

« Un ange, dit-elle, d'une beauté merveilleuse, avait dans la main un dard qui était d'or, et qui nie paraissait avoir à l'extrémité un peu de feu; il me sembla qu'il l'enfonça diverses fois dans mon cœur et que toutes les fois qu'il l'en retirait, il m'arrachait les entrailles et me laissait toute brûlante d'un si grand amour de Dieu, que la violence de ce feu me faisait jeter des cris ; mais des cris mêlés d'une si extrême joie, que je ne pouvais désirer d'être délivrée d'une douleur si agréable. »

Jamais femme n'a été représentée dans une pareille extase ; c'est un vrai chef-d'œuvre de maître, — et la fameuse femme... étendue... désignée... après coup, comme... « piquée par un serpent », et en ayant Fair bien aise, par ordre de l'autorité, exposée il y a une vingt-cinquaine d'années par le sculpteur Clesinger, gendre de madame Sand, est à côté de la sainte Thérèse de l'église SantaMaria dei Scalziy une personne calme, froide, paisible et tout à fait bienséante.

A Venise, quand j'y suis arrivé, il y a quelques jours, notre pièce d'or française de vingt francs était prise par les changeurs, par les marchands et les aubergistes pour vingt-trois francs cinquante centimes, — à tel point que j'ai regretté que des raisons particulières, sur lesquelles je n'ai pas à donner de détails, m'aient empêché d'en avoir apporté une grande quantité .

Eh bien, quand j'allais à la poste affi*anchir des lettres, si je donnais une pièce d'or, les commis ne l'acceptaient que pour vingt francs et me rendaient en outre l'appoint en papier.

A la douane, c'est encore mieux, on ne reçoit pas du tout les billets de la Banque nationale d'Italie; — on semble ne pas savoir ce que c'est que

ces chiffons de papier, et on sourit en les repoussant d'une main dédaigneuse, quand vous en présentez en paiement.

Il me semble que les aubergistes suffisent pour détrousser les voyageurs, et que les gouvernements pourraient se dispenser de s'en mêler.

Je dois signaler également une industrie que j'ai pu observer à Vérone, — je ne parle pas de l'ennui des petites banques italiennes locales, dont le papier n'a cours que entre les murailles de telle ou telle ville et n'a plus aucune valeur, si vous en recevez et en emportez par mégarde. * '

Je veux parler d'un seigneur Gasparo Uenzago^ négociant à Vérone, — qui a imaginé de frapper monnaie et d'imprimer à son propre bénéfice de petits carrés de papier au milieu desquels il lui a plu d'écrire :

CENTESIMI CINQUANTA

En remplaçant, il est vrai, au-dessus, les mots hanca nazionale ou banca del popolo, par son propre et privé nom de Gasparo Menzago, mais en donnant néanmoins à son petit carré de papier, grâce aux ornements et à tous les accessoires, l'aspect et la figure des billets de cinquante centimes de la Banque italienne.

Je veux croire que M. Gasparo Menzago est un honnête homme qui veut et qui peut rembourser ses assignats dans certaines circonstances déterminées, et que ses concitoyens de Vérone se font un plaisir de les accepter comme monnaie courante; — mais que doit faire un étranger, un stranierOy un forestière y comme moi, traversant Vérone, et recevant quelques-uns de ces petits papiers parmi d'autres à peu près de même figure? A Venise même, qui est à côté de Vérone, on ne sait ce que signifient ces papiers et les mendiants ne les accep- ;ieraient pas.

Arona. — Le lac Majeur. — La vraie richesse. — Isola Bella.

— Bonaparte et im courrier.— Crime d'un Anglais. —Venise.

— Palais et jardin Papadopoli. — Petites industries vénitiennes. — Le pirate mendiante — Souvenir de Suisse. — Le château de Chilon. — Les gens bien.

Arona, — le lac Majeur.

Quittant pour un jour Milan et ses splendeurs, ~- Je suis allé à Ârona voir le lac Majeur.

Je traverse d'immenses plaines couvertes de nappes de blé, — de maïs, — de vignes.

Ah! voilà la vraie richesse!

Ne croyez pas que je fasse ici une phrase de poëte; — il est incontestable, n'est-ce pas? que, si vous supprimiez les fruits de la terre, tous ses habitants mourraient même sur des tas d'or ; — l'or, ça ne se mange pas, ce n'est qu'une convention et

une représentation des vraies richesses ; -• tous les jours vous vous efforcez de multiplier la représentation convenue, et vous ne vous occupez pas de la chose elle-même, ou vous la traitez avec un dédain imbécile; — un avertissement sévère a été cependant donné pendant le siège de Paris, lorsqu'un lingot de beurre causa autour d*une boutique un concours dix fois plus nombreux, dix fois plus attentif et cent fois plus envieux que n'avait fait le lingot d'or de quatre cent mille francs mis en loterie il y a quelque vingt ans.

Je l'ai déjà répété plusieurs fois sous diverses formes : il se fait en ce moment une immense révolution sociale.

La puissance des rois et des prêtres réunis a, pendant des siècles, persuadé ou imposé à la grande majorité des hommes de boire de la petite bière et même de l'eau, — pour qu'eux et la minorité qu'ils s'étaient alliée pussent boire de la bière double.

Aujourd'hui, tout le monde prétend boire de la bière double, et il n'y a au monde ni assez d'orge, ni assez de houblon.

Il faut donc accroître la somme de houblon et d'orge, — ou se battre et se massacrer, — ce qu'on semble préférer, — ^^ parmi les bouteilles insuffisantes

de bière double dont on cassera encore une partie dans le combat.

Et, pour parler sans figure, — faites des questions sur les marcbéSy et vous saurez que beaucoup d'ouvriers achètent les plus belles volailles, les meilleures pièces de viande, — sauf à se priver ou à jeûner quand ils n'ont pas d'ouvrage, et conséquemment pas d'argent; toute épargne est pour la plupart devenue impossible. — Beaucoup de mets et de denrées, qui suffisaient lorsqu'une classe restreinte les consommait, sont loin de suffire aujourd'hui que tout le monde les veut.

La France est loin de produire ce qu'elle peut produire, — c'est là que doit être la pensée des hommes sérieux, — c'est là et là seulement qu'est la grande politique, — hors de cela, il n'y a qu'expédients et atermoiement.

n faut que l'agriculture soit un bon métier et un métier honoré, comme le seul qui puisse se passer de tous les autres, et le seul dont on ne puisse se passer.

Cessez de remplir les villes de paysans dégoûtés et découragés, — et n'oubliez pas ce que j'ai dit encore plus d'une fois et ce qui n'a pu être contesté : -^le paysan, devenu ouvrier des villes, est à la fois

un producteur de moins, et doit être compté comme trois consommateurs de plus.

Je n'en citerai qu'un exemple.

Je prends pour travailler au jardin un jeune montagnard de la Briga ; — pour établir ses gages, je fais observer à son père que je le nourrirai.

— La nourriture, dit le père, qu'eslHîe que c'est que ça? mezza mouUa (quatre sous) par jour. Ne comptons pas la nourriture.

Eh bien, quatre mois après, mon garçon s'en allait parce qu'il ne voulait pas accepter un franc cinquante centimes par jour par-dessus ses gages pour se nourrir lui-même.

Me voici à Arona, — voici le lac; — c'est splendide et charmant! une eau limpide, calme, profonde, entourée d'un triple rang de montagnes.

Le premier rang, vertes comme des émeraudes et couvertes de magnifiques châtaigniers.

Le second rang, très-éloigné, qui paraît entre les cimes des premières, — grises ou lilas, effet de pastel, tout à fait invraisemblable ; un rêve ou un caprice de peintre. — Au-dessus, les sommets du troisième rang, couverts de neige. — On comprend facilement quelle variété de couleurs, de tons, de nuances, se succèdent sans cesse sur un paysage

ainsi disposé, selon que le ciel est pur ou nuageux, selon que le soleil éclaire d'aplomb à midi, ou par des rayons obliques le matin et le soir; — Feau du lac est d'un vert glauque particulier qui n'est la couleur ni de l'Océan ni de la Méditerranée, — quand il souffle un peu de. vent, le sommet 'des vagues ou des rides est vert, et le fond est bleu.

Partout la végétation est variée et vigoureuse, — la façon dont est cultivée la vigne, élevée d'abord à une hauteur de deux ou trois mètres, puis étalée sur des perches horizontales, forme des berceaux et des tonnelles où on peut marcher à l'ombre, sous les pampres, pendant des journées entières, — j'ai rarement entendu autant d'oiseaux.

Naturellement je suis allé voir Y Isola Bella; — du haut de la dernière terrasse, la vue s'^end'circulairement sur tout le lac et sa triple encèintC/de montagnes. C'est un des plus ravissalits panoramas qu'il soit possible d'imaginer; — mais, après l'avoir vu, il faudrait remonter en bateau et s'en retourner. — Malheureusement, des guides vous conduisent et vous font voir en détail et le château et les jardins.

On assiste à une lutte entre la nature vigoureuse, poétique, exubérante, et le mauvais goût le plus

açhaméy -r- et malheureusement c'est la nature qui est vaincue ^7- on ne se figurerait pas» sans l'avoir vu, de quelle réunion de mesquines et ridicules inventions les anciens propriétaires ont gâté ce site charmant, — avec des frais immenses. — L Isola Bella fait précisément l'effet d'un de ces gâteaux de Savoie ornés que fabriquent les pâtissiers pour les fêtes des petits bourgeois aisés, avec des compartiments de bonbons et de confitures et un chiffire entrelacé au sommet

La nature s'est, il est vrai, bravement défendue, et sur certains points a remporté de petits avantages partiels.

Quelques arbres magnifiques se sont élevés clandestinement et ont pris traîtreusement tout leur développement, — des cèdres, des araucariay — un wellingtonia^ — un bois entier de beaux magnolias^ — dont un magnolia fuscata^ dont la fleur exhale une exquise odeur de melon; de beaux espaliers de citronniers et d'orangers de Chine, — quelques chênes-liéges, quelques pins de très-haute taille; — des lierres énormes, nés dans les fentes des murailles retombent en immenses nappes sur des grottes humides tapissées de fougères, — et surtout d'adiantttô veneris, c'est-à-dire de petits ra-

NOTES DE VOrAGE D'UN CASANIER 109

meaux d'un noir vernissé, comme le bambusa nigra^ mais fins comme des cheveux, avec des feuilles étalées d'un vert brillant.

Mais avec quelle cruauté le mauvais goût s'est vengé avec des grottes de petits cailloux et de petits coquillages, — * avec des ronds, des ovales, des carrés, bordés et découpés par des sables de couleurs va^^ riées, dans le jardin !

N'oublions pas, dans les triomphes trop rares de la nature, le plus grand laurier que j'aie jamais vu, •— il est gros, haut et large comme un grand chêne. — On dit que Bonaparte logeant dans le palais, quelques jours avant la bataille de Marengo, s'amusa à graver sur un des deux troncs de ce bel arbre le mot battaglia; — un Anglais a, dit*on, enlevé cette partie de Técorce et amené l'état de dépérissement où l'arbre est aujourd'hui.

Venise.

J'ai parlé déjà' de la misère, — calme il est vrai et assez gaie, — où vivent presque la moitié des Vénitiens ; il faut dire aussi qu'il existe encore à Venise quelques familles — peu nombreuses, il est vrai, — excessivement riches; — j'ai visité deux

palais : — l'un « Papadopoli » appartenant à une famille grecque, et contenant, ce qui est une rareté ici , — un très-beau jardin, très-bien planté et dessiné et très-soigneusement entretenu. — Il est question d'une douzaine de millions pour le* moins gagnés par le dernier mort de cette famille et laissés à ses enfants.

L'autre est le palais Giovanelli, dans lequel j'ai trouvé tout le luxe moderne, ajouté à la magnificence antique.

Ciceron m'a dit du possesseur de ce palais : a II va quelquefois à Rome; eh bien, de Venise à Rome, il couche toutes les nuits dans un palais qui lui appartient.

Les églises sont les principales souricières où les mendiants et mendiantes attendent les voyageurs; — la mendicité, m'assure Ciceron, est interdite : — est-ce à cette défense, est-ce à une sorte de dignité que l'on doit l'invention de certaines petites industries innocentes, dont celle des cicerons est sans contredit la plus noble et la première?

Lorsque vous accostez un quai (fondamenta) ou une rue (callejy les deux extrémités de là gondole très-relevées, et prenant le tiers de sa longueur, ne touchent pas l'eau et, s'avançant au-dessus du sol^

VOUS permettent de descendre et de remonter facilement; — mais vous voyez se hâter, le plus souvent, un vieillard, armé d'un bâton terminé par un crochet, il saisit le bord de la gondole comme pour l'attirer et la fixer à terre; — puis vous salue et tend son bonnet, — rien de si juste que de récompenser par un ou deux sous, dont ils paraissent très-satisfaits, cette apparence de service, lorsqu'elle vous est rendue, comme presque toujours, par des vieillards hors d'état de travailler; — mais je me montre inflexible quand ce sont des jeunes hommes ou des enfants qui exploitent cet empressement inutile.

n y a un mendiant, — boiteux, il est vrai, — qui a trouvé un moyen ingénieux d'atteindre ses bienfaiteurs hésitants ou rebelles ; — il a sa gondole qu'il conduit lui-même, — et il vous donne tranquillement et obstinément « la chasse » comme les corsaires ou les pirates, — de préférence sur le Canal grande, depuis l'église délia Salute jusqu'au pont du Rialto.

Quelques femmes, presque toujours jeunes, et mises avec un soin un peu affecté, — portent dans des corbeilles, non pas des bouquets, mais des brins de fleurs qu'elles offrent aux hommes, en se rappor-

tant pour le prix à la générosité et à la gmtiU%%a de. leurs clients.

Je prenais d'abord pour une industrie presque aussi suspecte celle des marchands de candis ; mais on m'a dit que ce. sont simplement des négociants» fabricants, des confiseurs en chambre et ambulants; de vrais messieurs, ayant l'air de notaires, vêtus d'une redingote, portant sur un petit panier des fruits candits, glacés au sucre, etc.

Revenons un moment au palais des Doges ; —je crois que les plombs ont été surfaits ; — ce sont des mansardes comme beaucoup d'autres; — on voit les lagunes et la mer à travers les grilles^ il peut y faire chaud d'une façon très-incommode l'été, pourtant c'est aéré ; et, m'y trouvant à onze heures du matin, je ne m'y sentais nullement incommodé; '— cependant ce n'est que le mois de juin, et la saison est plus froide que d'ordinaire, il faudrait voir juillet et août... et y être renfermé.

Ciceron proteste contre les exagérations des écrivains à ce sujet : — « Ce sont des scrittures, signer; il ne faut pas écouter les scrittures des scritteurs. »

Je ne sais s'il trouve plus difficile de justifier, ou de défendre les prisons souterraines « les puits» > ou s'il y a là un privilège qu'il ne peut ou ne

veut pas enfreindre, mais il ne me conduit que jusqu'à la porte de ces prisons et me confie à un geôlier; — geôlier in partibuSy car ses prisons sont vides et sont remplacées par d'autres, placées, je crois, dans un autre quartier. — Ciceron me dit à l'oreille qu'il est dû à ce personnage a une bonne main ».

Là, on allume des torches — : et... on descend.

Le premier puits était réservé aux condamnés, qui n'avaient fait que des crimes ; aux simples assassins, incendiaires, voleurs, faux monnayeurs, etc.

Les condamnés politiques, c'est-à-dire les ennemis dangereux pour les maîtres, étaient descendus dans des puits creusés au-dessous des premiers.

Un corridor est éclairé (?) de loin en loin par une fenêtre dont la lumière et l'air avares sont encore diminués par l'épaisseur des grilles; — dans ce corridor sont les cachots qui n'ont pas du tout de lumière -.- et reçoivent l'air par un trou où la main ne peut passer, air pris dans ce corridor, qui déjà en manque presque entièrement ; — c'est l'enterrement des vivants ou plutôt une mort cruellement prolongée. — Au bout du corridor, une poulie descend d'en haut, c'est le lieu des tortures; — plus loin» celui des exécutions; — des petits trous

percés pour laisser couler le sang dans le canal, — et un trou plus grand pour jeter dans des gondoles fermées les corps de ceux, auxquels on faisait la grâce de terminer leur supplice.

Je voudrais voir là pendant quatre heures — ceux qui prétendent, par philanthropie, — remplacer la peine de mort par Temprisonnement perpétuel.

Je ne reste pas longtemps dans ces endroits, — je me rappelle qu'il y a longtemps, en Suisse, j'allai visiter le château de Chilon ; — là, je vis une pierre descellée avec une clef de montre par un prisonnier qui mit vingt ans à faire cette besogne, se jeta dehors et se tua en tombant sur le rocher, — une des formes 'de la liberté . — Dans un autre coin, le rocher usé par les pas d'un autre prisonnier enchaîné.

Je fis sottement comme bien d'autres; — j'écrivis mon nom sur la muraille ; — mais ce peu de moi laissé dans ce cachot me tourmenta tellement pendant la nuit, que, le lendemain, je retournai l'effacer.

J'ai personnellement une telle horreur de l'emprisonnement, — que, étant enfant, je refusais obstinément déjouer à des jeux où on s'enfermait; et que aujourd'hui , presque sans en avoir la con-

science, je n'entre jamais dans un endroit qui peut se fermer sans regarder s'il n'y a pas une autre issue, — j'ai plus d'une fois dû envisager des chances de mort, et je m'en suis tiré à ma satisfaction; je ne répondrais pas de moi aussi sûrement s'il s'agissait d'un long emprisonnement.

Qui peut savoir combien de fois les malheureux enfermés dans ces cachots, dans ces puits, ont invoqué et demandé à Dieu la mort comme un bienfait !

J'aimerais, j'avoue ma férocité, à boucler moimême mon ancien ami Victor Hugo et deux ou trois autres, seulement pour quelques heures, dans le puits des condamnés politiques du palais des Doges ; — je ne parle pas des phraseurs à la suite dont je ne m'occupe pas.

Ciceron m'attendait à Tautre issue des souterrains et reprit possession de. moi; — mais nous ne tardâmes pas à nous séparer, — j'étais embarrassé pour le rétribuer. Comme je ne suis pas riche, je ne puis guère donner trop; — mais, par cette même raison, j'ai encore plus de peur et d'horreur de ne pas donner assez, ce qui me ruine souvent; — je l'interrogeai adroitement (?). « Les gens6îen,me dit-il, me donnent jusqu'à una lira e mezza (trente sous) ; » je fus saisi d'étonnement comme le. serait

tout Français à ma place . — Eh quoi ! tant de paroles pour trente sous! lorsque, chez nous, elles nous coûtent sx cher et se paient par nos provinces, nos morts, notre argent, notre j* uine et notre humiliation.

Quoique je ne &sse pas partie de ceux que « Ciceron 9 entend par des gens « bien )^, je crus devoir dépasser un peu son rêve.

Trois tableaux. -^ Eh bien, et la Genèse t — Seconde visite à l'église des Frari. — La part des pAïuvres.

Je ne parlerai pas des galeries de peinture, sur lesquelles d'ailleurs je n'a^ que quelques notes

éparses.

... Adanio e Eva... vêtus avant leur faute... Eh bien, et la Genèse... qui dit le contraire?

... Loth colle figlie, — Loth et ses filles buvant dans des verres de Venise; — au fond, Sodome qui brûle, et la statue de sel qui fut la femme de* Loth et la mère de ces deux belles filles — qui enivrent leur père...

Rien ne montre mieux l'impénétrabilité des voies

de la Providence... et rincorrigibilité humaine: c est à la lueur des flammes qui détruisent Sodome que se prépare... un autre crime...

Ah! le charmant tableau de l'Âlbane!.... ça se passe au fond de la mer : — de ravissantes nymphes sont étendues sur des divans d'algues vertes; — une plus ravissante que les autres est au premier plan; — une foule de petits Amours jouent avec les nymphes et les lutinent; — un Amour plus joli que les autres s'occupe de la nymphe du premier plan; — celui-là me rappelle M. Thiers, et, si on osait toucher à la peinture de l'Albane et ajouter des lunettes à l'Amour, ce serait tout à fait frappant.

n tient une coquille de chaque* main, — ces belles coquilles où brillent d'un éclat mét^lique toutes les couleurs les plus harmonieuses, — il est allé chercher dans le trésor de la mer des coraux et des perles à pleine coquille, et il les verse en souriant à la nymphe ravie.

Il Dio Pane che rapisce Syringa, — Le Dieu Pan qui veut ravir Syrinx ; — mais elle invoque son père, qui le métamorphose en roseau; — déjà les doigts sont ornés de feuilles ; — peut-être n'est-ce pas pr les doigts, — dans la situation ou se tfou-

vait sa fille, — que son père, le fleuve Ladon, eût dû commencer la transformation ; — ce n'était pas le plus pressé....

Je reparlerai de l'église des Frari.

Une grande pyramide de marbre blanc, — avec de magnifiques figures allégcfriques, — monument élevé à Canova par une souscription du monde entier : — l'Angleterre a fourni le quart de la dépense, — la France et l'Allemagne un quart, — l'Amérique du Sud a contribué pour une part ; — l'Italie, les villes vénitiennes surtout, ont donné le reste des huit mille sequins (à peu près 100,000 francs) qu'a coûté ce tombeau sur les dessins que Canova avait faits lui-même pour le monument du Titien, qui ne fut exécuté qu'après la mort de Canova — et est placé en face du sien.

Le chœur de l'église des Trari est un monument —sur lequel sont, je l'ai dit, un orgue, des pupitres et des sièges pour un très-grand nombre de musiciens, violons, violoncelles, etc., et de chanteurs;— appuyés sur le monument sont deux fois cinq ou six rangs de stalles en amphithéâtre — se faisant face; — ces stalles sont occupées par des femrnes du monde, par des ouvrières en toilette, par des femmes du peuple avec leurs enfants — par quelques jeupe^

liU NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER

filles... assez agitées, — par des ouvriers , par des soldats» par des vieillards; — au-dessus, on chante

— un opéra.

11 y a un ténor surtout qu*on applaudit par des murmures bienveillants et des bravos.

L'orchestre est complet, les chœurs beaucoup meilleurs que ceux de beaucoup de théâtres; — on ne chuchote pas plus qu'à l'Opéra, — on n'échange pas plus de regards et de signes; — quand les enfants s'ennuient, ils vont jouer dans une autre partie de l'église ; — quelques femmes changent de place en voyant une connaissance pour se rapprocher d'elle, et jaser.

Après l'évangile, — la musique, un peu solennelle jusque-là, devient plus gaie; — à l'opéra séria succède l'opéra bufifa; — puis la musique devient tout à fait dansante.

Moi qui étais entré dans cette église au hasard,

— et à cause du monument de Canova, — je me suis, presque sans m'en apercevoir, assis dans une stalle; — j'ai en face de moi une jolie personne qui semble &ire entrer dans ses devoirs religieux un certain soin d'exciter l'admiration des fidèles.

La musique eesse *f — en calculant le point de la*

messe déjà commencée, elle n'a pas pu durer moins de trois heures.

Alors on s'éparpille : — un vieillard qui a écouté la fin de Topera dans une demi-somnolence, s'assied plus commodément dans sa stalle et s'endort tout à fait; — les femmes desceiident entre les deux rangs de stalles et causent, — quelques-unes appellent leurs enfants; — quelques personnes se promènent en regardant les tableaux et les sculptures.

Toutes les églises de Venise ont de la peinture et de la sculpture, non-seulement sur toutes les parois ■=— mais en haut — aux dômes et aux plafonds — et aussi par terre et sous les pieds.

Partout des chefs-d*œuvi*e, et des grands hommes autant qu'il en a pu tenir, — des tombeaux ornés de statues, — des portraits de doges, de marins, de guerriers, de peintres, de sculpteurs, de poètes ; — tout un grand peuple disparu, vivant encore par les images, ouvrages des plus grands artistes— et le peuple actuel rapetissé, décoloré, moins vivant que les morts. — Ce peuple pauvre dans une ville d'or — est cependant heureux : — la vie et leà denrées y sont à bon marché — et les denrées sont bien forcées d'être à bon marché ; car, si elles Ravisaient d'être chères, on ne les achèterait pas,

on mourrait de faim — et elles resteraient sur les marchés.

Mais les églises sont pour le peuple, je ^le répète,

— un asile, une promenade, un opéra, un musée, un salon, un cercle, un lieu de réunion et de rendez-vous, — ou plutôt cent musées, cent opéras, cent salons.

Ce peuple si pauvre a à lui, à profusion, des chefs-d'œuvre que ne pourrait payer Tor du monde entier. — Après les églises, il a tous les palais, toujours ouverts des seigneurs encore pleins d'autres chefs-d'œuvre ; — la propriété des nobles Vénitiens semble consister dans le droit de loger magnifiquement ces chefs-d'œuvre, de les fiiire garder, restaurer, nettoyer, conserver, épousseter, etc.

Tout cela est à la disposition du peuple, auquel la Providence a donné, de son côté, la faculté de sentir et d'aimer les arts ; — avec uri peu de polenta et deux sous de poissons frits, le Vénitien est riche,

— et ses distractions et ses plaisirs sont tous d'un ordre élevé et poétique; — on peut y ajouter le soir en gondole — d^ chants en chœur.

Milan. — Obsèques d'Alessandro Manzoni. — Un souvenir à Alexandre Dumas. — La postérité.

Venise.

J'étais à Milan le 29 mai 1874, lorsque ont eu lieu les obsèques (I'Alessanûro Manzoni.

Les deux fils du roi, le prince Humbert et le prince Amédée et le général Seyssel, représentant le roi lui-même, tenaient les cordons du poêle avec le président de la Chambre des représentants et le président du Sénat, le ministre Visconti-Venosta^ le sénateur Brioschi et M. Sighele.

Derrière le corps s'avançaient le prince de Carignan, il sindaco de la ville de Milan, \di junte, un grand nombre de syndics et de représentants de diverses v^les italiennes, les députations universi-

taires, les consuls résidant à Milan et beaucoup de rédacteurs de journaux italiens et étrangers.

Devant la cathédrale, le fameux domo de Milan , pendait un étendard noir, présentant en argent les armes du poëte et son nom :

Ad âlessanoro Manzoni.

L'église était tendue de velours noir, le service funèbre a été célébré par Tarchevêque entouré de • tout le chapitre métropolitain. — On évaluait à plus de 300,000 personnes la foule fournie par la ville et par les assistants accourus de diverses parties de ritalie. — Il a fallu plus de deux heures pour que le cortège pût franchir la distance de

l'église au cimetière; — plusieurs discours ont été prononcés ; — les théâtres et tous les lieux de plaisirs avaient été fermés, la veille; partout, dans les magasins et dans les boutiques, on étalait et on vendait des bustes, des médailles, des photographies de Manzoni.

J'ai vu avec plaisir que l'on ne pratiquait pas cette ridicule éti(iuette, établie en France jusques et y compris sous le dernier empire, de feire, aux cérémonies de ce genre, représenter le chef de l'État par une voiture vide; — ce qui n'est pas moins

grotesque que si, moi qui n'ai pas de voiture, j'envoyais un laquais porter au convoi mes souliers sur un coussin. J'ai vu aussi avec émotion cet hommage de tout un pays rendu à un poëte.

Et alors j'ai songé à la façon, dont grâce à no9 désastres et au règne de la Commune, a été enterré chez nous, — un autre Alk&andre, — notre bon et grand Alexandre Dumas.

Ce n'est pas que j'aime, plus qu'il n'est de raison, ces honneurs et ce triomphe réservés aux grands écrivains et aux grands artistes pqur le moment de leur mort, — après ne leur avoir épargné, pendant leur vie, ni les injustices, ni les calomnies, ni les avanies.

Si bien qu'on semble avoir attendu pour leur rendre justice qu'on fût certain que cela ne pourrait plus leur faire aucun plaisir, et que cet enthousiasme eût moins pour but de glorifier le mort que d'humilier ses émules vivants.

Cette postérité pour qui Ion s'évertue, C'est ce gamin qui joue aux billes dans la rue, Pont les cris importuns m'empêchent de trouver Ces beaux vers qu'à lui seul je prétends réserver. Jouez au cerf-volant, jouez à la toupie,

Vénérés galopins !

Un Jour, vous vengerez ma muse qu'on oublie

De mes contemporains;

Car, je n'écrirai plus, lorsque vous saurez lire; Vous pourrez, sans danger, moi mort, louer ma lyre, Et vous vous servirez de mes défunts talents, Pour vexer, à leur tour, les poètes vivants.

Balzac n'a eu sa place que depuis qu'il est mort, et j'ai été le seul, de son vivant, à écrire : « L'Académie de notre temps veut avoir aussi son Molière à ne pas nommer , » Dumas non plus n'a pas fait partie de cette académie.

Il n'en a pas été de même de Manzoni ; le gouvernement italien et les Italiens n'ont pas attendu, sa mort pour le combler d'hommages, d'honneurs et de dignités.

Milan. — La messe .de Requiem de Verdi. — De quelques journalistes trop savants. — Quelques souvenirs à propos de la musique. — Mon impression du Requiem. — Perdrix aux choux. — Le théâtre de la Scala. — D'une façon cocasse de décrire. — La musique, le^ poésie. — La scène.

Milan.

La messe de Requiem de Verdi excite dans les journaux un concert d'éloges enthousiastes et emphatiques.

Il y a dans ces articles une science égale de mots techniques qui exhale comme une odeur de marchand de musique et d'entrepreneur de concert; — c'est une unanimité rare: ce sont les mêmes passages, les mêmes effets, les mêmes morceaux que Ton loue, que Ton exalte, que Ton proclame chefs-d'œuvre, avec un accord, un ensemble que les journaux n'ont

pas ooutume de nous montrer. Il semble des applaudissements partant du .centre du parterre comme d*une claque organisée.

Certes, je ne suis pas un grand clerc en musique, mais j'ai été bercé avec la musique des grands maîtres de tous les pays et de tous les temps; — encore enfant, j'assistais, chez mon père Henri Karr,à des réunions a clandestines » où mon cousin Habeneck, qui a si longtemps depuis dirigé les concerts du Conservatoire, le père d'Adolphe Adam, Tulou, Gcbaûer,BaiUot, etc., et mon père lui-même, jouaient, à huis cloSf Beethoven, dont on ne voulait pas alors entendre parler à Paris.

Plus que oela, j'ai pour la musique une extrême sensibilité: — je lui dois des émotions qui comptent entre les plus douces et les plus poignantes; — combien de fois ai-je dû renoncer à empêcher de couler des larmes délicieuses!

Je ne veux pas parler ici de la musique de mon cher père — ni de certains airs chantés par certaines voix — ou rappelant certains souvenirs :

Divinité du Styx de Gluck, — Y Adieu de Schubert,

— un certain Ave Maria^ etc., — Plaisir d*amour^

— Ma richesse^ c'est la feuillée^ — le Mort awM* reuXf etc, etc.,

Où lenchantement et Fémotion ont des causes multiples, et ne sont pas dues uniquement à la musique.

Mais je veux parler de certains morceaux de Beethoven y entre autres la sonate œuvre 30, n® 1,— et un certain passage de la Symphonie pastorale^ — quelques passages de Mo%arty les adieux de Dusseck et quelques vieux airs naïfs qui sont un trésor où je suis certain de trouver toujours non-seulement Tapaisement de tout chagrifi, de toute douleur phy- 8ique ou morale, mais encore de retrouver toute la jeunesse de mon cœur.

f éprouve encore un sentiment complet d'admiration et de ravissement à entendre beaucoup tte morceaux de Rossini^ de Doniaetti^ de Bellini et de Verdi lui-même dans le Travatore^ dans Rigoletto^ dans la Traviata.

C'est un des bons souvenirs de ma vie que la première audition à laquelle j'assistai à Paris du I^ert de Félicien David, — et c'est avec bonheur que j'en entends quelquefois encore les plus beaux morceaux chantés par une voix qui leur donne un nouveau charme*

Et la Muetie^ et la Juive^ei la Favorite^ et le ChaUt^ et la Dame blanche^ que les adepte.» placent à des

degrés différents : — ajoutons aussi quelques-uns de ces airs de Frédéric Bérat, que les frères Johannot et moi nous appelions de « petites bératitudes ».

Cet examen que je viens de passer en l'abrégeant beaucoup, il m'est arrivé souvent, il m'arrive encore de me le faire subir lorsqlie je me trouve surpris, scandalisé, inquiet de ne prendre aucun plaisir à certaines musiques généralement louées, bruyamment ou frénétiquement applaudies, — bien plus d*en recevoir un froid et morne ennui ; — et lorsque je me demande avec anxiété si ce n'est pas ma faute et si la nature ne m'a pas refusé le don précieux de sentir et de comprendre la musique, — le premier deâ arts selon moi, — quoique je ne considère pas les musiciens comme les premiers des artistes.

La vérité est que je juge la musique par le plaisir qu'elle me fait, par l'émotion qu'elle me donne,— que je suis tout à fait ignorant, que ce n'est pas là un jugement complet, que je sens la musique plutôt que je ne la juge, — qu'il peut y avoir dans la musique des qualités précieuses de style et de composition auxquelles les adeptes et les initiés peuvent être sensibles et qui. m'échappeiit tout à fait.

J'ai transporté la question, pour m'éclairer moi*

même, dans le domaine d'un autre art où je suis moins ignorant, — dans la littérature et dans la poésie.

Ne suis-je pas, en fait de musique, comme les enfants ou les gens illettrés, qui, dans un récit, ne sentent que l'intérêt de curiosité et celui des sentiments, et restent sourds à la beauté Ou à Tinfériorité du style?

N*ai-je pas moi-même, — dans les choses écrites même, comme dans la musique, un peu de ce tempérament des enfants et des illettrés qui me fait préférer, sans hésiter, le fond à la forme, — la pensée au style. J'ai entendu des gens admirer avec une grande apparence de bonne foi, de sincérité et de conviction, des vers qui ne renfermetit pas une idée, — mais, bien rhythmés et richement rimes,

De la musique sans mélodie, — mais savante, — mais ayant pour les forts un charme quelconque — • et il m'a été impossible d'accorder la moindre admiration à ces vers ni à cette musique.

C'est à propos de la poésie ou du style sans idées — en même temps que de la musique sans mélodie, qui me paraissent se ressembler singulièrement, que j'ai dit que ça me faisait Teffet d'un plat de perdi*ix aux choux où il n'y aurait que des choux.

Et, lorsqu'on a presque exigé que j'entendisse plusieurs fois pour en comprendre les beautés certaine musique qui m'avait tout simplement ennuyé à une première audition, j'ai répondu :

Dans la musique, que j'aime, j'ai découvert en effet, très-souvent, des beautés nouvelles à une seconde et même à une dixième et vingtième audition; — mais j'avais éprouvé, à la première audition, un charme qui me faisait désirer la seconde.

La belle, la vraie musique ressemble pour moi à une belle femme qui cache, qui réserve un beau corps, mais qui attire et charme d'abord par un beau visage.

Sans quoi, elle risque d'avoir le sort de la rose des Alpes (Alpen rose) ce joli petit rhododendrum, qui le plus souvent fleurit et se fane sur les sommets neigeux et inaccessibles, — sans avoir reçu un seul regard humain.

J'en reviens à la messe de Requiem de Verdi.

Eh bien, je l'ai entendue dans les conditions les plus favorables qui se puissent imaginer ; c'était à ce théâtre de la Scala de Milan, le plus grand et le plus beau théâtre du monde, — cinq mille spectateurs enthousiastes faisaient à chaque instant retentir la voûte sonore de leurs applaudissements frénétiques,

et Ton sait combien Fenthousiasme est contagieux; — il y avait encore d'autres raisons qui me disposaient à accueillir à cœur ouvert toute grande, toute noble émotion.

Le Bequiem était admirablement chanté surtout P^ deux cantatrices, comme il est rarement donné ' d'en entendre ; — les chœurs, par exception, étaient exécutés par des artistes, tous d'un certain mérite; Vorchestre était excellent.

Eh bien, cette audition m'a laissé complètement froid et indifférent, je n'y ai trouvé rien de nouveau, rien de frappant, rien d'émouvant. J'en attribue en grande partie la faute à la critique, — qui ^c veut pas permettre qu'un artiste soit ou reste lui-même, qui lui demande autre chose que ce qu'il sait faire, et veut inexorablement cueillir des pêches sur les pommiers, et des pommes sur les pêchers.

Pourquoi ai-je été si ému, si enchanté du Miserere du Trovatore^ du quatum* "de Rigoleito^ et d'autres niorcéaux de ce même Verdi, — morceaux que je n'ai jamais entendu chanter que sur le théâtre de Nice, c'est-à-dire à une distance énorme de la perfection avec laquelle j'ai entendu chanter le Requiem, il y a quelques jours?

Cest que Verdi, dans le Requiem^ n'a pas été lui'

134 NOTES DEiVOYAGE D'UN CASANIER

même, c*est qu'il ne s'est pas abandonné; — c'est qu'il a cru entrer dans un palais où il faut se conduire d'après une certaine étiquette et de certaines conventions, — et qu'il a été gêné, raide, empesé; c'est . qu'il ne s'est pas laissé aller à son invention musicale, à son génie, et à sa verve un peu bruyante.

Mais comment expliquer l'enthousiasme de l'auditoire à la première audition à Milan, — et à la troisième, celle à laquelle j'assistais?

Il est possible, je le répète, qu'une musique plaise à certaines organisations, par des qualités qui m'échappent. — Cependant on apjplaudissait ou on applaudit encore, et le Trovatùre^ et Rigoletto et la Traviata^ avec le même enthousiasme, — pourquoi n'ai-je pas partagé l'émotion causée pour le Requiem, quand j'ai partagé, de si bon cœur, celle causée par les autres œuvres? .

J'en sais déjà deux causes, — il y en a peut-être d'autres..

La première, c'est que ce Requiem avait été composé et était exécuté en l'honneur et à la mémoire de Maiizoniy le grand poëte italien, poëte très-populaire, le seul poëte italien contemporain, si je ne me trompe, et dont la mort est récente.

La seconde, que les Italiens, — semblables aux

xNOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 135

Athéniens, qui a aimaient le bruit de leur belle langue grecque », au point de s'en contenter quelquefois, et même de ne rien exiger de plus de certains orateurs; — les Italiens, non-seulement, aiment et sentent vivement la musique et le son des voix et des instruments, — mais aiment aussi à s'entendre crier eux-mêmes. Bravo! bravai bravi! — et ne détestent pas le bruit des applaudissements môles de cris sous une voûte sonore.

Maintenant, si le Requiem a le même succès à Paris, je l'attribuerai facilement à la préparation, à l'entraînement, à l'enthousiasme habilement faits par les journaux ; — si ça se trouve à la mode d'aimer et d'admirer ça, — on l'aimera et on l'admirera d'un amour, d'une admiration qui auront la durée qu'ont les modes.

. Quand il m'arrive de lire des comptes rendus de solennités musicales, je ressens une admiration tiniide et inquiète pour beaucoup de mots que je n'entends pas bien, — et, avouons-le, que souvent je n'entends pas du tout, et je suis très-perplexe, si, par liasard, je ne partage pas des opinions exprimées d'une si triomphante manière.

Cependant, je me permettrai un doute et une objection sur cette forn^e de la critique ; — cela

n'aurait-il pas, par hasard, le tort de ne rien prouver

du tout?

Ainsi, à propos du Requiem de Verdi, je lis : La tonalité est mineure avec des effluves majeurs!

— une fugue en sol mineur, — dessin obligé de basson, quartes peu autorisées^ fugue libre, — tonor lilé de fa majeur trop persistante, — phrase de treize mesures, — imitation à la quarte supérieure, frappant des secondes, qui ne sont pas des plv^ autorisées par les contrapuntistes, — une fugue qui module sans s'arrêter et accomplit plusieurs fois le c&ixle des sons, avant de se fixer sur une magnifique coda en style libre, etc. , etc.

Et voilà pourquoi cela est beau.

Transportons ce procédé dans la critique littéraire, et à propos «l'une belle pièce de vers des Feuilles d'automne, disons :

Accord de Vadjectif avec son substantifs -^ métonymie assez hardiC; métalépse de la plus grande beauté

— ah ! quelle synecdoque I

Je ne sais si Noël et Chapsal accepteraient* cette catachrèse; — quel bel usage de la litote,— remarquez Y onomatopée l

Quelle rigide observation de la règle des participes et comme cela finit par une antonofrmel

Et voilà pourquoi cela est beau.

Savez-vous le latin? — Non! — Eh bien, écoutez: Cabricias, arci , thura . . ossabandus nequies potarinum ; — voilà justement ce qui fait que votre fille, est muette.

Appliquez ce système à la description d'une rose, la charmante églantine des haies, le sweet-briar^ si doucement parfumé.

De Yicosandrie de Linnée,

Folioles glanduleuses, stipules adnées au pétiole, lobes calicinaux persistants, calice persistant, limbe divisé en cinq, — quelquefois quatre lobes foliacés, souvent pinnatiséqués, — corolle de cinq pétales insérés à la gorge du calice, étamines et pistils nombreux, ceux-ci libres et distincts, — ovaire uniloculaire, uni ovulé, style latéral, stigmate épaissi, — akènes osseux, etc., etc.

Et Voilà pourquoi c'est une ravissante fleur que la rose.

Et à la description d'une femme :

Tête arrondie, plus développée dans sa partie cérébrale que dans sa région sociale, arti^culée avec les vertèbres du col par sa base, tronc élargi aux épaules et au bassin, deux mamelles pectorales écartées et s&illantes/

Système pileux abondant sur la tête, etc., lisse, bouclé, crépu ou feutré, peau colorée par le développement de la couche pigmentale, crâne régulièrement ovoïde ou subglobuleux, — prolongement de la région occipitale, — espace interoculaire assez grand ; — cela ne suffiUl pas pour expliquer le charme invincible de la femme, et le secret qui, près d'elle, rend Vhomme si faible. . . surtout quand il est fort ?

La Spezia, — Le prix de la beauté. — Les billets de banque italiens.

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