‹ Notes de voyage d'un casanierChapitre 3 sur 10 · LA SPEZIA · texte numérisé non relu

LA SPEZIA

Juin 1875.

La Spezia, son golfe, les montagnes qui Tenferment, font, sans contredit, un des plus charmants a coins » de la terre. — J'étais venu ici, il y a vingtdeux ans ; — c'était alors une pauvre petite bourgade, avec une plus pauvre auberge, où l'arrivée d'un voyageur faisait une sorte de scandale. •— Le gouvernement italien a réalisé un projet de Napoléon I®' et a fait de ce golfe si merveilleusement abrité, avec un fond, où les ancres mordent avec line parfaite sécurité, un magnificjue arsenal maf i-

trme. — Chose étrange ! la Spezia, où Ton entend, je Tavoue, aujourd'hui, le marteau résonner et retentir un peu trop sur le bois et sur le fer, où de hautes cheminées d'usine semblent vouloir, en envoyant en haut leur grise et perpétuelle fumée, fabriquer des nuages pour ce ciel toujours bleu qui n'en veut pas et les fait dissiper par une brise victorieuse; la Spezia, dont la population a décuplé depuis vingt-deux ans, n'a rien perdu de son charme pittoresque, grâce à l'instinct arti^stique des Italiens; en efifet, quatre villages, entièrement nouveaux pour moi, se sont accrochés et suspendus aux flancs des montagnes; toutes ces maisons de formes variées, irrégulières, bizarres, peintes de diverses couleurs^ encadrées d'oliviers et de châtaigniers, sont d'un effet ravissant et doivent inspirer un sentiment d'envie à ceux qui n'ont pas,- comme moi, abrité leur nid sur les charmantes et pittoresques grèves de Saint-Raphaël, — auquel, pour tout dire, je crains . bien que les constructions nouvelles qui s'y préparent n'ajoutent pas autant d'agrément que Marola, la Casa di mare^ et les autres nouveaux villages, groupés comme des troupeaux de chèvres au-dessus de la mer, en ont apporté à la Spezia.

11 y a un théâtre à la Spezia, et il me sembla

NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER Ul

bien en avoir aperçu un second, modestement caché •sous une treille, au fond d'un jardin. — Il y a des bains de mer et des bains d'eau douce. — A propos de ces derniers, hier, une belle étrangère qui ' me fait l'honneur d'être de mes amies, fut frappée de la beauté de la fille qui la servait au bain, et, en sortant, lui dit : a Vos bains laissent à désirer, l'eau était trop chaude, le linge trop froid, etc., -— mais vous êtes si jolie, que je veux vous donner quel* que chose. » Et elle tira,fûrtdubout des doigts, un petit billet de la banque italienne qu'elle lui donna ; — la belle fille qui, comme l'étrangère, ayant des raisons d'être contente de sa part de beauté, n'a rien non plus qui l'empêche de l'aimer aussi chez les autres, prit le billet en s'inclinant, et dit: «Puisqu'on paie la beauté, madame, il faut donc aussi que je vous donne quelque chose.» Et, se penchant vers le jardin, elle cueillit une rose qu'elle offrit h la voyageuse.

J'ai dit, à propos du billet de la Banque italienne, « le prit fort du bout des doigts »; c'est que ces billets, surtout ceux qui représentent de petites sommes, passent par tant de mains, par tant de poches, deviennent si chiffonnés, si sales, que j'ai dû proposer la fabrication de « pinces à prendre

l'argent ». — En effet, lorsqu'il m'arrive, dans quelque ville italienne, de recevoir, de quelque marchande de fleurs ou de fruits, de ces billets qui ont passé aussi par les marchandes de poisson, je me demande si Vespasien oserait, à leur aspect, dire encore que a l'argent ne sent pas mauvais »«

Rome. — Un danger évité. — Les monuments. — - Le risotto à la milanaise. — Les modes de Paris. — La captivité du pape. — De quelques papes autrement et vraiment captifs. — Adoucissements apportés au martyre moderne.

Je n'étais pas à Rome depuis vingt-quatre heures, que j'avais compris que ce voyage, fait dans les conditions les plus charmantes pour moi, m'exposait, ainsi que mes lecteurs, à un péril assez grave.

Allais-je me laisser aller à la tentation qu'éprouve, à ce qu'il paraît, tout homme et tout écrivain qui voit pour la première fois toutes ces splendeurs de la ville étemelle, d'en imposer le récit à ses lecteurs rassemblés sous un autre prétexte?

Ai-je assez lu les montagnes de livres qu'on a écrits à ce sujet pour être certain de ne pas leur dire ce qu'on leur a dit déjà une centaine de fois?

La nature de mon esprit, d'ailleurs, .me doimet*elle, au moins, Fespoir de rajeunir cette matière par des agréments nouveaux?

Je pris un parti héroïque : je résolus, au moins pour un temps, de garder pour moi et les plaisirs que je goûtais, et ce complément d'instruction que je recevais, de prendre le temps de « cuver 2> mes admirations et de mettre en ordre mes enthousiasmes.

Il n'y a donc à craindre ici aucune description de Rome et de ses monuments.

J*étais à Rome depuis une semaine lorsque je lus dans un journal, Fltalie :

« Alphonse Karr est toujours à Rome, où il compte rester quelques jours encore*

9 L'autre matin, un ami vint le trouver, et, plein d'ardeur, se mit à sa disposition pour le mener voir « les curiosités ».

» — Où allon^nous, lui demande-t-ilî Voulezvous que nous commencions par le Colisée?

») -^ Non..i Qu'est-ce qu'il y a encore à voir?

» — La liste est longue.

» Et voilà que, comme un garçon de restaui^nt débitant la carte du jour, il énumère tout d'une haleine la liste desdites curiosités :

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» — Il y a Sainte-Marie-Majeure, le Vatican, les Thermes de Caracalla, Saint-Jean-de-Latran, les Catacombes, Saint-Pierre, le Capitole, la galerie Borghèse. . .

» Alphonse Karr l'arrêta en lui posant la main sur le bras, puis, avec le plus beau sang-froid :

') — En fait de curiosités, je voudrais bien voir un risotto alla milanese; menez-moi donc où on peut en manger d'authentique... •>

Je fus effrayé de voir comment un homme qui a la sobriété du chameau pouvait en un jour acquérir la réputation de Vitellius ou de Gargantua, — et je crus devoir répondre quelques lignes à l'article très-bienveillant du journal, qui, du reste, m'apprenait, à la fin, la cause du quiproquo qui m'avait empêché de voir Garibaldi, comme je le dirai plus loin : « On m'avait pris pour un des innombrables canalisateurs du Tibre qui assiègent le général. »

(k Cher monsieur , permettez-moi une observation.

» Je ne veux pas qu'on me croie, ni ici ni ailleurs, indifférent aux magnificences de Rome, que je viens voir de très-loin.

i> Si j'ai décliné, avec la reconnaissance qu'elle

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méritait l'offre obligeante de Taimable et spirituel cicérone B,n risotto (je dis cicérone ^\x risotto comme on dit : la Vierge à la chaise et la Vierge aux poissons), c'est que j'avais déjà tout vu et bien vu, sous la plus charmante et la plus éclairée des directions, et que, en réalité, il ne me restait plus à connaître que le « risotto authentique ».

» Salut cordial. »

En quittant Rome, je me suis arrêté vingt-quatre heures à Ceprano ; — « un endroit, avait dit le maître d'hôtel de Rome, où on ne va pas, où il n'y a pas moyen d'aller », et je n'ai pas eu à me repentir de cette excursion.

D'abord, à Rome, les anciens costumes ont à peu près totalement disparu. *- Les modes françaises, c'est-à-dire les modes de Paris, ont envahi Rome comme elles ont envahi le monde entier.

Je suis sûr qu'une extravagance quelconque, in* ventée à Paris, en fait de parure, ne met jamais trois mois à se répandre dans tout l'univers habité. . Donc, à Rome, j'ai retrouvé, non pas seulement chez les « dames '», mais aussi chez les ouvrières et les artisanes, et les chignons, et les faux cheveux, et les chapeaux à un demi-mètre au-dessus de la tête, et les et tabliers », et les croupes bizarrement

remontées et exagérées, auxquelles on accroche et sur lesquelles on étale ces draperies, ces rubans qui semblent appeler spécialement les regards et exiger l'admiration sur cette partie du corps féminin.

Ces modes, dont quelques-unes sont déjà fort ridicules à Paris, sont, à l'étranger, mal exécutées, très-exagérées et maladroitement portées. — Il est difficile de se figurer combien ces combinaisons de chiffons sont peu en harmonie avec cette ville pleine de monuments antiques.

Un peiiktre me disait qu'on ne pouvait plus peindre que d'après les modèles de profession, — qui vont louer, chez des brocanteuses juives, l'ancien costume, qu'elles y reportent après la séance, pour « s'habiller à la parisienne ; » si bien que ce costume national qui leur déplaît, qu'elles dédaignent, elles ne le mettent qu'avec chagrin, le portent gauchement et avec roideur.

Rome.

Il est à remarquer avec quelle audace et quelle

opiniâtreté on parle sans cesse de la captivité de

Pie IX; — c'est un mot d'ordre, et il faut rendre

.justice à l'Église : elle retrouve au besoin, dans son

année éparse, cette discipline qui a fait sa force autrefois.

Il n'y a si petit curé qui ne parle à ses paroissiens de la captivité de Pie IX, — et dans les villages on se figure Sa Sainteté dans une prison, dans un cachot, sur ce la paille humide», au pain et à Teau.

Peut-être cet abus des mots, — qui, s'il ne s'agissait pas d'archevêques et d'évêques, s'appellerait un hardi mensonge, n'est-il pas aussi habile que le pensent ceux qui le commettent : — cela jette un jour fâcheux sur leurs autres assertions, ainsi que sur les miracles récents qu'ils préconisent, — et qui « font beaucoup douter des anciens ».

La captivité de Pie IX! — les déesses àdeonà et ÀBEONA qui protégeaient la liberté de s'en aller et de venir, et dont parle saint Augustin dans la Cité de Dieu, n'ont pas quitté la ville de Rome. — Rien au monde n'empêche le pape d'aller, de venir, de s'en aller, de revenir.

On a singulièrement simplifié et édulcoré le martyre et les austérités de ce temps-ci, — d'après le procédé de cet homme qui, ayant juré de faire je ne sais quelle route, avec des pois dans ses souliers, prit soin préalablement de faire cuire les pois; — on fait mieux, on va aux- pèlerinages en voiture, ce

qui permettrait d*y aller comme autrefois, pieds nus, sans inconvénient; — c'est dans cet ordre d'idées et de perfectionnement qu'il faut mettre la captivité du Saint-Père; — les cachots en Italie se placeront, dans les proverbes, après les châteaux en Espagne.

Mais que dira-ton alors de ceux qui ont été réellement captifs?

Pie VI et Pie Vil ont été captifs de par Napoléon P'.

Le pape Silvère a été tenu en captivité dans l'île Palmaria, par l'impératrice Théodora.

Grégoire VII, prisonnier au château Saint-Ange, par l'empereur Henrt IV.

Jean XXIII, celui qui brûla Jean Huss et Jérôme DE Prague, déposé pour ses crimes, est resté trois ans dans une vraie prison.

Urbain VI, celui qui fit torturer et décapiter cinq cardinaux, fut emprisonné à Nocei-a, par Charles DE Duras, auquel il avait donné la couronne de Jeanne de Naples.

Léon III fut enfermé pour de bon dans un monastère.

Léon IX pris par les Normands, resta un an en prison.

Benoît V fut tenu en prison à Hambourg, où il mourut, par Othon le Grand.

Jules II fut enfenné dans Rome par Louis XII qu'il avait indignement trahi.

Félix I^' est mort dans la prison où le mit l'em-pereur âuhélien.

Clément VIII, sous le pontificat duquel l'Angleterre abandonna le catholicisme, fut emprisonné à Rome par Charles-Quint.

Célestin V mourut emprisonné par son successeur BoNiFACE VIII au château de Fumone en Campanie.

Martin P% enlevé de Rome par Fempereur Constantin II, fut emprisonné à Constantinople.

Boniface Vni fut arrêté et emprisonné par Philippe le Bel.

Etienne VI, celui qui fit déterrer le pape Formose et couper la tête à son cadavre, fut mis en prison par le peuple romain et y mourut.

Personne n'est aussi libre que Pie IX ; il va où il veut, et il ne va pas où il ne veut pas aller ; — en quoi, il est plus libre que son prétendu geôlier Victor-Emmanuel, — que ça ennuie beaucoup de rester à Rome pendant la discussion sur les affaires de Sicile, et qui voudrait bien partir pour la chasse.

Rome. -^ la Rose d'or. — Dominica in rosa. — Un bouquet

de roses.

La situation de la papauté donne aujourd'hui à ce qui la concerne une teinte d*actuaUté comme on dit : nous allons parler, pendant quelques pages, de la rose d'or bénie, donnée par les Papes, d'abord aux préfets de Rome, ensuite aux divers souverains qui leur agréaient le plus.

L'origine de cette cérémonie a une date incertaine. — n y a, dilron, je ne l'ai pas vue, dans une église de Rome, une mosaïque qui remonterait à l'an 800 et qui représente Charlemagne agenouillé devant saint Pierre, lequel lui donne un étendard parsemé de roses. — On trouve déjà en 1049 Léon IX accordant certains avantages à je ne sais quel ordre re-

ligieux, à la condition que cet ordre lui fournirait la rose d'or.

Ce fut d'abord une églantine, — c'était plus simple et moins cher, et on la peignait en rouge, — soit pour se rapprocher de la nature, soit par suite d'une habitude des Romains, qui peignaient kurs statues des dieux en vermillon, à certaines fêtes. — Je ne me rappelle pas quel écrivain cite un homme dont c'était la profession, « envermillonneur de dieux », que l'on a traduit à tort par faiseur de cantates. — Aujourd'hui, on ne trouverait plus d'analogie pour cette industrie perdue qu'en Hollande, où c'est un art et une branche, de la peinture de colorier en rouge les fromages ronds.

Bientôt on ne peignit plus la rose, mais on lui donna pour cœur (pistil et étamines) un rubis plus ou moins 'gros.

Le jour de la bénédictioa de la rose est le quatrième dimanche de carême, appelé : Dominica in rosâ. — Au moment de la bénédiction, on brûle de l'encens, du baume et du musc. — Le pape tient la rose de la main gauche et bénit les assistants de la droite; il donne la rose au cardinal-diacre, qui la transmet à un clerc, lequel la dépose sur l'autel.

Un cardinal-prêtre dit ensuite la messe, à laquelle

assistent les membres du sacré collège en chasuble couleur de rose.

Après la messe, le pape désigne la personne à laquelle il donne la rose, — et un officier de la cour pontificale est chargé de la porter. — L'usage a été longtemps de faire un cadeau de dix mille francs à cet officier.

La rose coûte d'ordinaire deux mille écus d'or romains (Vécu romain est de 5 fr. 40 c).

En lisant les noms des papes qui ont donné, depuis le ix® siècle, plus de cent cinquante de ces roses d'or, et les noms de ce ux qui les ont reçues, — il m'a semblé difficile de préciser quelle vertu et quel mérite les souverains pontifes prétendaient récompenser par ce présent et cet honneur.

.Louis VII le Jeune brûle treize cents personnes dans une église de Vitry (lequel Vitry s'appelle encore aujourd'hui Vitry-le-Brùlé).

Il conduit en Palestine une armée qui y périt de maladie et de misère; puis il répudie Eléonore de Guyenne, dont la dot, portée en Angleterre, causa entre l'Angleterre et la France trois cents ans de guerres acharnées. Le pape Alexandre III lui donna ui-même la rose d'or à Paris.

Le même Alexandre III donna la rose d'or au

doge Sébastien Zani; — mais, ici, on voit mieux cequ'il récompensait.

C'est à Venise, dans le gouvernement de laquelle il avait trouvé un appui, qu'il obligea l'empereur Frédéric Barberousse à venir lui baiser les pieds ; pieds qu'il lui mit sur le col en disant : « Tu marcheras sur l'aspic et sur le basilic, et tu fouleras le lion et le dragon. »

{Super aspidem et basilicum ambulabis et conculr cabis leonem et draconem. — Ps. xc.)

C'est à cette occasion, dit-on, que fut instituée la cérémonie du mariage de Venise, représentée par le doge, avec'la mer.

Jeanne I"*, reine de Naples, fait assassiner son mari par son amant, qu'elle épouse. — Le pape Urbain V lui fait présent de la rose d'or.

En 1414, Jean Huss et son disciple Jérôme de Prague sont cités devant le concile de Bâle, présidé par l'empereur Sigismond et le pape Jean XXIII. — Jean Huss arrive avec un sauf-conduit signé de l'empereur. — Je ne sais si Jérôme en avait également un, — mais c'est peu important, comme nous allons voir.

Jean Huss est accusé d'avoir dit : « Que l'Église ne doit pas avoir de biens temporels; d'après la

décision de Jésus-Christ, son royaume n'est pas de ce monde; — que la vente des indulgences est immorale ; que les mœurs du clergé sont détesta-* blés (voir les divers conciles convoqués pour les réformer) ; — qu'un prêtre en péché mortel ne peut pas administrer les sacrements ; — que la communion doit se faire avec le pain et le vin, comme Jésus- Christ Favait instituée, etc. »

On lui demanda s'il voulait abjurer des opinions aussi criminelles? Il refusa et fut brûlé vif devant Sigismond, et par son ordre....

Jérôme de Prague, qui avait d'abord dissimulé ses principes, ne vit pas plutôt son maître brûlé, qu'il vint les soutenir devant le concile et déclara qu'il considérait Jean Huss comme un saint. — Par suite de quoi il fut brûlé comme Jean Huss, et supporta le supiplice avec le même courage inflexible.

Le pape Jean XXIII ne pouvait faire moins que de donner la rose d'or à l'empereur Sigismond. n tâcha de faire plus, il lui envoya tout un rosier d'or fleuri.

Voilà pour le meurtre de Jean Huss.

Mais pour Jérôme de Prague?

J^n XXni se trouvait alors empêché — et voici comment :

II y avait en ce temps-là trois papes : deux avaient été déclarés schismatiques, Pierre de Sane, dit Benoît XIII — et Grégoire XII; — on déposa à son tour Jean XXIII. — Jean accusé, disent les auteurs ecclésiastiques S de soixante et dix chefs « dont on ne peut lire en pleine assemblée que cinquante qui regardaient la simonie du pape, sa vie mondaine^ ses vexations, ses faux serments ; — on supprima ceux que la bienséance ne permettait pas de rapporter. »

Le pape Jean, qui ne croyait pas aux sauf-conduits, qui n'avaient pas préservé l'autre Jean d'être brûlé par lui, se sauva, déguisé en postillon, de Constance à Schafifhouse.

C'est le pape vénitien Eugène IV, qui se chargea de donner une seconde rose d'or à l'empereur Sigismond.

Cueillons maintenant quelques fleurs éparses dans ce bouquet de roses d'or.

Je n'essayerai pas de vous faire croire que ces fleurs sont prises tout à fait au hasard.

Le pape Calixte III — envoie la rose d'or au roi

1. Analyse des Conciles, par Richard, de l'ordre des Frères, avec approbation et privilège des Prêcheurs ; — y Paris M. DCCLXXII.

de France, Charles VII — en lui conseillant d'abandonner les guerres profanes qu'il taisait aux Anglais, pour aller saintement guerroyer en Palestine.

n faut dire que Calixte avait connu, dans sa jeunesse, un célèbre prédicateur espagnol comme lui, Vincent Ferrier, qui lui annonça qu'il serait pape. — Calixte, que cette prophétie flattait, fit vœu, si elle était réalisée, de faire la guerre aux Turcs, et il ne négligea aucune excitation aux divers princes européens; — mais Charles VII, mal conseillé sans doute et craignant s'il allait en Palestine de redevenir roi de Bourges, à son retour, remercia de la rose et resta chez lui. — Son exemple fut suivi par les autres.

Calixte ne pouvait plus rien faire, dans cette vie, pour Vincent Ferrier, qui était mort longtemps avant l'événement de la prédiction. — Il lui donna une place dans le ciel et le canonisa.

L'honnête Calixte, qui s'appelait Alphonse de Borgia, nous fait penser à Alexandre VI, — mais nous avons auparavant Paul II, qui envoya la rose d'or au fils de Ferdinand V, roi d'Espagne, le plus fourbe des princes de ces temps, auquel on donna deux surnoms, — le catholique et le rusé, — Il rétablit l'inquisition, chassa les Juifs et les

Maures de TEspagne, dont il ruina ainsi le commerce.

J'avais pris une autre note sur Paul II, mais elle est devenue illisible par un séjour prolongé dans une poche mouillée par les filets de pêche.

Qu'avais-je pu noter d'intéressant sur Paul II? Il donna... ah! oui, il donna quelque chose aux mules des cardinaux, mais c'était une housse d'écarlate.

Rien autre d'important sous ce pape, qui mourut subitement après avoir mangé deux melons à son dîner, mais cela n'a pas trait à mon sujet ; passons.

Alexandre VI, — un des plus grands scélérats dont l'histoire ait conservé le souvenir, — et pour lequel le jésuite le plus hardi à faire son éloge ne trouva que ceci : « Alexandre VI ne fut pas tout à fait saint. » — Non admodum sanctus *.

n donna la rose d'or à son digne fils César Borgia, et au célèbre Gonsalve de Cordoue, presque aussi célèbre par sa cruauté que par ses victoires.

Henri VIII d'Angleterre, ce monarque capricieux,

1 . Tarquin était le sixième roi de Rome, Néron était le sixième César, celui-ci était le sixième Alexandre. Ce nombre six a toujours été la perte de Rome.

Sextus Tarquinus, Sextus Néron, Sextus et ipse : semper sub sextis perdita Roma fuît. ^

persécuta tour à tour les luthériens et les catholi-ques, et épousa six femmes, dont plusieurs à la fois ; il fit décapiter Anne Boleyn et répudia Anne de Clèves, parce que « décidément elle n'était pas jolie ».

Zélé catholique d'abord, et ayant écrit contre Luther, il se sépara plus tard de TÉglise catholique, se faisant nommer lui-môme pape de VÉglise d'Angleterre.

Je cherche à quel moment le pape Jules II, ce pape guerrier et sabreur, put décemment envoyer la rose d'or bénie à ce terrible Barbe-Bleue d'Angleterre.

Clément VII, du reste, lui en envoya une seconde et l'excommunia. Je pense que ce fut avec un intervalle suffisant.

Catherine de Médicis, l'instigatrice de la Sainlr- Barthélemy, reçut une rose d'or du pape Paul III, qui approuva le premier l'institut des Jésuites.

Jules III bénit une rose d'or pour Marie Tudor, reine d'Angleterre, — Je ne sais si ce fut à l'époque où elle fit couper la tête à Jane Grey, ou lorsqu'elle fit brûler tant d'hérétiques. — Cependant, la date : 18S8, rapprocherait plutôt le don de la rose d'or de la mort de Jane Grey.

C'est à la femme de ce féroce duc d'Albe qui

inonda de sang les Pays-Bas, que Paul IV envoya la seule rose qu'il ait bénite. — C'est à lui que l'Angleterre doit sa séparation déiSnitive de Rome.

C'est à lui aussi qu'on doit l'invention de YindeXy par lequel, tous les *ans, l'Église de Rome signale aux recherches et à l'empressement du public les livres défendus.

« Le public, disait Voltaire, aime surtout les livres brûlés. »

Quelques écrivains donnent à leurs livres une odeur de brûlé factice, comme on donne un bouquet de Bordeaux à certains vins grossiers.

Un écrivain obscur, interrogé sur ses occupations répondait: « Je travaille pour l'index. »

On a parlé — assez récemment — des démarches poussées jusqu'à Fimportunité, par un libraire, pour obtenir de voir figurer à l'index un livre médiocre dont il était l'éditeur.

M. Renan doit à peu près tout à l'index.

Henri III, — le roi des mignons, — reçut la rose de Grégoire XIII. Mais il est temps de lier ma gerbe.

Finissons par une rose offerte à une femme.

Voici le pape Pie VI qui l'otire à la reine Marie- Caroline, femme de Ferdinand IV, roi des Deux-

Siciles, qu'elle gouverna si mal avec l'aide de sou favori Acton.

On lit, dans les lettres historiques et galantes de madame Dunoyer, que le pape, probablement Clément XI, donna la rose d'or à madame la duchesse de Berry, la fille du Régent, qui n'était pas précisément une rosière.

Madame Dunoyer parle du très-gros diamant qui formait le cœur de la rose.

Voici terminé mon bouquet de roses d'or.

Disons qu'on en ferait un autre en cherchant bien, — mais plus petit, adressé à d'honnêtes personnes, — et que le plus gros de tous se composerait de présents, offerts à des personnages insignifiants dans l'histoire, mais auxquels le hasard de leur position donnait une importance momentanée aux yeux de la cour de Rome.

Les deux dernières roses d'or ont été envoyées par le pape actuel Pie IX; l'une, à la reine Isabelle d'Espagne, et l'autre, à l'impératrice Eugénie.

Rome. — La liberté religieuse. — Ijgi athée... qu'est-ce que c'est que ça? — Y a-t-il des athées? — Les enterrements civils.— Un écrivain immoral mais austère.

La question religieuse est celle qui devrait admettre la liberté la plus absolue; cette liberté, en efiTet, qui, comme toute liberté, doit avoir pour limite la liberté des autres, n'apporte de trouble dans la société que lorsqu'elle est contestée, — et, d'ailleurs, que savons-nous d'une manière assez certaine à ce sujet pour pouvoir l'imposer aux autres? — toute religion a ou a eu ses croyances, ses traditions, ses miracles ; — le parti le plus sage et le moins exposé à l'erreur serait d'adorer humblement et avec amour le souverain Créateur de toutes choses, sans lui donner ni une forme, ni une éten-

due, ni unefigufe, ni des limites; en tout cas, il faut permettre à chacun d'adorer, sous le nom et de la façon qui lui paraît la meilleure, — ce Dieu

Qui s'est logé très-haut — et qui ne nous permet Que dès opinions, gardant pour lui le vrai.

Je pousserai même Findulgence jusqu'aux athées, si je croyais aux athées; — mais, quoique j'aie étudîé toutes ]es espèces et toutes les variétés de la bêtise humaine,je refuse Slecroire qu'elle puisse parvenir au degré nécessaire pour produire l'athéisme ; — il y a, je le sais, des gens qui se disent et peut-être se croient athées : — les premiers sont entraînés par la vanité et pensent avoir Fair trèsforts ; — les seconds se trompent ; — indignés de certaines tyrannies exercées sous prétexte de religion, dégoûtés de c>ertaines momeries et pratiques superstitieuses, ils refusent d'accepter pour Dieu, le Dieu masqué, déguisé, l'agneau de l'Évangile, dont l'inquisition avait fait un tigre, — et ils disent bêtement : a Je ne crois pas en Dieu, » quand leur pensée et leur sentiment seraient mieux exprimés en disant : « Je ne crois pas en ce Dieu-là; je ne crois pas que le Dieu, que vous avez inventé, soit le vrai Dieu. »

Remarquez que si on leur dit : « Vous prétendez qu'il n'y a pas de Dieu, — mais regardez autour de vous, — sur vos têtes, à vos pieds ; — qui a créé cet univers? »

Ils vous répondent sottement : le c hasard » .

Je le veux bien, mais disons alors que le hasard est un grand et puissant Dieu. — Zeus, Jupiter, Jéhovah, le hasard, — peu importe quel nom on lui donne, — il faut Tadorer.

La liberté de conscience admise, et il faut l'admettre, sous peine de sottise tyrannique,

— il devrait être permis aux uns de faire des processions et des pèlerinages à n'importe quelle Vierge noire ou blanche, — à n'importe quelles reliques, — d'étaler toutes les pompes et tous les luxes, à la naissance, au niariage, à la mort, — tandis qu'aux autres il serait également permis de baptiser ou de ne pas baptiser leurs enfants ou de les baptiser sans cérémonies, de se marier seulement à la municipalité, et de conduire leurs morts directement au cimetière sans passer par l'église;

— je ne vois aucune objection à faire aux uns, ni aux autres.

Mais, malheureusement, si on ne s'en fie pas à

l'étiquette, on découvre qu'il s'en faut que les uns et les autres soient francs et véridiques dans leurs manifestations.

Beaucoup d'entre ceux qui vont en procession, aux pèlerinages et aux sanctuaires miraculeux, font cette démarche le prétexte d'une tentative de réaction, en faveur, non pas de la religion, mais de la puissance de l'Église, et une sorte de provocation.

En même temps, c'est sans conviction arrêtée que beaucoup d'entre les autres machinent et exécutent leurs enterrements civils, c'est une forme de l'agitation et presque de l'émeute, — c'est une taquinerie, une gaminerie funèbres plus ou moins bruvantes et scandaleuses.

n est des gens qui ont inventé une sorte de contre-religion qui a ses dogmes, ses rites, ses superstitions au moins autant qu'ai^ùne religion ; — ces gens-là, par exemple, s*astreignent scrupu* leusement à manger gras le vendredi et font de cette obligation un devoir et presque une austérité et une macération.

Ils adorent le néant, — rien du tout, nihil — avec des cérémonies ; — leur pas de culte est un culte rigoureux, leur athéisme est uhe religion ; ils adorent

« pas de Dieu », avec pompe, fanatisme et superstition, et surtout beaucoup de bruit.

Si les premiers se déguisent en pèlerins, — les seconds 8'a£fublent en philosophes, — carnaval des deux parts, — deux charrette» de masques se provoquant de la voix et du geste.

Le déguisement des uns explique et justifie presque le masque des autres, et, au fond, la religion n'est pour rien là dedans, si ce n'est pour un double sacrilège.

Voyons,

Les pèlerins,

Osez-vous me dire que vous croyez tous aux miracles, aux apparitions de la Sàllette et des autres sanctuaires.

Voyons,

Les libres penseurs.

Osez-vous ipe dire que vous ne songez qu'à vous abstenir des rites et des cérémonies que vous désapprouvez.

Je ne repousse pas les pompes de la religion catholique, c'est un luxe et une source de fêtes pour les pauvres ; — je voyais encore ces jours derniers à Venise la foule s'entasser dans ces églises si belles, si riches, si ornées de chefs-d'œuvre, où

on chante de si beaux opéras, où peut-être la musique est un peu trop dansante ; — mais où il faut admirer l'habileté de ces anciens aristocrates vénitiens, faisant, dans leur luxe et leurs jouissances, la part du peuple ei la part des pauvres pour se les faire pardonner. ^.

J'aime les reposoirs, les tentures, les fleurs de la Fête-Dieu.

Mais, dans les moments de trouble, de lutte» de quasi guerre civile, où il ne faut qu'une étincelle pour produire une explosion, j'en reviendrais à cette loi ou ordonnance déjà ancienne, qui prohibe dans toute ville, où il y a plusieurs religions ou plusieurs sectes, toute manifestation extérieure du culte. — J'approuverai, si l'on veut, l'arrêté du nouveau préfet de Lyon, qui fixe à une certaine heure les enterrements civils, et leur défend tout bruit et toute provocation; — mais à la condition d'un autre arrêté, imposant la même réserve aux pèlerinages, aux processions et aux enterrements catholiques.

Il ne faut pas permettre que les enterrements civils soient un masque et une gaieté de l'émeute ; — mais il faut reconnaître la hberté de toute religion, et même de « pas de religion ».

Pour ma part, en fait de cérémonie funèbre, je

n'ai qu'un vœu à former, c'est qu'on fasse en, sorte de ne me pas enterrer vivant, — c'est aussi qu'on ne dépense point d'argent pour m'enterrer avec des cérémonies vaniteuses; mais je laisse à ceux que l'aflfection chargera de ce dernier devoir la liberté de faire de mon c^ps ce qu'ils voudront. — Je déclare que je ne sais absolument rien d'une autre vie; — ma raison me dit que nous serons, après la mort, ce que nous étions avant la vie, — mêlés, confondus, perdus dans les éléments; — mais il est parfaitement possible que ma raison se trompe, qu'il n'ait pas été donné à la raison humaine de pénétrer ces mystères ; — il est parfaitement possible que nous ayons à rendre compte de notre vie, avant de passer dans une autre. — Je ne crois pas à un Dieu implacable, édictant des

peines étemelles, pour des fautes qu'il dépendait de lui de nous empêcher de commettre, parce que je le crois tout-puissant et souverainement bon; — aussi, j'ai tâché toujours d'agir de façon à pouvoir attendre la mort sans anxiété ; — si je dois paraître devant un Dieu nécycssairement juste et bon, je m'examine et je ne redoute ni sa présence ni sa justice.

Que Ton m'enterre après avoir récité des prières

pour moi — ou sans avoir récité des prières, peu m'importe, on fera ce qu'on voudra.

Je me sens prêt à paraître devant le tribunal de Dieu, — si toutefois Dieu si grand a la bonté de s'occuper encore des grains de poussière que nous sommes ; ce qui poun^t, du reste, être un des côtés de sa grandeur. ^.

Mes fautes sont celles de ma nature et de mon tempérament; — j'ai fait le moins de mal et le plus de bien qu'il m'a été possible. Me voilà.

Je désapprouve donc les injures si prodiguées aux gens qu'on enterre sans les cérémonies de l'Église; — je les permets contre ceux qui prennent ce prétexte pour paraMrg, pour faire du bruit et du scandale; mais il faut accentuer nettement cette distinction et ne pas se permettre, en aucun cas, ces injures contre le mort qu'on enterre.

La commission de la Chambre des députés qui s'est abstenue de conduire le corps de M. Brousse, parce qu'il ne passait pas par l'église pour aller au cimetière, a manqué à son devoir; — le colonel qui a fait rebrousser chemin à ses soldats et qu'on a loué à ce sujet aurait manqué à son devoir et devrait être mis aux arrêts, s'il n'avait pas d'ordres précis en ce sens.

C'est une comédie contre ce qu'on accuse d'être une comédie.

Celui que Ton conduisait au cimetière avec certainés cérémonies et certains honneurs convenus, — c'était un citoyen et un député ; — à ce double titre, ces honneurs lui appsyitenaient et on n'avait pas le droit de les lui supprimer, — qu'il fût catholique, protestant, luthérien, juif, musulman ou athée (toujours s'il y a des athées).

Si l'ordre a été donné, comme le prétendent à tort, je crois, certains journaux, par M. de Mac^ Mabon, M. de Mao-Mahon aurait manqué à son devoir; — le chef d'un État peut être en son parculier — aussi rehgieux, dévot même et pratiquant que bon lui semble ; — mais, dans l'exercice de ses fonctions, il ne doit tenir aucun compte de la religion ou de l'irréligion de personne.

Il doit à tous, héritiques, païens, idolâtres, athées (toujours s'il y a des athées) une justice égale, et n'a pas à se mêler de leur conscience.

Je me résume : — en ce moment de troubles et d agitation, — il serait sage d'empêcher tout prétexte à une collision et à des bravades, de quelque part qu'elles viennent ; — il faudrait astreindre et les enterrements civils et les enterre-

ments religieux — à une même discrétion et à une même réserve ; — il en devrait être de même pour les processions et les pèlerinages.

Pour moi, j'ôterai mon chapeau devant un mort enterré religieusement comme devant un mort enterré civilement; — de même que je me tiens dans une posture respectueuse dans toute église, dans tout temple, sans me soucier des rites et des cérémonies, et des noms de ceux qui y adorent ou sont sensés y adorer Dieu.

En attendant, on ne m'empêchera pas de con- 'sidérer comme bon chrétien l'homme qui, comme M. Brousse, laisse en mourant sa fortune aux pauvres et fait des pauvres sa famille et ses héritiers.

Et, si vous ne voulez pas absolument que cet homme soit un chrétien, alors, j'en suis fâché pour vous, c'est qu'il y aurait* quelque chose de mieux que d'être chrétien.

Je trouve dans un journal français une lettre de M. Xavier de Montépin.

M. de Montépin est un écrivain qui a fait plus de trois cents volumes, — « romans de cabinet de lecture », dit Vapereau un peu irrévérencieusement. De ces romans j'avais déjà lu trois pages en 18SS, et tout porte à croire que j'en aurais lu d'autres

et en aurais fait mes délices, lorsque tout à coup comme j'allais commencer la quatrième page, M. de Montépin fut condamné en police correctionnelle à l'amende et je crois aussi un peu à la prison pour publication jugée « immorale et contraire aux mœurs». Je ne crus pas devoir continuer à lire M. de Montépin. •

M. de Montépin — annonce que c'est comme catholique et royaliste qu'il prend sa plume, — cousine germaine de cette dague que Cyrano de Bergerac appelait a la massacroire » ; — il dit que les gens qu'on enterre civilement sont ensevelis entre quatre planches mal jointes; pourquoi mal jointes?

— Est-ce que les menuisiers qui font les cercueils sont catholiques et royalistes comme M. de Montépin? — mais alors ce ne serait pas honnête de ne pas faire joindre les planches, les menuisiers étant payés pour les faire joindre et la faute n'en serait pas aux enterrés.

Il ajoute — que ceux qu'on enterre civilement

— sont des avortés^ des bâtards, des enfants de concubins; — supposons que ce soit vrai, seraientils moins avortés, moins bâtards, moins enfants de concubins, si on avait porté le cercueil â l'église?

Un peu plus loin, il raconte que les amis de

m NOTES DE VOYAGE D'ON CASANIER

M. Ranc boivent du vin moisi et de reau-de^vie frelatée. Les pauvres gens me font grand'pitié! — et je comprends qu'ils soient .mécontents de la société actuelle ; — peut-être n'est-il pas prudent à M. de Montépin d'excuser ainsi et de justifier leurs réclamations et leurs {nrojets.

M. de Montépin veut qu'on ne salue pas un mort qu'on enterre civilement; — il appelle ce mort a la carcasse d'un libre penseur qu'on traîne au charnier » ; est-ce comme royaliste, est-ce comme catholique qu'il parle ainsi? à coup sûr ce n'est pas comme chrétien.

Il prie M. de Mao-Mahon de faire porter a au cimetière des guillotinés tout mort qu'on ne porte pas à l'église, •*- sur la charrette du bourreau, escorté seulement par les gendarmes ».

Savez-vous que c'est une rude punition pour ne pas penser comme M. de Montépin? — et moi qui n'ai lu de lui que trois pages — et qui ne puis savoir tout ce qu'il pense, je me trouve bien embarrassé.

M. de Montépin finit par une phrase que je vais copier tout entière :

« La liberté de conscience est un mot vide de sens. — L'homme, créé à l'image de Dieu, n'a

pas le droit de nier son Créateur, ou tout au moins d'étaler cyniquement, comme un titre de gloire, sa scandaleuse incrédulité. — Celui-là, quel qu'il soit, qui joue la comédie de ne pas croire en Dieu, est un coquin à qui Dieu fait peur. »

Et comment fera-t-on sans la liberté de conscience ? tout le monde devra penser comme M. de Montépin, — même comme il pensait dans le livre qui, en 1855, a été condamné comme contraire aux mœurs. *

M. de Montépin est-il bien certain d'avoir été créé à l'image de Dieu? — je crois Dieu un peu moins dur et un peu moins violent ; — et qui sait si certaines gens ne se croient pas athées, parce qu'ils ne veulent pas d'un Dieu dont M. de Montépin est la vivante image, un Dieu qui ressemble tant que cela à M. de Montépin.

« On n'a pas, dit-il, le droit d'étaler sa scandaleuse incrédulité ...» Je le veux bien, mais alors que les pèlerins n'étalent pas leur ridicule et provoquante crédulité — et, qui pis est, leur mensonge de crédulité.

a Celui qui joue la comédie de ne pas croire en Dieu est un coquin, à qui Dieu fait peur ». Ça a l'air de dire quelque chose; — eh bien, non, —

celui qui a peur de Dieu y croit. — Mais ne pourraiton pas dire : ceux qui font semblant de prendre pour un hommage à TÊtre suprême des momeries ridicules et qui veulent y contraindreles autres sous peine d'être jetés à la voirie, sont des coquins à qui Dieu ne fait pas assez peur ?

M. de Montépin — me parait un peu faiblir dans les conseils qu'il donne à M. de Mao-Mahon; — je vais lui demander la permission de lui rappeler la

formule ancienne *des condamnations contre les suicidés :

« Le cadavre dudit défunt sera attaché par l'exécuteur de la haute justice derrière une charrette, et traîné sur une claie, la tête en bas et la face tournée contre terre, — par les rues de ladite ville, depuis les prisons jusqu'à la place publique, où il sera pendu par les pieds, à une potence qui sera à cet effet plantée audit lieu, et, après y avoir demeuré vingt-qujatre heures, jeté à la voirie, ses biens acquis et confisqués, etc., etc. »

Fait au parlement, le 81 janvier 4749.

Pourvu, mon Dieu, qu'on n'applique pas cette peine aux gens qui n'ont pas lu les livres de M. de Montépin ! — r moi qui n'en ai lu que trois pages !

— et qui risque de ne pas penser comme lui sur plusieurs points.

Voici une loi universelle et humaine et en notre temps bien sage qui arrangerait bien des choses :

A chacun la liberté de vivre avec sa femme, d'élever ses enfants, de cultiver son champ ou son métier, de choisir et de prier SON Dieu de la manière qu'on jugera la meilleure, — et de n'obéir qu'aux lois.

Le chapeau mou est un des griefs de M. X. de Montépin contre les enterrements civils, et une des causes pour lesquelles il demande qu'on conduise les morts sur la charrette des suppliciés, avec des gendarmes pour tout cortège.

Nous parlerons donc un peu des chapeaux mous et des chapeaux durs.

n est un point sur lequel tout le monde est à peu près d'accord : — c'est que le chapeau dur, — plus connu sous le nom expressif et exact de « chapeau tuyau de poêle » , est, de toutes les coiffures imaginées par la mode, la plus laide, la plus ridicule, la plus incommode ; — les peintres et les sculpteurs n'ont jamais épuisé les sarcasmes contre ce chapeau.

On ne saurait trop s'étonner que, depuis que

rhomme a adopté les vêtements, ce qui remonte à une date assez reculée, puisque ça précède la sortie du paradis terrestre — et date de la feuille de vigne, il n'ait pas [encore pu trouver une façon défini* tive de s'habiller d'une manière à la fois commode et avantageuse, — et que les recherches et les tentatives à ce sujet se renouvellent tous les jours, n n'y a jusqu'ici d'acquis et de « trouvé bon » que ce hideux chapeau — qui, depuis une soixantaine d'années, n'a subi que de légères modifications dans la forme, — et pourquoi ?

— Est-il beau? — Il est extrêmement et souverainement laid.

— Est-il commode? — Il se gâte à la pluie, il ne préserve nullement du soleil ; il comprime douloureusement la tête.

— Est-ce quelque chose de très-cher dont la présence signale à l'admiration, au respect — un homme très-riche? — Ça ne coûte pas plus cher que certaines casquettes et moins cher que certains chapeaux mous.

— Est-ce un symbole d'égalité ? veut-on que tout le monde ait exactement le même chapeau? — Non, on s'efforce de se distinguer par des différences timides, — le bord plus ou moins large, plus ou

moins recourbé, relevé, — le cône plus ou moins étroit — parfois renversé, — la seule condition respectée, c'est la rigidité, la dureté.

Et vraiment cela autorise-t-il ceux qui s'obstinent à s'en affubler, à se croire si fort supérieurs aux autres, à s'ériger en aristocratie, à déverser le mépris sur ceux qui en portent d'autres, à les déclarer indignes de toutes fonctions publiques, à les signaler à la police et à la vindicte des lois, et à demander qu'on les traîne sur la claie?

Il m'est impossible de ne pas trouver un peu d'exagération dans ces manières de voir et de parler, et, dût-on m'accuser de plaider non pas pour ma maison, mais pour mon chapeau — pro petaso meOy je réclamerai, pour le chapeau mou — une tolérance égale à celle qu'on a pour tant de sottises, de coquineriers et. de crimes.

Pour ma part, il y a une trentaine d'années que, trouvant le chapeau tuyau de poêle laid et incommode, j'ai pensé que la conséquence naturelle de cette opinion était de ne plus le porter, et conséquemment d'en porter un autre.

Le grand chapeau en feutre mou, gris ou noir — ■• abrite du soleil, se plie quand on veut le porter à la main ou sous le bras, et est en même temps

une belle coiffure. — Cela dit, je n'y ai plus jamais pensé, — et je n'ai plus porté que celui-là; — ce qui fait que je suis excommunié, vilipendé — et menacé d'être traîné sur la claie.

L'athéisme est, pour le moins, aussi bête que la superstition et le fanatisme ; — seulement il a deux avantages sur eux :

Les athées n'ont jamais fait brûler personne.

Et je crois que les athées offensent moins Dieu que les superstitieux et les fanatiques.

Mettez-vous à la place de Dieu ; — je suppose que vous vous appelez... trois étoiles.

— Connaissez- vous M. trois étoiles?

— Non, dit l'athée, je ne le connais pas, et je ne crois même pas qu'il existe.

— Connaissez- vous M. trois étoiles?

— Oui, dit le fanatique, je le connais intimement : il est injuste, cruel, absurde, implacable, etc.

Les fanatiques appellent souvent athée, non un homme qui nie l'existence d'un Dieu; mais celui qui refuse de croire au Dieu qu'ils ont inventé, auquel ils prêtent leurs petites passions et leur grande méchanceté, et dont ils font leur pourvoyeur.

Je crois au Dieu, qui a fait les hommes et non au Dieu que les hommes ont fait.

Rome. — La loterie. — Un bon numéro. — Jusqu'aux songes

qui fiatlcnt le pouvoir.

La morale de papier a supprimé la. loterie, — pour la transporter dans les affaires et dans la politique. — Néanmoins, la loterie telle qu elle était autrefois, est encore assez souvent autorisée, — et d'ailleurs les départements frontières ou voisins des pays où la loterie subsiste, ont la ressource de la correspondance avec des agences spéciales.

Ainsi, à Nice, un certain nombre de marchands de volaille italiens se chargent, chaque semaine, de 'faire des mises à Gênes.

A Nice, on a également la roulette de Monaco à trente-cinq minutes de la ville.

J'avais pour voisin, à Nice, une espèce de méde- I. \\

cin et sa femme. — Ce n'était que clandestinement que « le docteur » rendait ou vendait la santé à ses semblables, parce qu'il manquait, je crois, quelques formalités — peutrêtre toutes — à ses diplômes.

A cette industrie, le couple avait ajouté la location de son appartement pendant la saison d'hiver» — se contentant d'une mansarde sous les toits, durant le séjour des étrangers ; — leur vie semblait assez monotone; — les plaisirs du docteur consistaient à s'enivrer quelquefois et à quereller sa femme; — ceux de la femme, à bavarder avec les voisines et à quereller son mari. — Elle y joignait pourtant, en cachette, la loterie, pour laquelle elle envoyait chaque semaine, à Gênes, ce qu'elle avait pu écumer sur la petite dépense de son petit ménage.

Un jour que j'allais visiter le locataire qu'ils avaient alors, — nous entendîmes des cris affreux partir de la mansarde habitée par le docteur et par sa femme, « C*est une scène de ménage, me dit mon ami, et cela est assez fréquent. » Cependant les cris redoublèrent, et nous finîmes par monter. — Nous vîmes alors le docteur qui assommait sa femme à coups de bàton^ -— Elle était tombée dans un coin de

NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER 18â

la chambre a moitié évanouie, et ne criait plus. — Le docteur, à notre aspect, s'arrêta, nous salua humblement et sortit de la chambre, probablement pour aller voir ses malades. — Nous laissâmes la pauvre femme aux soins d'une voisine, attirée comme nous par le bruit. — Le docteur était ivre, et, ayant découvert que sa femme avait encore mis à la loterie un argent qu'il eût préféré boire, il s'était emporté un peu plus que de coutume. — Trois ou quatre jours après, la femme frappa discrètement à la porte de son locataire, le docteur était sorti : — il pensa qu'elle venait le remerciel' de son intervention.

— Monsieur, lui dit-elle, irez-vous à Monaco aujourd'hui?

— Peut-être bien.

— Vous ne manquerez pas alors déjouer hardiment sur les n°* 17 et 33.

— Pourquoi?

— Vous le savez bien.

— Mais nullement.

— Allons donc! Tenez, moi, je viens de prendre sur la loterie de Gênes ces deux numéros auxquels, pour compléter le terne, j'ai ajouté la date du jour?

— De quel jour?

— Du jour où mon mari m'a tant battue (giorno délia hastonata), 17, 33 et 11.

Et, en parlant, elle avait tiré de son sein et ouvert un petit portefeuille crasseux, d'où elle tira un billet de la loterie de Gênes.

— Ne manquez pas de jouer sur ces numéros à la roulette, — c'est une chose certaine.

Et elle tira de sa poche un petit livre — qu'elle feuilleta — jusqu'à ce qu'elle trouvât le chapitre intéressant :

— Femme battue par une autre femme, 18, 13.

— Ça n'est pas ça.

— Femme battue par son mari, 17, 33.

Et elle quitta mon ami, — heureuse et souriante de la révélation qu'elle avait obtenue pour les meilleurs numéros à mettre à la loterie.

Il m'est tombé entre les mains un livre à peu près semblable à celui que consultait la femme du docteur. — C'est imprimé à Paris, rue Garancière, S, et ça se vend chez tous les libraires.

C'est XAlmanach des songes, visions et rêves, — avec les numéros qu'ils indiquent pour la loterie.

La préface est terminée par cette observation : « Depuis la suppression de la loterie en France, on pourrait croire que les numéros qui s'appliquent

aux rêves sont devenus sans importance. — Cela serait exact si les loteries étaient devenues absolument prohibées ; — mais, comme le Gouvernement en autorise dans certaines circonstances et comme elles subsistent dans certains États, nous avons cru que.... »

(L'auteur donne ensuite l'avis de se défier des livrets de songes vendus à vil prix (le sien coûte oO c.) et qui sont fabriqués sans raisonnements ni observations, ni combinaisons, — tandis que le sien, tiré de Tétude assidue, pendant vingt ans, « du sage Joseph, du prophète Daniel, du philosophe Euripide (?), du savant Apomasor (??), d'Artemidor (???), etc., etc., est un livre infaillible et utile à l'humanité. »

Eh! mon Dieu, je ne demande pas que l'on empêche de publier ces billevesées; mais je demande qu'elles ne soient pas priviligiées, protégées, — tandis que tant d'ouvrages sont mis à l'index.

Si j'étais ministre de l'instruction publique, j'aurais soin, lorsqu'il paraît une de ces bêtises empoisonnées, de faire faire immédiatement un petit ouvrage simplement écrit, démontrant la sottise et l'inanité de cette publication, et de le répandre à très-bas prix, ou même d'engager les libraires

qui exercent ce genre d'industrie à faire présent du contre-poison à tous ceux qui achèteraient la Clef, le Livre ou VAlmanach des Songes.

Quoi qu'il en soit, j'ai feuilleté celui qui m'était tombé entre les mains, et j'y ai découvert deux choses :

La première, c'est que, outre la superstition et le goût du jeu, il enseigne aussi une morale particulière.

Quelques exemples :

Deuil : Souci de peu de durée, joie et festins, 4, 69, 79.

Fille publique : Honneur et profit, 78.

Galanterie : Si c'est une femme qui fait ce songe, bonheur dans le commerce, 7, IS.

Galérien : Audace, courage, force, 53, 69.

Ingeste : Progrès dans les arts, 1, 14,* 41.

Lèpre : Si une femme fait ce rêve, amant titré et libéral dont elle tirera de grands profits.

Loterie : Petit risque pour un grand profit, S.

M : Hommes ou femmes serviables 27, 72.

Baiser le visage : Témérité suivie de succ^, S, 9.

Cabaret : Joie et consolation, 79.

Absinthe (en boire) : Petit chagrin suivi d'une grande joie, 7, 29.

Ceinture d'or : Gain à qui la porte.

Dormir avec une femme de mauvaise vie : Sûreté.

Obsèques d'un parent : Richesse, succession, 16,

Mais Fauteur, si sa morale est singulière, et — c'est ma seconde observation — ne se permet rien d'irrévérencieux pour l'autorité et semble au contraire, lui acc^order son aide et sa protection :

Aigle (en enfanter un) (ça se publiait sous l'empire) : Grandeur, prospérité, 11, 34.

Aigle planant : Réussite, honneurs, 1, 22.

Amende (la payer) : Profit, 83.

Bourse vide : Contentement d'esprit, 10, 20.

Prison (y entrer) : Salut; (y vivre) : consolation, 71.

Journal : Mensonge, 15, 31.

ÉcRiTOiRE : Perfidie, noirceur, mensonge, 2, 46.

Insensé % Bienfait du prince, 28, 30,

Lauriers (en être entouré) : Prospérité, 66.

EstHîe à ce soin d'émettre d'aussi bons principes que l'ouvrage doit de pouvoir se vendre chez tous les libraires?

Ceprano. — Les choses à leur place. — Un monument de la plus haute antiquité. — Le Liri. — Les chemins de fer. — Le progrès. — La vraie richesse. — Que les maçons de Babel ont manqué de patience.

A Ceprano, je trouvai toute la population, hommes et femmes, avec les costumes qui nous plaisaient tant dans Us Moissonneurs^ de Léopold Robert : les hommes avec les vestes rouges, bleues ou vertes, sans manches, — une seconde veste brune sur Tépaule, un large chapeau sur la tête.

Les femmes, nu-pieds, avec une chemise de toile, un corset vert, bleu, rouge ou violet, — un collier de corail, et sur la tête Une petite serviette blanche qu'elles savent arranger coquettement et pittoresquement en vingt façons différentes.

Je n*étais pas fâché de revoir quelques instants les formes féminines à peu près à leur place, — ce

dont m'avait, presque déshabitué la tyrannie des modes parisiennes.

Un autre contraste : cette^ ville de Rome, si pleine de magnificences et de richesses, est infestée de mendiants qui attristent et encombrent les promenades. A Ceprano, où beaucoup d'enfants se passent de chemise ou se contentent de quelques fragments très-incomplets, je n'ai pas vu un seul mendiant.

J'ai rencontré là cette pauvreté heureuse que j'ai remarquée lors de mes autres promenades en Italie.

J'avais aussi un certain besoin d'être quelque temps sans voir de monuments, — qui ne cessent de vous raconter la mort non-seulement des hommes, mais des peuples et des nations, et où tout constate que vous marchez sur un sol entièrement fait de poussière humaine.

La maîtresse de la Locanda nuova de Ceprano m'ayant dit avec un air de chagrin humilié :

— 'Ici, nous n'avons pas de monuments à montrer aux étrangers,

Je m'empressai de la rassurer en lui indiquant l'escalier de son hôtel, un des plus roides et des plus terribles escaliers que j'aie jamais vus :

— Vous vous trompez, signora, votre escalier est un monument, et un des plus anciens peut-être dont Rome puisse se vanter; il a été construit incontestablement assez longtemps avant Tinvention des échelles, qui étaient déjà sur lui un perfectionnement et remontent à la plus haute antiquité.

Mais Ceprano, a autre chose, et, disons-le tout bas, mieux que des monuments antiques, ouvrages plus ou moins grands, plus ou moins réussis des hommes, luttes plus ou moins suivies d& victoires avec la pierre et avec la toile; — imitations plus ou moins exactes, plus ou moins heureuses de la nature ; — Ceprano a la nature elle-même, avec ses splendeurs, ses magnificences, ses harmonies, non pas antiques, mais éternelles et toujours jeunes. — Une assez forte rivière, le Liri, fait plus d'à moitié le tour du bourg; — à Thorizon s'élèvent de hautes montagnes d'un bleu sombre, sur lesquelles se découpent, avec leur verdure vivante et gaie, les peupliers, les saules, les aulnes qui s'élèvent le pied dans Teau; — autour des saules, grimpent en s'enroulant de grands liserons blancs ; — - de place en place des lauriers-roses, non pas de chétifs arbustes en caisse comme on en voit sous les

\n NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER

cieux moins favorisés, mais de vrais grands arbres, chargés de fleurs parfumées.

Entre ces rives vertes et fleuries, coule le Liri, tantôt calme et profond, tantôt rapide, écumeux, bruyant, lorsqu'il a passé sous les moulins, et chantant en chœur avec les moulins la belle et étemelle chanson du travail et du pain.

Le froment et le maïs apportés des champs où ils ont été arrosés par la pluie du ciel et par la sueur des laboureurs et des moissonneuses, sur des chariots traînés par ces grands bœufs gris aux énormes cornes droites, mêlent aussi leur voix à cette chanson pendant que la meule les écrase et les change en farine blanche ou dorée.

D'où vient que cette pauvreté, calme, heureuse, ne se trouve que dans les pays réputés pauvres, mais où l'homme reste en relations directes avec la nature, avec la terre, et n'attend rien que du ciel, et que ce bonheur ne se rencontre pas dans les cités enrichies, dit-on, par le progrès?

Eh! c'est que nous savons en réalité bien peu de choses d'une manière certaine, c'est qu'il n'est pas du tout démontré que ce que nous appelons le progrès soit, en réalité, un pas en avant vers le mieux-être, vers le bonheur.

Avec certains moyens de satisfaire plus facilement ou plus agréablement les trois ou quatre besoins réels que la nature nous avait donnés, ce qu'on appelle le progrès nous apporte en même temps d'autres et nouveaux besoins, et lorsque, grâce à lui, nos ressources s'augmentent comme wn, nos besoins s'accroissent comme trois.

Cette immense révolution des chemins de fer supprime la distance, mêle les peuples, confond les mœurs et lès usages, a déjà supprimé la variété des costumes, et créera, avec le temps, une langue polyglotte, formée de toutes les langues mêlées et confondues, celle qu'auraient parlée les maçons de Babel, s'ils ne s'étaient pas séparés.

Cette révolution sacrifie les petites localités aux grands centres ; — avant les chemins de fer, il n'était guère de village, de bourg, de hameau, qui n'eût sa grande ou petite richesse, due à la nature, qui rendait la vie facile et douce à ses habitants; — ceux-ci avaient la chasse et le gibier, ceux-là la pêche, le poisson de la mer ou des fleuves, ces autres le grain et les fruits en abondance, etc. — Les chemins de fer viennent faire rafle de tout, et portent tout dans les capitales et les grandes villes.

On m'interrompt ici pour me dire : « Oui, mais

les capitales et les grandes villes rendent ce qu'elles prennent en argent, et le prix des denrées qu'elles absorbent s'élève tous les jours au bénéfice de ceux qui les produisent, et ce produit les enrichit. »

Ça a Fair vrai, c'est même vrai, et pourtant ce n'est vrai que sous un rapport; — ça apporte de l'ar* gent, mais ça apporte aussi des besoins nouveaux, des habitudes dispendieuses*

Le progrès réel incontestable serait que tout le monde vécût le plus facilement et avec le moins de travail possible.

Est-ce un progrès heureux que celui qui exige chaque jour une plus grande somme de travail pour subvenir aux nécessités de la vie, — ■ sans parler des inquiétudes, des soucis, des anxiétés, des désespoirs de ceux qui n'y arrivent pas, — parce que ces nécessités s'accroissent tous les jours, parce que le a progrès » en augmente le nombre et les exigences, toujours plus qu'il ne donne les moyens de les satisfaire? Le dimanche, ce jour de joyeux repos qui revenait autrefois chaque semaine^ est presque partout supprimé pour l'ouvrier; ou bien il le passe bêtement et seul au cabaret, à lire ou à entendre lire et commenter des journaux, et à boire des liqueurs frelatées et malsaines, laissant

à la maison sa femme et ses filles, qui elles, de leur côté, ne se contentent plus de leurs simples,, propres et coquettes parures d'autrefois, — et aiment mieux ne pas se promener, ne pas danser, ne pas s'amuser, que de ne pas étaler aux yeux et les faux chignons, et les doubles jupes, et les tuniques, et les tabliers qu'elles voient aux bourgeoises et qui n'ont d'autre résultat que de les enlaidir, quand elles les acquièrent à tout prix.

Je ne citerai qu'un exemple, et je le prendrai sous mes yeux : — la petite commune sur les confins de laquelle j'habite, Saint-Raphaël, — est surtout une colonie de marins et de pêcheurs; — ^ ils vous disent qu'il y a trente ans, il y a vingt ans, ils péchaient comme aujourd'hui d'excellents poissons sur leurs fonds de roche, — et ce poisson se vendait à bas prix, parce que, quelque abondante que fût la pêche, le poisson ne pouvait se transporter et se vendre que dans- un rayon très-étroit autour d'eux.

Aujourd'hui, grâce aux chemins de fer, le rayon s'est singulièrement élargi; — • il s'étend vingt fois plus qu'auparavant ; — le poisson de Saint-Raphaël, qui va alimenter de grandes villes assez éloignées, a décuplé de prix.

— Le progrès ! dites- vous.

— Attendez un peu, — il arrive en effet beaucoup plus d'argent à Saint-Raphaël.

— Eh bien!... le progrès!...

— Attendez donc... vous croyez alors que les habitants sont à la fois plus riches et plus heureux qu'autrefois?

— Sans doute.

— Eh bien, c'est le contraire qui est la vérité ; — autrefois, on trouvait une nourriture saine, facile, à bon marché dans le poisson, qui se vendait à bas prix, ainsi que le gibier qu'on tuait dans la forêt; -^ aujourd'hui les habitants de Saint-Raphaël ne peuvent plus, à cause de la cherté extrême, manger ni poisson ni gibier.

— Je l'admets, dites-vous, mais les pêcheurs, eux, gagnent beaucoup plus d'argent.

Ils gagnent plus d'argent, répondrai-je, mais ils en dépensent beaurx)up. davantage, et ici nous trouvons la proportion de un à trois dont je parlais tout à l'heure. — En même temps qu'augmente le prix du poisson, qu'ils vendent, celui de toutes les denrées qu'ils doivent acheter augmente dans une proportion au moins égale, et aussi d'autres habitudes, d'autres besoins, certains menus luxes

se sont insinués et sont devenus nécessaires; — en un mot, tout le monde est d'accord sur un point, c'est qu'on est à Saint-Raphaël, tout en voyant circuler beaucoup plus d'argent, plus pauvre et moins heureux qu'autrefois.

Il doit en être, il en est de même partout. — La vie, pour employer l'expression populaire, devient plus chère tous les jours, — c'est-à-dire que chaque jour il faut plus de travail, — avec plus de poignante incertitude, pour nourrir sa femme et ses enfants.

Il doit en être, il en est de même partout.

C'est triste, c'est inquiétant, — et m'est avis qu'on ne s'en inquiète pas assez.

Une chose m'a frappé désagréablement à Geprano, c'est que la fille de la maîtresse de l'auberge qui voit quelquefois passer de riches voyageuses, cherche déjà à s'attifer autrement que les autres filles du pays ; — elle a déjà adopté cette mode laide et bête de couper courts les cheveux du devant de la tête et de les faire retomber en frange roide, collée sur le front; et je la voyais ne pas perdre de vue une jeune voyageuse de son âge, dont évidemment elle étudiait le costume avec le désir d'en emprunter quelque chose. — C'est un commencement, et ça

continuera, ça se propagera, par contagion ; dans dix ans, peut-être auparavant, les femmes de Ceprano seront habillées à la parisienne, se croiront élégantes, et seront pauvres, enlaidies, malheureuses, peut-être pis, — et les voyageurs seront assaillis par les mendiants.

Retour à Rome. — Porta Pia. — La villa Casalini. — Garlbaldi. — Désappointement. — S. M. le roi d'Italie. — Chacun son métier. — Une lettre de Garibaldi.

Retournons un peu à Rome.

Dès mon arrivée, après avoir rendu mes visites traditionnelles à Saint-Pierre, au Vatican, au Colisée, au Panthéon, etc., je pensai à voir Garibaldi, qui devait être à Rome, — où il s'occupe d'un projet d'utilité qui vient d'être voté par le Parlement, la canalisation du Tibre.

Les lecteurs des Guipes savent que je l'aime beaucoup, que je l'ai souvent défendu contre des imputations injustes ; que je n'ai guère manqué l'occasion de faire ressortir et les services qu'il a rendus à l'Italie, et le désintéressement antique de toute sa vie, etc.

J'appris qu'il était aux bains de Frascati ; je lui envoyai une dépêche pour lui dire que je ne re-

culerais pas devant ce petit voyage pour aller lui serrer la main.

Quelques heures après, il m'avait répondu :

(f Je serai demain à Rome, où je vous attendrai. »

Jusque-là, tout allait bien.

Le lendemain, je m'informai de sa demeure à Rome; il faut sortir par la « porta Pia », et ensuite semyre dritlo, toujours tout droit.

La villa Casalini, qu'on m'avait indiquée, est à au moins une heure et demie de Rome, je finis pourtant par y arriver.

La maison est au fond d'un jardin ; — je frappe, je sonne. — Ce n'est qu'après un temps assez long qu'il paraît un homme en chemise rouge, assez bonne figure rustique, qui me dit un peu brusquement :

— Que demandez-vous?

— Le général Garibaldi.

11 remonte un escalier, reste absent dix minutes et revient.

— Qu'est-ce que vous lui voulez, au général ?

— Ce que je lui veux ? mais ça ne vous regarde pas, et c'est à lui que je compte le dire.

Il disparaît encore une fois; après dix autres minutes, il revient :

— Votre nom?

— C'est en effet par là que j'aurais dû commencer; voici ma carte. ^

Nouvelle éclipse de la chemise rouge, puis il revient.

— Avez-vous un rendez- vous avec le général ?

— Oui, il m'a envoyé une dépêche de Frascati. La chemise rouge remonte et redescend.

— Voyons la dépêche.

Ici, la patience m'échappe.

— Ah çà! ma bonne chemise rouge, est-ce que vous vous moquez de moi? est-ce que vous me trouvez l'air d'un homme qui a besoin de porter dans sa poche la preuve de ce qu'il dit?

11 remonte un peu effarouché, puis revient :

— Le général est fatigué, et il dort.

— Que ne le disiez-vous tout de suite ? — Alors, donnez-moi un morceau de papier et une plume.

Après dix autres bonnes minutes d'absence, il

revient :

— On ne trouve pas de plume.

— Et un crayon?

— On ne trouve pas de crayon non plus.

— Ah! tant mieux, pensai-je, le général a sans doute renoncé à écrire ces lettres qui affligent ses véritables amis.

Je finis par trouver un jardinier qui possédait un bout de crayon que je taille avec un couteau ; je déchire une page de mon portefeuille, et j'écris dessus à peu près ces mots :

« D'après votre dépêche, mon ami, je me suis transporté à la villa Casalini ; mais arrivé là, il m'a été impossible d'arriver à vous. — J'ai, dans ma vie, connu plusieurs tyrans; aucun n'était aussi bien gardé que vous; je ne vous en présente pas moins mes amitiés, et je regrette de n'avoir pu vous serrer la main.. »

De retour à Rome, quelqu'un à qui je racontai mon désappointement me dit — ce que je lus dans un journal du lendemain — que, depuis l'émission de son projet de canaliser le Tibre, Garibaldi était tellement assailli d'entrepreneurs, de faiseurs d'affaires, etc., qu'on avait établi autour de lui un cordon sanitaire, et que probablement on m'avait pris pour un de ces importuns.

Je me suis consolé de bien d'autres choses dans ma vie.

Je n'espérais pas voir le roi d'Italie, que je connais depuis longtemps, ayant eu plusieurs fois à Nice, en 18S7, l'honneur de causer avec lui; — j'avais lu dans les journaux italiens qu'il allait aller

se réfugier dans les montagnes et se reposer des ennuis de la politique par les fatigues de la chasse.

Ce prince est très-sympathique à tous ceux qui le connaissent, et doit Têtre surtout aux Français, auxquels il rappelle, par ses goûts, ses habitudes, son caractère, sa simplicité extérieure, sa bonhomie qui n'exclut pas la finesse, tant s'en faut, notre légendaire Henri IV. — Il a Tesprit vif, aisé, de bonne humeur.

Aussi, je fus enchanté lorsqu'on m'apporta une lettre qui me disait que Sa Majesté me recevrait le lendemain.

Je dis au porteur de la lettre : « Avec tout autre roi, je serais embarrassé; je n'ai que mes habits de voyage, mais je suis parfaitement sûr quHl n'y fera même pas attention. »

En effet, le lendemain, à l'heure indiquée, je me rends au Quirinal; j'envoie ma carte au secrétaire du cabinet particulier, et on m'introduit, sans me demander autre chose, dans une salle d'attente où je trouve plusieurs des personnes qui entourent le roi, des officiers d'ordonnance, etc., qui se présentent à moi et me font le meilleur accueil.

Quelques instants se passent, et j'entre chez le

roi, qui est seul, vient à moi en me tendant cordiafement la main, et me dit en souriant :

— Vous avez eu bien raison de ne pas vous préoccuper de votre costume; si vous revenez me voir, venez en manches de chemise, si ça vous est plus commode. — Asseyons-nous et causons.

Il me désigne un fauteuil, s'assied en face de moi et me dit :

— n y a longtemps, mon cher monsieur Rarr, que nous ne nous sommes vus ; qu avez-vous fait depuis ce temps?

— Mais, sire, j*ai fait mon métier d'écrivain, comme vous avez fait votre métier de roi; seulement, vous, vous avez eu dans le vôtre beaucoup d'avancement : vous êtes devenu roi d'Italie et caporal des zouaves de France.

— Ah! si vous saviez combien de fois j'ai pensé, depuis ce temps-là, qu'il vaudrait mieux être caporal des zouaves que roi d'Italie ! — J'ai eu de terribles soucis, d'incessantes préoccupations. — Cependant nous allons bien, tout s'améliore... jusqu'à nos finances.

Quoique je n'aie pas la présomption de croire que le roi d'Italie m'ait rien confié de secret, je

ne crois pas devoir cependant rapporter ici toute la conversation, assez longue, que j'ai eu l'honneur d'avoir avec Victor-Emmanuel.

On fait aujourd'hui trop parler les rois, et on fait de leurs moindres paroles trop de paraphrases et de commentaires ; je tiens seulement à redire deux points :

C'est que, « même quand le roi d'Italie n'a pu

et ne peut être l'allié de la France, il est et veut être toujours son ami ».

Le second point, c'est qu'il n'avait pas épargné les bons avis à Napoléon III, à propos de la guerre la plus folle et la plus criminelle où jamais un souverain ait jeté un peuple, et que, malgré la promesse qu'il avait exigée de l'empereur de ne rien entreprendre sans l'en avertir plusieurs mois à l'avance, c'est presque par hasard, au sommet des Alpes, pendant une chasse aux chamois, qu'il reçut la nouvelle que l'empereur des Français avait déclaré la guerre au roi de Prusse.

Sa Majesté entra, au sujet de cette guerre, dans quelques détails très-nets et très-intéressants.

Puis ajouta :

« La France est en train de se relever bien

noblement. »

Lorsque je pris congé du roi, en me reconduisant jusqu'à la porte, et la porte déjà ouverte, de façon qu'on pouvait du dehors entendre ses paroles, il me dit en me tendant encore familièrement la main :

— Français et Italiens, soyons, restons toujours amis.

n y avait à Rome, à mon arrivée, une assez grande agitation à propos d'une loi demandée par le gouvernement relativement à la Sicile.

On se querellait, on s'injuriait, on s'insultait au parlement italien comme à Versailles ; — seulement, ça causait encore du scandale, — tandis qu'à Versailles, on ne tardera pas à n'y faire plus d'attention.

En rentrant à Saint-Raphaël, je trouve une lettre de Garibaldi.

c( Mon bien cher et ami,

» Je suis désolé de n'avoir pu vous voir, et ce serait long de vous raconter les malencontreuses circonstances qui m'ont privé de ce plaisir;

» Écrivez-moi pour me prouver que vous ne me boudez pas, et que je suis toujours votre ami

dévoué.

» G. Garibaldi.

» Frascati. y>

Non certes, je ne vous bouderai pas, mon ami, puisque vous avez partagé mes regrets d'un quiproquo qui nous a empêchés de nous rencontrer encore une fois, à une époque de notre vie où il ne se présentera peut-être plus d'autres occasions.

Je vous sais d'autant plus de gré de. votre lettre affectueuse, que je sais par moi-même, maintenant, que ce n'est pas une petite affaire que d'écrire dans votre maison.

Foligno. — Tremblements de terre. — Caserta. — Les jardins. — Un peuple de pierre. — La fontaine Trevi à Rome. — L'eau à Rome. — L'acqua virgine. — L'acqua marcià.

Foligno.

Foligno, d'où j'écris, est une petite ville qui paraît tout à fait habituée aux tremblements de terre : — quelques-uns sont très-près de nous : 1831, — 1839, — 1853, — 1854. — Ils ont renversé beaucoup de maisons et écrasé beaucoup d'habitants. On en parle' dans les livres, mais les habitants paraissent l'ignorer ou n'y plus penser. N'en parlons donc pas.

Cette ville est célèbre par un tableau de Raphaël, qu'elle n'a pas : la Vierge de Foligno,

Cette Vierge s'est beaucoup promenée ; on l'a vue

à Paris, elle est aujourd'hui à Rome. — C'est fâcheux pour les habitants et surtout pour les aubergistes.

Ah! quel beau jardin j'aurais fait à Caserte!

Figurez-vous que, par un triple aqueduc qui part de Maddaloni, par trois rangs d'arcades, il arrive en haut de Caserte et de la résidence royale, non pas de l'eau, mais une rivière tout entière dont se contenteraient bien des villes, je ne dirai pas d'Italie, où on se satisfait de peu, mais de toute autre contrée.

Cette rivière coule à une grande hauteur audessus des jardins de Caserte; il n'y avait qu'à la laisser tomber, après lui avoir creusé un lit plus ou moins sinueux, plus ou moins profond et inégal, plus ou moins large ; elle se serait promenée libre dans les jardins, tantôt divisée en cent ruisseaux» tantôt cascade bruyante, tantôt courant rapide ou étang endormi.

Ah bien, oui!

Ce n'était pas ainsi que l'entendait rarchite<^te Vanvitelli et que le permettait l'idée de singer Versailles et le « grand roi ».

La rivière tombe d'abord, mais pour bientôt se relever — et se livrer à toute sorte de jeux ridi-

cules et de puérilités ; — il faut qu'elle divise sa chute en cascades, — ou escaliers corrects et réguliers ; — puis qu'elle passe par menus filets à travers des dauphins, des chevaux marins, des tritons, des Amours, des vases, etc., etc. ; puis qu'elle remplisse un immense carré long également régulier, entouré de pierres, — une auge gigantesque; sur les bords, au lieu de la charmante harmonie des arbres et des plantes qui naissent spontanément et vivent heureux et biens portants, soit dans les eaux, soit sur leurs rives, — c'est bordé de mille statues médiocres, — cinq ou six types, toujours les mêmes, — qui, fussent-elles d'ailleurs autant de chefs-d'œuvre, ne vaudraient pas là des peupliers, des saules, des aulnes, etc., statues qui, selon le cocher qui me menait à l'heure, étaient toutes dignes de la plus patiente admiration et exigeaient chacune une station prolongée.

Naturellement, les arbres sont taillés en carrés en cubes, en pyramides, en obélisques, en murailles, et évitent, de leur mieux, de ressembler à des arbres.

Ce système de jardins, dont Versailles a été et est resté le type, est une de ces aberrations de l'esprit humain, une de ces folies qui sont une

honte pour une époque, parce que cela tient à un ensemble.

C'est le luxe bête et tyrannique. — Tout despote aboutit fatalement à Schahabaham, de l'Ours et le Pacha,

Ah ! eau, tu veux suivre ta nature, descendre et courir en cherchant ton niveau et en murmurant ta fraîche et riante chanson.

— Mais alors, c'est l'eau de tout le monde, c'est l'eau du bon Dieu, c'est l'eau du peuple.

— Est-ce vrai, ma bonne, disait une petite princesse de cette famille du grand roi, que tu as cinq doigts à chaque main, comme moi?

n faut pour le grand roi une eau créée exprès pour lui ; Dieu lui doit bien cela, après ce qu'il a fait pour lui en massacrant tant d'hérétiques ; — il faut une eau qui, au lieu de descendre, de tomber et de couler, monte, saute, danse le menuet; — il faut que tout porte une perruque, comme le grand roi. — Des cheveux naturels! fl donc! c'est commun, c'est peuple ! — Et quand le grand roi a « perdu ses dents », un courtisan demande :

— Qui est-ce qui a des dents?

Et quand le grand roi est battu en Allemagne, madame de Sévigné écrit :

« Ici, il n*est plus question de rAUemagne, personne ne parle de FAllemagne ; d'ailleurs, on vous demanderait : « Où prenez-vous T Allemagne? » L'Allemagne, qu'est-ce que c'est que ça? »

Et quand le grand roi doit « enrayer », puis « dételer » et renoncer à l'amour,

Elle écrit :

« Quant à l'amour, non-seulement on ne le t'ait plus, mais on n'en parle plus; il n'en faut plus. »

De même, il faut encore moins d'indépendance; on trouve hardis les arbres qui prétendent jeter leurs branches à droite et à gauche et les élever en haut.

Toi, chêne, tu prétends être un chêne; mais où allons-nous? -r- Tu seras un mur.

Toi, peuplier- tremble, qui fais frissonner tes feuilles sous la brise comme de petites sonnettes, tu manques de tenue, tu manques de majesté, tu manques de perruque, ne t'avise pas de manquer de soumission; tu vas être une colonne, et songe à imiter l'immobilité du marbre.

Mais les « charmes » et les « ifs »?

Parlez-moi des « charmes » et des « ifs ». Voilà des arbres dociles^ des arbres de cour, des arbres sujets.

Les « charmes », on en fait des colonnes, des péristyles, des arcs de triomphe, des obélisques.

Des a ifs », on fait des banc&, des vases et toute sorte d'animaux.

Suivez leur exemple, et n'oubliez pas, ô arbres enclins à Findépendànce, que celui d'entre vous qui se donnera des airs d'arbre, sera coupé et jeté au feu, comme rebelle et hérétique.

Aussi, dans ce système de jardin où les arbres et l'eau deviennent artificiels, -*- où les premiers ont l'air de copeaux teints en vert, — où l'eau semble figurée par des bandes de papier argenté, — on s'étonne quand on entend des voix et des gazouillements d'oiseaux; il semble que l'on n'y devrait entendre que des épinettes et des tabatières à musique.

Les oiseaux, du reste, y sont rares ; — ces arbres, ces buissons que l'homme, le jardinier — ou mieux le perruquier — ne laisse jamais tranquilles, ne leur offrent pas, pour leurs amours et pour leurs nids, l'asile sûr et tranquille qu'ils vont demander aux arbres libres, vivants, heureux et sauvages.

Je m'étonne seulement que les jardiniers du grand roi aient permis aux arbres de Versailles de garder leur feuillage vert.

Cest commun. — Pourquoi ne pas édicter une verdure rose ou bleue?

Je sais bien que ça s'est fait sous Louis XV, mais seulement pour les tableaux.

C'est une timidité ; c'est une des premières « concessions » qui ont, anneau par anneau, formé la chaîne qui a garrotté d'abord, puis traîné la royauté à sa ruine.

Et, dans l'eau, croyez-vous voir toutes ces plantes aquatiques si diverses de formes, si variées de couleurs : les nénufars blancs et jaunes, et sous ce beau climat, les « nymphœas » bleus et les « nelumbium w roses, et les « sagittaires », et les « pontederia », et les « butomes », et les « typha », et les « roseaux du Christ », et les « thalia », et les a salicaires », et les « arundo donax » verts et rubannés, et les « bambous »?

Du tout; on a nettoyé les eaux; — c'est remplacé par des déesses de pierre et des nymphes de pierre, des poissons de pierre, des grenouilles de pierre; — par la « représentation » d'êtres qui n'existent pas : des satyres, des faunes, des syrènes, des tritons, des Cérès, des Vénus de pierre^ dont la partie inférieure du corps est une gaîne de pierre.

Il faut tout dire : dans une partie séparée de ces immenses jardins, est ce qu'on appelle le « jardin* anglais » ; — c est une seconde insulte, la doublure de la première insulte au goût français. — Aussi je vais rechercher dans un bouquin, où je Tai lue autrefois, la preuve que les Anglais ont, eux aussi, imité les fameux « jardins français » ; si encore ils n'ont pas fait pis que les imiter; ça se retrouvera au premier jour.

Donc, ce jardin dit anglais est beaucoup plus réel que l'autre; l'eau y court ou y dort entre des rives vertes, tantôt au soleil, tantôt à l'ombre; — un assez grand nombre d'arbres très-vieux ont été abandonnés à eux-mêmes et sont devenus magnifiques. Ce n'est qu'à Fontainebleau que j'ai vu d'aussi grands, d'aussi gros chênes qu'à Caserte J'ai remarqué un tulipier gigantesque, un très-beau et très-grand chêne-liége.

Cette partie des jardins est en réalité très-agréable ; — mais combien elle l'eût été et le serait davantage si elle avait été plantée par un vrai jardinier comme moi, par un homme sentant et connaissant, pour les avoir étudiées toute sa vie, les harmonies de la nature.

Par exemple, dans ces immenses jardins de Ca-

serte, sous ce ciel où les lauriers-roses n'ont rien à redouter de l'hiver et deviennent rapidement de grands arbres, il y a... quatre lauriers-roses, — d'une seule et même variété, — et où les a-t-on plantés? — dans la partie éîevée des jardins! — Jamais écolier n'a réuni autant de solécismes et de barbarismes dans un thème. — Le « nerium », le laurier-rose, est aussi aquatique que nos saules, sa feuille a la même forme, ses branches la même flexibilité.

Eh bien , pour ne parler que des lauriers-roses, j'aurais fait en grand à Caserte ce que j'ai fait en petit à Saint-Raphaël.

A Saint-Raphaël, sur les talus qui entourent une grande mare, plus de deux cents lauriers-roses forment un bois charmant ; il y en a de toutes les variétés, des roses de tous les tons, des camés, des blancs, des rouges, des pourpres, des jaunes de diverses nuances, des rayés rose et blanc comme des œillets, les uns à fleurs simples, les. autres à fleurs doubles ; — c'est un spectacle enchanteur.

A Caserte, j'en aurais fait ime forêt sur les deux bords de la petite rivière dont on a emprunté l'eau timidement à la grande rivière consacrée aux mascarades du jardin dit Français.

Il y a... deux camellias, — et ces deux camellias, qui sont magnifiques et forment depuis le gazon sur lequel s'appuient leurs premières branches, d'épaisses pyramides de vingt pieds de hauteur, n'ont pas donné l'idée d'en planter un bois!

On n'a &it non plus ni un bois ni des groupes de palmiers, — par une raison simple, c'est que je n'en ai vu que deux ; — il est vrai qu'on m'a assuré qu'il y en a un troisième, mais on ne me l'a pas montré.

J'aurais voulu rassembler et disséminer dans toutes ces eaux toutes les belles plantes aquatiques : il n'en existe que dans un petit mesquin bassin grand comme une table, et les plus belles n'y sont pas. — Un seul « nymphœa » ; point de <r nelumbium 9, point de cette belle « sagittaire » à fleurs doubles de la CShine, point a d'aponogeton dysta-

chium ».

Même dans cette partie du jardin qui, malgré ses défauts et ses pauvretés, est fort belle, on n'a pu se dispenser de mettre encore des statues.

Ëntrevoy^ une femme passant dans une de ces beUes allées marbrées d'ombre et de soleil, comme cette femme et ses vêtements flottants parleront autrement à Fimagination que toutes ces déesses

inutilement nues et impudiques qui vous laissent aussi froid qu'elles et leur chair de marbre.

Gardez donc les statues pour les musées, pour les monuments, ou encore pour ces jardins qui sont des salons comme certaines allées des Tuileries à Paris, mais dans un vrai jardin, dans un paysage, une statue ne peut jamais valoir une fleur, une touffe d'herbe dont elle tient la place.

Je me rappelle le désespoir de Hardy, Thabile jardinier du Luxembourg, lorsque, en 1848, l'architecte du Luxembourg voulant gagner de la place pour mettre de la pierre, ordonna d'arracher, sur certains talus, des aubépines blanches et roses, des sorbiers, des ébéniers, tous centenaires, tous magnifiques; il ne voulut pas assister à cet acte de vandalisme, il s'absenta pendant le temps nécessaire à l'exécution.

Je me rappelle aussi ce que je disais à un homme de Nice, qui me Msait voir un splendide « mêlaleuca » ; désigné comme arbuste dans les livres, il avait atteint les proportions d'un chêne; comme j'exprimais mon admiration, il me dit :

— Malheureusement, je vaisêtre obligéde l'abattre.

— Eh pourquoi, mon Dieu!

— Il est trop près de la maison.

Étes-vôus riche? demandaî-jc;

— Mais... oui, monsieur, me répondit-il un peu blessé de la forme dubitative.

— Eh bien, si vous êtes riche, il faut laisser Tarbre et abattre la maison.

A Caserte, peu ou point de fleurs, peu ou presque point de rosiers.

U y a une serre assez grande, et on Ta placée dans le jardin dit des Anglais, dont elle déshonore un coin.

Pourquoi des serres dans ces pays privilégiés, où toutes les plantes de la zone tempérée d'Europe vivent et prospèrent en plein air?

C'est donc un grand plaisir de voir les végétaux des tropiques malades, infirmes, rabougris, étiolés, souffreteux.

Dans un coin d'un de ces jardins où tant d'autres belles plantes de presque tous les pays végètent à pleine sève et en pleine liberté, les plantes de la serre ressemblent pour moi aux boîteux, aux culs-de-jatte, aux manchots, aux infirmes de toutes les sortes, de toutes les tristesses et de toutes les hideurs, accroupis sur les marches des belles églises de Rome.

Ah ! quels beaux jardins j'aurais faits à Caserte ! Comme j'aurais délivré l'eau, rendu la liberté aux

arbresy et flanqué à la porte tout ce peuple de marbre.

Ah! les beaux jardins que j'aurais faits à Caserte!

 Rome, non plus, on n'aime beaucoup ni le arbres ni les fleurs; on a toujours peur de ne pas avoir assez de place pour les monuments, pour les tableaux, pour les statues; on y a, m'a-t-on dit, beaucoup de camellias l'hiver, mais le camellia ! la moins fleur des fleurs après le dahlia; il y a trente

ans que j'ai expulsé le dahlia de mes jardins; le camellia appartient plus à la parure des femmes qu'à celle des jardins, c'est une fleur de toilette naturellement artificielle; on ne peut voir les camellias avec quelque plaisir que pendant l'absence des roses, et ils doivent disparaître au retour de ces reines.

Une des magnificences de Rome est l'abondance d'eau qu'y ont amenée les Romains d'abord et ensuite quelques papes.

Par des aqueducs nombreux, qui sont déjà euxmêmes de beaux monuments dont les lignes droites et les arches font un effet merveilleux dans le paysage, il en arrive de tous les côtés et de distances très-longues.

Il y a des eaux de diverses régions et de divers.». « crus » plus ou moins renommés; — il y a des gourmets d'eau; — cela me rappelle mon cher père : je ne sais s'il avait voulu faire mentir un double proverbe populaire^ mais^ allemand et musicien, il ne buvait que de Teau. Aussitôt qu'il arrivait dans un pays, dans une campagne, fût-ce pour quelques heures, il prenait un verre, allait goûter ou mieux « déguster » l'eau de toutes les sources» de toutes les fontaines» et choisissait l'eau qu'il boirait pendant tout son séjour; quand par hasard il en trouvait une d'un cru supérieur, ou exquise, il en emportait une bouteille en s'en allant. C'est à son exemple que jusqu'à vingt ans» sauf de rares exceptions, je n'ai bu que de l'eau» et ne m'en suis pas plus mal trouvé.

Les deux eaux les plus célèbres à Rome sont ; Xeau marcia et Yeau vergine. L'eau vergine coule en grande abondance, à larges ondes, à la fontaine Treviy sur une place de la ville.

Cette fontaine est un très-grand rocher formé de vraies pierres de rocher; de tous côtés, par les fentes, par les fissures, s'élancent et ruissellent» à gprand bruit» des nappes, des gerbes, des filets d'une eau claire, limpide, violente, furieuse : sur d'autres

points, Teau ne fait que tomber goutte à goutte ; — au-dessus du rocher, une poussière d'eau toujours en mouvement, dans laquelle, par instants, le soleil vient se jouer et faire des arcs-en-ciel, en la teignant de toutes les couleurs du prisme.

Peut-être j'aurais autant, pour le moins, aimé ne pas trouver là ce beau Neptune de marbre debout, son trident à la main, sur son char traîné par des chevaux marins guidés par des tritons, — mais je les admets cependant et je les admire à un certain degré dans une ville et sur une place publique; — mais pourquoi, dans les parties élevées ou saillantes du rocher, n'avoir pas ménagé de larges encaissements où on aurait planté quelques beaux palmiers, quelques lauriers-roses qui, dans cette atmosphère imprégnée d'humidité, auraient végété avec vigueur? — On n'a même pas pensé à figurer en marbre ces végétaux d'une forme sculpturale, les palmiers, les agaves, les cactus, etc.

Bologne. — Un paysage. — La mode des pèlerinages. — Une

prière à Dieu.

Bologne.

En traversant ces riches campagnes si riantes, si bien cultivées qui s'étendent de Rimini à Bologna, — je viens d'assister, pendant tout un jour, à un spectacle calme, splendide, consolant, heureux, — des plaines immenses, — des mers de froment déjà mûr et blond, — des épis lourds et inclinés sur leur tige, — puis, au milieu, de nombreuses lignes d'ormeaux qui servent d'appui à de longues guirlandes de vigne qui s'étendent en girandoles, en festons, d'un arbre à l'autre.

Quelle belle fête ! la vigne en fleurs promettant une belle vendange au-dessus de la moisson déjà mûrie.

226 NOTES DE VOYAGE D'DJi CASANIER

Et, là, la faucille à la main, hommes et femmes mettant en gerbes et en meules cette richesse réelle que leur donnent la nature, la Providence et le travail. — Les^uns et les autres^ presque nus, ont sur la tête des chapeaux de paille ornés de joyeux rubans de diverses couleurs; le travail est un peu rude par ce soleil, mais cependant ils sont gais, ils chantent. — Qs sont pauvres, mais il ne sont pas misérables, — leur pauvreté est joyeuse et paisible ; — ils ne manquent que de choses qu'ils ignorent, leurs désirs se bornent à la satisfaction des besoins réels et peu nombreux que le travail peut toujours contenter ; — ils n'éprouvent ni envie ni haine ; *i-4 ils n'ont guère d'or, ni d'argent, ni de ces vilaitts petits chiffons de papier sale, — mais ils voient, ils manient sans cesse les vraies richesses que tel or et ces papiers représentent. — » Leur ihétler est le seul qui puisse se passer des autres, et aucun autre ne peut se passer du leur. ^^ U leur impoi*te peu de savoir qui règne et gouverne ici-bas : ^^ il leur suffit que la pluie et le soleil, et la terre fertile leur disent qu'il y a un Dieu puissant et bon qiii règne et gouverne là-haut.

Ah! comme, en les voyant, ces heureux paysans, je me suis mis à plaindre ce peuple de noâ villes

de France que tant d'avocats de langue et de plume, tant d'orateurs de taverne, de piliers d'estaminet, d'empoisonneurs de papier, ont corrompu et corrompent tous les jours par le venin de leurs sottes paroles prononcées ou écrites; — ce peuple qu'on a rendu fou, envieux, méchant, misérable, — dont on a accru les besoins de cent besoins factices que le travail est impuissant à satisfaire, et qui ne peuvent s'assouvir que par la violence et les révolutions ; comme j'ai plaint, aussi, nos paysans parmi lesquels le venin commence à se propager, grâce aux « chambrées », ces clubs où il se dit, où il se répète, où il se croit tant de bêtises criminelles et funestes, — d'où Ton sort ivre, fatigué, découragé, envieux, haineux, malheureux!

Et quand je songe que, de tous ces gens qui aspirent à gouverner le pays, c'est-à-dire à s'emparer, par la ruse ou par la violence, des places et surtout des traitements, aucuii ne s'efforce de sauver ce peuple de sa ruine et de sa perte, mais que chacun, au contraire, ne s'occupe qu'à exploiter à son bénéfice la crédulité de ces victimes de leur ambition et de leur avidité, et se tailler de petits bonheurs dans le malheur public!

Et ce qui m'iiTite, c'est de voir ces ennemis pu-

blics s'intituler amis du peuple, — républicains, — apôtres de la liberté; — eux, les amis du peuple! quand ils ne sont que des parasites vivant dans l'oisiveté de son travail et de sa substance; — ils se servent du peuple comme ces mendiants de profession qui volent ou louent des enfants pour exciter la pitié des' passants, et qui vont boire au cabaret les sous arrachés à la commisération publique. . .

Est-ce que réellement il n'y aurait que des modes en France; pour les idées, pour les chapeaux, pour les principes, pour les robes, les gilets, les croyances, la galanterie, la religion, la chaussure, etc. , etc. ? — est-ce que ces modes reviennent pour disparaître et revenir plus' tard? — est-ce que les pèlerinages, les miracles, les chapelets, les scapulaires, etc., reviennent décidément à la mode? est-ce que en réalité cela est bien porté? Combien de temps alors cette mode doitrcUe durer? — par quelle mode contraire sera-t-elle remplacée?

Je m'étonne pendant que la mode paraît être aux pèlerinages, au culte païen des images, etc., qu'il ne soit pas question d'Argenteuil, près Paris, et de la vraie robe de Jésus-Chi'ist ; — c'est la robe sans couture que les soldats tirèrent au sort, que la Vierge

avait tissée ou tricotée pour son fils enfant, et qui grandissait en même temps que lui.

Ceux qui ont eu, comme moi, occasion de boire le vin qu'on récolte dans cette commune d'Argenteuil, doivent penser que l'église du lieu pourrait, avec au moins autant de droits, se vanter d'avoir conservé a le saint vinaigre », illi spongiam plenam aceto obtvierwnt ori ejus. (Évang. sel. saint Jean, ch. XIX, V. 29.)

Chacun chez sol. ^ Les évéques journalistes et pamphlétaires. — Opinion de Jésus-Christ surlesdits évéques. — Témoignage desympathie pour la France. — L'église de Saint-Louis à Rome.

On comprend facilement que la France, ardente, impétueuse, s'enivrant si volontiers de gloire militaire, de bruit et de fumée, — ne se souvenant de son histoire que de ce qui est victoire, conquêtes, triomphes, etc., — ait depuis longtemps, presque depuis... toujours, inquiété l'Europe et le monde.

On a dit avec raison : Quand la France joue du violon, TEupope entre en danse ; — sans remonter loin dans Thistoire, il suffit de se rappeler les contrecoups de nos deux révolutions de 1830 et de 1848.

Mirabeau, détenu au donjon de Vincenncs, écrivait à « Sophie » : — <' H y aurait un moyen de faire cesser ces armements qui ruinent VEurope — et

d'assurer pour longtemps la paix ; — ce moyen est dans les mains de la France ; — que la France licencie demain ses armées, qu'elle ne conserve de soldats que les cadres et le nombre absolument nécessaires pour sa sécurité intérieure, et, après-demain, toute l'Europe aura suivi son exemple. »

Lamartine le comprit bien lorsque, dès les premiers jours de 4848, il s'occupa de rassurer l'Europe par ce manifeste aux^ puissances étrangères que j'ai eu l'honneur d'écrire en partie sous sa dictée, pendant ces visites matinales qu'il a rappelées si amicalement dans une livraison en vers de*son Cours familier de littérature.

Tout en annonçant que la France ne reconnaissait pas les traités de 181â, imposés par la force de l'Europe coalisée, il avait soin de protester contre toute ambition d'agrandissement territorial.

Nous n'avons jamais eu une plus belle occasion de ne pas nous mêler des affaires des autres ; — les nôtres ont de quoi occuper notre inquiétude naturelle et notre besoin d'agir, — fût-ce en rond ; — ce n'est pas aujourd'hui telle ou telle forme de gouvernement qui est menacée, c'est la société tout entière — et nous ne voyons ni au pouvoir, ni parmi les assiégeants du pouvoic, — aucun, disons...

presque aucun, pour être polis et justes, de ces esprits dans lesquels il fait clair; aucune de ces natures vigoureuses, puissantes qui marchent résolument à l'accomplissement d'un devoir précis, à l'exécution d'idées honnêtes, lumineuses, longtemps étudiées; — nous ne voyons, . . presque. . . que des gens qui se disputent les petits côtés, les broderies, les oripeaux du pouvoir — et en même temps les jouissances vulgaires de la vanité, la satisfaction des appétits grossiers et de l'argent.

Et, c'est en ce moment que « le parti prêtre » essaye de nous compromettre à la fois avec l'Italie et avec la Prusse; — que messeigneurs nos évêques se livrent à un débordement d'éloquence plus violente que sacrée, où l'on sent à plein' nez les progrès de l'école Veuillot.

Les journaux italiens et allemands nous dénoncent tous les jours , — les premiers, les inquiétudes, les seconds, les espérances à peine dissimulées qu'inspirent aux deux pays les excès de langue de nos prélats.

n est plus que temps de rendre le calme aux uns, d'enlever le prétexte aux autres — en désavouant publiquement ces brochuriers et orateurs brouillons, — de les inviter sévèrement à rentrer dans leurs attributions — en leur rappelant que a le royaume

334 NOTBS DE VOYAGE D'UN 0Â6ANIËR

de leur maître, si peu obéi, n'est pas de ce monde 9, — et qu'ils aient à se renfermer dans le spirituel de leur mission.

n est temps de leur faire comprendre qUe, quant au temporel) c'est une affaire complètement finie et que toutes les Notres-Dames de plâtre de Lourdes^ de la Sallette, etc., — et que tous leurs miracles de gibecière, ne le ressusciteront pas, — qu'on ne reverra pas le temps où les papes donnaient et étaient les couronnes, obligeaient les rois à leur tenir l'étrier, et à mener leur cheval par la bride et mettaient le pied sur la tête des empereurs agenouillés.

Il faut traiter tout évêque qui se fiiit journaliste, pamphlétaire 6t brochurier, et qui entre volontairement, « sponte sua », dans le droit commun, comme on ferait à l'égard dô tout journaliste, pamphlétaire^ ou brochurier laïque, — et ramener même de force lesministres de rÉgliseàl'humilité, àla bienséance, à l'amour de la paix qui leur vont si bien.

Il est temps et plus que temps d'en finir avec les ultras blancs et les ultras rouges, — avec les deux montagnes, — qui, si on les laissait faire, se renverraient de l'une à l'autre, comme deux raquettes.

notre pauvre pays, ainsi devenu un volant meurtri et déplumé.

n faut avertir ceux qui nous gouvernent et ceux qui nous représentent, — comme cette servante d'auberge avertissait — tardivement — un voyageur qui, arrivé transi, avait mis pour se réchauffer ses pieds trop près du foyer.

— Monsieur, lui dit-elle, vous allez brûler vos bas.

— Vous voulez dire mes bottes, répondit le voyageur en retirant les jambes.

— Oh ! non, monsieur, les bottes sont déjà brûlées. Voici Topinion de Jésus-Christ sur MM. les évêques

finançais :

« Le serviteur de Dieu ne contestera pas, et ne criera pas, et on n'entendra pas sa voix dans les places. y> (Mathieu, xvii, 10.)

En vous mêlant aux choses temporelles dont Dieu s'est réservé la direction, souvent par des voies secrètes, que l'on attribue peut-être à tort au hasard, — vous me rappelez Judas Iscariote qui « mettait la main au plat en même temps que son maître » ^

11 soient de mourir à Rome un attaché militaire

1. Celui qui met la main au plat en même temps que moi, est celui qui me tratiira. — Mathieu, ixvi, 33.

à la légation de France; — c'était un simple colonel nommé de la Haye, — qui s'était par son caraotère concilié l'estime générale.

On a donné à son enterrement une pompe inusitée.

On comptait parmi les assistants :

Le prince Humbert, entouré de sa maison militaire,

Dix ou douze généraux italiens,

Le président et le secrétaire de la Chambre des députés,

Un grand nombre de députés, etc., — un des fils de Garibaldi, etc.

Un bataillon, musique en tète et drapeau déployé, était massé sur le Corso — autour de l'église de San- Marcello, où avait lieu la cérémonie.

Mentionnons ici la sotte et insolente malveillance des Pères de l'église française de Saint-Louis.

Cette église, qui appartient à la France, avait été naturellement désignée pour "la célébration des obsèques du colonel de la Haye; les supérieurs de l'église déclarèrent qu'ils ne permettraient pas que les officiers italiens, qui voulaient par leur présence rendre hommage au soldat de Magenta et de Solferino, entrassent en uniforme dans leur église; —

il fallut remettre la cérémonie au lendemain et la faire à Téglise San-Marcello.

Ne serait-il pas bon de rappeler à ces Pères qu'ils sont sujets français et non sujets du pape — et de montrer par un blâme public à la Chambre des députés comment on apprécie leur fanatisme imbécile.

Pourquoi le gouvernement français ne profiterait-il pas également de cette occurrence pour manifester hautement, nettement sa ferme résolution de s'occuper exclusivement de ses propres affaires qui suffisent, ce me semble, pour absorber son activité et ses forcQg, — de laisser tranquilles, chez elles, les autres nations auxquelles on a, sous les deux Empires, donné le droit de tenir la France en surveillance.

Et, quant à l'Italie, — le jour où le pape serait ou se croirait en danger — ou dans une situation intolérable, — tout ce que pourrait — et voudrait faire la France pour lui, serait de lui rouvrir les portes du palais d'Avignon — qui a toujours gardé le nom de palais des papes. Mais sous la condition que, étant en France, lui et les siens se conformeraient aux lois françaises, et ne compromettraient pas la politique de la France en faisant d'Avignon un arsenal et une manufacture de ces foudres de carton et de papier peint dont l'innocente émission

peut, — à tort ou à droit, blesser les gouvernements amis de la France.

M. de Mac-Mahon a pour cette déclaration un joli point de départ et un bel exorde. :

« Le président de la République, n'oubliant pas que le plus beau fleuron de sa gloire militaire — et sa couronne de duc — datent de Magenta, — un champ de bataille où le sang français s'est mêlé au sang italien pour reconquérir l'indépendance de l'Italie, — ne veut pas laisser, faute d'explication, subsister un seul instant des quiproquo, des malentendus entre deux nations qui sont et doivent rester amies ; — il a le droit de croire que l'Italie, n'ayant rien à craindre de la France, se considérera toujours comme engagée d'honneur à ne se mêler en rien de ce qui pourrait être tramé contre nous ,etc. »

L'Italie a, comme nous, assez d'affaires chez elle, qu'elle y consacre donc tous ses efforts, — comme nous consacrerons tous nos efforts aux nôtres.

Rappelons-nous de quelle prospérité la France a joui sous le règne de dix-huit années de Louis^ Philippe; — rappelons -nous l'activité matérielle qui s'est manifestée dans les affaires après que fut apaisée l'agitation causée par le crime du 2 décembre •^ jusqu'à la folie de la guerre du Mexique et

jusqu'au nouveau crime d'une guerre entreprise sans alliances, sans préparatifs, sans armées^ etc.

Aucun peuple ne sait profiter autant que le peuple français, pour sa richesse et pour sa gloire, des loisirs de la paix ; — le règne de Louis-Philippe a été une des époques les plus brillantes de notre histoire pour les sciences, pour les lettres, pour les arts, pour l'industrie.

Il faut donc réduire au silence les fous et les bavards qui, sous prétexte des intérêts temporels du pape, rêvent de faire intervenir la France dans les affaires du gouvernement italien — et ne pas garder de ménagements avec ces prêtres qui, contrairement à leur mission et à leurs devoirs, soufflent, par leurs paroles, et par leurs écrits, un vent de discorde, de haine et de guerre.

Naples. — Pompéi. — Mort du peintre Hamon. — Un tableau.

— Le pouvoir de l'éloquence.

J'ai vu hier à Pompéi une fresque qui a donné à ce pauvre Hamon, qui vient de mourir à Saint- Raphaël, ridée d'un de ses plus charmants tableaux — la Marchande d*amours.

Parlons im peu de cet artiste très-distingué, semeur laborieux qui est mort au moment de la récolte à Saint-Raphaël, après avoir passé de longues années à Naples et à Ischia. — C'était une figure intéressante.

Fils d'un cordonnier de Plouha (ancienne Bretagne), il entra, à l'exemple d'un frère aîné, mort longtemps avant lui, à cet établissement des frères de Saint-Joseph, tenu par le frère de Lamennais, et dirigé par Lamennais lui-même. — Un jour La-

mennais et Hamon tombèrent d'accord sur un point: c'est que Hamon manifestait peut-être une certaine vocation pour le dessin, mais assurément aucune pour Fétat sacerdotal.

Il jeta donc le froc aux orties avant de l'avoir endossé, et vint à Paris avec une petite subvention de sa ville natale.

La subvention était mince, et, je crois, manqua de persévérance; il fallait vivre. Hamon entra à la manufacture de Sèvres, où il se fit tout d'abord remarquer ; — je n'entrerai pas dans le détail de ses a expositions », d'abord parce que je ne les connais pas et ensuite parce que ça se trouve partout.

Après plusieurs médailles reçues, il fut fait chevalier de la Légion d'honneur en 4888.

Je le connaissais peu; absent de Paris depuis 4839, de France depuis 4882, — il y a toute une gén^tion de peintres qui m'a échappé* H vint un jour me voir avec Chenavard. — H parla peu et peutrêtre un peu moins encore, — mais j'attribuai son mutisme à la présence de Chenavard; quand Chenavard est là, personne ne parle, pour deux rai^ sons : la première est qu'on aime à entendre son paradoxe continu, — développé, filé avec une ori~

ginalité hardie, brillante et spirituelle; — la seconde raison^ c'est que, avec Ghenavard, la conversation est un monologue» c'est Ghenavard qui parle seul et qui parle toujours, il met quelques virgules dans le discours, rarement deux points, jamais un point; — il n'y a du reste que les bavards qui s'en plaignent, — * les causeurs très-spirituels aiment et recherchent sa société.

Je ne sus que plus tard que Hamon était timide avec les nouveaux visages, mais, une fois & son aisCj gai et même bouffon.

Dans une seconde rencontre, j'en appris plus long sur son compte; — • il se trouvait alors parfai-^ tement heureux, il entrait au port, après des commencements difficiles, laborieux ; après une longue lutte contre la pauvreté, — il entrevoyait une vie paisible et sans batailles. -^ Pendant quelques années^ il avait eu un atelier à Rome, '— mais c'était l'atelier d'apparat, la boutique, c'est là qu'il se transportait avec ses toiles, à la a saison des étrangers », et qu'il vendait ses tableaux; — pour l'atelier réel, l'atelier du travail, il était dans l'île de Gaprij -^ Avec le talent d'Hamon qui grandissait, le prix de ses tableaux s'élevait, et il commençait à « vendre cher » ; — il avait payé la plus

grande partie de ses dettes, — car d'excellents amis qu'il avait s'étaient faits ses créanciers sans le consulter et l'avaient puissamment .aidé.

Il avait un peu d'argent, — il avait acheté un petit terrain dans une situation charmante, au bord de la mer, à une demi-lieue de chez moi, et y faisait construire un atelier, avec deux ou trois chambres. — Saint-Raphaël, qu'il trouvait beaucoup plus riant et aussi pittoresque que Capri, lui faisait quitter volontiers son île ; — il garderait encore quelque temps son atelier de commerce à Rome, — puis, ses dettes définitivement payées, il attendrait les amateurs chez lui.

n venait d'épouser une amie des mauvais jours ; tout devant lui étîait bleu et rose; — c'est là, c'est derrière ce bonheur que la mort s'était embusquée et l'attendait; sa santé, habituellement déUcate et graduellement délabrée, commença à donner de sérieuses inquiétudes ; il s'installa dans sa petite maison, on la finissait; autour de lui, les maçons y travaillaient encore que déjà le menuisier devait travailler à son cercueil.

Pendant cette maladie, — une hydropisie qui dura je crois plus d'une année, — j'allais le voir de temps en temps; — quand il ne souffrait pas, il

était très-gai ; — quand il souf&ait, il patientait et espérait.

Je lui portais quelques œufs de mes poules, et quelques livres choisis d'après les goûts que je devinais, dans une certaine chambre que je ne puis décemment me permettre d'appeler bibliothèque. — Il m'écrivait un jour :

« Mon cher voisin, — envoyez-moi des livres, — mais surtout plus de vers : j'ai découvert que ce sont les vers qui me font enfler.

y> HAMON. »

Il y a quinze jours ou trois semaines, comme j'allais m'absenter, je poussai la girelle à la mer et j'allai le voir ; — je fus frappé de sa destruction prochaine; en rentrant chez moi, aux questions qu'on me fit sur sa santé, je répondis :

' — C'est un mort qui souffre encore.

Son médecin que je vis le même jour, me dit :

— Je vais faire ma dernière visite..

— Le lendemain, ilme faisait demander des livres, et me priait de lui faire venir un bon poulet de Nice.

L'apparence d'un miracle : — il ne souffrait plus, il était levé, se promenait, riait, — l'enflure avait disparu ; il se disait guéri, il était guéri, — il

allait partir pour Rome, revoir son atelier et y porter les derniers tableaux achevés avant sa maladie; — il fit lui-même ses malles, -^ habits, linge, crayons, brosses, couleurs, etc., il n'oublia rien, et décida le départ pour trois ou tjuatre jours plus tard. — Trois ou quatre jours plus tard; il retombait, se remettait au lit et mourait à peu près sans souffrances et sans agonie.

J'ai vu peu de spectacles aussi tristes que Tatelier d'Hamon après sa mort.

Deux malles remplies et bouclées par lui peu de jours avant sa mort. — Il avait voulu les faire lui-même, me dit-on; « il avait si peur d'oublier quelque chose! »

Peur d'oublier quelque chose, lui qui allait tout quitter !

Puis, sur des chevalets, trois ou quatre tableaux commencés, ces idées sorties d'un cerveau qui ne pense plus, exprimées par une main aujourd'hui froide et inanimée.

Quoique peu a pratiquant », Hamon avait gardé de son frère, mort prêtre, un souvenir reUgieux; — plus d'une fois, — et on m'assUra qu'il ne délirait pas, — il luî arriva de Tinvoquôi* dans tes dernières souffrances. <c Mton bon frère, disait-il, s'il

y a uti pai^dis, tu dois y être ; — si tu es derant Dieu, obtiens ma gùérison, ou viens me chercher tout de suite. »

Cela rappelle» avec cette distinction qU'tiamon n'était pas athée, ces dernières paroles d'un athée de profession, — uiié profession bien bête^ — qui, aux derniers mometltS, n'était pas bien sûr de ne s'être pas trdmpé, — et, les ttiaills jointes, faisait cette prière :

a Mon Dieu, — si vous existez, -^ ayez pitié de mon âme, si j'en ai une ! »

Hamon ilvait un talent très-original, tfès-persontlel ; ^— il serait difficile de le Classer, de lui assigner un i*ang, -^ il conviendrait plutôt de lui donner un coin à part. — C*est ce que je trouve de plus heureux pour un artiste en tout genre, être soi, et produire une œuvre qui, si vous n'aviez pas existé. Ile serait pas née ; — Un peu comme Ary Scheffer, et sans autre comparaison, Hamon était aussi poëte que peintre, — seulement, sa poésie à lui, rappelle Hoffmann, plus qtle Lamartine ou Hugo, — et, si on disait les rêveries de Scheffer, il faudrait dire, et lès téves d*Bamon.

Ou m'a assuré — ce qui expliquerait la bizarrerté gracieuse de beaucoup de ses toiles — qu'à

une époque de sa vie, Hamon avait usé immodérément et de l'opium et du haschich, — ce serait , selon les médecins, ces excès qui, ayant graduellement attaqué ses organes, l'auraient tué à cinquante ans, dans la maturité de la vie et du talent. Les tableaux intitulés : une Gardeuse d'enfants^

— Cantharide esclave^ — Papillon enchaîné, — la Volière j etc., sont des rêves gracieux.

Sa peinture elle-même à Tair d'un rêve ; — on lui a reproché peu de « solidité >.

Est-ce ainsi qu'on dit ?

On a eu tort, elle convient parfaitement aux sujets qu'elle doit exprimer ; — sa palette a les couleurs légères, diaphanes, mobiles, harmonieuses, changeantes des bulles de savon.

J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, la photographie signée de lui d'un des tableaux du pauvre mort; — ce tableau, n'est plus seulement un rêve rose du matin, — c'est une fine observation et une pensée très-philosophique.

Cela a pour titre :

Le Pouvoir de l'éloquence.

Une femme au profil grec est assise sur le sol ;

— elle a voulu se mettre à la portée de son auditoire- Cet auditoire se compose d'escargots

et de limaçons de toutes sortes, les uns fasciés et rubanés dç brun, de violet, de rouge, de noir, sur un fond blanc, citron ou agatbe, — les autres marbrés ou rayés de jaune, de gris, de marron, etc. Tous écoutent avec attention, sortant leur long col de leur coquille, leurs cornes dressées, — ceux qui sont le plus près de l'orateur, essayent de monter le long de sa robe.

Elle parle; — sa main gauche," avec deux doigts ouverts, portée en avant, semble achever une démonstration ; de l'autre main, elle tient appuyée sur son épaule quelque chose que l'auditoire semble prendre pour la palme du martyre, — les pauvres mollusques se trompent, c'est la palme du martyre d'autrui, — c'est une longue et étroite fourchette à deux dents dont ils ne sauront l'usage que plus tard : — ils ne remarquent pas non plus que la belle dont la voix les enchante est coiffée d'une de leurs coquilles 'ou test qui a tout à fait l'air d'un bonnet de liberté, — ils ne comprennent pas encore, ils ne comprendront peutr-être jamais, que ce n'est pas l'emblème de leur liberté à eux, mais des libertés variées qu'on se propose de prendre, qu'on a déjà prises à leur égard.

Un peu plus loin, vers le fond du tableau, s'élève

un fourneau bien allumé ; sur ce fourneau, une casserole pleine d'eau bouillante, '-^ au fourneau et à la casserole s'appuie une échelles

C'est là que l'éloquence veut envoyei* ceux qui l'écoutent; en effet, vous voye2 quelqUes-uns des mollusques, ravis, enchantés, convaincus, gravissant l'échelle pour se précipiter dans la casserole où on leur a persuadé qu'ils trouveront le bonheiu', et où persil, ail, Ciboule; échalotes, et un filet de vinaigre, mijotent déjà et composent la sauce à laquelle ils seront mangés au moyen de la grande fourchette étroite ; — un des limaçons est parvenu au haut de l'échelle^ et pique une tète dans la casserole, — d'autres le suivent et le poussent, — tous y passeront.

Appliquez cet apologue à la politique, à la feconde des brasseries, à l'éloquence de balcon, aux hâbleries des clubs, au « débagoulage » des banquets.

n est très-honorable d'éprouver, — il n'est pas moins honorable d'inspirer de vives, sincères et opiniâtres amitiés^Hamon avait quelques amis qui, de près ou de loin, veillaient avec une sollicitude maternelle sur les dangers, sur les difficultés où l'artiste pouvait être jeté par son insouciance ou son ignorance de la vie pratique ; — j'ai déjà dit

NOTES DE VOYAGE D'UxN CASANIER 251

comment ils avaient aidé ses commencements. — Hamon voyait le moment où il ne leur devrait plus qu'une tendie reconnaissance; mais, à la nouvelle de sa maladie, un d'eux avait envoyé à ses frais, un médecin de Rome à Saint-Raphaël; puis, lorsqu'on crut à une convalescence d'abord inespérée, lorsf|u'il fut question d'un voyage à Vichy, celuilà et un autre avaient envoyé de l'argent pour subvenir auT frais de ce voyage; — j*ai vu sur une table des billets de banque arrivés après sa mort.

xxin

Tyrol. — Frauzensleste. — Le jauniî. — Mon dictionnaire

allemand. — Sweet-Brier.

Franzensleste.

Me voici dans le Tyrol et, du Tyrol italien, je passe dans le Tyrol autrichien, et c'est par un con^ voi autrichien que je suis arrivé au milieu . de ces gigantesques montagnes.

Je fais cette remarque que le jaune, qui du reste a sa place dans le drapeau autrichien, est ici la couleur impériale, comme à la Chine ; les wagons de première classe sont totalement peints en jaune, ce qui est laid; jaunes aussi sont les billets qui donnent droit à prendre place dans ces wagons.

C'est une nouvelle phase de mon voyage. En Italie, j'entends quelquefois de travers et je parle fort mal, mais cependant j'entends et je parle.

Ici, c'est une affaire décidée, je suis sourd et muet, car il me serait absolument inutile d'écouter et de parler.

J'ai su, dans mon enfance, quelque deux cents mots allemands; je viens de faire mon compte, je n'en sais plus que dix-sept, et encore je dois les prononcer de façon à les défigurer complètement; ça va être très^insuffisant.

C'est embarrassant, c'est humiliant pour un honmie qui a été Allemand une grande partie de sa vie, à son insu.

Mon père était Bavarois, mais ma mère était Française, et, terriblement Française, ne permettait pas qu'on parlât, « chez elle », une langue qu'elle ne comprenait pas; — sans quoi, mon frère et moij nous eussions su l'allemand sans le faire exprès.

Heureusement, il me reste les yeux, et ils ont de quoi s'occuper.

Franzensfeste est une petite vallée de quelques milliers de pas de long, de quelques centaines de pas en large. A droite, à gauche, devant, derrière s'élèvent d'immenses montagnes vertes, boisées de sapins, de mélèzes et de bouleaux; — il semble qu'on est au fond d'un puits ; — on ne comprend pas comment on y est entré, on comprend encore

moins comment on en sortira. Ce n'est pas seulement d'un rang de montagnes qu'on est entouré; partout deux montagnes descendent en face l'une de l'autre et croisent leurs bases ; — mais entre ces deux bases s'élève une autre montagne derrière laquelle deux autres sommets, quelques-uns couverts de neige.

On croirait que les quelques habitants de Frahzensfeste n'ont pu arriver là qu'en tombant du ciel, et qu'ils ne s'en iront plus tard que par le. même chemin.

Du haut des cimes neigeuses ou vertes, descendent, avec un charmant murmure, de nombreux ruisseaux qui viennent grossir TEisach, un vrai et fougueux et mugissant torrent, qui roule ses eaux écumantes entre des rochers, au milieu de la vallée.

Le soleil levant et le soleil couchant n'y font que teindre de rose, de jaune et de lilas les cimes blanches ou vertes, et ses rayons, au commencement et à la fin du jour, ne descendent pas dans la vallée, qui ne reçoit que ceux que laisse tomber d'aplomb l'astre au milieu de sa carrière. C'est assez cependant pour produire une végétation vigoureuse et luxuriante.

Là, on ne pense plus à a faire des jardins », comme

à Caserte, c'est bien comme ça est, il n'y faut rien changer.

Suspendu sur le bord escarpé du torrent, j'ai aperçu le plus charmant églantier; — c'est celui, assez commun en France, que les Anglais appellent sweet-brier, et dont les feuilles froissées exhalent une délicieuse odeur d'ananas; — seulement, j'en connaissais, et j'en ai à Saint-Raphaël, deux variétés, l'une à fleurs blanches, l'autre à fleurs d'un rose pâle; celui-ci a les siennes d'un charmant rose de Chine ; — ses plus longues branches se jetaient audessus du torrent, et ses feuilles d'un vert sombre et ses fleurs d'un rose vif prenaient plus de valeur en se détachant sur l'écume sonore de l'eau.

Cet églantier m'a rappelé celui que j'avais aimé dans mon enfance, et que je retrouvais avec tant

de joie lorsque mon cher père nous menait, mon frère et moi, pêcher à la ligne sous le vieux pont de Saint-Maur.

Un oiseau sans doute avait laissé tomber une graine dans une fissure du vieux pont, au-dessus d'une arche, — et les longues guirlandes de l'églantier, qui était sorti de cette graine et était devenu énorme, pendaient jusqu'à peu de distance de l'eau écumante et se baignaient dans la poussière humide.

en laissant tomber et emporter dans le courant de la Marne, les pétales qui se détachaient un à un à mesure que chaque fleur avait accompli sa vie de vingt-quatre heures.

Je sentis s'éveiller, renaître toutes les naïves, pures et poétiques sensations du commencement de la vie, à la vue de ces petites fleurs roses.

Heureusement que j'avais pour qui les aller cueillir.

En Sicile. — PulcineUa, — Gianduia. — Le brigandage. — La maffia. — L'honorable Tajani. — Triomphe dudit. — Souvenir de Lamarqne et de Lafayette. — Le tyran Louis •« Philippe.

Si j'étais resté un jour de plus à Naples, j'aurais assisté à un singulier spectacle, une mascarade, une pantalonnade qui, du reste, n'eût pas été pour moi une première représentation. — Chez nous aussi, à la prétendue politique de nos hommes d'État de taverne, se mêle presque toujours Félément grotesque, — et c'est de la politique qu'on pourrait dire ce que les impresari de Gènes et de Naples ont soin d'ajouter sur leurs affiches en annonçant une pièce nouvelle avec ce Gianduia )>, disent les Génois, — avec Pulcinella^ disent les Napolitains, — avec

« Polichiîielle ». — Toujours Polichinelle doit y jouer son rôle, si on veut attirer le public.

La Sicile se trouve, depuis longtemps, dans une position si étrange, qu'on ne la croirait possible que dans les légendes du moyen âge ou dans un roman d'Anne Radcliffe.

Le brigandage, la « maffia »,' — non-seulement y subsiste, non-seulement y triomphe, mais y règne, — et y règne paisiblement.

L'autorité, les lois, la justice y sont à l'état de rébellion et y sont traquées comme le seraient ailleurs le vol et l'assassinat.

Les voleurs et les assassins cherchent et poursuivent la police et la force armée, qui ne leur échappent qu'à force de ruse, — quand elles leur échappent.

Ainsi, on cite beaucoup de grands propriétaires qui, ne se sentant pas protégés, se sont d'abord « abonnés » , puis « assurés » directement aux faveurs du brigandage, moyennant une redevance convenue, puis, tout doucement, sont devenus les complices des brigands, en leur donnant asile et les avertissant de ce que l'autorité tente de temps en temps, timidement, contre la « maffia ».

On cite non-seulement, et en grand nombre, des

NOTES DE VOYAGE D'UN Ci^SANIER i61

agents de Tautorité, des agents de la police, mais des miliciens, et, ce qui paraît encore bien plus grave, des magistrats qui y sont affiliés.

Un membre du parlement a parlé hautement d'une ce bulle de composition » qui avait existé et avait été en vigueur au moins jusqu'en 1868.

Cette bulle, que l'on prétend émanée du saintsiège, ou du moins, disent les plus modérés, tacitement approuvée par le Vatican, — cette bulle, sous forme de punition et de pénalité, n'est au fond, et dans ses résultats, qu'une association de l'Église au profit du brigandage.

En effet, elle contient un tarif dont l'application était confiée aux confesseurs, qui pouvaient, en retour des sommes payées, donner l'absolution à ceux qui venaient à la fois se confesser et verser : tant pour le vol, tant pour l'assassinat, tant pour le viol, etc.

Si bien que le brigand était, de par l'Église, protégé dans ce monde et sauvé dans l'autre, en donnant fidèlement à l'Église sa part dans ses petits bénéfices.

Cette situation, exposée au parlement, où on a lu les rapports des préfets et des magistrats, où divers orateurs sont venus révéler de nouveaux faits ; cette

m- NOTfiS DE VOYAGE D'UN CASANIER

ftituation que le gouvernement se déclarait impuissant à changer si on ne Farmait pas de lois spéciales et exceptionnelles pour un temps; cette situation a vivement frappé les esprits, — mais n'a pas empêché les membres de « l'opposition » de s'élever contre la demandiB de pouvoirs que faisait le ministère.

Les uns voyaient, dans cette attire et dans ce refus, une occasion de renverser le ministère et de prendre sa place; les autres, députés de la Sicile, craignaient de perdre une certaine popularité et de compromettre leur réélection.

Le ministère l'a emporté après une lutte longue et difficile; — on le verra maintenant à l'œuvre.

Un membre du parlement, « l'honorable Tajani », ancien magistrat, s'est, si je ne me trompe, rendu dénonciateur de beaucoup de faits extraordinaires, et s'est en même temps opposé aux lois exceptionnelles que demandait le gouvernement; — si bien qu'il est arrivé là ce qui serait arrivé chez nous : — une effluve de popularité malsaine pour l'honorable Tajani,

En Italie, jamais ni un journal ni un membre du parlement ne cite le nom d'un député sains faire précéder ce nom de l'épithète « honorable » ; Yonorevole tel ou tel, même quand ce qu'on a à lui dire

est le plus opposé qu'il soit possible à la qualification d'honorable.

Ainsi, à propos de cette affaire de Sicile, un journal italien, la Gazzetta d*ltalia, voulant accuser certains membres du parlement des plus dangereux projets, d'une sorte de conspiration contre la sécurité du pays et Fexistence du gouvernement, — « un projet scélérat de fomenter des troubles, d'exciter les esprits et de troubler Tordre public, etc., etc. » *, tout en formulant cette grave accusation, et en désignant les membres de l'assemblée qui en sont les objets, n'oublie pas cependant de faire précéder leurs noms de Tépithète « honorables ».

Gli onorevoli Lazzaro, Billij San-Dônato ed altri.

Cela rappelle la coutume qu'ont les jeunes QJles, à Nice, et je crois en Provence, de s'appeler réciproquement « ma belle d, sans que cette appellation suppose ni la beauté de l'interpellée ni une opinion favorable de l'interpellante ; — si bien qu'on entend dire quelquefois :

« Mon Dieu, ma belle, comme tu es laide ce matin. »

1. Un proposito scelerato... riscaldare gli animi, ed a turf)aTe Vordine ubblico, ecc.

[Gazzetta d'Italia, 21 giugno.)

C'est après cette discussion iiTitante, ardente et prolongée au parlement, qu'il est arrivé ce qui suit, à Naples, le lendemain de mon départ.

J'en emprunte le récit à un journal italien : l* Italie.

a On nous écrit de Naples :

> On savait déjà depuis quelques jours que les amis politiques de Fhonorable Tajani lui préparaient une entrée triomphale à son retour de- Rome.

)5 Aussi personne n*a-t-il été surpris de voir hier, un peu avant l'arrivée du train direct de Rome de l'après-midi, s'assembler à la gare centrale un certain nombre de gens.

» En effet, à cinq heures précises, le train enta^it en gare, et, aussitôt que l'honorable député d'Amalfi eut mis la tête à la portière, une tempête d'acclamations enthousiastes lui souhaita la bienvenue.

» Madame Diego Tajani, accompagnée de M. Catucci, ancien député, était allée à la rencontre de son mari ; c'est dans sa voiture que M. Tajani, suivi de deux de ses amis, monta pour rentrer chez lui, place Dante.

» Le chemm le plus court eût été par la rue des Tribunaux ; mais cela ne faisait pas le compte des inanifestants, aui firent prendre à la voiture la voie

de la Marinella, pour enfiler ensuite la longue rue de Tolède, jusqu'à la place Dante, soit deux kilomètres, ou peu s'en faut.

» En sortant de la gare, les manifestants, qui étaient peut-être au nombre de deux cents, et qui portaient des écriteaux de circonstance en guise de bannières, recrutèrent sur leur passage, en vociférant, tous les gamins qu'ils rencontrèrent. Une. demi-heure après, en arrivant sur la place du Municipe, on conçut la lumineuse idée de dételer la voiture pour la tirer à bras, ce que M. Tajani n'eut garde d'empêcher; il s'évertuait, au contraire, à saluer à droite et à gauche.

» — Hu! dia!

» C'est au pas que les manifestants, entourant la voiture, ont parcouru la rue de Tolède jusqu'à, destination, en criant à tue-tête, et en obligeant les indifférents à se découvrir, au nom de la liberté, pour saluer le héros du jour.

» M. Tajani ne songea pas un instant à se soustraire à cet excès d'honneur; il rayonnait de joie!

» La foule avait singulièrement grossi en parcourant la rue de Tolède, où les curieux ne font jamais défaut.

» C'est ainsi que, deux heures après son arrivée.

M. Tajani put rentrer chez lui, après avoir salué du balcon la cohue des manifestants. »

N'est-il pas étrange de voir ces mascarades exé^ cutées toujours en faveur d'apôtres de la liberté, de l'égalité et de la dignité humaines, par des hommes' se disant également partisans de cette liberté, de cette égalité et de cette dignité.

Cet abaissement, cet aplatissement, cet avilissement de se mettre à quatre pattes, de traîner leurs grands hommes du moment, en qualité de bétes de somme et de quadrupèdes enthousiastes, — de faire, au nom de la liberté et de la dignité humaines, ce que les tyrans les plus cruels et les plus insensés n'ont jamais osé exiger de leurs esclaves.

N'est-ce pas le cas de s'écrier, en parlant de tous les hommes, ce que je disais en 1848 du peuple français, qui votait pour l'empire après avoir renversé le « tyran » Louis-Philippe :

« Les hommes, même en état de révolution, ne sont pas des esclaves indignés et révoltés qui veulent briser leurs chaînes, ce sont des domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres. »

La dernière fois que j'ai vu exécuter cette mascarade en France, c'était à l'enterrement du général I^amarque, un membre érainentde l'opposition libé-

raie, enterrement dont on troubla le respect en faisant une émeute. — On aperçut Lafayette dans le cortège, — on détela les chevaux de sa voiture, et des « citoyens » se firent un honneur de remplacer les quadrupèdes et de traîner le « héros des deux mondes » ; — pendant ce temps-là, d'autres « citoyens », probablement les associés des premiers, volaient les chevaux qu'on ne retrouva jamais; — c'était une voiture de louage, et Lafayette dut payer les chevaux.

A la bonne heure, ces citoyens -là avaient du moins de bonnes raisons de se mettre à quatre pattes, et savaient ce qu'ils faisaient ; ils étaient beaucoup moins « bêtes » qu'ils n'en avaient l'air.

Per famatori. — Fur nicht ratteher. — Dieu chez lui. — La rose des Alpes. — Vergiss-mein-nicht. — L'immaculée conception. — Salzburg. — Un exemple à suivre. — J'augmente mon dictionnaire.

Sur les chemins de fer italiens, quelques wagons, ou mieux, compartiments, sont réservés « aux fumeurs » et sont désignés par cette inscription :

« Per fumatori. »

Sur les chemins de fer bavarois et autrichiens, quelques wagons, au contraire, sont réservés à ceux qui ne fument pas et sont désignés par cette inscription, pour les non fumeurs :

« Fur nicht raucher. »

En France, il n'est permis de fumer dans aucun wagon, dans aucun compartiment, et on fume partout.

Je venais de rester quelque temps en contenaplation sur une de ces hautes montagnes vertes, dont je parlais à propos de Franzensfeste, et je redescendais en suivant un ruisseau murmurant et écumeux^ tout bordé de fraises mûres et parfumées :

— Maintenant, me dit un guide, nous allons visiter l'église.

— Merci, je viens de voir Dieu chez lui; il est inutile d'aller le visiter chez les prêtres, où je ne suis pas aussi certain de le rencontrer.

Les Tyroliens tiennent beaucoup à avoir quelque chose de joli attaché à la ganse de leur chapeau, de préférence des plumes de coq de bruyère, de perdrix rouge, d'une sorte d'ei4er, — et une fleur ; — ipais, à défaut, ils se contentent des plumes de corbeau ou de poule, d'un vieux pluiueî^u ou d'vm vieux balai.

Aux stations du Tyrol, des enfants viennent vendre de charmants bouquets composés du rhododendrum rose, cueilli sur les sommets neigeux, « l'alpen-rose » je crois, et de « vei-giss-mein-niobt, ne m'oubliez pas », la charmante fleur bleue du souvenir, qui tapisse le bord des ruisseaux dans les vallées.

A Rome, en Autriche, partout, dans les pays ca-

iholiques, trop de monuments orgueilleux, élevés à ce dogme incongru et inconvenant de « l'Immaculée Conception f qui fait demander par les petites filles : « Il y a donc des conceptions maculées ? » Qu'est-ce qu'une conception? Quelle différence y a-t-il entre une « conception immaculée » et une a conception maculée » î

Sans compter celles plus avancées, qui ne font pas de questions.

Un matin, à Salzburg, je vais à la poste, et, sur la porte d'un bureau, je vois une pancarte imprimée en trois langues, en allemand, en anglais et en français, — et voici ce que dit cette pancarte aux Allemands, aux Anglais et aux Français qui la lisent; je copie littéralement :

« En cet office seront donnés très-obligeant (sic) tous les renseignements concernant les affaires de voyage, la (sic) cours de poste, etc. »

Signé : l'administrateur des postes.

— Voilà, m'écriai-je, une excellente idée et une trèsutile institution qu'on ne saurait trop imiter dans les autres pays ; — je vais, pensai-je, en user avec d'autant plus déplaisir que, des dix-sepf mots aile-

mands que je croyais savoir, il y en a deux qu'on semble ne pas comprendre et qui se seront altérés dans ma mémoire; ce qui, en comptant un nouveau mot que j'ai appris ce matin, réduit mon dictionnaire à seize mots.

J'entre donc dans Toffice désigné, je salue le premier employé que je vois, avec un air de cordialité qui doit lui exprimer le bon gré que je sais à une administration qui vient ainsi au secours des étrangers qui ne savent que seize mots, ce qui est loin de suffire à exprimer toutes les nuances des besoins et des sentiments, et je lui dis :

— Aurez-vous Tobligeance, monsieur, de me dire à quelle heure partent d'ici les lettres pour France ?

n me regarde avec des yeux étonnés et me dit en allemand, en très-bon allemand, je dois le croire :

— Ich verstehe nicht.

— Ah!medis-je, il parait que cet employé n'est pas celui qui doit donner « obligeant » tous les rensei-. gnements aux Français..., il est même probable qu'il n'a à s'occuper que des « étrangers ».... allemands, sans quoi il me répondrait en français ou du moins en anglais; — adressons-nous à un autre.

Je répète mon salut cordial, et je dis :

— Aurez-vous Tobligeance, monsieur, de me dire à quelle heure partent d'ici les lettres pour France?

n me regarde froidement et me dit :

— Ich verstehe nicht.

Je n'ai pas de chance; passons à ce troisième employé; je réitère mon salut, et je dis :

— Aurez-vous, monsieur, l'obligeance de me dire à quelle heure partent d'ici les lettres pour France?

Il me regarde de l'air d'un homme qu'on dérange

et me dit :

— Ich verstehe nicht.

Il y a encore deux employés qui écrivent dans le fond de la salle ; cette fois, je m'adresse à tous à la fois, et, élevant un peu plus la voix, je demande :

— Y a-t-il un de vous, messieurs, qui entende et parle le français?

Les cinq commis répètent en chœur:

— Ich verstehe nicht.

Comme «renseignements donnés obligeant», c'est insuffisant : il paraît que pour que l'étranger, anglais ou français, profite des renseignements qu'on offre de lui donner « obligeant », il faut que préalablement il apprenne la langue allemande, c'est-àdire cesse d'être étranger.

L'idée continue à être bonne, mais l'institution

demande quelques perfectionnements, c'est là le mot (c verstehe », par lequel je remplace mes deux mots démodés, — je savais déjà les deux autres, — et j'acquiers une phrase d'une usage fréquent :

— Ich verstehe nicht: (je ne comprends pas).

En voyant à Rome tant de femmes étrangères de tous les pays se faire un devoir et un plaisir de visiter assidûment les musées, les galeries, les églises où sont rassemblés, en si grande profusion, tous les chefs-d'œuvre de l'art de toutes les époques, — on serait porté à se dire : Ces visites multipliées doivent avoir de très-bons résultats ; rectifier leurs idées sur le beau, leur enseigner en quoi consiste réellement la beauté de la forme humaine; — de là à ne plus adopter toutes les mascarades, tous les ridicules affiquets, inventés par les tailleurs et les couturières, il n'y a qu'un pas. Après avoir vu et admiré toutes ces Vénus, toutes ces déesses, toutes ces vierges, toutes ces nymphes, toutes ces saintes, qui sont les types les plus parfaits de la forme féminine, cherchés, étudiés, reproduits, créés par les plus grands artistes de tous les siècles, ces femmes, rentrées chez elles, vont dépouiller et jeter avec indignation les afifublements avec lesquels elles étaient entrées dans ces galeries^ musées et églises ;

— elles ne permettront plus que leurs tailleurs et couturières déforment leur corps, — que ces belles lignes harmonieuses des larges flancs soient remplacées par une sorte de saucisse ficelée, arrondie, étranglée ; — elles ne s*efibrceront plus de déplacer certaines formes qu'il est défendu de nommer par leur nom, mais qu'elles se permettent d'exhiber avec toute sorte d'accroissements et d'enjolivenaents, en les plaçant dans le dos, sous une sorte de dais, qui semble les offrir spécialement à l'attention, à l'admiration, aux dévotions du public ; — elles ne mettront plus, grâce aux fausses « tignasses » dont elles couvrent leur tête, leur visage à peu de choses près au milieu du corps, etc.

D'autre part, en voyant les dieux, les saints, les héros, et les formes et les figures que les artistes leur ont donnés, — elles prendront en un juste et profond dégoût, ces poupées efiëminées, ces androgynes, ces hermaphrody tes honteux ou honteuses, qui s'efforcent d'acquérir leur beauté et leurs grâces à elles, en même temps que leurs parures, leurs ornements et leurs bijoux; — elles sauront que la beauté de l'homme doit consister en force, en intelligence et en distinction, — et elles seront à l'abri de ces ehoix ou plutôt de ces engouemente

ridicules qui compromettent si souvent le bonheur de leur existence entière.

Ëh bien, non! le lendemain et les jours suivants, vous retrouvez ces mêmes femmes avec leurs mêmes affublements, avec leurs formes modifiées, changées, déplacées, — heureuses et fières de cette dégradation de la beauté réelle, et s'efiforçant d'attirer l'attention des petits crevés qu'elles rencontrent.

Un regard sur la France. — Modifications de l'esprit public. — Les mêmes modifications appliquées au commerce et aux femmes. -^ C'est trop bête et trop honteux. — Les honunes divisés en deux classes.

Juillet 1875.

Dans un journal très-modéré, très-raisonnable, qui se publie à Rome, en langue française, et où j*ai le plaisir de compter quelques amis, — j'ai lu, avec une profonde stupéfaction, les lignes qui suivent, qui lui sont arrivées de Paris par un « correspondant » :

ce Louis Blanc et Madier de Montjau, acteurs

démodés de la politique d'il y a trente ans...

» Il a surgi depuis, une école nouvelle, essentiellement moderne^ pour le bon sens pratiqua et

la hauteur des vues et dont M. Gambetta est actuellement le plus digne représentant...

» Il y a antipathie absolue, entre cette école de républicains raisonnables et ces rêveurs exaltés du temps passé; — V esprit public en France s'est grandement modifié. »

Après avoir lu cette a correspondance», j'ai d'abord cru, je voudrais croire encore à une ironie; — mais le reste du morceau m'enlève tout à fait cette illusion consolante ; c'est sérieusement qu'on écrit de Paris, et qu'on accepte à Rome, dans les bureaux d'un journal, je le répète, très-modéré, très-raisonnable et très-honnête, — de pareilles appréciations.

Nous allons, s'il plaît à mes lecteurs, en jaser quelques instants :

« Louis Blanc et Madier, acteurs démodés de la politique d'il y a trente ans. »

La mode exerce donc décidément son influence tyrannique sur les idées comme sur les jupons, sur la politique, sur la probité, sur la raison, comme elle décide de la place que doiyent occuper, et le visage, et le.,, disons... les hanches des femmes; — cette année, on portera des robes traînantes, des principes traînés... dans la boue; — une double

jupe et de quadruples opinions; les faux cheveux et les professions de foi postiches et menteuses, sont plus à la mode que jamais, etc.

Certes, je ne me fais pas d'illusions bien... épaisses sur Louis Blanc et sur maître Madier de Montjau. — Maïs voyons en quoi consiste cette « politique essentiellement moderne », ce « bon sens pratique et ces vues élevées » dont maître Gambetta est « le plus digne représentant ».

Cela consiste à ne pas prendre la République pour but, mais pour moyen et pour échelle, afin d'escalader le pouvoir, les places, les dignités, si ça peut encore s'appeler ainsi, et l'argent.

Ça consiste à jeter par-dessus bord, pour alléger le bateau et passer entre les récifs, les principes, la foi jurée, les engagements, les promesses, la probité, la véracité, et ce qu'on appelait autrefois l'honneur, qui est aussi fort « démodé ».

Ça consiste à se faire une armée de dupes, de fous, de coquins, de voleurs, de ramasseurs de bouts de cigares, de souteneurs de filles, — et les appeler «grand peuple», et à leur dire : « Peuple, tu es roi! » — à les lancer contre l'autorité, contre les lois, contre la justice ; à les faire enfoncer les portes du pouvoir, à se glisser soi-

même par la brèche, puis, une fois entré, à réparer la brèche, à se fortifier dans la citadelle, et à tirer sur ceux des assaillants qui n'ont pas su entrer à la première poussée, et voudraient continuer l'opération, à les emprisonner, à les déporter, à* les fusiller, de concert avec ceux parmi lesquels ils vous ont donné les moyens de v(^us faire place.

Ça consiste à « attaquer » les abus non pour les renverser, mais pour les conquérir.

Ça consiste à borner la politique à un seul changement, ce changement dût-il coûter la fortune et l'honneur de sa patrie, le changement des hommes qui tiennent le pouvoir.

Ça consiste à mentir audacieusement, en se bornant à cette seule audace, à tromper, à trahir tout le monde.

Ça consiste à escamoter, à filouter le pouvoir, les places et surtout l'argent.

Vous voyez maître Gambetta et maître Laurier, deux avocats, inconnus hier, — enivrer le peuple de phrases boursouflées, promettre aux travailleurs de les faire vivre dans le luxe et les jouissances, sans travail; les exciter, les lancer contre la propriété, contre la prospérité, contre la paix publique.

Vous les voyez, à l'époque de la guerre, s'emparer des premières places et des plus gros traitements ; — distribuer les autres à leurs amis des tavernes, à leurs complices des clubs, se tenant tous également à Tabri des balles prussiennes ; — vous les voyez proclamer la guerre à outrance, c'està-<iire la conservation des positions agréables qu'ils avaient usurpées, c'est-àwiire « l'émargement à outrance »; envoyer, par cent mille, les Français à la boucherie, — sans armes, sans vêtements, sans vivres; — enrichissant leurs amis par des fournitures de fusils sans batterie, de souliers de carton, etc., eux-mêmes accusés d'avoir reçu des pots-devin et ne s'en défendant pas, — eux toujours à Tabri. — Vous voyez maître Laurier publier à Bordeaux, le 21 janvier 1871, une circulaire ainsi conçue :

« Ce qu'il faut à la France, c'est une guerre à outrance, c'est une résistance jusqu'à complet épuisement. »

Vous voyez cent sept soi-disant républicains, — voter, pour « la guerre à outrance » ; et, quand je leur crie : « Sur les cent sept qui votent la guerre à outrance, nommez-m'en sept qui aient pris une part personnelle à la guerre, sept qui se soient

exposés au plus petit danger x> , ils gardent un hon^ teux silence.

M. Thiers dit, en pleine Assemblée, que ces a fous furieux nous coûtent la moitié de nos désastres et de nos pertes en territoire, en hommes et en argent », et il fait déporter et fusiller leurs complices, moins coupables qu'eux; eux rappellent a vieillard sinistre » et démolissent sa maison.

Un peu après, maître Laurier se fait légitimiste.

Maître Gambetta, s'aperce vant qu'au fond M. Thiers, comme eux, n'a qu'un but unique : prendre, conserver ou reprendre le pouvoir, — abandonne ses complices, refuse de défendre son intime ami « Pipe-en-bois », qu'on envoie à Nouméa; vient baiser l'ergot de messire Thiers, — qui, de « sinistre vieillard », devient » vieillard illustre ». M. Thiers, de son côté, fait alliance avec « les fous furieux », auxquels il reprochait hier de nous coûter « la' moitié de nos pertes en hommes, en argent et en territoire, avec ceux qu'il fusillait implacablement il y a quelques mois ».

Chacun des deux alliés espérant se servir de l'autre et s'en débarrasser.

Ahl c'est là ce qu'on appelle aujourd'hui a boa sens pratique et hauteur de vues ».

Ce sont ceux qui pratiquent ces menées, ces intrigues cyniques, qui s'intitulent les « républicains raisonnables»; c'est ça la politique a à la mode », c'est ça « l'école nouvelle », c'est ça la politique a essentiellement moderne »; eh bien, c'est du propre, la raison, la hauteur de vues et la politique et l'école moderne.

C'est aussi quelque chose de propre que :

« L'esprit public en France », qui « s'est grandement modifié », modifié par le mensonge, par la coquinerie, par la bêtise.

Changé . . . comme change un visage par la lèpre, par la petite et la grosse vérole.

Finissons, en répétant, sans la modifier en rien, la phrase du « correspondant » ^enthousiaste de ce changement :

a Maître Gambetta est actuellement le plus digne représentant de cette politique essentiellement moderne. »

Nous lirons bientôt des appréciations comme celle-ci :

« Le commerce s'est grandement modifié en France », et « une école nouvelle a surgi » : le commerce « essentiellement moderne » pratiqué par des marchands « raisonnables », et ayant «des

vues élevées », se séparant des rêveurs exaltés du temps passé », ne vend plus qu'à faux poids des denrées sophistiquées et empoisonnées; de ce commerce « essentiellement moderne », feu Cartouche, feu Mandrin, Robert Hacaire, et les marchands de chaînes dites de sûreté, qui leur rendront plus facile de vous voler votre montre le soir, sont « actuellement les plus dignes représentants ».

« Les mœurs des femmes se sont « grandement modifiées », grâce à « Tégalité des dépenses »; la prostitution se glisse jusque dans la famille et la maison; les femmes « raisonnables » et ayant à la fois un « bon sens pratique » et des. « vues élevées », ne se donnent plus comme les rêveuses du temps passé, » elles se vendent, — la moog... la rousse, Gi. . . la So. . . dite la « Vénus du Père-Lachaise » et tant d'autres dont les journaux vantent tous les jours la beauté et les parures, — sont « actuellement les plus dignes représentantes » de cette « nouvelle école », de ces mœurs féminines « essentiellement modernes ».

Et c'est, impunément qu'on dit ces turpitudes bêteB et répugnantes, à un peuple qui a passé si longtemps pour le peuple le plus spirituel du monde civilisé !

Un misanthrope disait : Je divise les hommes en deux classes : ceux qui sont pendus et ceux qui devraient l'être.

On peut dire : De notre temps, — à quelques exceptions près, — je divise les hommes qui se sont disputé et arraché les places en deux classes : ceux qui ont rencontré les galères à moitié chemin du pouvoir et ceux qui ont trouvé le pouvoir à moitié chemin des galères.

De Saint-Raphaël ft Perpignan. — Narbonne. — Lézignan.

— On me mène à Toulouse malgré moi. — Une école d*intonation. — 538 poètes modestes. — Au pied des Alpes.

— Au pied des Pyrénées. — Ça n'est pas la faute du boucher.

— Une rencontre à Nice. — Les titres de noblesse.

Me voici en foute de Saint-Raphàêl à Perpignan. — Pour un homme qui n'aime pas les voyages, je suis bien souvent sur les chemins; je vais voir mon frère malade. — Arrivé à Narbonne, je n'entends pas que l'on invite à descendre les voyageurs pour Perpignan, et ce li'est qu'à Lézignan que je m'aperçois que je suis en route pour Toulouse.

C'est cinq heures tristement et ennuyeusement perdues dans les gares et dans les salles d'attente.

Je me plains à Lézignan, où l'on me dit, pour

me consoler, que ça arrive souvent, et que je dois me féliciter de m'être arrêté à Lézignan au lieu d'aller beaucoup plus loin, comme tant d'autres.

Je me plains surtout à Narbonne où je retourne. — Là, on me soutient qu'on a crié : « Les voyageurs pour Perpignan, changement de voiture. »

A quoi je réponds : — Si vous avez crié, vous n'avez pas assez crié, ou vous n'avez pas crié tout le long du convoi ; — je ne dormais pas, — je ne lisais même pas, — j'étais à la portière du côté du quai d'accostage, — je réglais ma montre sur votre horloge, — j'ai parfaitement entendu :

Narbonne — dix minutes d'arrêt — buffet.

Et c'est tout; — voici du reste ce qui se passe d'ordinaire : un des hommes d'équipe crie lorsque le train n'est pas encore arrêté; — j'étais dans le premier wagon; — il n'a été dit en face de ce wagon que la partie de l'annonce que j'ai entendue, le reste a été prononcé à trois ou quatre wagons plus loin — et s'est perdu pour moi dans le bruit des roues.

J'insiste sur ce point — surtout parce qu'on m'a dit à Lézignan que cela arrivait souvent ; — il est vrai qu'on m'a dit le contraire à Narbonne; — mais enfin cela peut arriver puisque ça vient de m'arri-

ver — et dans l'intérêt des voyageurs et des compagnies, il faut avertir que le procédé qu'on emploie est très-insuffisant.

Je le répète, je ne dormais pas, et je ne suis pas sourd; j'ai au contraire l'ouïe d'une telle acuité, qu'il m'est arrivé plus d'une fois de devoir — par savoir-vivre — avertir des gens qui se parlaient bas et croyaient n'être entendus de personne, que je les entendais parfaitement.

• Mais supposez même un voyageur • endormi : — dormir n'est pas un crime qui mérite à son auteur d'être déporté à Toulouse quand il veut être porté à Perpignan.

Il y a donc pour la compagnie du Midi — et probablement pour les autres compagnies de chemins de fer une réforme à faire afin d'éviter des accidents semblables

Que l'on crie si Ton veut pendant que le train marche, — mais que Ton pense que la voix est couverte par le bruit, et que tel wagon entend la première moitié de ce qu-on crie, tandis que tel autre n'entend que la seconde moitié.

Il faudrait donc au moins répéter cet avertissement une secx)nde fois devant, chaque voiture arrr-téo.

Il faudrait ensuite surveiller les intonations fantaisistes de beaucoup d'hommes d'équipe qui prononcent les noms des stations d'une façon trèssouvent inintelligible.

Toulon se prononce généralement Tlon^ -rr le Golfe-Jouan — Gojan; — à Tarascon, j'ai entendu crier à plusieurs reprises, sans pouvoir deviner de quelle ville il était question :

transmmugnoon uyonture.

Je ne parle que des stations où je passe souvent.

Mais tout cela ne suffit pas.

Quand on songe à l'ennui, aux désagréments de toute sorte, aux conséquences peut-être déplorables, peut-être funestes, qu'une pareille erreur peut entraîner pour les voyageurs, on" comprend qu'il faut prendre des précautions qui rendent ces quiproquo à peu près impossibles.

Je reviens sur le cas très;-fréquent du sommeil des voyageurs, — €e qu'il y a à faire est trèssimple. — Quand un train arrive à sa destination, des employés s'arrêtent à chaque wagon et demandent les billets à chaque voyageur individuellement.

Il faut faire de même aux gares où il y a bifurcation ou changement de voiture : — ouvrir la portière, demander aux voyageurs si quelqu'un

dans le compartiment va du côté qui nécessite ce changement et réveiller les endormis.

J'ai failli aller à Toulouse sans le faire exprès.

J*ai appris en route que Ton avait envoyé au concours des Jeux floraux cinq cent trente-huit pièces de poésie et de littérature.

Le journal de Victor Hugo a décrété qu'it était défendu de plaisanter l'Académie de Clémence kaure, — parce que Victor Hugo avait daigné, dans le temps, y remporter un prix; — ce qui la rend sacro-sainte.

Nous ne la plaisanterons donc pas.

Nous ne saurions, au contraire, qu'applaudir à ces jeux nobles, élevés et pacifiques de Tintelligence et de Tesprit.

Les observations que je ferai sont d'une autre nature.

Voilà donc 838 poëtes nouveaux — et 538 poètes modestes.

Car. ceux qui ne sont pas extrêmement modestes iie s'amusent pas aujourd'hui à concourir pour la violette, le souci, l'amarante d'or, etc.

Ils veulent, du droit de la plume, gouverner, régenter le pays et arriver aux places, aux honneurs, à la fortune et aux. jouissances sans travail.

m NOTES DE VOYAGE D'UN CASANIER

La modestie n*est pas le défaut fîivori des poètes.

Donc, quand il y a ô38 poètes modestes, — cela suppose un nombre très-élevé de poëtes.

Mais il ne faut pas s*en étonner.

A voir les tendances de Fesprit en France, il est facile de prévoir que la génération tout entière qui s'élève dans les lycées aujourd'hui, sera entièrement composée d'avocats et de journalistes — avocats de langue et avocats de plujne; — quant à des lecteurs, il n'en faut espérer que parmi ceux qui ne savent pas encore lire, et encore pour peu de temps, tant qu'ils auront appris à lire et ne sauront pas écrire encore.

J'ai donc en quelques heures parcouru ces deux heureux pays, — l'un limitrophe de l'Italie, l'autre confinant à l'Kspagne.

Et je me suis rappelé que les Arabes disaient que :

Le paradis est placé précisément dans cette partie du ciel qui est au-dessus de Grenade.

Et cette belle Provence au pied des Alpes — cette « gueuse parfumée ^), comnie l'appelait un écrivain du temps de Louis XIV; — heureuse parce qu'elle était parfumée, heureuse î^ussi parce qu'elle était gueuse, parce qu'elle était pauvre.

La Providence lui a donné des hivers tièdes et des étés modérés, les plus riches fleurs, les meilleurs fruits presque sans culture: — les fraises, les pêches, les melons, les oranges, les citrons, en pleins champs ; des tapis, des pâturages de violettes, comme Jupiter, dit-on, en créa pour la vache lo. — Dieu lui a donné surtout l'absence de besoins, la sobriété qui permet une certaine paresse et une vie contemplative ; — une langue expressive, Tamour de la musique et de la poésie, — une pauvreté universelle qui fait que personne n'est attristé par le contraste, et qu'il n y a ni riches ni misérables, ni envieux ni enviés.

Et cette autre contrée au pied des Pyrénées, si heureuse aussi, si fertile, avec un sol et un soleil si généreux, —et aussi, comme la Provence, possédant l'amour de la poésie et l'amour de l'amour.

Je me trompe ; il faut changer le temps des verbes et dire que la Providence avait donné tout cela à ces deux heureuses contrées, douées par-dessus toutes les autres, presque jusqu'à l'injustice.

Sur ces régions bénies, il s'est abattu comme une nuée de sauterelles, — et les avocats de langue et les avocats de plume — et les ambitions et les

avidités — et la pipe et Tabsinthe — et les haines, et le mensonge, et la calomnie, et Tenvie.

La langue des trouvères et celle des félibres est devenue un affreux patois pour les journaux, elle n'est plus employée à chanter Tamour, la beauté, les fleurs, les bois, les ombrages et les rives fraîches et murmurantes ; — elle sert à mentir, à injurier, à divaguer, à verbiager, à irriter, à outrager, à habiller de haillons rouges ou dorés des idées pauvres et fausses — des paradoxes au pétrole.

Et beaucoup ne comprennent pas le métier qu'ils exercent, ni le mal qu'ils font.

Et les habitants ne comprennent pas, eux, qu'ils payent sottement de tout le bonheur que la Providence leur avait donné — les satisfactions de la vanité et de l'avidité d'un petit nombre de bavards, d'un petit nombre de décavés, de déclassés, de fruits secs, d'incapables — qui les étourdissent de phrases creuses, les enivrent de billevesées opiacées.

Plus de rossignols mélodieux, plus de galoubets qui provoquent à la danse.

Mais des coqs hargneux, et des chants avinés qui conduisent aux querelles et aux rixes.

On n'est plus honrcux en Franco.

Et pourtant la Providence avait voulu qu'on y fût heureux.

Et elle avait béni ce pays.

Comme je flânais à la fin d'un jour à Nice sur la promenade des Anglais et regardais un splendide coucher de soleil, je fus arrêté par une exclamation de gens, qui marchaient sur la promenade en sens inverse.

— Eh quoi! c'est vous? vous, ici?

Il faut dire que, sur cette promenade des Anglais, au moment où le soleil descend dans la mer, les promeneurs qui reçoivent dans les yeux ses rayons obliques, clignent horriblement, font de fâcheuses grimaces à ceux qui marchent dans le sens opposé, c'est-à-dire tournant le dos au soleil, et ne voient personne. Les voix qui m'interpellaient appartenaient à un homme et à une femme ; je les dépassai, puis me retournai pour les voir, et alors je les reconnus, et je leur rendis leurs exclamations.

— Eh quoi! vous? vous, ici?

Et en chœur :

— Quel bonheur! quelle charmante rencontre, quelle heureuse chance de se rencontrer si loin de la Normandie et de Sainte- AHrosso !

C'était un jeune couple que j'avais en effet connu à Sainte-Adresse, quelques années auparavant ; ils venaient de se marier, après d'assez longues difficultés opposées à leur union. Ils étaient jeunes, gais vrais, naïfs, sans prétentions, n'ayant envie de rien faire croire à personne, étant si heureux qu'ils ne pensaient pas à le paraître, ne désirant rien, n'ayant de mauvais sentiments ni contre rien, ni contre personne, aimanf tout le monde, du restant de l'a- I

mour et du bonheur qui débordait de leur cœur. i

Nous nous assîmes sur un banc en tace de la mer. ,

— Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! i

— Êtes-vous retournés à Sainte-Adresse depuis i mon départ?

— Non, nous avons eu toute sorte d'afifaires.. . Notre cousin du Val est mort. '^

— Ah! le cousin du Val qui s'était marié sur le tard pour vous déshériter?

— Oui, et sa femme est morte avant lui.

— De sorte que...?

— De sorte que nous sommes riches.

— Mais ne Fétiez-vous pas assez?

— Oui..., parce que nous savions nous contenter de ce que nous avions.

— Vous souvenez-vous de nos déjeuners avec des œufs si frais et de la crème si épaisse et si parfumée?

— Si je m'en souviens! — ce sont les meilleurs déjeuners de ma vie. — Donc, nous n'avons pu aller Tannée dernière pendant Tété en Normandie, et nous venons passer cet hiver en Italie. Vous êtes ici pour quelque temps?

— J'y demeure tout à fait.

— Ah! quel bonheur! nous rirons et nous nous amuserons comme là-bas. Est-ce que vous ne vous rappelez pas le cousin du Val?

— Oui, celui qui avait coupé son nom de Du val en deux pour se faire une particule nobiliaire un peu tourmentée, du pour de le..,

— Non, il paraît que son nom s'était toujours écrit comme cela; nous l'avons vu dans les papiers de la succession.

— Mais n'est-ce pas vous-même qui m'avez fait tant rire de cette prétention?

— Oui, parce que nous pensions... parce que nous ne savions pas... et puis je crois que ce n'est pas de lui que nous nous moquions tant, c'est d'un autre cousin qui avait, lui, séparé son nom de Leménil, et en avait fait Le Mesnil, et disait : ç Quelle

différence y a-t-il entre le et de? Ne sont-ce pas deux articles ou plutôt le même article, Tun au nominatif et l'autre au génitif ? et certes, si Tun doit remporter sur Tautre, c'est le nominatif, le cas le plus noble. Ce bon Le Mesnil, il vit toujours. Mais quel magnifique coucher de soleil !

— Ah ! nous tâcherons de nous amuser et de rire, dit la jeune femme, — de nous amuser et de rire comme autrefois ; — peche-t-on des équilles ici ? Je me rappelle un jour comme nous avons été surpris par la marée montante. L'îlot de sable sur lequel nous nous étions réfugiés se rétrécissait à chaque lame. C'était ridicule et un peu effrayant. On riait, on criait, on avait peur...

— Non, on ne pêche pas aux équilles, mais nous ne manquerons pas d'autres amusements.

— Ah! tant mieux; je commençais à m'ennuyer, à m'inquiéter, à m'attrister. — Quel bonheur de vous avoir rencontré !

— Où demeurez- vous? J'irai vous voir demain, et je vous porterai un programme de distractions, de promenades et de parties de plaisir...

A ce moment, les deux époux se regardèrent, prirent un air interdit, embarrassé et ne me répondirent pas.

Le mari et la femme se regardèrent encore, rougirent et...

— Vous demandez où nous demeurotis^ répondit la femme, plus prompte à se remettre que le mari, nous ne demeurons pas, nous... Nous ne demeurons pasi nous sommes campés dans un mauvais bouchon, un misérable hôtel qu'on nous avait indiqué... Nous allons déménager d*ici à peu de jours, et nous vous porterons notre adresse; où êtes-vouâ logé?

— ' Quartier de San-Stcfano ; les habitants, traduisant mes deux noms par deux noms du pays^ m'appellent Carlo Anfossi.

Et mes deux amis me serrèrent la main, je lés attendis^ ils ne vinrent pas et je ne les ai jamais revus. Vers la fin de la saison, quelqu'un me dît i

— Ah çà! que sont devenus vos amis?

»— Quels amis?

-^ Ce jeune couple qui vous a abordé, il y a quelques mois, sur la promenade des Anglais, avec un empressement et un plaisir qUe vous sembliez partager, le comte et la comtesse du Val le Meâtiil.

— Ah ! le. . . comte. . . et. . . la comtesse dii Val...?

— Oui, une bien jolie blonde, et une démarche! un air! comme on reconnaît le vieille aristocratie!

300 i\OTES DE VOYAGE D^UN CA8ANIER

je lui avais été présenté à la préfecture, et j'avais eu l'honneur de la voir une fois, à l'hôtel de la Grande-Bretagne; mais, quand j'y suis retourné, ils étaient partis sans donner d'autre adresse.

Voici ce qui était arrivé. Le plaisir de rencontrer une connaissance, presque un ami, à trois cents lieues de chez soi, avait été réel ; mais, quand je leur avais demandé leur adresse, ils s'étaient rappelé qu'ils avaient depuis quelques années pris une particule; que, grâce à cette particule, on les avait appelés à Nice M. le comte et madame la comtesse, qu'ils s'étaient laissé faire, qu'ils n'osaient pas me le dire et ne voulaient pas me le laisser découvrir.

Du reste, il est difficile à Nice d'échapper à un titre. Quand une servante veut exprimer qu'il est venu pour vous visiter, non pas « une femme » mais « une dame, » elle vous dit : « Il est venu une comtesse; » et je crus devoir me fâcher un jour contre un capucin mendiant qui m'appela M. le baron.

— Je n'ai pas de titre, il vous plaît de m'en donner un, lui dis-je; eh bien, je trouve mesquin et impertinent que vous m'en donniez un si petit. Gardez vos titres ou appelez-moi prince, ou rendezmoi ma pièce de vingt sous.

Paris (1873). — Le Paris nouveau. — Le nouvel Opéra. — Gérard de Nerval. — L'Opéra, Us thiéâtres, les incendies. — Un projet.

Paris, 1873.

Je quitte Paris après un séjour de quelques semaines : — je crois devoir avertir les amis, connaissances, lecteurs, etc., que je vais retrouver, qu'ils aient à s'épargner la peine inutile de me demander des nouvelles de « la capitale ». J'y suis venu voir Léon Gatayes et aussi un ou deux autres vieux amis — et accessoirement essayer d'arranger de mon mieux, c'est-à-dire très-mal, quelques affaires. Je n'ai rien vu, rien regardé, rien écouté, — je n'ai pas mis les pieds dans un théâtre; — j'ai manifesté un moment l'envie d'aller à Versailles tout en pré-

voyant bien que je n'en ferais rien. — J'ai constaté une fois de plus le nombre infini des choses qui me sont complètement indifférentes.

Et je retourne à la mer, à mon jardin, et à ce pays riant et parfumé que je ne puis quitter un moment sans y laisser une si grande partie de mon cœur.

Du reste, il ne se passait rien à Paris; — cette mer si facile à s'émouvoir sous tous les vents — gardait encore uil sourd balancement à la suite de l'affaire Bazaine — et n'a pas tardé à redevenir calme et unie, en attendant le premier souffle qui viendra de n'importe où.

Paris est aujourd'hui composé entièrement de longs et larges boule^^ards tous pareils, bordés de maisons toutes semblables ; — * aucun quartier n'a plus ni galbe ni physionomie; il semble la répétition perpétuelle d'objets faits à la mécanique sur un type uniforme ou coulés pa^ des mouleurs piémontais sur un setil et même moule; plus d'intérêt artistique ni historique. — Au centre et à toutes les extrémités le même aspect, — aucune raison de savoir où on est; — la répétition du môme dessin comme sur les papiers de tenture à bon marché; — un carré de bois gravé et enluminé^ appliqué

cent, deux cents fois et reproduisant pendant tant de rouleaux ou de kilomètres un seul et môme bouquet, un seul et même groupe, une seule et même arabesque, même dessin, mêmes couleurs, etc.

Une chose cependant m'a frappé : — j*ai dû, dans mes courses, passer plusieurs fois sur la place Vendôme, où on a Tair de « remonter » la colonne, — sur la place où était le ministère des finances, — devant les ruines des Tuileries, etc.

J*ai VU- la place où ont été assassinés les otag^es, — celle où on a brûlé vif un officier, celle où on a noyé un sergent de ville, etc»

Et je me suis demandé comment, dans un pays civilisé, lorsqu'un des représentants de la France a osé dire en pleine AssenJ^lée que le parti auquel il est affilié refusait de se séparer de sa queue de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, — comment il ne s'est pas levé un membre pour proposer à l'Assemblée un vote exprimant l'horreur profonde de ces crimes sauvages — et comment on n'a pas chassé, jeté à travers les escaliers et par les fenêtres les quelques fous furieux qui ne se seraient pas associés par leur vote à cette manifestation.

J'ai passé devant le nouvel Opéra ; j'ai remar- ([ué, à leur dorure plus neuve, les lettres formant

le mot nationale remplaçant les lettres qui formaient le mot impériale — et heureusement les deux mots se composant du même nombre de lettres — ce qui a permis de ne pas défaire et refaire l'inscription entière ; — et je me suis demandé pourquoi on ne renonce pas une bonne fois pour toutes à ces épithètes, adjectifs, dénominations, etc., — qui ne signifient rien et servent périodiquement de prétexte aux gens si nombreux qui aiment à casser. — La musique n'est et ne peut être impériale^ ça ne veut absolument rien dire, elle n'est pas nationale sur un théâtre où on accueille si bien et avec raison tant de compositeurs et de chanteurs italiens, allemands, etc. Les trois mots :

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