‹ Notes du condamné politique de 1838 [microforme]Chapitre 14 sur 67 · STE MOT “TN · texte numérisé non relu

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D'après ce que no: avocats avaient pu apprendre, nous étions, bien que réunis tous ensemble dans la même sentence de mort, classés dans les notes des juges dans l'ordre suivant de culpabilité : 1o De Lorimier, 20 J. B. Brien, 80 Joseph Dumouchel, 40 Tousseint Rochon, 6o K.X. Prieur, 60 Jos Wattier, 7o Jean Laberge,' 80 Gabriel Chèvrefils, 90 Jacques Groyette, 100 Louis Dumouche!, 110 F, X. Touchette,

Pendant le cours de notre procès, mn de mes généreux défenseurs, M. Hart, m'avait it qu'il tenait de bonne source que des personnes influentes avaient présenté une pétition à Son Excellence l’administrateur Sir John Colborne, me recommandant personnellement à la clémence royale dont il était dépositaire comme représentant le souverain. Cette requête était due, me dit-on, aux efforts et aux £ollicitations des excellentes dames de la famille Ellice, qui voulaient bien ainsi reconnaître les bons procédés que j'avais eus pour elles, alors que j'étais chef de troupe uans le vi'lagc de Beauharnais.

Mon père et ma mère vinrent de nouveau me voir dans les premiers jours de Février. Après les instants donnés à l’effusion des sentiments de la nature en pareilles circonstances, je parlai à ines parents de ma mort, en leur disant qu'il fallait être prêts pour le pire. Je voulais leur épargner, le cas échéant de mon exécution, les torribles scènes qui précèdent l'ascension de l'échafand, et je leur dis que je désirais leur dire le dernier adieu la veille du jour qui serait fixé.

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Je leur appris que les autorités rer.ettaient aux familles les corps des exécutés, et je les priai do vouloir bien déposer mes restes dans le cimetière de ma paroisse natale, à l'ombre de l’église où le baptême m'a fait chrétien et où j'ai fait ma première communion. À ces paroles adressées à mes bons parents, ma mère répondit, d'une voix assurée, que je ne mourrais pas sur l’échafaud : —" Prions la sainte Vierge, elle te sauvera, me dit-elle...” Un instant après, nos larmes et nos embrassements, à tous trois, mettaient fin à cette visite.

Que de scènes de ce genre et de plus déchirantes encore n’ont pas vu ces murs de la prison du Pied-du-Courant. Tous mes compagnons de captivité et de condamnation étaient pères de famille, à l'exception de deux. Les femmes et les enfants venaient voir ceux que la main du bourreau allait bientôt, suivant toute probabilité, arracher à leur affection. Tout cela se passait sous nos yeux ; nos peines comme notre condamnation étaient presque communes entre nous. De toutes les pauvres femmes des condamnés, madame De Lorimier est celle qui m'inspirait le plus de pitié : c'était comme un pressentiment, et puis, cette pauvre famille, en perdant son chef, perdait tout moyen d'existence. Notre malheureux ami parlait chaque fois à sa femme de sa pauvreté, il cherchait à trouver quelque moyen à lui suggérer pour pouvoir élever ses enfants, et, dans l'impossibilité de trouver ce moyen sous des formes saisissables,

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il finissait toujours par lui dire :—“ La Divine Providence ne t’abandonnera pas.”

Le 12 Février, deux des messieurs du Séminaire de Saint-Sulpice vinrent nous rendre visite, sur les huit heures du soir. Ils venaient à cette heure avancée nous communiquer la nouvelle qu'ils avaient apprise, savoir : que les autorités avaient fait une commande de sept cercueils.. Ils venaient surtout nous exhorter à offrir à Dieu, de bon cœur, le sacrifice d’une vie périssable, pour obtenir la faveur d’une existence éternelle de bonheur. Ces bons messieurs de, meurèrent une heure dans la prison, conversant des choses d’en haut et priant de temps à autre, puis ils prirent congé de nous en nous bénissant.

Les premiers de la liste que j'ai donnée plus haut allaient donc être exécutés, nous nous en tenions alors comme assurés, et j'étais du noribre. Je crois pouvoir dire que cette perspoctive me trouvait calme et résigné : en prenant les armes au mois de Novembre, je ne me

faisais point d’illusion sur les dangers de toutes

sortes auxquels je m’exposais, et depuis je m'étais familiarisé avec l'idée de mourir sur l'échafaud, au point que la question n'était plus pour moi qu’une question de temps.

Dans le silence de ma cellule et de la nuit, après le départ des bons prêtres, je m’entretins avec mon Dieu pendant quelques heures, puis je me couchai et dormis jusqu’au matin d’un profond et tranquille sommeil ; car tout n’est pas tristesse et terreur dans l'aspect de la mort

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pour un chrétien. Comment pourrait-il en être autrement, pour celui qui nourrit son esprit et. son cœur des magnifiques promesses faites à ceux à qui leur foi permet de dire : “ J'ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai pas confondu.” Telles étaient mes pensées, et, j'en suis certain, celles de mes compagnons, entre les bras secourables de l'Eglise qui nous préparait au passage d'une vie de misère à une vie glorieuse, par les soins de ses ministres,

La communication qui nous avait été faite le soir par les bons prêtres, l'avait été individuellement et dans nos cachots ; le lendemain matin à dix heures, heure de notre réunion dans le corridor, ce fut une scène touchante que celle de notre entrevue : ceux qui se croyaient muintenant exempts de l’échafaud se montraient plus afiligés que nous qui nous attendions à mourir bientôt. N'eût ét6 la pensée des êtres chéris que les condamnés laissaient sur la terre, je crois vraiment qu'il y aurait eu une véritable joie tranquille à se sentir ainsi sur le bord du tombeau ét sur le seuil de l'éternité.

Des amis vinrent nous rendre visite, et nous dire qu'il était bruit que les exécutions devaient avoir lieu le vendredi suivant au matin, nous étions alors au mercredi ; mais nous n'avions encore reçu aucune notification officielle sur notre sort. Nous étions tous des condamnés à mort, les moments de notre existence appartenaient au bon plaisir de Sir John Colborne, voilà tout ce que nous savions,

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À trois heures de l'après-midi, le guichetier vint nous dire que les trois juges-avocats venaient d'entrer au bureau du geôlier : ils venaient signifier, aux victimes choisies pour le gibet, que le jour de leur exécution était fixé au vendredi prochaïn. C'était un peu plus qu'un jour d'avis !

Quelques instants après, la porte de notre prison s'ouvrit, et le geôlier, s'arrêtant au milieu de la porte ouverte par son aide, appela :— Charles Hindenlang ! Celui-ci, répondant à l’appel, sortit de l’appartement dont la porte fut refermée sur nous. Charles Hindenlang était un jeune fran;ais protestant, ayant eu du service militaire, et qui, des Etats-Unis où il se trouvait temporairement, avait par enthousiasme joint le mouvement insurrectionnel du Bas-Canada.

Environ dix minutes après, la porte s'ouvrit de nouveau et le geôlier appela : “ Chevalier de Lorimièr !” Celui-ci sortit a'ec les gardiens, et la porte se referma une seconde fois.

Une troisième fois la porte s'ouvrit, j'étais occupé au fond de la salle à faire cuire quelque chose dans une casserole, je m’entendis appeler. Laissant là mon ustensile, je me rendis auprès du geôlier, en disant à mes compagnons :— “ C’est mon tour”! mais le geôlier me dit en anglais :—“ Ce n'est pas vous que j'ai appelé, “ c'est M. Lepailleur, et c’est simplement pour “ Jui remettre des provisions que lui envoient “ ses parents.”

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mier et Hindenlang, revinrent bientôt vers nous, et nous dirent en entrant dans le groupe ému que nous avions formé pour les recevoir :— “ Réjouissez-vous, nous sommes les deux seules # victimes choisies dans cette section ; mais il “ y en a trois autres, prises dans les autres par- “ties de la prison, ce sont Rémi Narbonne, “ François Nicolas et Amable Daunais.”

Il y avait en ce moment, au milieu de nous, deux dames parentes de l’infortuné De Lorimier, sa sœur et sa cousine, accompagnées d’un monsieur de la famille : ces pauvres dames fondaient en larmes. La victime les consolait par des paroles angéliques, pleines de foi et de résignation.—“* Mon sacrifice est fait, disait-il, et j'ai “l'espoir d'aller voir mon Dieu; une seule “ chose assombrit mes derniers moments, c’est la “ pensée du dénuement de ma femme et de mes “ enfants; mais je les confie à la Divine Providence.”

Le pauvre Hindenlang, à qui sa religion n’inspirait pas les mêmes sentiments qu'à de Lorimier, était loin d'offrir, dans ses paroles et dans son maintien, un spectacle aussi digne et aussi consolant. Il était facile de voir que la pensée de la vie future agitait son âme ; ne sachant à quoi s'attacher pour envisager sans défaillance cette immense perspective, il en appelait à son courage personnel, très grand sans doute. Mais qu'il était facile de voir que cet appui n'est qu’un fragile roseau ! Pour

s’étourdir et se donner une contenance, il affec- )

tait une indifférence stoïque et, de temps à autre, une folle gaieté, peu de mise dans de pareilles circonstances.

Que nous l'avons plaint, en le voyant ainsi marcher vers cet avenir qui, heureux ou malheureux, ne doit jamais avoir de fin! Un instant nous avons eu l'espoir de le voir entrer dans le sein de l'Eglise, et mourir en emportant le pardon de ceux qui ont reçu mission de lier et de délier sur la terre et pour le ciel ; notre espoir a été trompé. Il s’est contenté d'admirer ce que la religion catholique produisait sur ses compagnons d’infortune ; mais le courage moral qui répond à la grâce lui a manqué pour les imiter.

Vers les six heures du soir, les guichetiers vinrent nous dire qu'il fallait entrer dans nos cachots, nos visiteurs se retirèrent alors la douleur dans le cœur. J’ai déjà dit que nous étions deux par deux ; le compagnon de cachot de De Lorimier avait été, jusque-là, le Dr. Brien ; dans ce moment, celui-ci vint me prier de vouloir bien changer de cellule, disant qu’il ne se sentait pas la force de partager le cachot de la victime.

Ah! c’est que, voyez-vous, il y avait un remords :

dans la conscience de ce malheureux qui avait obtenu un demi-pardon au prix honteux de la délation, comme nous l’apprimes plus tard. On conçoit, en effet, quel voisinage ce devait être pour lui que celui de cet homme qu'il avait trahi, de cet homme qui allait mourir dans le sein de l’honneur et la paix de son Dieu !

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Chevalier de Lorimier. Le soir, son confesseur vint le voir et demeura seul avec lui pendant une heure, durant laquelle je me retirai dans le corridor. En sortant de ce sublime tête à tête du chrétien repentant avec l’homme du pardon, De Lorimier était calme, sa figure semblait même respirer une douce gaieté. Nous fûmes de nouveau renfermés ensemble : je priai avec lui une partie de la nuit, puis nous nous endormîmes paisiblement l’un à côté de l’autre.

Le matin je le trouvai tranquille et reposé ; il pria longtemps, puis il me parla longuement de sa femme et de ses enfants, il les confiait à la Providence : c’est à peine si je pouvais répondre à sa parole si touchante, si résignée, si chrétienne, tant l'émotion me dominait.

Lorsque les cellules furent ouvertes, le matin à l’heure ordinaire de dix heures, tous les regards se tournèrent, avec un intérêt mêlé de tristesse, vers les deux victimes que le jeune Guillaume Lévêque, compagnon de cachot d’Hindeñlang, et moi compagnon de Lorim‘er, conduisîimes par le bras vers les groupes discrètement formés de nos camarades d'infortune. De Lorimier était résigné et digne, Hindenlang, courageux et bruyant. Je préparai quelque chose pour notre déjeûner ; mais De Lorimier mangea peu. Il se promenait d’un pas mesuré dans le corridor et souvent nous parlait de sa femme qui devait le venir visiter dans l'après-midi ; il redoutait cette entrevue pour son infortunée compagne.

Vers les trois heures de l'après-midi, madame

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