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qu'on nous avait donnés, n'eut pas de peine à. se développer et à se multiplier, dans les conditions toutes favorables que lui offrait notre pénible situation : nous en fûmes bientôt couverts. Le lecteur me pardonnera ces détails dégoûtants : mais je veux rendre complètement, autant qu'un court récit peut le faire, le tableau des souffrances que nous avons endurées.
Les seaux dans lesquels on nous servait à manger étaient d’une malpropreté incroyable ; nous ne pouvions guère le constater, dans notre taudis obscur, que par l'odeur; mais plusieurs. fois nous pûmes nous en convaincre du regard, sur le pont, en étant témoins des sales procédés employés pour laver:ces baquets après le repas. Que Dieu pardonne à ceux qui nous ont traités. de la sorte, comme je leur pardonne ; mais il est triste pour la pauvre humanité d’avoir à signaler de pareilles infamies. Ah ! lecteurs de mon pays, habitants de nos campagnes et de nos villes si chrétiennes, jamais vous ne pourrez concevoir ce que nous avons souffert ; et tout mon étonnement, aujourd'hui, est que nous ayons pu y survivre. (C'est étonnant comme l’homme peut endurer de souffrances morales et physiques.
J'ai dit un mot de l'insuffisance de notre ration alimentaire ; mais que de fois n’avonsnous pas vu diminuer encore cette ration par les accidents du transport, de la cuisine à notre. étroit et noir logis, surtout dans les jours de gros vent, alors que le roulis et le tangage reu--
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NOTES D'UN CONDAMNÉ POLITIQUE. ait
daient la marche si difficile sur les ponts du navire.
Une fois la semaine, nous procédions au lavage de nos effets, pendant l'heure qu'il nous était donné, à tour de rôle, de passer sur le pont. ‘ Ce lavage se faisait à l’eau salée avec une brosse et une espèce de terre blanche qui tenait lieu de savon, lequel ne neut s’employer avec l’eau de mer. Cette opération, importante pour nous, avait du reste le mérite de nous offrir quelques distractions, et de tempérer un peu l'ennui de notre affreux désœuvrement.
Nous avions parmi nous des malades auxquels nous prodiguions tous les soins en notre pouvoir, et, tous, nous étions fort inquiets, dans l’appréhension où nous étions de ne pouvoir longtemps résister à nos souffrances et à nos privations de toutes sortes : nous nous consolions par la pensée de Dieu, en prenant de nouvelles forces dans la prière, seul adoucissement à nos maux.
Le 15 octobre, on nous fit faire grand ménage et nettoyer notre logement, qui fut badigeonné à la chaux, opération qui fut renouvelée deux fois chaque semaine pendant le reste de la traversée; car les dangers de maladie augmentaient à mesure que nous entrions dans des climats plus chauds.
La calomnie de Black et la razzia qui en fut la conséquence avaient encore ajouté une nouvelle misère à toutes les autres. S'il est quelqu'un de mes lecteurs qui ait jamais subi le
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supplice d'une barbe faite avec un mauvais rasoir, il pourra se faire une idée de la torture que, deux fois la semaine, nous avions à endurer. Les jours de barbe, on nous menait sur
l’entrepont, où, chacun à son tour, se rasait
avec d'affréux rasoirs à demi rouillés, servant à un grand nombre et aussi mal entretenus que possible. Ceci se pratiqua tout le temps de la traversée, à dater du jour où l’on avait enlevé de nos valises les quelques bons rasoirs qui nous appartenaient. Les rasoirs, destinés à tout le monde, étaient confiés aux soins de notre persécuteur Black, et, à la fin de la traversée, il n'yavait presque plus moyen d’endurer les douleurs de l'opération dont il s'agit, toujours faite à l’eau froide et sans miroir, souvent au roulis imprimé au navire par une mer houleuse et tourmentée. Je fus, cependant, un de ceux qui souffrirent le moins de ce chef, à cause de ma jeune barbe, alors peu apparente et facile à tondre ; mais certains de nes compagnons ne revenaient jamais de l'opération en question, sans avoir la figure en sang et les yeux noyés de larmes.
À mesure que nous approchions des tropiques, la chaleur devenait étouffante, dans nos étroits logements sans air. Pendant un mois, la zone torride nous brüûla de ses feux.
Qu'on se figure cent quarante-quatre personnes entassées dans le fond de cale d'un navire, dans un espace rétréci entre deux ponts séparés l’un de l’autre par un espace de quatre
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pieds et quelques pouces seulement ; ces personnes plongées dans une obscurité continuelle et ne recevant d'air que par deux écoutilles munies de manches de toile comme ventilateurs ; soumises à un régime alimentaire détestable de tout point, n'ayant qu'une pinte d'eau par jour pour étancher une soif insatiable, livrées à des myriades d'insectes nuisibles autant que dégoûtants : et tout cela sous le soleil des tropiques et sur le chemin de l'exil, au milieu des forçats !
Nous avions de notre côté une dizaine de malades, auxquels on n’accordait aucun adoucissement, et sur le sort desquels nous entretenions de grandes craintes. Nous les soignions de notre mieux; mais ces soins n'étaient que de l'affection ; car nous n'avions aucun moyen matériel de 1r« soulager. Du côté des prisonniers du Haut-Oanada, il y avait encore plus de malades : avant d'atteindre les tropiques même, le 22 octobre, l’un d'eux, le nommé Priest, succomba à ses souffrances et fut enseveli dans les flots.
Ces prisonniers, que nous appelions les prisonniers du Haut-Canada, étaient presque tous des Américains ; à peine y avait-il parmi eux une dizaine d'habitants du Haut-Canada. Ces hommes, qu'on distinguait en 1837 et 1838 sous le nom de sympathiseurs, me parurent, autant que j'ai pu les connaître par les relations que nous eûmes, surtout avec ceux qui faisaient partie de notre division, des gens fort respcctables. L'état d’émaciation et de dénuement de
ces pauvres malheureux était extrême ; malgré nos misères nous reconnaissions qu'ils étaient encore plus malheureux quo nous: puis, nous trouvions dans notre foi des ressources et des consolations qui manquaient à la plupart d'entre eux.
Il y avait parmi nous, je parle des cent quarante-quatre, des hommes plus faibles que les autres, entre autres un vieillard de plus de soixante ans malade de la poitrine ; dire ce que ces gens et surtout ce vieillard ont eu à souffrir serait une tâche impossible: cent fois nous crûmes le pauvre vieillard sur le point de rendre son âme à son Créateur. Quelle perspective pour des catholiques que celle de mourir ainsi sans le secours d’un prêtre ! “Mais le Dieu de toute bonté entend nos soupirs, nous disions-nous, Il est témoin de nos désirs et Il acceptera notre sacrifice en nous donnant les grâces nécessaires pour suppléer à l’absence de son ministre, si nous avons à périr dans ce vaisseau. ”
Parmi nos malades, je ferai mention spécialede mon ami, le notaire Hypolite Lanctôt, établi aujourd'hui à Laprairie, à cause de l'étroite amitié qui nous a toujours liés pendant notre exil, et qui ne s’est jamais démentie depuis. M. Lanctôt faisait partie, comme je l'ai dit plus haut, de la même division que moi et j'ai pu être témoin de ses souffrances pendant tout le voyage ; elles furent extrêmes. Que de fois je l’ai cru sur le point d'y succomber, alors
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que je m'efforçais, avec mes autres compagnons, de lui prodiguer les soins du cœur, à défaut de tous les autres qu'il nous était impossible de lui procurer.
Les promenades que nous faisions sur le pont (je parle de ceux qui pouvaient s’y rendre) n'étaient guère un soulagement sous l'ardeur des feux tropicaux ; si nécessaires qu'elles fussent à notre santé, elles ne semblaient servir, tout simplement, qu'à nous faire remarquer combien était imprégné de fièvre l'air de notre logement.
Il se trouve de bons cœurs partout ; nous en renconträmes au sein de l'équipage du Bufalo ! Deux soldats, touchés de tant de misères, eurent l'humanité d'apporter à des malades un peu d’eau dans laquelle ils avaient mêlé leur ration de rhum; surpris une fois sur le fait, ils furent. fouettés tous les deux. Cette rigueur n'empêcha cependant pas un pauvre matelot d'apporter, lui aussi, dans les rares occasions qu'il pouvait saisir, un peu d’eau à ceux qui souffraient le plus de la soif ; mais il se servait d’une botte pour cet office de sublime charité. Tel était le besoin de boire qui nous tourmentait que ce vase repoussant n'empêchait pas de trouver cette eau délicieuse. Ces trois hommes n'étaient pas les seuls de l'équipage qui eussent pour nous de la compassion : il leur fallait, en effet, avoir des complices de charité; car autrement ils n'auraient pu accomplir une seule fois
leurs bons services. Souvent nous recevions des marques de sympathie des gens de la fré-
gate ; mais la direction et le gouvernement du bord étaient d’une cruauté qu'il eût été difficile de surpasser. Malgré la rigueur des autorités, nous pûmes encore de temps à autre nous procurer un peu d’eau, fournie, non par humanité cette fois, mais par esprit de lucre. En échange de quelques effets pris dans notre petite garderobe, quelques matelots parvenaient à nous apporter de l'eau, recueillie dans les chaloupes sur le pont, pendant les orages,
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