‹ Notes du condamné politique de 1838 [microforme]Chapitre 4 sur 67 · ENTRÉE EN CAMPAGNE · texte numérisé non relu

ENTRÉE EN CAMPAGNE

La nouvelle, apportée à l’automne de 1888, dans les paroisses de la partie sud-ouest du Bas- Canada, qu'un soulèvement devait avoir lieu prochainement, y avait créé une excitation considérable : on s'attendait à des secours venant des Etats-Unis, à une coopération organisée de la part du Haut-Canada ; chacun oubliait les malheurs de l’année précédente, pour n’envisager que la possibilité du succès et, avec lui, le redressement de tous les griefs réels et imagimaires, la cessation de tous les embarras attribués à des causes politiques ou sociales. J'étais jeune, sans expérience, j'aimais sincèrement mon } ays, je croyais à l'existence de tous les griefs énumérés, à l'efficacité du remède proposé, j'avais lu quelque chose de la bravoure de nos pères, je me sentais de bon sang, je donnai donc avec ardeur dans l'entraînement général. J'y allai avec toute

L EN 2: var COR D ES Éa A 2600 REG on ME PEL mA TA SU BI 0 À + D 3 SP no e Va É à

la foi, toute l’abnégation, toute la joie même qu'on peut mettre dans une œuvre de sincère dévouement... Une chose, cep. ndant, jetait un voile de tristesse sur mon enthousiasme, c'était l'opposition du clergé à notre entreprise et, sans cela, je ne publierais peut-être pas aujourd’hui ces lignes, car je serais probablement mort les armes à la mâin avec beaucoup d'autres, qui pensaient comme moi sans le dire.

J'habitais à cette époque la paroisse de Saint- Timothée, où j'étais établi depuis peu comme négociant. Avertis par la rumeur secrète, plutôt que de toute autre manière, les amis du mouvement, ou, pour me servir du mot en usage alors que j'adopterai, les patriotes se réunissaient de temps à autre pour conférer des armements et autres arrangements nécessaires à une levée de boucliers. Il en était ainsi du moins dans ma paroisse et dans les paroisses voisines.

Personne de nous n'avait d'idées eyastes sur <e qui se faisait ailleurs, non plus que sur ce qu’il y avait à entreprendre pour notre propre compte : les uns poussés par un dévouement plus généreux qu'éclairé, soutenus par ces convictions irréfléchies qui entraînent sans qu’ensuite on puisse s’en rendre compte, déployaient une activité fiévreuse ; tandis que d’autres, entraînés par l'exemple, promettaient leur concours qu'ils auraient plutôt refusé, n’eût été la crainte de passer pour bureaucrates. Un très petit nombre parmi les canadiens-français osaient blâmer directement le mouvement ; beaucoup s’abstenaient,

NOTES D'UN CONDAMNÉ POLITIQUE. 1l

cependant, d'y prendre part, à cause de la défense faite par le clergé, qui luttait avec un courage admirable contre les entraînements du temps, bravant l’impopularité au dehors et, au dedans, faisant céder au devoir et à la raison les sympathies du cœur, les liaisons du sang, les élans de l'amour du pays et de la nationalité.

L'organisation dans ma paroisse, à laquelle je n'avais pas pris une grande part, consistait, tout bonnement, dans la promesse d’un certain nombre de se rendre en armes à l'appel des chefs alors encore à peine désignés. Quant à notre ‘armement, il ne demandait pas un gros train d'équipages pour son transport : quelques centaines de cartouches et une petite quantité de poudre et de plomb composaient notre dépôt de munitions. Notre parc d'artillerie comptait seulement six canons de bois cerclés de fer : nos partisans pouvaient réunir environ cent fusils de chasse, dont la plupart dataient du temps des Français ; les autres étaient armés de fourches de fer, en guise de piques, et de faux transformées en sabres.

C’est ainsi équipés, moins les canons qui ne pouvaient guère se prêter aux exigences du transport, que les contingents des paroisses de Sainte-Martine, Saint-Timothée et Beauharnais se réunirent au village de Beauharnais, dans la nuit du 3 au 4 Novembre.

À quatre heures du matin, nous étions là rassemblés au nombre d'environ 600 hommes, dont moitié étaient armés de fusils, et le reste,

d'instruments de ferme transformés en engins. de guerre.

Notre campagne devait s'ouvrir, le matin même, par la prise d'un bateau à vapeur (Le Brougham je pense) qui, à cette époque, faisait le trajet entre Lachine et les Cascades. On imaginait que les autorités militaires ne manqueraient pas de se servir de ce bateau pour transporter les troupes, et le bruit courait même que ce vapeur venait d’être armé de deux canons et muni d’une escouade de soldats, afin d'en assurer l'usage au gouvernement. Il parut donc important de ne pas remettre à un autre jour la tâche de s’en rendre maître, et il fut résolu qu’on s’en emparerait le jour même, qui était celui de son passage à Beauharnais, descendant à Lachine.

Comme nous nous attendions à une vigoureuse résistance, nous primes plus de précautions que n’en aurait comporté l'attaque d’un simple bateau du commerce. Deux heures furent employées à organiser nos préparatifs, et quand le vapeur fit son apparition, à six heures du matin, ce même jour du 4 Novembre, nous avions des piquets postés dans diverses parties du village, une centaine d’hommes dans les maisons voisines du quai et cinquante hommes, sous mes ordres, placés à l'abri d'un hangar sur le quai même.

Dès que le bateau fut fixé au quai par ses amarres, je donnai le signal, et, courant à toutes jambes, nous fûmes en un instant sur le pont du

vapeur qui, en fort peu de temps, se trouva envahi par environ cent cinquante patriotes en “armes.

Il n'y avait à bord, en fait de militaires, que deux officiers anglais, chargés, sans doute, de quelque mission à laquelle nous n'étions pas tout à fait étrangers, et nulle résistance ne nous fut offerte.

Il serait difficile de peindre la confusion qui 8e fit parmi les passagers, encore presque tous au lit et endormis, quand le bruit des pas de nos gens vint les tirer de leur sommeil : les hommes s'étant vêtus à la hâte demandaient ce que tout cela voulait dire, et les femmes, en robe de nuit, couraient, implorant pitié de la part de tous ces -&ens armés.

Je m'étais hâté de me mettre en rapport avec le capitaine du bateau, que je connaissais, pour lui dire de réunir son monde afin de leur communiquer que nui danger ne les menagçait, ni -dans leurs personnes ni dans leurs propriétés, et de leur expliquer la cause de cet acte de violence dont ils étaient accidentellement l’objet.

Le calme se rétablit bientôt, et quand le capitaine m'informa que les passagers avaient fini Jleur toilette, je me rendis auprès d'eux pour Jeur offrir l'hospitalité au village des patriotes. Une vingtaine de passagers, dames et messieurs, ‘y compris les deux officiers, furent conduits Chez M. le curé Quintal, qui les reçut de son mieux ; les autres furent logés à l'hôtel Provost situé près du débarcadère.

mg mt, mm

Avant l’arrivée à Beauharnais des contingents de Sainte-Martine et de Saint-Timothée, on avait opéré l'arrestation de l'honorable monsieur Ellice, seigneur de Beauharnais, récemment arrivé d'Angleterre, et d’autres personnes connues pour fermes soutiens du gouvernement ; tous avaient été envoyés sous escorte à trois lieues de distance, dans la paroisse de Châteauguay.

Pour ma part, j'étais on ne peut plus peiné de ces détentions, mais, d'un autre côté, on avouera qu'elles étaient nécessaires au succès de la cause que nous défendions, et constituaient, sous les circonstances, une mesure de précaution indispensable,

Désirant rendre cette mesure aussi tolérable que possible aux personnes auxquelles on l’appliquait, je me rendis auprès de madame Ellice, qui avait avec elle une autre dame qu'on m'a dit être sa sœur, pour l’assurer que son mari et ses compagnons de captivité ne courraient aucun danger, et pour lui offrir toutes les consolations en notre pouvoir. Ces dames, ayant exprimé le désir de se réfugier au presbytère de Beauharnais, six des cultivateurs les plus respectables furent chargés de les y accompagner, en même temps

que nous placions une garde régulière au manoir pour mettre les propriétés à l'abri de toute

atteinte. Un courrier fut accordé à madame Ellice pour qu’elle pût communiquer avec son mari, et tous les jours nos prisonniers échangeaient des nouvelles avec les dames de leurs familles laissées à Beauharnais : en ur mot tout

rents avait sieur , arTinues tous lieues 1aY.

peinè té, on succès uaient, prÉéCaU*

érable on l’apà Ellice, m'a dit i et ses aucun olations primé le harnais,

s furent

e temps

a manoir

de toute

madame avec Son 8 échande leurs mot tout

fut fait de ce qui pouvait témoigner à ces familles le respect et la sympathie dont elles étaient l’objet.

C'est ici le lieu de rendre à mes compatriotes ce témoignage que du sein de cette foule soudainement armée, sans organisation et sans autorité reconnue, nul désordre n’est sorti; personne ne déshonora la cause que nous regardions comme grande et juste.

Des postes furent placés en divers endroits pour prévenir une surprise du dehors et pour protéger les familles et les propriétés des personnes d'origine britannique, désignées sous les noms de tories ou de bureaucrates, retenues. prisonuières à Châteauguay ou dans l'hôtel Provost. Cela fait, nous attendions les ordres qu’on devait recevoir incessamment du “ Gouvernement provisoire ” qu'on nous avait dit être organisé sur les frontières.

Sur les deux heures du même jour, un courrier nous apporta un ordre, qu'il nous dit écrit de la main du docteur Robert Nelson et envoyé par les docteurs Nelson et Côté, nous enjoignant . de nous tenir prêts à marcher sous deux heures. d'avis sur un point qui devait nous être indiqué sous peu.

Le reste de cette première journée de campagne et la nuit qui la suivit se passèrent le: plus tranquillement possible,

Sur les dix heures du matin, le 5, un courrier de Châteauguay nous apporta la nouvelle que

les chefs de cette paroisse, entre autres MM. Cardinal et Duquette, venaient d'être arrêtés.

Ces arrestations avaient été exécutées par des sauvages du Sault Saint-Louis commandés par M. George de Lorimier. Par une de ces coïncidences si fréquentes pendant les révolutions, nous avions au milieu de nous, à Beauharnais, dans ce moment, l'infortuné Chevalier de Lorimier, plus tard condamné à mort et exécuté, membre de la même famille que celui qui venait de donner une si grande preuve de son zèle pour la cause opposée.

Ces arrestations avaient jeté l'alarme dans l'esprit d’un bon nombre d'anciens et respectables cultivateurs, qui, n'ayant probablement jamais eu grande confiance dans l'organisation de l'insurrection, se voyant commandés en grande partie par des jeunes gens sans expérience, prévoyaient dès lors les suites funestes immédiates d'un mouvement ainsi concerté et exécuté. Une députation d’entre eux vint s'adresser à l’infortuné Chevalier de Lorimier et à moi, pour nous proposer d'aller chercher l'honorable M. Ellice, afin de s’en faire un protecteur auprès du gouvernement, et de déposer volontairement les armes en sa présence.

Je répondis à ces braves gens que personne n'était forcé d'agir avec nous, que la délivrance de M. Ellice n'aurait pas l'effet qu'ils en attendaient, et que, pour moi, je ne pouvais prendre sous ma responsabilité un pareil acte ‘sans savoir

Page 1