‹ Notes du condamné politique de 1838 [microforme]Chapitre 47 sur 67 · LES PRISONNIERS CANADIENS · texte numérisé non relu

LES PRISONNIERS CANADIENS

“ M. le Rédacteur,

“ J'arrive, dans le moment, de Long-Bottom, “où j'ai passé deux jours avec les prisonniers “ politiques du Canada. Monseigneur l’Evêque “leur a aussi rendu visite, il leur a donné sa “ bénédiction et les a encouragés à souffrir avec “ patience leur exil et tous les maux qui en sont “ inséparables.

“Quand je considère le courege de *es pri- “ sonniers et leur résignation, je ne puis conce- “voir comment des hommes si doux, si mo- “ destes et si bons, dont la conduite fait l’admi- “ ration de tous ceux qui en sont témoins, peu- “ vent avoir mérité une punition aussi terrible.

“Ils ont eu le malheur de se voir arracher “ des bras de leurs femmes et de leurs enfants, “ils ont vu leurs demeures et leurs propriétés “ livrées au pillage et à l’incendie, et, après des “ mois d’angoisses, de craintes et d'espérances “ trompées, passés dans le fond des cachots, ils “reçurent la terrible sentence qui devait les “ séparer de ce qu'ils ont de plus cher au monde, “ pour les rejeter bannis sur une terre lointaine “ où ils souffrent de la privation des choses les “plus nécessaires. La nourriture qu'ils reçoi-

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“vent est si mauvaise que l’esclave blanc d'Ir- “lande (*), accoutumé à vivre de patates et de #“ sel, pourrait à peine s'en accommoder ; malgré “ cela l'établissement de Long-Bottora coûte au “gouvernement près de mille livres sterling “par an, dépense qu'on pourrait épargner en “accordant à ces hommes la permission de “ chercher de l'emploi dans la colonie, ou, pour “ le moins, en les assignant à de bons maîtres.

“Si vous croyez que ces réflexious puissent “servir à quelque chose, ayez la bonté de les “insérer dans votre utile et excellent journal, “en ce faisant vous obligerez

“ Votre dévoué serviteur, “J. Brapy, Missionnaire. ”

Le rédacteur de la feuille à laquelle cette communication fut envoyée en accompagna l’insertion de quelques remarques très sympathiques, analogues à celles de la lettre même de l'excellent missionnaire. Mais l’auteur de la correspondance était un prêtre irlandais, le journal était un journal catholique, et les victimes, des canadiens français, de sorte que tout l'effet de la tentative du bon Père fut d'attirer sur nous, de la part d’un autre journal de Sydney (The Sydney Herald), un déluge d’injures et de calomnies. Selon ce véridique, charitable et honorable écrivain du Herald, nous avions si-

(*) Le P. Brady, étant lui-même irlandais, fait ici un amer retour sur la condition de sa belle mais infortunée patrie,

gnalé notre carrière en Canada par le meurtre, le pillage et l'incendie, nous n'étions tous que des coupe-jarrets digne d’un sort cent fois pire que celui qu'on nous faisait; sympathiser avec nous, c'était sympathiser avec le crime :.… en un mot tout ce qu'un pareil journal peut inventer en pareille matière.

Il nous fallut encore supporter cela sans mot dire, et endurer les mille petites misères que de semblables articles, avalés par un public bien disposé à les recevoir, ne manquaient pas de nous attirer. ;

Le choix des officiers et des gardiens des établissements de déportation, dans les colonies pénales de l’Angleterre, n’est pas toujours des meilleurs, si j'en juge par mon expérience de condamné politique en la Nouvelle-Galles du Sud. Le surintendant de l'établissement de Long- Bottom était un homme grossier et brutal, de mœurs détestables et d’un tempérament presqu'’aussi incontrôlable qu'incontrôlé. Nous apprimes de ses subordonnés, qui le haïssaient pour le moins autant qu'ils le redoutaient, qu'il avait été officier dans l’armée, d’où on l’avait expulsé pour cause de mauvaise conduite.

Cet homme prenait plaisir à tendre des piéges à notre patience, et il avait surtout pris en grippe M. le notaire Huot, à cause, je suppose, de son âge avancé, de son caractère professionnel et de son apparence singulièrement distinguée. Notre surintendant ne manquait jamais l'occasion de tâcher de nous pousser à

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bout et de nous porter ainsi à lui manquer de respect; mais nous étions sur nos gardes, et, avec le meilleur désir du monde de nous prendre en défaut, il n'y réussissait pas souvent, je pourrais même dire jamais dans le strict et juste sens du mot.

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