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INTRODUCTION

Vers le milieu du xvne siècle, le désir, très naturel, de connaître, d'une façon précise et approfondie, l'état de la France s'est fait sentir dans les sphères du pouvoir.

Golbert adresse aux intendants, en 1664, une longue circulaire leur prescrivant une grande enquête qui devra porter sur : le clergé, — la noblesse, — la justice, — les finances, — le commerce et les manufactures (1).

Peu auparavant, entre 1660 et 1663, avaient été recueillies, dans des circonstances encore incomplètement précisées, des Notes secrètes sur le personnel de tous les Parlements et Cours des Comptes du royaume ; notes qui, pour les membres du Parlement de Paris, notamment, constituent une galerie de portraits pleins de vie et d'une réelle valeur (2).

Quelque vingt ans plus tôt, en 1640, la noblesse de la Basse-Normandie avait été l'objet d'une enquête qui, au lieu de porter uniquement sur l'aptitude au service militaire et sur la fortune, ce à quoi, jusque-là, s'étaient bornés les Rôles du ban et de l'arrière-ban, donnait, sur les nobles de cette

Cl) C'est à l'exécution des instructions de Colbert qu'est dû le Mémoire sur la généralité de Rouen, de Voysin de la Noiraye qui a fait le sujet d'une très savante publication de M. Esmonin. — Voysin de la Noiraye, Mémoire sur la généralité de Rouen (1665); analyse et extraits, avec notes et appendices, publiés par Edmond Esmonin, docteur es lettres. Paris, Hachette, 1913, in-8°.

(2) Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV; t. II, p. 33; dans la Collection des documents inédits de l'histoire de France et dans la Revue nobiliaire, héraldique et biographique, t. I. Paris, Dumoulin, 1862, in-8°, p. 105.

région, les renseignements les pins précis et les plus variés; quelles étaient leur origine, leur valeur personnelle, leurs opinions, leur influence, la considération dont ils jouissaient. . . (1).

C'est à ce même désir, à la satisfaction de cette « envie de curiosités qui peuvent toujours estre utiles pour le service du roy et du public » (2), qu'est dû le volume qu'édite aujourd'hui la Société de l'Histoire de Normandie.

Il lui a paru que ce document n'était pas indigne de prendre place à côté de ceux dont il vient d'être parlé.

Le manuscrit. — Le manuscrit qui nous l'a conservé fait partie de ceux de la Bibliothèque Mazarine (3). Il date du dernier tiers du xvne siècle. De premier abord, il ne laisse pas entrevoir ce qu'il offrira d'intéressant à un lecteur persévérant et attentif.

Il débute par une liste de soixante-huit noms de gentilshommes habitant dans les diverses régions de la Normandie tout entière. Chaque nom est, il est vrai, accompagné d'indications précises sur la fortune, la valeur intellectuelle et

(1) Bibliothèque Nationale, département des manuscrits, fonds français, 18942 et 18943. Une partie de ces documents a été publiée, dans la Revue nobiliaire, une autre par la Société d'Agriculture, d'Archéologie et d'Histoire naturelle de la Manche.

(2) Billet de Colbert, du 17 mars 1664, cité par M. Esmonin, op. cit., introd., p. xu.

(3) Il est ainsi mentionné au Catalogue des manuscrits de cette bibliothèque :

3107. « Liste des principaux gentilhommes de la province qui y font résidence ordinairement et qui y sont accréditez, donnée par de la Verrière ». Province de Normandie. Table à la fin ».

Ce manuscrit avait, auparavant, appartenu au couvent des Feuillants de Paris. En haut de la première page, on voit le timbre humide du couvent, et on lit, en bas : « Ex bibliotheca fuliensium parisiensium ; monast. SH Bernardi ».

morale, les services, la considération et l'influence du gentilhomme dans son pays.

Vient, ensuite, une seconde liste de soixante-dix noms, plus concise, se bornant, en générai, à l'indication du domicile, et des services militaires, quand il y a lieu : a servi, a peu servi, . . . a bien ou beaucoup servi.

On tourne quelques feuillets, c'est une nouvelle liste de quarante-quatre noms de gentilshommes notés comme propres à servir, noms suivis de la seule mention du domicile.

Mais, enfin, on se trouve en présence d'une œuvre méthodique, embrassant toute la Normandie, et passant en revue, dans chaque région, le clergé, — les gentilshommes et principales terres, — et les officiers de justice.

En un mot, c'est un vaste répertoire des principaux habitants de la Normandie, vers 1680.

Environ douze cents personnes y figurent. Les connaître et les peindre toutes était, évidemment, une tâche impossible ; une partie est simplement nommée; mais, d'autres, en grand nombre, défilent devans nous. Leur situation de famille et de fortune, leur intelligence, leur capacité professionnelle, leur tempérament, leurs qualités d'esprit et de cœur, leurs bizarreries ou leurs défauts sont aperçus avec une acuité d'observation remarquable et retracés d'un trait précis, mais certainement un peu acéré .

Une œuvre si compliquée, si difficile, ne vaut, évidemment, que ce que vaut son auteur.

Avait-il qualité pour l'entreprendre? Gomment s'est-il pris pour la mener à bien ? Comment s'est-il documenté ? Enfin, qui était-il?

Nous voyons, de suite, avec plaisir, rien ne pouvant valoir, pour un tel objet, l'observation personnelle, que l'auteur

habitait Rouen; car, et c'était justice, la partie concernant cette ville est la plus étendue.

Les principaux membres de toutes les compagnies judiciaires, depuis les Cours souveraines jusqu'aux plus humbles juridictions, les avocats, les procureurs lui ont été connus.

Par une exception unique pour toute la province, il a observé le personnel de la maison de ville, ceux que l'on pouvait nommer échevins, les principaux commerçants, l'influence de quelques-uns sur les ouvriers, et, en plus, il a consigné des remarques importantes sur l'industrie, le nombre des ouvriers, les impôts et les ressources financières de la ville ; de telle sorte que, pour Rouen, tout le cadre tracé par la circulaire de Colbert est rempli.

A diverses reprises, il parcourt la province et peut, ainsi, se renseigner par lui-même.

Nous le rencontrons chez le marquis de Brévant, chez le vicomte du Pont-rEvêque(i).

Il a visité les grands centres de la Basse-Normandie. A l'occasion de quelques-uns de ses déplacements, nous allons apprendre que c'est un haut personnage.

En effet, à Falaise, il termine son jugement sur un lieutenant civil par cette note : « il me complimenta quand j'y passay ». Le portrait d'une autre personne contient cette parenthèse : « qui me complimenta » (2).

A Gaen, même honneur lui est rendu ; un des professeurs de l'Université le harangua en latin; « et je luy respondis », ajoute-t-il. La réponse fut, semble-t-il, en latin, comme celle que Saint-Simon fit, au chanoine de Tolède qui Pavait complimenté en cette langue, lors de sa fameuse ambassade en

Espagne; réponse dont il parle avec une amusante sincérité (4).

Mais il va signer et dater son œuvre. Dans la revue des « principaux gentilshommes et terres de la vicomte de Bayeux » nous lisons : « La terre de la Ramée, chastellenie, vaut 7 à 8 mille 1. t. de rente; . . . Elle est présentement à moy; est affermée 11,400 1. 1. en 1678 pour 1679, compris tout ce que j'ay à Theviers [Trévières] ». Un peu plus loin, à propos de Trévières, il notera, qu'il en est seigneur et qu'il y a établi deux fort bonnes foires annuelles (2) .

Or, le seigneur de ces deux terres était, alors, le premier président du Parlement de Normandie, Claude Pellot.

L'auteur. — Une biographie de Claude Pellot serait, ici, hors de sa place.

Il suffit — , mais il est nécessaire — , de savoir qui il était et quelles garanties de sincérité et d'impartialité présente son œuvre.

Nous emprunterons le portrait suivant à l'auteur, très sûr et parfaitement documenté, de Mémoires manuscrits sur les officiers des Cours souverains de Normandie écrits vers 1740 (3). Il écrit, à l'année 1670 :

Messire Claude Pelot fut choisy par le roy pour remplir la charge de premier président en donnant 150 mil livres aux enfans du sr de Ris dont le roy paya la moitié et lui donna un brevet dépareille somme sur son successeur. Il avoit esté conseiller de nouvelle création lors du semestre, puis maître

(1) Saint-Simon, t. XII, p. 320-321.

(3) Mémoires pour servir à l'histoire du Parlement de Rouen, de la Cour des Aides, de la Chambres des Comptes et du bureau des finances de Rouen, principalement des officiers de ces juridictions. (Bibliothèque Nationale; département des manuscrits; fonds français, n° 32318.)

des requestes et intendant pendant quinze ans. M. de Colbert, controlleur [sic] le protégeoit extrêmement. En effet, sa première femme estoit une Le Camus, et la seconde une Colbert. Il est enterré aux Minimes de la place royalle.

M. Pellot, seigneur du Pont-David [sic, lis. : Port-David,] de Sandars, de Trévières et autres lieux, estoit fils de Claude, seigneur des mesmes terres, Lionnois, conseiller d estât et choisy par Louis XIII pour accompagner le cardinal de Richelieu, archevesque de Lion et son ambassadeur à Rome. Louis XIV [y] envoya le fils dans le temps des guerres d'Italie, et en Roussillon pour faire observer la disipline aux troupes qui y passoint [sic]; il fut aussy envoyé dans trois autres intendances sçavoir Poitou, Limousin et Guienne où son zèle estoit à toutte épreuve principalement en Guyenne vers la Chalosse et le Réarn, remplis de bandes et de scélérats qu'il dissipa. Il fit faire des ouvrages publics et intéressantes [sic] dans les villes de ses différents départements. Enfin après quinze ans d'aplication pour le bien public le roy le fit nostre premier président. Il commença d'abord par établir un certain ordre dans le palais, introduisant les usages les plus utiles. C'est à son zèle qu'est deu l'établissement d'un Hôpital-général en cette ville, et on y voit encor ses armes qui sont de sable à trois bandes d'or; il avoitpour sœur l'épouse de Paul de Mascranny, prévost des marchands de Lion.

M. Pellot, comme je l'ai observé, avoit épousé dame Claude de [sic] Camus, de la famille du cardinal de ce nom et fille de Mr Le Camus, successivement conseiller, président, maître des requestes et controlleur général des finances. Il eut trois garçons et huit filles entrautres, l'abbé de la Croix- Saint-Leufroy et madame la présidente de Rrumare. Il épousa en secondes noces la sœur de Mr de Colbert, abbé et général des prémontrés, cousine germaine du ministre et secrétaire d'estat de ce nom et nièce de Mr de Mery, surintendant des finances. iMadame Pellot avoit pour sœur l'épouse de Mr de Réchamel, cy-devant secrétaire du conseil et surintendant de

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la maison de Monsieur, dont sortit Madame la comtesse de Cossé, M1' de Nointel, maître des requestes et une dame carmélite. Enfin Mr Pellot mourut à Paris, le 3 aoust 1683, après une maladie de deux mois. Sa charge fut exercée encor pendant trois ans par Mr le président d'Anf reville. » (B. N., p. 22.)

Lorsque Pellot n'était encore que maître des requêtes, les Portraits des maistres des requestes jugeaient ainsi le portraitiste futur des Normands : « Pellot : homme de fortune; expédiant les affaires; amy des partisans » (1).

Enfin, l'historien du Parlement de Normandie, A. Floquet, a été sévère pour Claude Pellot, « l'homme de la cour » . . . , « Claude Pellot, intendant dans le Poitou et la Guyane pendant nombre d'années, rompu par là à l'obéissance, au zèle, au despotisme par procuration, un premier président enfin tel qu'il les fallait à Louis XIV. . . (2). »

Lorsque Pellot fut nommé premier président du Parlement de Normandie, il n'était pas absolument étranger à la province, puisqu'il avait été, pendant sept années (1641-1648), conseiller a ce même Parlement ; mais il devait, certainement, ne la connaître que très imparfaitement. 11 y revenait à la tête d'une puissante compagnie qui, avec les attributions judiciaires, cumulait les pouvoirs administratifs et même militaires les plus étendus.

Le premier devoir de tout honnête homme dans une telle situation est d'acquérir une connaissance aussi exacte que possible des hommes et des choses du pays où il va commander.

(1) Revue nobiliaire, historique et héraldique, publiée par Bonneserre de Saint-Denis. Paris, Dumoulin, 1862, in-8°, tome I, p. 183. Deux autres manuscrits de ces mêmes portraits disent : « homme de fortune et d'expédients », un autre : « homme d'expérience ». (Id., ibid.)

(2) A. Floquet, Histoire du Parlement de Normandie. Rouen, Ed. Frère, 1840-1842, 7 vol. in-8° ; t. V, p. 576, 578.

Ce sentiment eût dû suffire à Pellot; un autre put contribuer à le déterminer. On est toujours, dit-on, l'homme de son milieu et de son temps. Or Pellot était le protégé de Golbert; et, par ses deux mariages, il était, aussi, son allié. Alors qu'il était Intendant, il avait eu connaissance de la grande circulaire que Ton vient de rappeler. Peut-être avait-il travaillé à y satisfaire ?

Il est donc tout naturel qu'il ait voulu, pour lui-même, remplir au moins une partie de l'immense cadre que son protecteur et parent traçait à ses subordonnés.

Négligeant, — sauf pour Rouen, — les autres chapitres du vaste questionnaire ; pour les autres villes, notant seulement, en observateur avisé, quelques particularités (1), il s'attacha spécialement a connaître les hommes avec lesquels il allait se trouver en rapport : Clergé — Gentilshommes — Officiers de justice.

Les notes, — on peut dire secrètes, — ainsi prises par Pellot, n'ont pas été connues par l'auteur d'un ouvrage en deux volumes publié sur lui en 1884 (2).

Les contemporains de ce haut magistrat savaient, cependant, qu'il les avait prises. Son Eloge, par un anonyme qui devait appartenir au Parlement de Rouen, remarque, en effet,

que : « des notes sur l'histoire et la jurisprudence ; des

mémoires importants pour la connoissance de Pestât du clergé, de la noblesse, des officiers et des communautez des provinces où il a esté, font juger de sa capacité et combien il estoit laborieux (3) ».

(1) A Pont-1'Evêque, il observa que, lors d'une épidémie récente, « tous ceux que l'on seigna en moururent, et Isnard, médecin du Roy, qui les purgea, les fit tous reschaper. » P. 151.

(2) O'Reilly, Mémoires sur la vie publique et privée de Claude Pellot. Rouen et Paris, 1884, 2 vol. in-4°.

(3) Bulletin de la Société de l'Histoire de Normandie (années 1881- 1883), t. III. Rouen, Ch. Métérie, 1884, in-8<>, p. 243-244.

Nous avons appris, incidemment, qu'il avait parcouru certaines villes, séjourné chez certains gentilshommes. Il est permis de croire qu'il visita d'autres villes et fut reçu dans d'autres châteaux.

Toutefois, il ne pouvait connaître personnellement tous les membres de Tordre judiciaire, ni, à plus forte raison, les principaux gentilshommes. Le marquis de Brévant, le marquis de la Luzerne, le marquis de Fontenay, le procureur du Roi de Vire (1), étaient bien de ses amis, ou de ses connaissances ; mais c'étaient des exceptions. A l'observation personnelle, il fallait donc bien joindre l'enquête, l'information indirecte.

Il avait à sa disposition un moyen de se documenter d'une façon aussi complète que possible : recourir, pour chaque localité un peu importante, à un et, surtout, à plusieurs de ses subordonnés.

C'est ce qu'il fit ; et voici l'explication d'une des parties du manuscrit intitulée : « Mémoire des officiers et gentilshommes aus quels il a esté escrit par Monsieur le Premier Président » (2).

Quarante -neuf noms y figurent ; officiers de justice ou fonctionnaires, plus trois gentilshommes et un ecclésiastique.

Enfin, parlant d'autres officiers de justice, non portés sur cette liste, Tauteur notera, parfois, qu'ils lui ont envoyé des mémoires, qu'ils lui écrivent, que l'un est très exact à exécuter les ordres de ses supérieurs (3) .

(2) On lit, en marge de vingt-trois de ces noms, la mention « a respondu ». Il n'en faut pas conclure que les autres ont gardé le silence ; non seulement cela était peu vraisemblable, mais, dans le courant de ses Notes, l'auteur dit parfois qu'il a reçu des mémoires de quelques-uns de ces personnages qui ne sont pas mentionnés comme ayant répondu. Cf., par exemple, Le Scelière, p. 322 et 43.

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Il recouru! encore à d'autres personnes pour se renseigner.

Un de ses neveux, Paul Mnscranny, sieur de la Verrière, était grand-maître des Eaux et Forêts de Normandie ; il le chargea de dresser une liste des principaux gentilshommes de la province, que, par ses fonctions, il était appelé a connaître. 11 lui demanda aussi un état spécial du personnel de l'administration des Eaux et Forêts dans les environs de Rouen.

Une autre liste de gentilshommes est demandée a M. de Brèvedent, capitaine d'infanterie « qui est à Monsieur de Seignelay ». — Toujours les Colbert !

Une autre encore lui avait été donnée par le marquis de Saint-Saens, bailli de Caux.

Ainsi l'enquête menée sur les moyens d'information de Pellot est pleinement rassurante.

Ses notes, fruit de longues années d'observation et d'information, n'ont dû recevoir que vers 1680 la forme dans laquelle elles nous sont parvenues.

En effet, à l'article de la Ramée, elles mentionnent que Pellot a loué cette terre en 1678 pour 1679. Le conseiller Le Royer de la Brisolière est mort en 1679, or, sa note n'y figure pas ; même observation pour le conseiller Danviray de Machonville, mort celte même année 1679, et à l'inhumation duquel Pellot assistait (1). Il mentionne enfin le mariage du gouverneur de Bayeux qui n'aurait été contracté qu'en 1680(2).

Cependant, le dernier en date des conseillers au Parlement figurant sur ce recueil a été reçu en 1674. Il est difficile de s'expliquer pourquoi ceux nommés entre 1674 et 1679 n'y sont pas mentionnés.

(1) O'Reilly, Pellot, t. II, p. 392-393.

(2) Béziers, t. III, p. 336-337.

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