‹ Notes du premier président Pellot sur la NormandieChapitre 4 sur 122 · XX1J · texte numérisé non relu

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Un conseiller au Parlement est, d'après le continuateur de Pellot, capable de tout ce qu'il y a de mauvais (1).

Bien exceptionnels, ces scandales, ces prévarications restaient jadis ensevelis dans les registres secrets où les « fureteurs de registres » allaient seuls les découvrir. Plus indiscrets, les journaux judiciaires d'aujourd'hui nous en montrent encore quelques rares exemples. Il convient, aussi, au sujet des Notes de Pellot de se souvenir qu'il était un peu en état d'hostilité avec sa compagnie et que cette hostilité a pu le porter, inconsciemment, à pousser au noir quelques portraits de ses collègues.

Mais, en grande majorité, il nous montre de dignes et sympathiques figures de gens de robe, capables, instruits, laborieux, intègres ; et on peut relever, à la suite d'une centaine de noms, cette belle expression, si fort du xvne siècle, « honnête homme ». « Cette qualité universelle me plaît seule », a dit Pascal, et elle doit être l'idéal du magistrat.

La question d'argent tient une grande place dans les Notes de Pellot ; et c'est un de leurs mérites. On trouverait difficilement, ailleurs, une masse aussi compacte de chiffres sur la fortune des personnes, le revenu des fiefs, le prix des offices judiciaires. Pour nous, l'intérêt de ces chiffres réside, en partie, dans leur comparaison avec les fortunes et les revenus d'aujourd'hui.

On sait que la livre tournois, qui servait alors de notation pécuniaire, n'était pas une pièce métallique, comme notre franc actuel, mais une valeur de compte. On a donc à trouver, d'abord, ce qu'elle représentait d'argent monnayé. Il faut, ensuite, chercher quel était le pouvoir d'achat, la puissance de cette valeur métallique, relativement à notre temps. Ce sont des points délicats, qui ne peuvent être traités ici.

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Il suffit de savoir qu'un juge très compétent, M. G. d'A.venel (1), estime que, tout considéré, la livre tournois du dernier quart du xvne siècle équivaut à 3 fr. 45 centimes de notre époque (1909). Chaque fois, donc, que Pellot donne un chiffre, il faudrait le multiplier par 3,45 ; au lieu de 1,000 livres, lire 3,450 francs, et 34,500 francs là où il écrit 10,000 livres. Il semble, cependant, que ce chiffre pourrait être forcé, sans inconvénient.

En quadruplant la somme, et en lisant couramment : 4,000 francs, là où il y a 1,000 livres ; 12,000 francs, où il y a 3,000 livres, on serait, je pense, tout aussi près de la réalité.

La fortune d'une centaine de gentilshommes ou officiers de justice a été notée par Pellot ; et les chiffres ne varient pas moins que de quatre-vingts ou cent mille livres de rente à deux mille et même quinze cents (2) !

En ce qui concerne les gentilshommes, il faudrait bien se garder d'y chercher des données générales sur la richesse de la noblesse normande à la fin du xvne siècle.

L'objet du recueil « Gentilshommes et principales terres » attirait l'attention de l'auteur sur les plus riches. Parmi ceux-ci, peu ont dû lui échapper. Il négligea, au contraire,

(1) G. d'Avenel, Histoire économique de la propriété, des salaires, des denrées et de tous les prix en général, de Van 1200 à 1800; Paris, Leroux, 1909, in-4°, t. V, p. 350-351.

(2) On remarque :

4 fortunes de 100 à 80,000 livres de rente.

— inférieures à 5,000 —

intentionnellement, ceux qui étaient dans la moyenne, ou au-dessous.

Quant aux gens de robe, une généralisation paraît, au contraire, très permise, les chiffres recueillis concernant des membres de Tordre judiciaire tout entier, depuis les chefs des compagnies souveraines jusqu'aux plus humbles officiers des justices royales des petites localités. Un fait digne de remarque est l'immense disproportion qui existait alors, au point de vue de la fortune personnelle, entre les membres d'une même compagnie judiciaire. Tandis que, dans les cours souveraines de Rouen, les uns avaient quatre-vingt mille livres de rente (1), d'autres ne possédaient, au contraire, que « peu de biens » (2).

Dans les juridictions subalternes, on voit des magistrats ayant, les uns, vingt mille livres de rente ; d'autres, seulement mille (3).

Dans une même compagnie, à Saint-Silvin, l'un a dix mille livres de rente, tandis qu'un de ses collègues n'en a que quinze cents, et, de plus, est chargé de famille (4).

En ce qui concerne le revenu des fiefs, plus de trois cents chiffres nous sont donnés. De même que pour la fortune des gentilshommes, on ne doit pas y chercher une moyenne générale de ce que rapportaient alors les terres nobles en Normandie. Il ne faut y voir que des renseignements d'histoire locale. Sans doute, la plus grande partie des terres principales a été notée. Mais, d'autre part, si nous ne rencontrons que peu de terres d'un très modique revenu, ce serait une erreur d'en conclure qu'elles étaient peu nombreuses. Elles constituaient, au contraire, l'immense majo-

(î) P. too, m.

rite. Si elles ne sont citées ici qu'en petit nombre, c'est qu'elles y figurent uniquement à raison de la situation prépondérante personnelle de celui entre les mains duquel elles se trouvaient alors (1).

Des idées inexactes ont, généralement, cours sur l'importance pécuniaire des terres titrées. Suivant leur qualification, on établit, instinctivement, une sorte de progression parallèle dans le rendement. C'est une erreur. Des marquisats ne rapportent que 9 à 10,000 L, 6,000 1. (2), alors que des baronnies en rapportent 28 à 30,000 (3). En même temps, la plus grande inégalité se remarque dans des terres de même qualification. Voici, en effet, d'autres baronnies, de noms très connus : Briouze, Thury, Gourcy, Crèvecœur, dont le rendement n'est que de 5,000 1., 4 à 5,000 1., 3 à 4,000 1., 3,000 1. (4) ; et, même, la baronnie d'Orglandes : « ne vaut que 1,000 1. (?) de rentes ; mais plusieurs belles terres en relèvent » (5).

Le prix des charges judiciaires varie en proportion du prestige et de la dignité des fonctions. La charge de président à mortier au Parlement de Normandie, celle de premier

(1) On relève les chiffres suivants :

9 terres rapportant de 40,000 à 30,000 livres. 16 — — 30,000 à 20,000 —

72 — — 5,000 à 2,000 — 20 — — moins de 2,000 —

Sans compter quelques grandes terres, comme Evreux, Longue ville,

, qui étaient plutôt des apanages que des seigneuries proprement

dites.

(2) Pirou (p. 303). — Annebaut (p. 161).

(3) La Luthumière (p. 320). — Acquigny (p. 154).

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président de la Chambre des comptes coûtent 160,000 et 150,000 livres (1); tandis qu'on trouve difficilement, ou même qu'on ne trouve pas d'acheteur qui veuille donner 3,000, ni même 2,000 livres de celles de conseillers assesseurs aux présidiaux ou vicomtes du Havre, d'Arqués, de Gaudebec (2).

L'annotation d'un tel recueil ne pouvait ni ne devait, pour plusieurs motifs, être ni héraldique ni généalogique. Mais en présence souvent d'un simple nom, Vaucouleurs, du Ré, Bellengant, nom de terre ou nom patronymique? il fallait, dans la mesure du possible, identifier la personne qu'il désignait, retrouver son état civil .

Que cette personne fût ou non jugée par Pellot, il était désirable de savoir qui elle était et, si possible, ce que des contemporains en avaient pensé, ou de retrouver, sur elle, quelque particularité intéressante consignée dans une pièce d'archives.

Un magistrat est dit « habille homme, bon conseiller »... On aime à apprendre qu'un procureur écrivait à un client, qui Pavait pour rapporteur : qu'il ne pouvait pas mieux espérer (3).

L'un est ruiné, on aime savoir à quelles conditions il s'accommoda avec ses créanciers (4) .

Lorsqu'une famille s'allie avec une autre infiniment plus illustre, la première s'enorgueillit; seulement, des contemporains indiscrets montrent dans quelles conditions se fit Punion, ou les dédains de celle-ci pour celle-là (5).

(1) P. 65, notel; p. 100.

(3) P. 87, note 5.

(4) P. 5, note 1; 144.

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C'est un plaisir de retrouver un personnage dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, ou dans les Historiettes de Tallemant des Réaux .

On a rapproché des jugements de Pellot sur tel gentilhomme, ceux des intendants des généralités normandes. Enfin, a côté des portraits si vivants des membres des cours souveraines de la Normandie, les mentions sèches et pâles des Notes sur les officiers des cours souveraines du royaume en 1603 (1), feront ressortir toute la supériorité des premiers.

Dans cet ordre d'idées, pour les officiers de justice, bourgeois et autres habitants de Rouen, — près de trois cents noms, — cela a été une bonne fortune de pouvoir puiser abondamment dans le manuscrit de la Bibliothèque Nationale, déjà cité : Mémoires pour servir à V histoire du Parlement de Rouen, de la Cour des Aides, de la Chambre des Comptes et du Bureau des Finances de Rouen, principalement des officiers de ces juridictions.

Ecrits vers 1740, œuvre d'un auteur merveilleusement documenté, ces Mémoires contiennent, sur les familles en général, et sur les personnes de la seconde moitié du xvne siècle et de la première moitié du xvine, une masse de particularités d'un vif intérêt.

On y voit l'origine des familles parlementaires qui, en grande majorité, étaient des familles de « marchands ». Souvent, sans intermédiaire, le fils passe du comptoir paternel sur les bancs d'une des compagnies souveraines.

Maintenant que, plus que jamais, on étudie, chez les hommes en vue dans les lettres, l'histoire ou la politique, les les influences ataviques, que l'on va souvent chercher fort loin, ces constatations ont leur prix.

(1) Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. II, p. 121.

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Mais notre auteur est-il toujours sincère et bien informé? Il faut répondre : oui. D'abord, parce que la précision des détails qu'il donne est une garantie de leur exactitude. On peut se tromper, ou tromper, en disant qu'un tel est fils d'un marchand ; cela est moins aisé si Ton cite son genre de commerce, la rue où il l'exerçait, l'enseigne de sa maison ; ensuite, parce que les monographies établies depuis, sur des registres de tabellionnage et des documents d'archives, viennent confirmer ses dires.

Quelques-unes de ces familles, quelques-uns de ces magistrats, objet des remarques de Pellot, voudront, — comme toujours, — contester leur origine ; l'auteur des Mémoires établira l'inanité de leurs efforts, les montrera reniant leurs parents restés humbles, et animés d'une vanité aussi déraisonnable qu'injustifiée.

Çà et là, ce seront des anecdotes, connues, mais précisées ; telle celle du grand marchand que Henri IV anoblit, mais qu'alors il n'admit plus à sa table, comme il faisait auparavant, parce que, de premier marchand du royaume, il était devenu le dernier gentilhomme (1); ou, encore, des détails d'histoire locale : un de Brèvedent, dont la famille fit fortune par la faveur de Diane de Poitiers, a, par reconnaissance, mis partout les armes de Brézé dans sa maison, rue du Vieux-Palais, à Rouen (2). Peut-être cette maison existe-t-elle encore, et on en concluerait à tort qu'elle a été habitée par Diane de Poitiers ?

Parfois enfin, les Mémoires ajouteront un coup de pinceau aux portraits de Pellot.

Celui-ci sera mort « trop tard pour la fortune et le salut de plusieurs » (3).

(1) P. 116, note 4.

(2) P. 82, note 4.

(3) P. 67, note 1 .

Un autre mourra « sans rendre l'esprit » (1).

Enfin, la femme du président de Bec-de-Lièvre de Brumare, Marie-Anne Pellot, une des filles du premier président, sera qualifiée de « dame qui estoit bienfaisante à plusieurs », phrase un peu obscure et dont l'obscurité n'est pas sans susciter quelque inquiétude? (2) A tous égards, ces Mémoires sont donc un heureux complément des Notes de Pellot, ou de son continuateur.

L'observation psychologique des personnages est, en effet, un des traits caractéristiques de ces Notes.

Certes, sur plus d'un millier de personnes dont il a consigné les noms, toutes ne sont pas dépeintes ; mais, suivant la méthode recommandée par Taine, il a, dans tous les milieux, pu observer un nombre si considérable d'échantillons, qu'il donne, certainement, une vue d'ensemble qui ne laisse rien à désirer.

Il observe son homme sous toutes ses faces, et fixe ce qui constitue sa physionomie particulière.

Il voit l'un timide et embarrassé, l'autre, au contraire, avantageux et présumant trop de lui, un troisième glorieux et gueux, un quatrième « ni chair ni poisson » (3).

Un tel est bizarre dans son domestique (4j ; voici un jeune conseiller au présidial : « garçon à marier; est beau et bien fait et le galant des belles » (5).

Il a devancé le fameux conseil : « cherchez la femme ». L'influence de celle-ci est souvent observée.

Le président de Bosmellet a une femme qui « luy donne

(1) P. 77, note 2.

(2) P. 86, note 2.

quelquefois de la peine »... par sa vanité. Quant au président de la Haye-du-Puis, « sa femme le gouverne » (1).

Ce conseiller a épousé une « jollie femme (2) » ; il dira d'un autre « sa femme luy fait tort » (3).

Un autre encore, « a faire le procez à sa femme », c'était, d'ailleurs, un magistrat habile, mais débauché (4).

Voici qui est plus grave : la femme du procureur général du Parlement « prend à touttes mains » (5) ; c'est, du moins, ce que dit le continuateur de Pellot.

Un des trésoriers de France ù Alençon a épousé « une femme qui a infiniment de l'esprit et d'intrigue avec les grands seigneurs » (6).

Enfin, la femme d'un gentilhomme des environs de Gaillon « a esté bien avec l'archevesque de Paris » (7). Il est vrai que ce prélat, auparavant archevêque de Rouen et, à ce titre, châtelain de Gaillon, avait une si mauvaise réputation sur le chapitre des mœurs !

Et tout ceci est noté avec acuité, dit avec une verve parfois endiablée.

Il faut voir, notamment, ce qui concerne les Trésoriers de France d' Alençon. Il y a là une suite de caractères dignes de La Bruyère.

Est-ce parce qu'il y avait, parmi eux, un allié de Golbert, auquel, on se le rappelle, il était lui-même allié ? Avait-il séjourné chez lui? On ne le sait; mais les pages consacrées

(1) P. 64, 65. Voy. aussi p. 345.

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