‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 12 sur 35 · LA VIERGE AUX CANDÉLABRES · texte numérisé non relu

LA VIERGE AUX CANDÉLABRES

Un historien de Raphaël, plus concis que Quatremère et Passavant, mais peut-être moins clair dans ses définitions que ces deux écrivains, partant moins utile , classait ainsi dans un de ses livres les différentes ascensions du génie du grand peintre d'Urbin : « Raphaël eut trois manières : la première, dans laquelle il imite son maître ; la seconde, dans laquelle il le surpasse; la troisième enfin, dans laquelle il se surpasse lui-même. »

Cela est bref, dogmatique et plus ingénu qu'ingénieux. Pour nous, audacieux aussi à notre façon, nous affirmerions volontiers que, dès ses premiers tableaux, Raphaël donna sa mesure, et que le peintre de la Transfiguration n'est pas plus grand que le presque adolescent qui traçait à vingt-cinq ans, sur les murs des salles Vaticanes, ce poëme en quatre chants, le plus beau qui soit sorti de la main des hommes, et qu'on appelle la Chambre de la segnatura, Raphaël a subi, nous en convenons, la loi iné-

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. iSq

vitable des milieux, et, sur la vue des œuvres de son contemporain Michel- Ange, il a modifié son style et grossi ses formes. Il ne s^est jamais dépassé ; il suffisait pour nous et pour lui qu'il restât égal à lui-même. Toutefois, il est vrai de le dire, on peut suivre sur les différentes pages de son œuvre la trace des impressions qui, avec Tâge, venaient modifier les inclinations de son âme. Ainsi, on le voit passer des attendrissements de la foi, qui lui inspirent ses premiers et gracieux hymnes, à la Vierge Mère, aux plus viriles adorations du chrétien qui a regardé son Fils face à face; il va de l'idylle à Tode; et, des prairies de la terre, oti il s'est arrêté longtemps à regarder la Sainte Famille, il monte jusqu'à Pempyrée, et là, d'un œil hardi, il contemple dans son nuage d'or la femme glorifiée qui a donné naissance à un Dieu. A mesure qu'il avance dans sa brève carrière, il devient plus volontiers le portraitiste de la Reine des cieux. Le jour vint où il n'avait plus rien à nous apprendre sur sa beauté, et, après cette séance oîi il la vit poser devant lui entre saint Sixte et sainte Barbe, son rôle étant fini, et le dernier mot de la ressemblance divine étant dit, il mourut, et personne après le Sanzio n'a plus reçu les confidences du ciel.

Mais avant d'arriver à ce dernier effort du génie, que d'essais grandioses, que de tâtonnements dans le sublime ! Avec et avant la Vierge de Dresde, rappelez-vous, dévots, la Madone alla Sediola, et enfin cette première vision du visage triomphant de Ma-

rie, — dont nous allons vous parler, — la Vierge aux candélabres.

Oui, c^est bien vraiment là le premier verset de la litanie de la victoire. Regina angelorum, salut! Vous voilà radieuse et calme, portant dans vos bras Tenfant promis et gardé désormais à votre amour de mère. Plus de prophéties pour traverser votre cœur d'un glaive et mouiller de pleurs ces yeux qui souvent, sur la terre, n'osaient plus regarder l'Homme de douleur caché dans ce petit enfant. Il est à vous maintenant, ce fils adoré à travers tant d'épreuves. Gardez-le sur vos bras, ô gardienne de toutes les consolations! Que de mères ont besoin ici-bas de vous voir heureuse après l'agonie du Calvaire! Regina consolatrix, salut.

Elle émerge de l'ombre profonde qui sert de rideau aux clartés célestes. Avec son beau sourire, candide comme une jeune fille et majestueuse comme une souveraine, elle abaisse son regard jusqu'à ses fidèles. Deux anges lui font escorte. Ils ont pris à l'autel les flambeaux de l'office éternel qui se chante aux cieux, et non pour éclairer les traits de leur reine, mais comme signe des honneurs qui lui sont dus, ils les porteront à ses côtés jusqu'à son retour au ciel.

Avec la puissance de son génie, Raphaël a transformé, agrandi la tradition; il n'est pas le premier qui nous ait montré Marie dans cet appareil vainqueur, entre ces torchères et ces séraphins. Cependant, nul autre avant lui n'avait su donner à cette

scène, tout en la peignant pieusement, mais suivant des règles hiératiques et presque invariables, ce je ne sais quoi de révélé, de génial, d!intraduisible par des mots, qui s'adresse soudain au cœur, ce je ne sais quoi enfin qui transforme en lignes, en beautés imprévues les plus habituelles reproductions des scènes et des types consacrés.

Raphaël est tout entier dans la Vierge aux Candélabres. Est-ce à dire qu'on ne puisse signaler des taches et des défaillances sur cette toile admirable ? Il est superflu d'exagérer ici l'éloge et de sembler ne pas voir ce qui ne tromperait pas l'œil du plus simple connaisseur. Non , tout n'est pas à la même hauteur dans cette œuvre d'où émanent de si nobles et si indéniables émotions. Le maître , on pourrait l'induire d'un examen attentif, s'est contenté de peindre la tête de la Vierge , peut-être aussi celle de TEnfant. Il a laissé à des mains étrangères le soin d'achever les autres détails. Quand il avait dit le nécessaire, il s'arrêtait ; dans cette vie si surchargée de travail et de projets, il lui fallait aller au plus pressé. Peu lui importait que J. Romain ou Lucca Penni exécutassent après lui le manteau ou les draperies de la Vierge et des anges. Nul ne s'y tromperait en constatant la faiblesse de certaines touches, impuissantes à afifaiblir la beauté de l'ensemble ; l'œuvre resterait signée de son nom ; il n'appartenait qu'à lui seul de la concevoir et d'y poser le sigillum de son génie.

On a dit en regardant les têtes des anges, faibles ébauches noyées dans la splendeur des parties achevées , qu'elles avaient été ajoutées après coup et qu'elles nuisaient plutôt à Tadmiration qu'elles n'y ajoutaient. Ce conte a fait fortune; il a été recueilli avidement par les ramasseurs de tous les anas qui se groupent autour d'un grand nom. Quant à nous, il nous paraît insoutenable. Qui donc eût osé ajouter à la composition d'un maître entré dès longtemps dans l'indiscutable éclat de sa gloire? Quel élève eût à ce point manqué à la religion de ses souvenirs et de son amour? Raphaël était adoré de ses disciples et vénéré par eux comme un demi-dieu. La profanation eût excité cent protestations dont l'écho serait parvenu jusqu'à nous. En outre, ces anges, qu'on le remarque, donnent une sorte de rhythme plus riche à cette composition, qui resterait amaigrie de leur disparition ; il est facile de s'en convaincre en regardant la gravure exécutée par M. Bridoux, qui osa les supprimer. Ingres, qui connaissait si bien l'art des vides et des pleins, ne lui pardonna jamais cet acte de liberté ou d'obéissance, et les artistes eussent partagé presque tous son irritation.

Ce qui prête à la critique et aide aux suppositions vient non de l'embarras, de l'étouffement de ces personnages si rapprochés dans l'étroite embrasure d'un tondo, mais bien plutôt de la faiblesse comparative de pinceau, qui ne permet pas aux critiques de reconnaître sur la figure des anges la main du maître.

Heureux de se montrer sévère envers les œuvres vantées d'un concert unanime, ils s'emparent de ce petit coin du tableau et s*y donnent libre carrière. De là à nier Tauthenticité ou à diminuer considérablement la valeur de Tœuvre, il y a une route facile et séduisante : la passion les y pousse tout bas, et les badauds, pressés de se déguiser en gens experts, font écho à leur dangereuse ignorance.

Ce qui est indéniable, c'est qu'à travers les années la Vierge aux Candélabres a reçu plus d'une injure; elle a souffert pis encore, elle a été restaurée : la tête donatellesque du Bambino a subi les mortelles atteintes des médecins d'Italie. Leurs méthodes favorites sont ici bien reconnaissables ; intrépidement ils attaquent l'endroit malade, y redoublent leurs picotages minuscules , et , pour dissimuler une franche applique de ton, toujours reconnaissable quoi qu'on fasse, ils plongent au delà des limites du mal leur détestable cure. Cela ne saute pas à l'œil, mais cela amollit, efface le jet primitif de l'exécution et étend son ombre jusque sur Témail des endroits respectés.

Les anges ont donc été repeints presque entièrement. Le corps du petit Jésus a été nettoyé à fond, et la finesse des derniers glacis, les formes indécises de Tenfance, toujours si bien rendues par Raphaël, se sont évanouies sous ce récurage impitoyable. Ces cheveux que le maître excellait à faire jouer, spirituels et légers, sur le front de ses personnages, lourdement refaits par brindilles d'un ton opaque, re-

joignent en très -peu d'endroits les boucles restées intactes et yisiblement tracées de sa main.

Voilà, à notre avis, le bien et le mal à dire de ce tableau de Raphaël, lequel, pour Fâme et pour les cœurs épris du beau jusque dans ses débris les plus attristants, reste un chef-d'œuvre qu'on peut encore vénérer en toute joie et sans arrière-pensée.

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