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L'EXPOSITION DE SES ŒUVRES

Le nom de Prud'hon est devenu dans notre école le synonyme de la grâce, et peu s'en faut que les historiens de nos jours ne le mettent en balance avec celui du Corrége. Cependant Prud*hon n'a produit qu'un nombre assez restreint de grands ouvrages, mais ils suffisent à justifier une réputation acceptée comme indiscutable.

Toutefois, quelques regrets se mêlent aujourd'hui à la louange lorsque le regard étudie les œuvres exposées dans la salle des Beaux- Arts, et il faut bien avouer que si cette exposition n'a pas diminué Prud'hon , on ne trouvera pas cependant qu'elle l'ait fait grandir. Elle ressemble un peu à ces livres pleins de révélations inattendues et compromettantes qui nous font connaître dans la carrière d'un homme célèbre des défaillances communes , si l'on veut , à tout le

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monde y mais dont chacun se laissait aller, sans parti pris, à le croire incapable ou innocent.

Il est inutile de raconter à nouveau une vie aussi connue que Test aujourd'hui celle de Prud'hon. Les incidents en ont été minutieusement recherchés et redits. E. Delacroix lui-même se plut à analyser un jour, avec une chaleureuse sympathie, l'œuvre d'un peintre dont les grâces voluptueuses et savantes semblaient devoir le moins séduire son esprit sévère et naturellement indiscipliné. Nous n'avons donc qu'à jeter un rapide coup d'œil sur Tensemble de cette collection , dans laquelle Prud^hon se montre surtout comme un dessinateur original et charmant, et comme un poète qui a dans les veines quelques gouttes du sang de Virgile et d'Ovide.

On sait que Prud'hon a peint peu de tableaux; embarrassé dès sa jeunesse dans les liens d'un mariage indigne de lui, chargé de famille et dépourvu de fortune, il dut sufEre à des nécessités qui, sans étouffer son génie, en limitèrent pendant trop longtemps le cours et peut-être le progrès. Il lui fallait dépenser en menue monnaie la richesse de son imagination , et quand son jeune cœur débordait de rêves et de tendresses, c'était par des images de bonbonnières ou des entêtes de romances qu'il en épanchait le trop-plein. Çà et là, il trouvait bien un portrait à faire , mais il ne paraît pas qu'il y prît grand goût. Cependant il avait ses jours de consolation , et probablement, dans un de ces moments oti le cœur

attendri et satisfait semble aider le pinceau , il peignit ses deux amies, madame Copia et madame Anthony. Le premier portrait semble exécuté sous rinspiration de David, avec une grâce souriante inconnue au peintre des Satines; l'autre rappelle Greuze, avec moins d'habileté dans le métier et plus de naturel dans l'expression. Ces deux portraits sont des meilleurs parmi les quarante-huit que le livret attribue avec trop de confiance à Prud'hon ; car on peut faire ses réserves en le consultant, et nous avouerons , pour notre part , que nous résistons à reconnaître la touche du maître dans une tête inscrite sous le n"" 46. Non pas certes qu'elle soit indigne de lui, mais elle montrerait alors un goût passager de précision et de finesse , et une préoccupation inusitée de sévérité qui n'est pas le caractère habituel de son dessin, presque toujours large et négligent de détails. De plus, cette pâte ambrée et légère, laissant transparaître le trait du crayon, se dérobe à tout rapprochement, si l'on essaye de la comparer à celle que le peintre emploie dès le début et dont il se servira plus tard pour modeler le visage de madame Antoine Passy ou celui de madame Jarre, au Louvre. De ce qu'il est difficile de dire le nom de l'artiste à qui le spectateur devra reporter l'honneur de ce joli ouvrage, il ne s'ensuit pas que Ton se trompe en refusant de croire qu'il soit de Prud'hon, non plus que le portrait de cette vieille et aimable bourgeoise au masque sillonné de rides sous sa cape de soie noire, et

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qui rappelle si bien la manière timide du consciencieux Dro.uais. — Et puis, pourquoi ne pas l'avouer? Prud'hon ne fut', après tout, qu'un assez médiocre portraitiste. Le réel n'était pas son domaine , et Ton pressent quel ennui devait alourdir sa main lorsque de ces charmantes esquisses si pleines d'esprit, de lumière et de ressemblance, — l'impératrice Joséphine, madame de Sommariva, — il passait à ces grandes toiles où il fallait peindre le marquis de Gouvion-Saint-Cyr ou le grand électeur Talleyrand. En retrouvant ces pages oubliées, c'était le moment convenable de se rappeler la devise prudente du célèbre diplomate : « Pas de zèle ! » Avec un enthousiasme plus maître de lui, les amis de Prud'hon n'eussent point provoqué certains étonnements, et dans peu d'années, clément pour la mémoire d'un grand artiste qui avait pris soin lui-même , par ses imprudentes colorations , d'aider et de justifier ses attaques, le temps eût achevé de détruire des œuvres dont on est bien forcé de reconnaître la flagrante médiocrité.

Il est aussi regrettable de ne pas trouver à l'École des Beaux-Arts quelques-uns de ces tableaux cachés aujourd'hui dans le cabinet des amateurs, et qui ne sont connus que par la gravure : VEnlèvement de Psyché, Zéphire qui se balance, — l'original appartient à M. Genin, — Vénus et Adonis. On eût aimé à comparer le peintre dramatique du criminel poursuivi au chantre gracieux des divinités antiques,

absent dans la salle des Sept-Cheminées. La Vengeance de Cérès même ne répond pas à Pimpression qu'en donne l'estampe, et la froide allégorie de VAme brisant ses liens ne révèle au regard que Pétat d'épuisement auquel une grande douleur avait réduit le malheureux Prud'hon. Le moment était venu après lequel l'art lui-même ne pouvait plus fournir de consolation à celui qui Pavait tant aimé.

C'est dans les esquisses exposées à PÉcole des Beaux- Arts que Pon retrouve tout à fait Prud'hon. Mais là, du moins, comme l'admiration est à son aise! Il faudrait tout louer; on peut se contenter de citer : Diane implorant Jupiter, Vénus et Adonis, V Amour séduisant V Innocence ^ Minerve conduisant le Génie des arts, l'Abondance, Andromaque, Phrosine et Mélidor, la Toilette, autant de petits tableaux qu'on oserait dire achevés , et dans lesquels on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, ou la beauté du style, ou bien la tendresse et la passion qui y éclatent. Comme le sentiment instinctif de la couleur se révèle mieux quand la petitesse du cadre oblige Partiste à poser franchement et rapidement sa touche, et comme le dessin, la tournure de ces petites figures qui naissent si spontanément sous son pinceau rendent plus insupportables les prétentions académiques et les compositions laborieuses de certains de ses contemporains !

Mais c'est peut-être sur le papier et le crayon à la main que Prud'hon satisfait plus complètement le

spectateur et semble mieux se satisfaire lui-même. C'est là qu'il manifeste avec plus d'évidence cette sensibilité poétique un peu féminine qui prêterait presque dans ses idylles de la chasteté à la volupté même. Il a trouvé dès l'abord un modèle à lui, où l'estompe et le crayon blanc arrivent à des effets d'un relief surprenant y sans nuire à la netteté nécessaire des contours. Comme Léonard, il fait tomber de haut la lumière sur ses personnages; elle cercle les yeux d'une ombre qui fait valoir Tétincelle du regard, et les caresses de cette ombre donnent à la bouche un sourire plus mystérieux. Sans doute, il y a un peu de monotonie dans ce travail perpendiculaire qui recouvre le vague des frottis; souvent les traits sont multipliés , et cette jolie exécution cache plus d'une trahison envers la vérité. Ce n'est point de cette manière tranquille que Raphaël et Ingres, les deux maîtres de la sincérité, poursuivaient la nature et lui arrachaient ses secrets. — Mais pourquoi irionsnous chercher querelle à celui qui nous procure d'incontestables jouissances , et analyser après coup une émotion spontanée? Le plus dangereux des mérites ne serait-il pas de savoir esquiver les reproches, et nos défauts ne sortent-ils pas bien souvent de la même famille que nos vertus?

A quelle hauteur le génie de Prud'hon s'élèverait aujourd'hui si, né dans un milieu moins faux et moins frivole que celui de la société française au commencement de ce siècle , il eût reçu l'inspiration

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. au

àts plus nobles convictions de Tàrae ? Quel charme reposant la foi d'un Lesueur pouvait prêter à ce peintre, si souvent attristé, de Tamour terrestre! Il suffit , pour le comprendre , de regarder cette petite composition du Christ portant sa croix, et cet autre encore dont le souffle de Raphaël semble animer Tébauche enthousiaste et grandiose : Adam et Eve chassés du Paradis terrestre. Réminiscences, dira-t-on, et caprices d'imitation. Qui peut affirmer que le souvenir n'a pas sa raison dans les affinités secrètes de la conscience, et qui mesurera encore la distance entre le gracieux, que Prud'hon a si rarement dépassé, et le sublime, qu'il était né peutêtre pour atteindre aussi facilement?

Les procédés incertains et capricieux dont Prud'hon se servait en peignant n'assurent à ses tableaux qu'une existence éphémère. On voit déjà sur beaucoup d'entre eux le progrès chaque année plus rapide d'une destruction certaine, et, sauf la Vengeance céleste poursuivant le Crime, il en est bien peu qui résisteront au sort dont en apparence ils sont tous menacés. Mais d'autres témoins heureusement protégeront la mémoire du grand artiste contre l'oubli de la postérité : ce sont ces légères feuilles de papier qui ont reçu les plus belles confidences de son génie; et n'existât-il plus dans nos Musées que le dessin de Joseph et la femme de Putiphar, ou bien celui de Psyché enlevée, ou bien la tête sublime de la Némésis dans la Vengeance divine, chacun d'eux suffirait à

faire taire le doute , et Prud'hon conserverait encore sa place au milieu des plus grands noms qui sont la gloire de la France, non loin de Lesueur et tout près d'André Chénier.

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