D APRÈS SA CORRESPONDANCE
(( Quoi qu'on fasse, on ne connaît jamais assez un maître pour en parler absolument et définitivement. » Ces paroles sont extraites d'une lettre d'E. Delacroix. M. Burty, qui vient de rassembler, avec un zèle si pieux, la plus grande partie de la correspondance du célèbre peintre , les connaissait sans doute déjà lorsqu'il s'est mis à Tœuvre. Il était de ceux qui entourent de toute leur sympathie et de leurs soins assidus les dernières années du chef de Técole dite romantique; il a vécu dans son intimité; il aimait l'homme sous toutes les faces de sa mobile nature; il vénérait l'artiste à l'égal des plus grands , et c'est en quelque sorte pour obéir à un article testamentaire, pour servir une mémoire qui a droit, selon lui , à toutes les gloires, pour mieux faire connaître un maître, pour apprendre, en un mot, à la postérité à en parler a absoument et définitivement », qu'il s'est imposé la diffi-
cile tâche de colliger et de trier cette longue série de lettres. Elle s'étend de la jeunesse aux dernières années d'E. Delacroix, et si elle ne nous livre pas les incidents imprévus dMne vie qui fut dominée presque sans relâche par la loi absorbante du travail, elle nous fait du moins connaître les états successifs d'une âme d'élite, d'autant plus intéressante à étudier qu'elle a gbûté toutes les joies et toutes les amertumes de la gloire humaine, et qu'elle en a tiré plus d'une leçon dont elle livrait volontiers le secret à ses amis et dont chaque lecteur peut tirer aujourd'hui à son tour un profit personnel.
Nous ne prendrons pas sujet de cette réapparition d'E. Delacroix parmi ses contemporains pour rouvrir sur sa valeur d'artiste des controverses bien inutiles aujourd'hui. Sa mémoire est entrée enfin dans cette période paisible où elle attend le mot définitif, celui que la postérité, seule prononce, ce mot que tout artiste espère pour les autres et pour lui-même, comme châtiment d'une gloire usurpée ou comme consolation de cruelles injustices. Quoi qu'il en soit de ce lendemain, que Delacroix en sorte diminué ou grandi, le rôle que le maître a joué dans l'École est trop important, son influence a été trop incontestable, le bruit qui s'est fait autour de son nom s'est prolongé pendant trop d'années, pour que l'histoire ne lui accorde pas une place à part parmi les hommes de son temps, pour que la curiosité ne se réveille pas un jour, comme aujourd'hui, devant de nouvelles
révélations; pour qu'enfin tout ce qui complétera la physionomie de cet acteur si longtemps en vue n'intéresse pas les chroniqueurs de l'avenir, et ne leur paraisse pas le document utile et même nécessaire d'une histoire complète de notre temps.
La correspondance de Delacroix s'ouvre aux environs de Tannée 181 5; elle finit en i863. Dans ce long laps de temps, l'unité de nature est visible chez l'artiste, et les deux sentiments qui ont régné avec le plus de force dans son âme s'y montrent avec une concordance touchante. Delacroix aime Tart, et il aime l'amitié. C'est le double attrait qui lui mettra pendant quarante-cinq ans la plume à la main. Le reste, sentiments fugitifs, dont M. Burty, qui a beaucoup élagué dans les papiers qui lui ont été confiés, aurait pu garder pour lui seul la confidence sans intérêt et parfois trop crue, se compose d'aventures, de récits de voyage et d'impressions politiques, tronquées visiblement au moment oîi elles pourraient diminuer les sympathies régnantes.
Tout cela ne tient qu'une place relativement sans importance dans ce volume gros de quatre cents pages. Mais l'âme s'y déploie, et dès l'aube elle se montre avec sa tendresse et sa mélancolie.
L'écrivain est né simple; il n*a pour l'épithète, dont on a tant abusé en sa faveur, qu'un goût plein de réserve. On voit que son éducation a été profitable, et, même au milieu de l'effervescence littéraire dont il a semblé en peinture partager les ardeurs, il garde
un calme d'expression qui contraste d'autant avec la langue dont se servent pour le louer ses fougueux contemporains, ce qui fait qu'on aimerait à voir percer dans ses lettres ses jugements secrets sur certains hommes et certaines louanges. Il ne dit rien sur leur compte, mais il aime tant Virgile et Racine qu'on peut en conclure long et deviner; nous ne savons, nous, que ce qu'on nous fait lire; cependant il y a çà et là, dans le texte, tant de points suspensifs qu*on est à son aise pour leur prêter un sens.
Voulez-vous un échantillon de sa manière de raconter? Il dira : « Je me rappelle un trait qui, quoique moderne , n'en est pas moins de la trempe de celui que je viens de vous raconter. Mon vieux père, qui était une espèce de Cid, en a été témoin. Dans une des batailles de l'Empire, dans laquelle on ne se ménageait pas , un régiment de cuirassiers fit merveille sur les Russes. Un soldat s'était emparé d'un drapeau au moment le plus vif d,e l'action , et avait péri au milieu de son triomphe. En rentrant au camp, et en présence de toute l'armée, ses camarades attachèrent son corps sanglant et couvert de son uniforme avec son drapeau dans ses bras , et le soutenaient dans sa marche. »
Cela est sobre, et cela suffit. Le peintre n'eût pas mieux fait, et le tableau est achevé.
Delacroix a dû avoir l'horreur de ce que nous appelons la pose. Il ne prend d'attitudes ni devant ses amis, ni devant ses lecteurs futurs. Chose rare, il
sait sa valeur , et il ne fabrique pas d'autographes. On nous a raconté cette précaution d'un artiste devenu célèbre qui, tout jeune, redemandait déjà ses lettres quand il ne les trouvait pas dignes de vivre. On en connaît d'autres qui se font fournir par des amis complaisants les citations de toute langue dont ils croient avoir besoin pour se donner le vernis d'une éducation absente. Delacroix savait le latin, mais il ne se souvenait de Virgile et d'Horace que pour en tirer, au besoin, un peu de jouissance ou de philosophie; il n'ém.aillait pas ses épîtres de leurs vers. Un jour, il est vrai, il a traduit une églogue de Virgile , non sans chaleur et sans grâce ; c'est la seule preuve de pédantisme qu'on trouve dans sa correspondance, et elle a pour excuse l'âge du traducteur et l'enthousiasme qu'il veut communiquer à un ami.
Mais ce qui respire dans toutes les phrases qui courent sur son papier , c'est le savoir-vivre et le respect de soi-même que garde , même avec ses plus intimes, un homme bien né et qui a l'habitude de la bonne compagnie. Delacroix sortait d'une famille partie de rangs assez humbles , qui avait monté à de hautes positions ; son père, ses oncles étaient devenus gens du monde , et homme du monde à son tour il sut rester toute sa vie, même à côté des plus compromettantes relations. Dans son geste sobre , dans son fin sourire, dans sa parole, dans le port de sa tête, on voyait percer l'aristocratie de ses goûts et les pré-
férences d^un esprit dédaigneux. Il appartenait , disons-le en même temps, à cette génération d'artistes, aujourd'hui à peu près disparue, qui avaient su conquérir dans la société parisienne et étrangère une position de haute allure. Paul Delaroche, Ary Scheffer entraient dans les salons, et y étaient reçus avec l'attitude et les égards qu'on rencontre parmi ses égaux. C'était un honneur que d'être admis à leurs réceptions. Ils avaient gardé, à travers les habitudes de plus en plus démocratiques de leur temps, la tradition du baron Gérard. Ce n'était pas un des moindres griefs de l'auteur de la Smala contre le peintre des Croisés à Constantinople que cette aisance et cette fierté de maintien. Elle contraignait, maigre lui, le plus irrespectueux des confrères et le plus indiscipliné des causeurs à une réserve qui l'exaspérait et dont il se vengeait à bride abattue aux moments où sa verve se sentait libre de surveillance.
La langue de Delacroix a ses moments d'oubli. On se demande pourquoi l'éditeur partial se croit obligé de calquer des mots auxquels la gaieté peut donner droit de passage, mais qu'on est choqué de voir la main s'arrêter à écrire. Ils ont cependant cela de bon qu'ils affirment d'autant l'absence de préoccupation de l'écrivain. Ils s'échappent et détonnent; ils ne font que mieux ressortir l'habitude de convenance parfaite au milieu de laquelle l'artiste vit et se meut, et l'indifférence sans arrière-pensée avec laquelle il confie aux interprétations de l'avenir les
mots qui tombent sur le papier au hasard de sa plume.
Sa bonté était native, mais elle n*otait rien à sa finesse. C'est cette finesse qui le rendait d'habitude si prudent en conversation. Le diable n'y perdait rien, et sa main^ si caressante avec ses amis , savait à certains moments retrouver des griffes pour témoigner de ses rancunes cachées. D'ordinaire, la plus parfaite urbanité, l'indulgence la mieux motivée dictaient ses critiques. Sa correspondance nous le montre plus au naturel. En public , sa déférence pour son illustre rival Ingres était d'autant plus affichée qu'Ingres, incapable de calcul et de modération, cachait moins ses antipathies pour les œuvres, presque pour la personne de son collègue à l'Institut. Chacun était pris à ce manège, et Delacroix forçait ainsi à la comparaison. Quelle différence avec le hargneux doctrinaire, et quelle supériorité de vue! Chacun, disait-on, trouvait auprès de lui sa part de justice, M. Préault aussi bien que l'auteur de V Apothéose. Impossible de se montrer plus éclectique, ni plus impartial. La correspondance trahit le dessous et l'envers. Nous allons voir ce qu'il écrit à Thoré, son thuriféraire, à propos d'un tableau d'Ingres. Préault est un homme de talent; mais Delacroix ne se hasarde pas plus loin, il ne s'avance pas jusqu'à citer les œuvres. Il est plus sincère et plus explicite avec l'auteur de V Apothéose et du portrait de Bertin. « Vous avez fait sur Ingres un article parfait. Vous
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avez touché la vraie corde, et personne, jusqu'à présent, n'avait signalé ce vice radical, cette absence de cœur, d'âme, de raison, enfin tout ce qui touche mortalia corda, ce défaut capital qui ne mène qu'à satisfaire une vaine curiosité et à produire des ouvrages chinois, ce qu'il fait, moins la naïveté, laquelle est encore plus absente que tout le reste. » Dieu nous garde de tomber sous la férule d'un pareil indulgent, et convenons qu'avec la correspondance on apprend, en effet, à mieux connaître les gens. Les paroles servent de masque à toute sorte de petites passions. Au reste, Ingres lui rendait la monnaie de son estime. Seulement, il avait le mérite d'une franchise plus complète. Celle de Delacroix, convenons-en, était en partie double.
Comment s'expliquer cette animosité manifeste de la part d'un homme qui professait pour les qualités qui lui demeuraient défendues une admiration éloquente? Delacroix disait aimer la ligne. Il trouve, pour parler de Poussin et de Raphaël, des louanges qui semblent couler de source. Comment pouvait-il méconnaître, en regardant les œuvres d'Ingres, les traces de la filiation? C'est qu'au fait et au vrai du tempérament, il sentait moins vivement qu'il ne les vantait les vertus de ces génies si différents de lui par leurs inclinations. Sa correspondance jette sur ce problème, qui touche certainement aux faiblesses de l'amour-propre , une lumière plus franche. « Ce fameux Beau, que les uns voient dans la ligne serpen-
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. l'ii
tine, les autres dans la ligne droite, ils ne le voient tous que dans les lignes. Je suis à ma fenêtre , et je vois le plus beau paysage. L'idée d'une ligne ne me vient pas à Pesprit. L'alouette chante, la rivière réfléchit mille diamants, le feuillage murmure. Oti sont les lignes qui produisent ces charmantes sensations? » Et cependant, ô maître, la ligne existe. Elle est une des expressions de ce fameux Beau, qui en a mille à sa disposition. Lorsque le Poussin découpe sur le ciel de Sicile l'admirable silhouette des rochers où s'asseoit Polyphème, il n'a pas la prétention de faire entendre le chant de l'alouette, ni le murmure du feuillage. Il se contente de chercher ce seul caractère du Beau, qui est la forme , qui est la ligne ; présentée par cette main savante et morte bien longtemps avant la vôtre, vous acceptez, vous admirez cette forme. Seulement, on est en droit de croire que votre œil hésitait à la découvrir tout seul , que votre pinceau comprenait qu'il eût mal réussi en essayant de le rendre si vous l'aviez découvert. Vous aviez d'autres dons et d'autres ressources; mais Dieu vous avait dit : Tu n'iras pas plus loin.
Nous ne voulons pas insinuer que la bienveillance très-apparente de Delacroix n'était qu'une précaution habile, et qu'il jouait plus volontiers le rôle de Philinte en face de cet Alceste dont les grondements soulevaient tant de colères. Cependant, il est facile de voir sous cette enveloppe de bonhomie percer la note secrète. Ne soyons pas plus sévère qu'il ne con-
vient pour cette nature double dont chacun sent ei> lui le fatigant travail. A moins qu'ils ne se perdissent dans le lointain du paysage, il n^aimait pas les hauts sommets; volontiçrs il leur lançait ses foudres. « C'est un poète qui n'a pas de couleur, il manie sa plume comme un burin; avec elle, il fait des entailles dans le cœur de l'homme et le tue en y versant le corrosif de son âme empoisonnée. » Vers qui , lecteurs, part cette phrase aiguë et comme haineuse? Quel est ce'poëte sans couleur et sans pitié? C'est le poëte des Nuits; il s'agit d'un siège à l'Institut, et Delacroix lui préfère Ph. Chasles. Baudelaire et M. Vacquerie sont mieux traités qu'Alfred de Musset. L'amitié, ainsi que la rancune, rend aveugles les plus clairvoyants.
L'artiste qui n'aimerait pas la louange appartiendrait, sans nul doute, à une catégorie particulière dont les échantillons sont devenus si rares, qu'on peut douter qu'ils aient jamais existé. Delacroix ressemblait au commun troupeau, il avait soif des éloges, et le cri de sa reconnaissance pour ceux qu'on lui envoie se répète dans la plus grande partie de sa correspondance avec une effusion qui a plus d'une signification.
Nul ne fut plus contesté que lui, et, malgré des qualités de génie, nul ne fut plus nié. Impassible en face de l'attaque, s'il était trop fier pour paraître ébranlé des coups qu'on lui portait, il en sentait à la fois la souffrance et la justesse. Malgré une persévé-
rance dédaigneuse et inflexible dans ses défauts, il les voyait, mais il savait un gré infini à ceux qui refusaient de les lui reprocher. « Vous êtes tout pour moi, écrit-il à ses amis ; je ne m'occupe pas de Fopinîon de la majorité. » Vaine assurance : ses anxiétés sont visibles; et qui songerait à les lui imputer comme une faiblesse? "
Tel il était en face de son œuvre le jour où il ouvrit la chapelle des Saints- Anges, à Saint-Sulpice, tel il devait se retrouver quand , rentré dans le silence de Patelier, il se souvenait et récapitulait les pertes et profits de sa journée triomphale. Nous revoyons la scène : les adorateurs zélés, et non pas en petit nombre, éclatant en applaudissements ; le maître , pâle et la lèvre tremblante d'une secrète, angoisse de son cœur, répondant en souriant des mots dont il ne paraissait pas avoir conscience, tandis que son œil fiévreux cherchait sur les visages éloignés l'impression dont il se défiait. De tous les bruits qui s'en venaient frapper son oreille aux aguets, on voyait que ceux-là seuls l'intéressaient dont il était trop loin pour pénétrer le sens. Noble anxiété, du reste, qui frappait de respect ceux-là mêmes qui refusaient de se joindre au groupe des courtisans. « Ayant eu le bonheur de vous plaire, écrit-il à Baudelaire, je me console des réprimandes; vous me traitez comme on traite les grands morts. Vous me faites rougir en me plaisant beaucoup. » Oui, mais il dira aussi « que c'est une terrible carrière que celle où le gardien d'amour-propre tient en
éveil toute sa vie des passions de toute sorte ». Pour ces passions-là, la louange est un calmant, mais la fièvre n'en fait pas moins son œuvre meurtrière, et, malgré tous les secours, on en souffre jusqu'au jour où elle vous jette mourant au pied de cette oeuvre si vantée dont on est parfois, malgré Tapplaudissement, le premier à douter.
Mais le meilleur de son âme, Partiste ne le peut pas toujours mettre en lumière. Le poëte a des mots dont la forme idéale ne cache pas le sens et des impudeurs de conscience qui tournent souvent à sa gloire. Quelle ressource reste au peintre pour se peindre lui-même? Qui dira le rapport entre ces lignes et ces couleurs dont s'animent ses toiles, et sa tristesse ou ses joies, ses aspirations ou sa foi? Nous aimons à chercher, à deviner Thomme dans son œuvre. Que saurait-on de plus de Delacroix, malgré rimmense travail de sa main, si Ton n'avait d'autres documents que ses tableaux et ses croquis pour pénétrer dans l'intimité de sa pensée? Ses lettres viennent à point pour satisfaire cette curiosité que si peu d'hommes méritent d'éveiller. Nous le disions, deux sentiments semblent avoir à peu près satisfait ses inquiétudes de bonheur : l'art et l'amitié. L'art, il serait facile de comprendre quel rôle il a joué dans sa vie ; ses lettres nous apprennent seulement de plus quel secours il lui a fourni pour combattre les malaises de l'âme et du corps, malaises de chaque jour, qui lui arrachent une plainte à peine interrompue
par de rares éclaircîes de paix; quant à Tamitié, qui eût soupçonné, en scrutant le visage ordinairement si réservé de Delacroix, tout ce qui se cachait sous cette froideur apparente de chaleur et comme de passion d*aimer? Il parle de ses amis comme Montaigne de La Boëtie. A peine a-t-il vingt ans, il envoie à M. Pierret cette sorte de déclaration : « Quand je pense à mes affections, mon âme embrasse avec ardeur la trace fugitive de si chères idées. Aussi, j'en suis sûr, la grande amitié est comme le grand génie : quelle vie ce serait que celle de deux poètes qui s'aimeraient comme nous nous aimons! Ce serait trop grand pour l'humanité. Ton cœur est plein comme le mien, j'en suis sûr, quand tu m'écris. » L*âge refroidit à peine cette flamme d'expression. Avec M. Soulier, que d'expansifs retours vers le passé! (c II y a encore quelques bons moments dans la partie crépusculaire de la vie. Témoin le plaisir que nous avons à nous revoir. Le travail ou Tamitié seuls remplissent bien les moments de ce court passage de la vie. » Il ajoute : « Allongeons-la, toutefois, autant que nous le pourrons. Nous connaissons en détail cette mauvaise auberge, et nous nous y tenons, quoique un peu gênés. L'autre, celle qui nous attend, est bien étroite et bien froide. Attendons, attendons. »
Nous ne pouvons attarder le lecteur en lui signalant chaque page de ce livre remarquable. On le lira. Nous ne regrettons qu'une chose : c'est qu'il ne soit
pas plus complet. L'ami, le disciple qui prend envers une chère mémoire ce soin de lui élever un monument, a-t-il le droit de choisir tout seul les pierres qui devront servir à Tédifier? La statue que la postérité devra contempler sera-t-elle aussi ressemblante, s'il prend la permission de supprimer tel trait qui lui semble compromettre la beauté de ce visage aimé? Nous ne prétendons pas que M. Burty ait dessiné à sa façon la ressemblance qu'il nous offre du célèbre artiste; mais nous a-t-il livré tous les plis de ce front chargé de tant de nobles inquiétudes? Ne nous a-t-il pas caché plus d'une ligne oti passait le soufHe de ces mystérieuses tristesses qui sont comme le fond de l'âme humaine elle-même? Delacroix était quelque chose de plus qu'un peintre, il était un penseur. M. Burty nous a-t-il livré intact le dépôt de sa pensée? Notre interrogation dit mieux qu'un plus complet éloge l'intérêt élevé que nous avons trouvé dans cette longue lecture trop vite achevée.
M. Burty nous parle, dans sa préface, de plusieurs carnets où Delacroix notait, jour par jour, ses impressions et le choc qu'il ressentait des hommes et des choses. Nous lui demandons d'ajouter au service qu'il vient de rendre aux curieux en essayant de joindre un jour ces cartons aux lettres d'Eugène Delacroix.
Dès Tannée i85i, Charles Timbal avait eu quelques tentations d'écrire, et nous avons retrouvé dans le Journal de
l'Instruction publique du i** novembre son article de début, qui trouve naturellement sa place à la suite dMne étude sur Delacroix.