‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 17 sur 35 · LA GALKRIE D^APOLLON AU LOUVRE. — LE PLAFOND DE M. EUGÈNE DELACROIX · texte numérisé non relu

LA GALKRIE D^APOLLON AU LOUVRE. — LE PLAFOND DE M. EUGÈNE DELACROIX

La galerie d'Apollon, fermée depuis quelques jours au public, s'est rouverte le jeudi 23 octobre, plus riche d'un nouvel ouvrage de M. Delacroix. On sait que cette fameuse galerie fut construite par Henri IV sur celle du rez-de-chaussée, commencée par Serlio, sous Charles IX, pour relier les appartements du Roi à la grande galerie qu'il faisait achever sur le quai. Porbus, Flamand et Dubreuil furent chargés de peindre les plafonds, et Bunel et sa femme d'exécuter les portraits en pied des rois de France depuis saint Louis jusqu'à Henri IV. La galerie fut détruite en 1662 par un incendie; rebâtie bientôt, la décoration en fut confiée à Lebrun, qui prit pour sujet la Glorification d'Apollon, peignit quelques tableaux, et la laissa inachevée. Girardon, Massy et Regnauldin en firent les sculptures, et quelques peintres continuèrent, sous Louis XV, l'œuvre de Lebrun. En ce temps-là, la royauté était assez peu soucieuse de Paris et des demeures qu'elle y possédait. La galerie d'Apollon fut donc oubliée. Depuis, sous la Restauration, sa

construction , qui paraît avoir été fort négligée, menaça ruine, et Ton fut contraint de Téchafauder entièrement ; c'est dans cet état que nous Pavons vue servir longtemps aux expositions de gravure. Enfin, de meilleurs jours se levèrent pour le palais du Louvre ; on comprit que ce vieux monument, si oublié, si dédaigné en apparence, était le plus complet témoignage de la science et du goût de nos architectes et de nos sculpteurs au seizième et au dix- septième siècle, et la République doit compter parmi ses bonnes œuvres cette restauration du vieux palais de nos rois. M. Duban, rhabile et savant architecte à qui nous devons déjà la conservation du château de Blois, fut chargé de rendre un nouvel éclat et une nouvelle vie à Pœuvre de ses illustres devanciers. Parmi les travaux à exécuter, la galerie d'Apollon tenait certainement le premier rang. M. Duban Ta rétablie avec tout le goût d'un artiste et la conscience d'un érudit. Quelques pans de muraille restaient à couvrir encore de peinture ; on avait au Musée des dessins, des cartons de Lebrun^ qui indiquaient exactement sa pensée; MM. Guichard et MuUer furent chargés de les exécuter. Mais le grand panneau du milieu était à faire tout entier. Les précédents travaux de M. Delacroix à la Chambre des députés et au Palais du Luxembourg le désignaient d'avance pour cette belle page; il en fut chargé, et c'est cette dernière composition, exécutée dans l'atelier de Tartiste, qu'on vient de placer enfin aux voûtes qu'elle complète.

Parmi les artistes qu'on renomme aujourd'hui, et qui feront plus tard la gloire de l'école contemporaine en France, pas un n'a été plus violemment attaqué, plus ardemment applaudi que M. Delacroix. Mais c'est qu'aussi personne n'a donné plus que lui raison à la louange et à la critique. Indépendant jusqu'à la témérité, et en apparence insoucieux des jugements du public quand ils ne lui sont pas favorables, M. Delacroix semble prendre plaisir chaque année de railler sa gloire par des œuvres paradoxales, tandis qu'en même temps il prend soin de l'étendre par d'autres ouvrages où brillent à la fois les qualités naturelles d'un maître et celles que peut donner une science consommée et laborieusement acquise. C'est à ceux-ci que M. Delacroix a certainement conquis aujourd'hui uae position incontestée de chef d'école. Pourquoi donc ce choix si peu scrupuleux des œuvres qu'il expose ? Un artiste ne doit pas absolument au public un compte que le public ne lui demande pas, et sans rien voler à sa réputation, il peut laisser dans l'ombre de l'atelier ces petits travaux, degrés insensibles qu'il se bâtit à lui-même, délassements d'une imagination fatiguée de plus grands efforts. On croirait que l'artiste n'a jamais voulu comprendre les scrupules de ses propres amis, car il expose indifféremment au regard de la foule ignorante, si vous voulez, et railleuse, mais qu'anime cependant si souvent un sens vrai, une quantité de petites toiles où ses défauts se montrent plus aisément sans faire briller mieux pour

^4o NOTES ET CAUSERIES.

cela ses véritables qualités.- Aux critiques qu'elles soulèvent si justement, il n'y a rien à répondre, certain que Ton est qu'avec un homme comme M. Delacroix , la justification sera complète et éclatante. Hier, par exemple, c'était au milieu du Salon, le GiaouVy le Samaritain ; aujourd'hui, c'est au plafond du Louvre, le Triomphe d'Apollon sur les ténèbres et les Monstres nés de la Mort, Toute proportion gardée, M. Delacroix a-t-il vu là une allégogorie dont il était le héros? On le dirait à la puissance et à la verve avec lesquelles il a abordé un sujet si bien fait pour lui. Jamais, même en ses plus beaux jours, son pinceau n'a été plus trempé de lumière et d'éclat, jamais il n'a été tenu d'une main plus ferme et plus sûre d'elle-même.

En haut de la composition, au milieu d'une gloire éclatante, Apollon, traîné sur un char d'or, perce de ses flèches le serpent Python, qui se roule agonisant au milieu des fanges du déluge et exhale de sa gueule embrasée un torrent de fumée. Les dieux se sont unis à lui. A droite, Mercure, Minerve, Hercule exterminant les monstres enfants du chaos, tandis qu'au-dessus d'eux et au milieu de la sérénité des cieux, des divinités plus tranquilles, Vénus, Junon, se réjouissent du calme qui va renaître et de leur nouvel empire qui s'apprête. Enfin, en bas, aux limites du tableau, se roulent, dans les derniers replis de la vague qui s'absorbe, les cadavres des enfants des hommes et ceux des monstres vaincus.

Quel plus beau sujet, mais que de difficultés pour un homme qui ne se jouerait pas, comme M. Delacroix, avec les contrastes de la lumière et les caprices imposés ici à l'imagination! M. Delacroix les a surmontés dans la plus grande mesure de sa force. Le bas de son tableau , qu'enveloppent la vague et les herbes, et oîi se montrent les premiers ossements de la terre perçant son enveloppe humide, est d'une fraîcheur et d'une harmonie de ton qui ne craint aucune comparaison. Nous en dirons autant du groupe d'Hercule et des monstres, et de la femme vue de dos, qui se penche sur son urne au milieu des roseaux. Certains détails, comme les cadavres des premiers et des derniers plans, et le tigre furieux, sont de la plus grande beauté, même comme dessin, recueil habituel de M. Delacroix. Pourquoi n'en pouYons-nous pas dire autant de toutes les parties de cette vaste composition ? Quel œil assez indulgent a pu, par exemple, laisser sur les épaules de Mercure la tête qui le rend impossible, même pour un dieu qui aurait voulu se passer une fantaisie? Pourquoi Diane, dans sa préoccupation auprès de son divin frère, oublie- t-elle si complètement le soin de sa beauté , compagne inséparable des immortelles t Quant à ApoUon, la chaleur de l'action même n'excuse pas la trivialité de son mouvement.

Mais un reproche plus sérieux qu'on pourrait faire à M. Delacroix, car il en est tout à fait justifiable, sans excuse d'entraînement ni d'exécution , c'est le

sans façon avec lequel il extrait des œuvres d'autrui le bien qui est à sa convenance; certains personnages ont déjà trouvé place, ce nous semble, dans quelques tableaux de notre connaissance. La mémoire est impitoyable et Tindulgence est chose rare, surtout pour les meilleurs ouvrages. M. Delacroix est assez riche pour n'avoir besoin d'emprunter à personne.

Nous n'avons pas la prétention, dans cette esquisse rapide, d'avoir tout dit sur une œuvre aussi importante. Il y aurait beaucoup à louer encore et peu à critiquer dans le plafond de M. Delacroix; nous nous contenterons de le remercier et de le féliciter de ce nouveau et éclatant succès qui fait honneur à son talent et à son époque; travailler pour soi, c'est travailler pour son pays.

SIR EDWIN LANDSEER

S'il est difficile de porter un Jugement sans erreurs sur un homme à côté duquel on a vécu, lors même que Ton a pu connaître ses habitudes, le milieu dans lequel son talent s'est développé, les tendances et les goûts de ses contemporains, combien moins aisée encore sera la tâche d'appliquer une critique éclairée aux œuvres d'un artiste étranger, et surtout d'un artiste anglais! Les peuples de l'Europe, depuis un quart de siècle, à la suite des expositions universelles, se sont fait, on pourrait dire, un prêt mutuel de qualités, qui mêlent et confondent à peu près toutes les écoles. L'Angleterre, emprisonnée dans ses rivages, a gardé une sorte d'indépendance plus étrange qu'originale, dont ses artistes ont porté depuis longtemps la marque trop reconnaissable. Sauf Reynolds, qui a imité tout le monde, et Turner, le copiste de Claude Lorrain, tous les peintres anglais sont bien les fils du même ciel gris et monotone, épris du home plus que de l'histoire, et n'ayant qu'un type dans le sou-

venir. Ni les marbres de Phidias, ni les cartons de Raphaël n'ont pu effacer ce pli du caractère national. La tradition du beau chez les peuples étrangers est restée sans influence sur des esprits qui en ont cependant le fétichisme chez eux, et, pour plaire aux Anglais, le plus grand avantage est incontestablement d*étre né en Angleterre.

Est-ce à dire qu'il n'y aurait pas injustice à refuser à nos voisins le droit de vanter leurs peintres et leurs sculpteurs? Il suffit de citer les noms de Wilkie et de Mulready pour faire comprendre que la Providence est impartiale et qu'elle ne refuse absolument aucun de ses dons à ses enfants ; seulement, elle les mesure à quelques-uns. Malgré le juste éclat que ces deux artistes ont jeté sur Técole anglaise, il est permis de dire que si cette école a fait parler d'elle depuis quelques années, elle n'est cependant pas encore arrivée à se mesurer avec ses rivales du continent. Il y aurait quelque imprudence à prédire que la postérité ratifiera tous les éloges que la critique au delà du détroit porte sur ses artistes de prédilection, et , malgré Tengouement que nos dilettanti de revue professent en ce moment pour Gainsborough, Constable et leurs successeurs, on commence à Paris à prendre ses précautions. M. Millais aurait moins de succès aujourd'hui qu'il n'en eut à l'Exposition de i855. On peut douter que M. Hunt se serait fait une fortune à Paris aussi facilement qu'à Londres, rien qu'en montrant pour un shilling ses étranges

compositions, et Timmense réputation de Landseer, ses qualités mêmes ne suffiraient pas longtemps à , le défendre ici contre l'effet probable de ses défauts. C'était cependant un des peintres les plus admirés en Angleterre. En France même, les gravures que son frère avait faites d'après ses tableaux avaient popularisé son nom. Mais toutes les traductions ne défigurent pas le texte original ; il y en a qui en font valoir les qualités, quelquefois même elles les sauvent de Toubli. Sans le secours du burin habile de sa famille, Edwin Landseer, qui exposa rarement en dehors de son pays natal, serait peut-être aussi inconnu chez nous que bien d'autres artistes anglais dont les œuvres sont confinées dans les galeries de leur pays, et dont les amateurs de l'autre côté du détroit se disputent les faibles toiles à des prix qui paraîtraient insensés, même à l'hôtel Drouot. Sa vogue était si grande parmi ses compatriotes, qu'ils l'avaient surnommé le Shakespeare des chiens, et chacun sait la valeur de ce surnom dans la bouche de gens qui ne trouvent d'égal à leur grand poëte en aucun temps et dans la littérature d'aucun peuple. Cette hyperbole, qui fait d'abord un peu sourire, est-elle justifiable ailleurs qu'en Angleterre? Les Anglais, en général, sont, il est facile de s'en convaincre, peu sensibles aux beautés d'un art sévère. Ils prisent avant tout le sentiment, et surtout le sentiment anglais. C'est là, peut-être, la plus vraie de toutes les raisons qui leur ont fait placer si haut l'artiste qu'ils vien-

nent de perdre. Il leur importait assez peu que le pinceau du peintre amoureux du beau métier se complût davantage à polir ses ouvrages qu'à faire saillir sous le poil de ses animaux Tossature et les muscles dont ils ont besoin pour se mouvoir et vivre. Ses chiens, ses chevaux, ses cçrfs et ses moutons n'étaîent-ils pas les produits d'une race supérieure, telle que les pâturages de la verte Albion en peuvent seuls nourrir? Ces jolis king's charles qu'il peignait avec tant de soin, et dont raffolent les jeunes misses, pouvaient-ils ailleurs que dans les salons des cottages ou des châteaux apprendre à hausser leur instinct jusqu'à rinielligence ? Ces fox-hunters, compagnons des mille périls du sport, habiles à forcer le renard à travers les « fences » des comtés, camarades anoblis du vieux lord en vacances politiques, luxe des grands chenils, gloire des chasses célèbres, tout ce monde agile, bruyant, lustré, c'est une partie de la famille anglaise; on les aime, et des gens qui font profession jusqu'à la manie de la dignité et de la froideur du maintien, peuvent du moins se permettre extérieurement ce genre de sentimentalité. Que les galeries publiques se parent des vigoureux tableaux de Snyders ou d'Oudry, les prouesses du talent ne sauraient émouvoir ceux qui ne font pas profession de peindre. Ces effigies impersonnelles de l'animal vrai ne rappellent rien à la mémoire; ce sont les chiens et les chevaux de tout le monde; ce ne sont ni les chiens ni les chevaux de la patrie anglaise.

On peut croire que Landseer avait compris ce travers de ses compatriotes; puis, dans sa jeunesse, à i'atelier de Haydon, Wilkie venait souvent passer ses heures de loisir; il dut expliquer maintes fois, devant Télève attentif, comment il avait pu vaincre rindifférence du public. Sans doute il ne négligeait, disait-il, ni la finesse de la touche, ni l'agencement habile de ses compositions ; mais avant tout il cherchait à semer dans ses tableaux le comique et l'esprit, et il ne négligeait jamais d'y introduire des incidents amusants. Landseer, après lui, choisit un rôle analogue, et il fit aussi la cour au spectateur. Seulement, ce que son devancier empruntait à Thomme, son pinceau, à lui, alla le chercher chez les animaux. Il tenta de peindre Tâme des bêtes; il se plut à montrer ses modèles rêveurs ou gais, hargneux ou charmants, souvent même bienfaisants, presque humains. Rarement il se contenta de les peindre dans leur superbe et placide insignifiance. Sa brosse (peut-être le savait-il) était trop faible et inhabile pour suffire à cette tâche, d'autant plus difficile qu'elle paraît plus simple.

Edwîn Landseer naquit en 1802. Son père, Jérôme Landseer, était graveur, non pas sans talent. Il mérita d'être nommé associé de l'Académie royale. Ce fut lui qui voulut enseigner à son fils les premiers éléments de Tart, pour lequel l'enfant montrait d'étonnantes dispositions. Son système d'éducation n'était pas fait pour contrarier des instincts naissants et déjà

très-faciles à reconnaître. C'est ainsi qu'il donnait à son élève les environs de Londres pour atelier ordinaire et la nature pour modèle. Il y a soixante ans, comme aujourd'hui encore, la campagne se montre dans toute sa splendeur, avec ses beaux arbres, ses vastes pelouses couvertes de troupeaux, aussitôt qu'on a franchi les faubourgs de la grande cité. Le jeune artiste dessinait tout avec enthousiasme et sans choix. Pleins de fanatisme pour leurs favoris, les Anglais ont recueilli au musée de Kensington, à côté des dernières ébauches de Turner, malade et fou, les premiers essais de ces petites mains de huit ans qui se tendaient déjà vers les palmes académiques. Cinq années après, Edwin envoyait intrépidement à Texposition deux études, deux portraits d'animaux, et elles étaient reçues. Presque aussitôt il entra dans Tatelier de Haydon. Mais là, il fallut dire adieu aux beaux nuages , à la verdure des prairies; le nouveau maître, sans souci des inclinations de son élève, l'envoyait copier les marbres de Phidias que lord Elgin avait arrachés au Parthénon et qu*on avait déposés à Burlington-House. Il ne paraît pas que ces œuvres sublimes aient eu le pouvoir de changer la vocation de Landseer , car l'année suivante il exposait encore le portrait d'un chien, nommé Brutus. C'était peutêtre une politesse à l'antiquité, mais elle n'était pas compromettante, et ce fut la seule. En 18 18, ses Chiens de combat attirèrent fortement l'attention; un homme à la mode daigna les acheter; Wilkieen

fit reloge à haute voix. Dès ce moment le char du débutant était lancé, il devait aller loin. En 1822, Landseer obtenait le prix de la British Institution, douze cents livres, avec son tableau, resté célèbre en Angleterre, The larder invaded; et à vingt-quatre ans, après Ténorme succès de son Hunting Chevy chose, il était nommé associé « of the Royal Academy ». On voit que si les lois qui gouvernent cette compagnie, un peu différente de notre Institut, sont favorables à l'ambition de la jeunesse , le talent de Landseer non plus n'attendait pas le nombre des années.

Bientôt après, et déjà célèbre, le peintre commença ses voyages en Ecosse, dont il fut pendant trente ans le portraitiste plus ou moins fantaisiste, plus ou moins sincère, mais assidu. Il emprunta à la patrie de Walter Scott la plus grande partie de ses sujets; c'est au milieu des grandes chasses des hauts et puissants barons , des lacs et des montagnes, qu'il développa ce sentiment poétique dont il serait injuste de nier le charme, et dont le Deer pass est une des plus touchantes manifestations. Tout le monde a pu voir la gravure du frère de Landseer, et reconnaître même avec quelle habileté Tinlerprète a rendu Tœuvre originale. Il fait nuit, nuit lumineuse et pleine d'étoiles. Au milieu d'une vaste étendue d*eau, un cerf s'avance la tête au vent , humant Tair qui lui apporte du rivage les cris de mort des chasseurs et des chiens. Ses flancs haletants dégouttent de l'eau qui les ra-

23o NOTES ET CAUSERIES

fraîchît. Mais déjà les pieds de la pauvre Tictîme touchent les premières terres de l'Ilot qui va loi servir de refuge , elle est sauv^. Au loin , un IcMig sillon lumineux va se perdre sur les âots et dans les brumes de l'horizon. La scène est simple , et elle émeut. Le peintre ici s'est doublé d'un poète. — L'œuvre de Landseer est presque innombrable. Toute sa vie, on peut le dire^ fut employée à peindre, et il mourut à près de soixante-douze ans. Rien ne serait plus inutile ici qu^une sèche nomenclature, dont la mémoire ne garde pas les noms. C'est à Londres , dans les musées, dans les châteaux de Paristocratie qu^on étudiera plus tard Pœuvre de cet artiste fécond. La gravure n'en peut représenter qu'une face: elle met en évidence le compositeur ingénieux et souvent émouvant, elle pourrait tromper sur la valeur réelle du praticien.

Landseer , comme beaucoup de peintres , a voulu prouver ses aptitudes pour la sculpture en modelant les lions qui ornent la colonne de Nelson à Trafalgar square : c'était un périlleux effort. Il rapporte peu, en général, à ceux qui le tentent. Le roi du désert n'est pas un modèle complaisant : si 1 artiste qui le copie est trop près de la réalité, il paraît exagéré et peu naturel à des yeux familiers avec des types convenus , et tout le monde se met à rire lorsqu'il s'en rapproche. Les lions de Landseer n'échappèrent pas au guignon commun, et même à Londres la critique ne les épargna pas plus que le public.

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. 25i

Landseer connut toutes les joies du succès. Dans ce pays d'outre-Manche , oti les classes sont si nettement séparées, les démarcations et les préjugés de caste si facilement acceptés, rien n'est plus rare que de voir un homme, quels que soient sa fortune et son mérite , sortir du cercle oti la naissance l'a placé. Quelquefois, il arrivera qu'un artiste puisse franchir le seuil des palais royaux ou des châteaux des grands; il n'y est jamais reçu sur un pied d'intimité, encore moins d'égalité. Law^rence lui-même, ce peintre favori de l'aristocratie, Lawrence qui balançait Van Dyck aux yeux de ses contemporains, n'était que toléré dans les châteaux de ses hautains modèles. Il lui était permis d'y entrer, mais seulement pour y étudier mieux et de loin, et sans les fatiguer, ceux qu'il retournait peindre ensuite dans son atelier. Telle n'était pas la position de Landseer vis-à-vis de ses clients. Les invitations ducales venaient le chercher tous les matins dans sa jolie résidence de Saint-John's-Wood. Un jour même, tout le quartier stupéfait s'assembla pour voir, spectacle invraisemblable! un carrosse, à la livrée royale, arrêté à la porte de Landseer; la souveraine elle-même, assise au dedans, attendait que son peintre favori eût fini de changer d'habit pour l'accompagner (à cheval, il est vrai) à la promenade. Deux automnes successifs, il fut invité à Balmoral, et les « ladies for waiting » purent assister avec la souveraine aux parties de billard que le prince époux jouait avec un peintre.

Il n'était pas rare non plus que ce même peintre, pendant ses séjours, fût appelé à l'honneur de servir d'écuyer à la reine dans ses excursions quotidiennes. Reçu en ami chez le duc de Devonshire, chez le duc de Bedfort il était tout à fait a at home ». — Edwin Landseer, fait chevalier en i85i , fût devenu, à la mort de sir Ch. Eastlake, président de rAcadémie royale; mais par un sentiment de modestie réelle, il déclina cet honneur, le plus grand qu'un artiste anglais puisse ambitionner. Rien ne manquait donc à son honneur; Tenvie même se taisait, lorsqu'on prononçait son nom. Cependant Thomme que tant de joies environnaient n'était pas heureux. La moindre critique le mettait au supplice; il avait fini par soupçonner de malveillance jusqu'à ses meilleurs et ses plus vieux amis. Son extrême susceptibilité devint, dans les dernières années de sa vie, presque une maladie. Sa tristesse touchait à la folie, et ce gentleman, à la physionomie souriante, qu'on voyait dans les parcs de Londres, toujours mis avec une rare distinction, salué de chacun, l'image la plus complète du succès dans la vie , doutant de tout le monde et de lui-même , ployait au dedans de l'âme sous le poids d'une insurmontable tristesse. Il voulait être entouré chez lui d*un silence complet au milieu duquel il pût se livrer, sans en être distrait, à ses pensées de mort; le spleen ne devait pas épargner cet enfant gâté de la vie : Landseer était bien de son pays. — L'Angleterre a salué d'un véritable deuil, publiquement exprimé

par la presse, la fin d'un artiste qu^elle se plaît à placer à côté des plus grands. Elle pourra Fy maintenir. La critique, d'ailleurs, n'a pas à contester ces éloges patriotiques. On peut dire cependant que les œuvres de Landseer n'intéressent que faiblement les juges plus difficiles à contenter, qui , prisant en art les qualités générales et essentielles, refusent de prendre pour guide Tamour-propre national et mettent au rang des talents supérieurs ceux-là seulement qui appartiennent à l'humanité tout entière.

Page 1