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MILLET

Il y a quelques jours à peine, mourait un homme dont la carrière sert d'exemple pour prouver la puissance de certaines protections, la mobilité de la foule, sa docilité et le pêle-mêle étrange d'opinions au milieu duquel un artiste est obligé aujourd'hui de vivre et de chercher sa voie, surtout s'il préfère celle qui doit le mener le plus vite possible au succès. Millet, après avoir connu les longues souffrances de la pauvreté et de l'oubli, était devenu, depuis quelques années, un des favoris de la critique et de la fortune. Les marchands, disent ses amis et ses panégyristes, 5e disputaient ses œuvres; les amateurs de Belgique et d'Amérique couvraient d'or ses moindres tableaux, et le Musée du Luxembourg paraissait vide à ses admirateurs parce que, l'administration , trop indifférente ou plutôt trop timide, avait négligé d'y recueillir quelques-unes de ses productions, alors que le dédain de la foule les rendait de facile acquisition â cette grande pauvresse. Toutefois, au milieu de ce

concert d'éloges, il n'était pas difficile d'entendre la note discordante et de nombrer les protestations. Parmi les confrères mêmes de Millet, parmi ceux qui, connaissant le mieux les secrets du métier, sem-. blaient devoir fournir au vaste public des ignorants rindiscutable éloge qu'il est chargé de répéter, on trouvait autant et plus de frondeurs que d'enthousiastes; cependant les uns et les autres tombèrent une fois d'accord : ce fut lorsque le directeur des Beaux- Arts, par un acte de confiance qui ressemblait à une bravade, livra au peintre des Paysans les murailles du Panthéon pour les décorer. Ce jour-là, en effet, tout le monde partagea son étonnement.

A quoi donc tenait cette divergence d'opinion? Les apologistes ont voulu élargir le débat et tenté de changer le sujet de la querelle. Millet, suivant eux, portait la peine de ses préférences réalistes, mais ses héros ne déplaisaient qu'aux intransigeants de l'idéal. Il faisait parler à ses tableaux, et trop éloquemment, la langue de la démocratie. Peu s'en fallut qu'on ne tît de rhomme qui détestait le plus la politique — c'était une de ses vertus — un des apôtres du radicalisme militant. Mais non, disaient les contradicteurs, nous ne cherchons nos raisons ni ici, ni là, ni si haut, ni si loin. En vain vous supposez un parti pris de notre part et des vengeances sournoises; il n'y a qu'une différence de jugement : nous trouvons laid ce qui vous semble beau, mal peint ce qui vous paraît habile, et, là où vous admirez l'expression de

la vérité, nous ne voyons, nous, qu'une interprétation, monotone d'abord, et le plus souvent mensongère de la nature. La question n'est ni mystérieuse ni complexe, comme il vous serait commode de le faire croire. Restons tous ensemble sur le terrain de Fart ; écoutez nos raisons, vous nous donnerez après les vôtres. Vous dites que Tâge des concepts poétiques est passé; le public ne se laisse plus séduire, selon vous, que par ce qu'il comprend; rOlympe le fatigue aussi bien que le ciel, et sa capacité d'admiration ne se hausse plus au delà de son horizon terrestre et de ses habitudes familières. Soit. Mais Millet est-il donc le premier qui l'ait suivi dans ses évolutions de goût? D'autres avant lui, pour plaire à ce grand blasé, n'ont-iis pas trouvé avantageux de regarder la campagne et de copier les haillons ? Sans sortir de nos propres frontières, ne pourrait-on pas citer plus d'un artiste, depuis Lenain jusqu'à Léopold Robert, qui se sont épris de la laideur ou qui ont cherché la poésie sous le sayon du pâtre et la cape du pêcheur? Est-ce que le Lorrain, avant l'école contemporaine, n'avait pas déjà compris la mélancolie du soir ou la gaieté du soleil levant ? Nous ne trouvons rien de nouveau dans le catéchisme de votre novateur, rien que la manière dont il use pour le prêcher. Il est permis, qui le nie ? de préférer les sujets familiers aux grandes anecdotes de l'histoire ou aux légendes sacrées des religions, cela dépend de l'envergure de l'imagination ; tous ceux qui tiennent

un pinceau ont le droit de compter sur l'attention qu'ils sollicitent, sous quelque drapeau quUls se rangent. Cela va sans protestations. L^important seulement est de mériter cette attention par un talent vainqueur et d'exposer ses convictions si bien, que le spectateur n'ait pas à discuter la valeur des preuves qu'on met sous ses yeux.

Le beau, dites-vous, c'est la vérité; nous accordons que le beau ne peut se passer de la vérité ; mais tout ce qui est vrai n'est pas beau, par cela seul qu'il est la copie exacte et sans choix d'une réalité. Et encore, il faudrait s'entendre sur ce que vous appelez la vérité. Est-ce que la vérité peut se passer de la variété ? La face de la nature est infinie et sa physionomie changeante. Celui qui veut s'en faire le portraitiste fidèle est tenu de la suivre dans ses mille transformations. Vous choisissez de préférence l'homme des champs pour votre étude, et vous aspirez à en créer le type; mais c'est là, ce nous semble, une première erreur : il n'y a pas un visage définitif qu'on pourra appeler le paysan, comme il y a eu un homme qui s'est appelé César ou Dante. Mais il y a une fraction de l'humanité, fraction laborieuse et souffrante, vaillante et résignée, pure souvent, quelquefois aussi vicieuse, qu'on retrouve changeante dans son extérieur et dans son âme, comme le reste des autres hommes, et c'est une prétention bien inutile que de s'attacher à symboliser ce qui se dérobe logiquement à votre essai de synthèse. Faites des paysans

si c'est votre caprice, mais qu'ils soient comme ils sont partout, les uns beaux, les autres laids ; qu'il y en ait de jeunes et de vieux, de mélancoliques et de gais. Le paysan que vous essayez de peindre n'est pas le paysan que vous rêvez. C'est un paysan, rien de plus. La forme que vous lui prêtez est une de celles que vous avez pu voir peut-être, mais peut-être aussi est-ce la seule que l'impuissance de votre main vous a condamné à répéter sans cesse malgré vous. Et faut-il encore suivre l'artiste jusqu'au bout des libertés qu'il veut prendre? Faut-il que la nature ellemême, qui sert de cadre et de décor à ses personnages, soit incommutable comme eux? Quoi! cette lumière grise, sourde, décolorée, c*est le radieux soleil de midi, c'est le rayonnement de cette chaleur qui jette le faucheur accablé sur le sillon? Millet croit peindre ainsi le midi, comment peindra-t-il le crépuscule et le matin? On les cherche en vain sur ses toiles. C'est toujours cette heure incertaine et invariable, compagne incertaine d*un acteur qui ne change jamais ni de visage ni de costume ; et vous appelez tout cela la vérité, et vous écrivez sur le mur de votre atelier ce grand mot : Sincérité, comme une leçon à ne pas oublier et dont vous faites partage à ceux qui sauront la lire. Peut-être, après tout, êtes- vous sincère autant que vous pouvez l'être, mais soyez-le jusqu'au bout. Dites, et ce sera votre excuse : « Je fais de mon mieux, je ne sais pas aller au delà. Je n'ai jamais réussi à modeler un visage ni une main, à dessiner

un pli, à comprendre le rhythme d'une composition. Sous mon pinceau rebelle, le même ton de brique se plaquait malgré moi sur le visage de mes modèles^ le même bleu passé s^attachait à leur tablier sans forme. J'ai lutté trente ans pour me vaincre. J'ai laissé dire mes amis; ils ont pu tromper les autres; ils n'ont jamais réussi à me tromper moi-même. »

Si modeste qu'il fût, Millet n*eût jamais sans doute consenti à ces aveux. Comment, d'ailleurs, ne se fût-il pas laissé étourdir, après tant d'années passées dans le dédain, par le bruit nouveau d'un succès auquel peut-être il ne s'attendait plus? Il n'y a pas de probité plaintive qui ne se laisse convaincre par le doux murmure d'un éloge. On peut croire que ce fut la louange qui attacha Tartiste pour toujours à ses défauts. Il eut le malheur de ne pas se défier assez de lamitié. Cet homme simple et bon respira, sans s'en apercevoir, l'encens fatal qu'on brûlait devant lui. Depuis longues années, d'ailleurs, dans ce petit monde de Barbizon , on s'était habitué aux exagérations des amis de la presse. C'était une seconde langue, qu'on ne trouvait ridicule que lorsqu'elle s'employait à vanter.les autres. Rousseau, ce fin railleur, se laissait appeler le grand Tellurique par Gautier, sans broncher sous le choc de cette épithète par trop virgilienne. Comment Millet eût-il mieux résisté? Ce qui fit jaillir le talent du paysagiste, ce qui le poussa dans les derniers temps de sa vie vers ces limites extrêmes où l'audace touche à l'absurde, la

camaraderie, enfin, enraya également les progrès qu'aurait pu faire Millet; il crut avoir trouvé le côté définitif de ce qu'on appelait autour de lui son génie; il s'y établit et n'en bougea plus. Aussi, malgré les dons qu'il ne faut pas méconnaître, malgré l'action même qu'il exerça autour de lui et malgré les cris d'admiration dont on salue toute son œuvre, il restera confiné probablement par la postérité avec ceux dont la main a trahi les aspirations, demi-poëtes et demi-artistes, trop incomplets pour mériter d'être classés parmi les maîtres, trop méritants cependant pour être ensevelis à jamais dans un dédaigneux oubli. « Je meurs au moment où j'allais enfin faire des progrès », disait il y a peu d'années un grand peintre que la mort venait saisir en pleine puissance de talent et de renommée. Peut-être, avant de mourir, Millet jeta-t-il, lui aussi, à la vie le même reproche et sur son œuvre le même regard plus justement anxieux.

Millet se vantait d'être l'élève de la seule nature. Il eut deux autres maîtres cependant, dont l'influence, il est vrai, n'apparaît pas clairement dans ses tableaux : Faniique d'abord, qu'il admirait bien haut; Paul Delaroche ensuite, qu'il est juste de ne pas oublier. Nous ne savons si l'auteur de VHémicjrcle eût été fier de la réputation de son disciple, ni si le disciple rendait justice au talent de celui dont il avait demandé quelque temps les leçons; mais on a profité du rapprochement momentané de ces deux artistes si

différents pour les comparer Pun à Fautre. La plupart de ceux qui se sont essayés à ce parallèle Pont fait, on devait s'y attendre, pour écraser et conspuer P. Delaroche et pour se venger sur sa mémoire de Pennui que cause aux amateurs de paradoxe une gloire dont le goût général est le garant et l'appui. Cétaît, ce nous semble, manquer de prudence. Quelle qu'ait été la part de la chance dans la destinée du peintre de la Mort du duc de Guise, la postérité et les gens qui peuvent réfléchir diront, nous le croyons, que l'homme vint en aide à son bonheur, et, en donnant même aux tableaux de Millet toute la valeur que ses admirateurs leur veulent attribuer, on ne peut sans sourire entendre ceux-ci préférer la Batteuse de beurre au Charles /•' et mettre même le Bûcheron et la Mort au-dessus de VHémicycle, Ce sont là de ces jeux auxquels s'amusent quelquefois nos contemporainSy mais qui étonneront bien nos héritiers. A réfuter ces affirmations fantaisistes on perdrait son effort; les intéressés n'ont garde de vous écouter, et il y a des indignations si inutiles qu'elles en paraissent naïves. On peut dire seulement que l'admiration manque quelquefois de mesure et de coup d'oeil, et qu'à faire le piédestal si haut, elle n'arrive souvent qu'à mieux montrer la petitesse de la statue. Ne cherchons pas si loin de Millet des comparaisons que le bon sens refuse de comprendre, et, s'il fallait lui trouver un rival dont le talent probe a poursuivi le même but et dont la renommée de bon aloi surpasse

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la Sienne dans le public qui s^appelle tout le monde, M. Breton est celui-là. Nous n'insistons pas.

Comment donc expliquer l'engouement dont tant de journaux se sont faits Técho après la mort de Millet? Nous croyons que cela tient à des causes toutes naturelles et faciles à déduire. On vante d'autant plus volontiers ceux dont il est d'autant plus facile d'atteindre le niveau. Les défauts d'Eugène Delacroix lui ont fait plus de partisans que ses grandes qualités; combien de satellites du brillant auteur de la Noce juive ont cru égaler sa couleur en copiant son mauvais dessin, d'autant plus facilement qu'ils étaient plus incapables eux-mêmes d'en sentir les choquantes incorrections ! Si Millet pouvait devenir un maître, malgré son indigence d'invention et son exécution anémique, il n'était pas difficile d'acquérir soi-même une part de succès. Combien de gens seraient de grands écrivains si l'on pouvait supprimer la grammaire ! Joignez à cela la complicité des virtuoses de la presse, qui cherchent de préférence pâture dans les champs où pousse le paradoxe, toujours prêts à le soutenir sans remords, parce qu'ils n'ont guère le moyen de se faire par eux-mêmes des convictions qui ne peuvent se pas^ ser d'une éducation spéciale. On trouve ainsi sans peine le secret de cette pensée de louanges qui suffit le plus souvent pour entraîner les badauds et pour en faire les complices complaisants des tentatives les plus contestables.

Toutefois, si les œuvres de Millet soulèvent des controverses qu'on ne peut taxer d'injustice, sa vie n'ofire qu'un long et honorable exemple auquel il est aisé de rendre hommage; le travail Fa remplie tout entière, Tamourdes siens en fut la plus chère joie. Les bruits de Paris venaient mourir sur le seuil de la modeste maison que le peintre s'était choisie au bord de la forêt de Fontainebleau. On n'y entendait que le rire d'une nombreuse famille dont le père était le soutien et l'ami. D'autres ont raconté ailleurs cette carrière commencée sous la blouse du paysan et passée presque tout entière en face des champs et des bois. Des mains émues ont semé la poésie sur cette tombe honnête, et rattaché, pour ainsi dire, chacune des vertus de Millet aux œuvres qu'il laissait derrière lui. Mais la tendresse du souvenir, si vraiment touchante qu'elle se montre, ne peut suspendre longtemps les droits de la critique, et ce n'est pas manquer au respect qu'on doit à de pieuses larmes que de discuter les titres et le talent de celui qui les fait couler. Après tout, le plus haut éloge qu'on puisse graver sur un cercueil, n'est-il pas celui qu'a mérité Millet :

Il fut un homme de bien.

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CHARLES MARGHAL

Le coup de pistolet qui a terminé la vie de Charles Marchai a retenti bien au delà des murs de son atelier. Paris s'en est ému. Comme effet tragique, cette fin vaut la mort d'Escousse. Celui-ci sortait à peine de la jeunesse, celui-là allait entrer dans la vieillesse. L'un connaissait la vie, l'autre la devinait avec la prescience du vates. Tous les deux l'ont terminée par le suicide. La même pitié les enveloppe tous les deux; Dieu seul, auquel peut-être ils ne voulaient pas croire, peut les juger avec justice.

Cette mort a surpris jusqu'aux plus intimes amis du pauvre artiste. Il faut vivre si vite à Paris qu*à peine prend-on le soin de réfléchir sur soi-même; pourquoi perdre le temps à regarder l'envers du bonheur des gens? On écoutait les éclats de sa belle humeur, on enviait son heureuse fortune sous toutes ses formes. La malechance même lui avait presque profité. Depuis dix ans, elle lui dérobait la croix d'honneur. Mais parmi la foule des habits noirs ,

tous marqués de rouge, qu'il coudoyait dans le grand monde où il avait été admis, cela lui constituait une sorte d^originalité non sans bénéfice. Il se plaignait en riant, on le plaignait en s*étonnant. Il faisait des tableaux que la presse vantait comme par Tefifet d'un mot d'ordre. Tous ces tableaux trouvaient, disait-on, de's acheteurs; le Musée du Luxembourg en avait acquis deux. Si ce n'était pas là la gloire tout entière, c'en était du moins la monnaie consolante. Avec cela, il paraîtrait qu'on peut faire sans effort montre de philosophie, porter sur les aventures de la destinée des jugements humoristiques et paraître sincère. Mais tout cela mentait, tout ce bonheur devait finir par une balle dans la tempe.

A quoi peut-on attribuer ce dénoûment? Ecartons de trop hautes explications, tenons-nous aux faits. On peut TafErmer, sans craindre de démenti : Marchai a été une à<^ victimes de la camaraderie. C'est elle qui l'a trompé dès le début et jusqu'à la fin de sa carrière. Le jour où il a vu clair , il a pris un pistolet.

Le premier jour où un jeune artiste entreprend son premier dessin, quelque faible, quelque informe que soit l'essai , on peut prédire la destinée du débutant. Les jeunes gens entre eux n'y manquent pas; ce sont de redoutables prophètes, il est bien rare que l'avenir leur donne tort. Ch. Marchai entra jeune à l'atelier de Drolling : il voulait être peintre; mais lui seul s'en croyait la vocation. Sa mère, une excellente

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femme que beaucoup de ses anciens camarades ont connue dans sa vie laborieuse et honorable, se laissa persuader et le laissa faire. Elle adorait ce fils , qui du reste le lui rendait à plein cœur. Il n'eut donc jamais le droit de dire : « J'ai perdu mes meilleures années dans d'inutiles apprentissages. » Quand il denianda un crayon, on le lui donna. Il avait seize ans ou à peu près lorsqu'il entra dans cet atelier de la rue de Sèvres d'où sont sortis beaucoup de ses camarades, comptés depuis parmi les premiers de récole contemporaine. C'était un enfant vigoureux, aimé de tous, vivant au hasard de la journée, joueur comme une mouche dans un rayon de soleil, secouant au vent sa belle chevelure d'or, bruyant plutôt que bavard , d'une gaieté exubérante , plus assidu à l'atelier que travailleur, avançant lentement dans ses premières études, n'en paraissant guère humilié, un de ceux qu'aucun camarade ne jalouse dans le présent et n'aura sans doute à jalouser dans l'avenir. En 1848, il avait vingt-deux ans. A cet âge, où les prédestinés se décèlent. Marchai occupait une place dans l'atelier, mais il n'y comptait pas. Peu de temps après, la mort du maître dispersa les élèves; ceux que • l'âge séparait, ceux que l'amitié ne rapprochait pas se perdirent de vue. Quand Marchai fit son début au Salon, les anciens camarades s'étonnèrent qu'il en fût arrivé là. Son premier tableau, à moins d'erreur, représentait une idylle plébéienne : la Fête de la grand' mère. La main qui l'avait peinte ne se signa-

lait pas par une adresse bien remarquable ^ mais l'indulgence était à la mode en ce tetnps-là pour ces ingénuités de pinceau; on en passait bien d'autres aux illustres. Et comme le sentiment était touchant, le tableau plut; la lithographie le reproduisit. Le premier pas, le plus difficile, était fait; s'il n'avait pas porté Tartiste bien loin, il Tavait du moins montré à ceux qui ne s'attendaient pas à le rencontrer jamais parmi les lutteurs.

Dans le temps de la jeunesse, on se lie vite. Marchai n'était pas timide. Il ne manquait pas non plus de finesse. Son œil, à demi fermé par un rire ininterrompu, voyait loin et visait le but. Parisien, il étudia de bonne heure les moyens de faire sa trouée dans la cohue. Il savait le prix des amitiés choisies à bon escient, et il agissait en conséquence. Ce n'était pas parmi les peintres ses émules ou ses supérieurs qu'il eût rencontré profit à choisir ces amitiés. Il fut assez heureux pour en conquérir ailleurs. Ajoutons qu'il était homme à les mériter. Son cœur ne devait jamais vieillir, et son cœur lui valut ces relations d'intimité qui ne se nouent d'ordinaire qu'entre les égaux de la naissance, de la fortune ou du génie.

Ceux qui l'ont connu dans la maturité de la vie disent qu'il valait beaucoup aussi par l'originalité de son esprit. Il est fâcheux que ces éclairs charmants, qui jaillissent dans le choc des mots et illuminent un instant la causerie, laissent si peu de traces. Pour quelques-uns attachés comme un titre de valeur à la

personne de certains acteurs un instant en évidence, combien se perdent dont le talent lui-même reçoit souvent un lustre de plus I On pourrait citer, dit-on, les mots de Marchai comme on citait ceux de Chamfort ou de Carie Vernet. Peut-être ses amis se ferontils un devoir de les conserver à cette postérité qui vous tient quelquefois plus de compte de ces trouvailles de hasard que d'un tableau consciencieusement exécuté.

Toutefois cet humour, cette fantaisie de l'imagination qu'on attribuait au causeur, on ne les retrouve pas dans les œuvres du peintre. On y remarquerait plutôt la recherche du sentiment, sentiment doux, ingénu, d*une poésie familière, mais quelquefois touchante. L'Alsace était devenue, après son début, le champ qu'il comptait explorer; il y planta sa tente et n'en sortit plus. C'est là seulement qu'il cherchait, c'est là seulement qu'il rencontra ses sujets. Ils lui firent assez promptement une réputation qui n'éveillait aucune contestation. Encore bien que d'autres , comme Brion, fussent entrés en vainqueurs dans ces campagnes rhénanes où il semblait imprudent de s^aventurer après eux, Marchai avait eu la main heureuse.

Au reste, il ne prétendait lutter avec personne d'adresse de pinceau , de puissance de coloris , ni même d'originalité de dessin. Aucune de ces grandes qualités ne donnait leur cachet à ses œuvres. Il plaisait autrement, parla sincérité surtout de son compte

rendu. Trop faible pour désobéir à la vérité et lui imposer son tour d'inventeur, il lui fallait demeurer dans ce terre à terre de la copie littérale , laquelle fait quelquefois naître Tagrément et communique au portrait une originalité inconsciente. Ce furent les mérites spéciaux des principales compositions de Marchai; on les retrouve toujours les mêmes, sans progrès comme sans affaiblissement, dans ses œuvres successives, Une hôtellerie, la Loue des servantes, le Choral de Luther. Mieux soutenu par la faveur toujours nomade du public, si l'artiste eût produit davantage, peut-être serait-il parvenu à prendre dans l'Ecole française une place à peu près semblable à celle qu'occupe dans l'École hollandaise un fantaisiste comme Jean Steen. Il arrangeait sans parti pris, sans routine; il n'était pas l'esclave d'un type et se tenait dans l'imitation, à mi-chemin entre le portrait et la caricature. Mais il n'était pas peintre, et l'on sait aujourd'hui ce que vaut ce jugement sans appel lorsqu'il tombe avec quelque justice sur la tête de ceux qui ne se sont pas assez souciés du danger. Il n'est bonnes intentions menées à bonne fin qui vous méritent l'indulgence. Il n'est pas peintre! Cela dit tout , et il n'y a plus après cela qu'à changer de métier ou à se résigner à l'obscurité.

Cette sorte d'impuissance native n'échappait point aux amis de Marchai. On l'a bien vu au lendemain de sa mort. Il n'était pas encore couché dans son tombeau, que ses juges les plus bienveillants s'em-

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pressaient de dégager leur responsabilité compromise par des éloges trop complaisants. Les fleurs déposées sur son cercueil n'étaient pas encore fanées que son panégyrique se changeait en critique. Mais alors, pourquoi ces dithyrambes lorsqu'il montrait au public sa Pénélope et sa Phrjrné? C'étaient là deux œuvres médiocres , dont le titre prétentieux fit seul la fortune; nul autre que le pauvre Marchai ne pouvait s'y tromper; et encore, s'y trompait-il lui-même? En général, on connaît bien ses défauts, et si Ton n'aime pas à en être averti , c'est qu'on espère être le seul à les apercevoir. Pourquoi ces éloges d'hier, puisqu'on se hâte d'écrire aujourd'hui qu'on n'était pas la dupe de l'amitié?

Comprenez -vous dès lors l'étonnement, la douleur de l'artiste, lorsque , au lendemain de ces petits triomphes , il voyait le vide se faire de plus en plus devant ses œuvres nouvelles , le Printemps , le Soir et le Matin, le Premier Pas? La constance de la critique bénévole s'était lassée , quoique le talent du peintre ne fût pas encore en baisse; et cependant voilà qu'on se taisait autour de lui, voilà que les marchands s'intimidaient. Voir son nom cité parmi les célébrités du jour présentes à telle fête ou à tel enter rement, être l'ami des plus illustres, le vieil enfant gâté ou souffert des plus jolies , tout cela plaît, amuse ou trompe aux jours de la jeunesse. Mais quoi! tout a une fin; le front se dégarnit, la vigueur des jours d'antan est devenue de l'obésité, le rire a perdu sa

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fraîcheur; on connaît nos recettes d'efifet, et nos plus fines plaisanteries n^tonnent plus des oreilles qui les savent depuis longtemps. Cependant il faut vivre. On a réussi jusqu'au bout à sauver les apparences; on est resté debout et en tenue décente avec la misère au logis ; il faut se résoudre à l'emprunt, dont rougit le front et qui glace la main; heureusement, de tant de bonnes qualités sans emploi on a gardé la fierté ; alors, quand au fond du gousset vide il ne se rencontre plus qu'un sou, ironique relique des jours meilleurs , on emprunte un pistolet et on se l'applique au front.

« Eh bien, après tout, diront ceux qui, ignorants de la règle chrétienne , prétendent connaître les lois et la logique de la vie, pourquoi le plaindre? Il a bien joué son rôle, et la chance lui a été bonne. Regardez la valeur de Thomme au point de départ et le but qu'il a su atteindre. Qui se serait attendu à rencontrer Marchai dans les plus hautes intimités, le commensal des ambassadeurs et des princes, Pami de George Sand, le familier des académiciens en faveur du public ? Il a joui de toutes ces joies , et de bien d'autres encore; quand il a vu poindre la fin de ce rôle enviable, il n'a pas attendu la pitié, qui ne console que les lâches, et il s'est dit en brave : Partons ! Son courage, c'était sa dernière chance ; elle ne lui a pas failli. »

Oui, mais savez-vous de quelles secrètes et cuisantes souffrances il a payé ces années de bonheur

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apparent? Un seul jour ne fait pas d'un homme qu'on croyait heureux un suicidé; il faut se traîner longtemps sur ses genoux meurtris avant d'en arriver là. Ne nous fions pas au sourire. C'est là une vérité si banale qu'on a honte de la répéter; et qu'est-ce donc que tout ce luxe d'amusements et de succès , si l'on aime mieux mourir à cinquante ans que d'en vivre plus longtemps?

Donc, à bien examiner la carrière de Marchai, on comprend que son talent l'a moins servi que ses qualités de cœur. Ses amis avaient fait le peintre presque célèbre. Il leur appartenait de le défendre jusqu'au bout. Si l'entreprise devait échouer à un jour donné, quel mauvais service ils lui rendirent en lui persuadant de croire leurs affirmations ! On prétend que c'est la misère qui a fait peur à cet habitué de la vie facile; rien ne le prouve; un narrateur bien informé affirme même <:e matin que son tiroir, ouvert, a été trouvé bien nourri. Faudrait-il donc avouer qu'averti des mensonges de la réclame, il ne s'est tué que poussé par le désespoir de n'être à ses yeux, comme aux yeux des autres, qu'un peintre médiocre? Aveu pénible, puisqu'il ferait retomber sur d'autres la responsabilité de ses erreurs, peut-être même celle de sa mort.

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