LÉON BELLY
Aucune carrière ne montre Tincertitude de la justice avec plus d'évidence que la carrière d'artiste. Combien la parcourent et n'y rencontrent que les complaisances et les caresses de Topinion, bien souvent sans mériter leur chance! combien d'autres , dignes de prendre rang parmi les premiers de Pécole, restent presque perdus dans le demi- jour des succès d'estime ! Léon Belly est un des exemples les plus frappants de ces dénis de clairvoyance dont font preuve à la fois le public, et la presse qui le mène. La mort de cet artiste a passé inaperçue dans la colonne des faits divers, et, parmi les critiques chargés de dispenser la gloire aux vivants et aux morts, bien peu ont paru se souvenir du peintre de la Caravane au Désert, un des plus vigoureux, un des plus sincères portraitistes de cet Orient qui a caché depuis cinquante ans, sous son vêtement complaisant, tant d'ignorance et tant de mensonges. Et cependant ce tableau de la Caravane eut son
jour de grand succès; il mit tout d'abord son auteur en pleine lumière. Cela devait nécessairement amener des imitateurs, et Belly se perdit bientôt dans la foule de ceux qui, peu de temps auparavant, marchaient encore derrière lui. A certains moments, il est vrai, le maître reprenait le pas à sa place, en tête du cortège; mais, soit par indifférence du succès, soit par mobilité d'impression, il disparaissait, changeait de sujet, presque de manière, et les spectateurs, oublieux ou dépaysés, le confondaient avec ses copistes et ne se souvenaient plus de son nom. C'est le droit du public de changer d'idole : il vient aux expositions pour s'amuser. Ce qu'il aime surtout dans cette pièce qui se joue devant lui depuis tant d'années, dont il connaît presque toutes les vieilles recettes et qui s'appelle Tart , ce sont les acteurs nouveaux; mais si on peut lui pardonner son inconstance, elle n'est point permise à ceux qui s'intitulent les juges du camp : il y a une mémoire qui tient à la conscience. Celle-là aurait dû se réveiller derrière le cercueil de Léon Belly.
Né à Saint-Omer, il y a de cela cinquante ans, L. Belly eut pour père un officier d'artillerie qui mourut jeune; ce fut sa mère qui Téleva. Elle ne le destinait pas précisément au métier d'artiste. Comme bien d'autres, Belly dut, pendant quelques années, marcher sur une route inutile. Il traversa les écoles, conquit le grade de bachelier; encore un peu de temps et de persévérance, et il entrait à l'École poly-
technique. Maïs il avait reçu du ciel l'influence secrète, et ce fut à la porte de Patelier de Picot qu'il vint frapper. Quelques années plus tard , il le disait souvent , c'eût été à l'austère peintre de ï Apothéose d'Homère qu'il serait venu demander ses conseils. L'enseignement de Picot laissait le futur orientaliste assez froid, et les exemples qu'il recevait de camarades déjà mûrs par le talent ne le touchaient pas davantage; il haïssait la routine. Grand lecteur et grand rêveur, il s'était fait à travers les livres et par lui-même une sorte d'idéal dont la forme restait encore confuse devant ses yeux, mais qui l'attirait en dehors des murs de l'atelier. Avant de savoir ce qu'il allait aimer, il avait appris à connaître ses répugnances, et certes aucun de ceux qui se rappellent aujourd'hui l'éducation qu'on recevait, il y a trente ans, dans les officines d'art de Paris , ne reprochera à Belly d'en avoir fui trop vite l'écœurante uniformité. Cet entraînement monotone entre quatre murs repoussants à la vue, devant un modèle le plus souvent vulgaire de forme; cet enseignement mutuel où le maître vous donnait plus de conseils que d'exemples, mais que l'élève fort dirigeait au gré de ses aptitudes; ce ciel de tous les jours, sans horizon; ce paysage de l'aller et retour sans verdure, ces figures de rencontre dans leur vêtement sans couleur et sans pli, tout cela décourageait, glaçait l'imagination prête à -s'élancer, surtout celle qui ne poursuivait pas un projet précis, à
SgS NOTES ET CAUSERIES
échéance fixe, comme le prix de Rome. Belly s'en alla à la maraude dans les ateliers de ces indépendants dont on ne prononçait pas encore les noms avec un encensoir à la main, et qui s'appelaient Rousseau et Troyon. Il se livra à eux, on peut le dire, corps et âme; au reste, aimant la discussion jusqu'à la passion et la théorie jusqu'au paradoxe, il devait trouver dans ces nouvelles relations tout ce qui lui faisait défaut à Tatelier de ses débuts , oti son esprit, de nature un peu dédaigneuse, rencontrait trop rarement à qui parler. Les hommes remarquables qu'il prenait pour ses nouveaux patrons fournissaient avec pleine mesure à ses besoins d'acquit comme à ses envies invincibles de controverse ; son esprit s'aiguisait là dans une sorte de stage littéraire, plus nécessaire et presque aussi fécondant pour sa double nature de polémiste et d'artiste que ces leçons traditionnelles, inacceptables pour lui dans leur tyrannique uniformité.
Mais que lui disaient- ils, ces apôtres du libre enseignement? a Allez et voyez, soyez-vous à vousmême votre guide et votre professeur. La grande institutrice, c'est la nature. Cherchez -la partout, dans sa beauté d'apparat comme dans le brin d*herbe des prés ; soyez libre : la liberté, c'est la nourrice des forts. » Enseignement plein d'attrait, mais plein de dangers; il en a perdu plus d'un. Belly lui doit peut-être cette part de mauvaise fortune que nous avons signalée dans sa vie d'artiste. Ceux qui ont
approché Belly aux jours de sa pleine activité ont pu saisir plus d'une fois les traces de ses incertitudes. Il passait avec d'égales convictions du sublime aux plus humbles réalités. Tout l'attirait, rien ne le retenait. Il avait des hauts et des bas d'enthousiasme où s'épuisait sa veine. En un mot, ce qui manquait à cet indépendant pour qu'il pût donner la mesure de sa force, c'était précisément une direction.
En i85o, il fit sa première course en Orient, et, en compagnie de M. de Saulcy, visita la mer Morte, Jérusalem et Balbeck. Balbeck surtout l'éblouit. Le paysagiste semblait se décider. Il a fait avec ses premières études et ses souvenirs deux tableaux de Tantique Héliopolis, que ne feront pas oublier ceux de Decamps même, ni ceux de Marilhat. Aussi capable que ses devanciers de comprendre le charme d'une interprétation poétique, la réalité le domptait, et il n'eût jamais oser prêter des intentions pittoresques au soleil, ni un sublime de son choix à ces vieux témoins de l'histoire : les ruines.
Quatre ans plus tard , il partait pour l'Egypte. Il y passa quatorze mois. Avec une étonnante facilité, il avait appris l'arabe et le parlait couramment. La solitude du désert ne l'effrayait pas. Il y eût vécu volontiers, mais moins longtemps que sur le Nil, dont les eaux changeantes ravissaient son œil de coloriste intègre, et qu'il peignait encore vingt-cinq ans après, lorsque la mort vint lui dire : C'est assez.
C'est au retour de ce second voyage qu'il exécuta
le tableau dont nous parlions plus haut : la Caravane au Désert, Nous rappelions son succès; il fut grand, et, chose rare, le portrait était de ceux qui font taire toute discussion. Les mêmes qui ne connaissaient rÉgypte que par les premiers rapports des prédécesseurs de Belly oubliaient leurs anciennes admirations, et chacun de dire : Que cela est vrai! Il y a des impressions qu'on accepte sans résistance et des ressemblances qu'il faut bien avouer sans preuves. Au retour du Salon, il semblait que chaque visiteur eût fait partie de la caravane. On vantait, et avec raison cette fois , ce soleil dont nul artifice de palette ne jouait l'apparence, cette atmosphère fluide et vibrante, ce sable qui semblait brûlant sous sa couleur paisible , et cet art d'émouvoir sans emphase par le simple exposé des faits. On souffrait avec le vieux juif trottinant à pied à l'ombre des grands chameaux; après mille récits, on s'étonnait de voir, sous une nouvelle forme , le défilé de cette race que rien n'accable, pas même la flamme du Midi tombant d'aplomb sur son front; que rien ne décourage, pas même le squelette du passant d'hier que le simoun n'a pu recouvrir de son dernier linceul ; on sentait planer sur toute la scène l'attente de la fatalité et comme le silence immense de l'infini. Au reste, nulle arrière-pensée de séduction. L'artiste, dans sa force, semblait absent, tant il était resté simple. Jamais on n'avait mieux compris ni plus fièrement rendu l'austère poésie de la vérité.
Mais, pour simple qu'il voulût rester, pour dédaigneux qu'il parût des procédés chers aux orientalistes en renom, l'auteur de la Caravane n'en avait pas moins fait œuvre de peintre. Il était facile de voir ce que son pinceau cachait de science sous une exécution sommaire , mais sans hésitation et sans faute de grammaire. Le dessin courait , mais correct , souple et varié. La couleur, sans charlatanisme, ne fuyait que la lourdeur, et la pâte, cette pâte compagne inévitable d'un talent vraiment moderne, se posait sans outrecuidance aux bons endroits de cette composition bien ordonnée.
Il n'y avait qu'à saluer l'arrivée du nouveau venu. Une première médaille compléta son triomphe.
Il obtint d'autres succès. On se i-appelle cette jolie toile, les Femmes fellahs au bord du Nil; la grâce et la souplesse des attitudes , ce don d'étendre l'horizon et d'en baigner d'humidité les contours fuyants; puis ces beaux paysages empruntés cette fois aux forêts de la France , ces fraîches feuilles visitées pai un soleil clément, ces grands chênes d'une anatomie si respectueuse, et toujours, sur ces œuvres moins faites pour étonner, ce charme paisible de la vérité qui captivera toujours les vrais amis de la nature.
Pourquoi Belly ne s'en tint-il pas à ces conquêtes qui suffisaient à sa réputation? Quelle secrète ambition le poussa vers les rivages dangereux de la grande peinture, et qu'avait-il à attendre, lui ce peintre des
belles réalités , des chimériques appels de la mythologie?
Mais quoi! le commerce des grands esprits, avec lesquels il aimait tant à vivre, l'avait enflé d'un courage nouveau. Homme, il ne voyait rien d'aussi grand dans la nature que Thomme. Il lui pesait de n'être qu'un peintre de décors , et le drame de la vie l'attirait. Quoiqu'il se sentît fort, il recommença des études de jeune homme. On le vit au Louvre, ce couronné d'hier, placer son chevalet d'élève devant Rubens , et après de patientes semaines de conversation avec le colosse, il commença son tableau d'Ulysse et les Sirènes. Ce qu'il dépensa d'efforts en un an, les mouvements d'élan et de recul, les espérances soudaines et les longs découragements, qui pourra le dire? Jusqu'au dernier moment, il hésita à se juger; puis, d'un coup, il jeta le dé et exposa. Le tableau n'eut aucun succès, il faut bien le dire. Belly le comprit, mais il en reçut une blessure profonde dont il garda l'amer profit. On ne le reprit plus à pareille audace.
On n'apprend pas le style sur la route du voyageur, et Belly n'est pas le seul qui se soit épris trop tard de la grande beauté. Elle est fière, elle veut qu'on la courtise jeune , peut-être même qu'on n'ait jamais aimé qu'elle; ceux qu'elle repousse en portent un deuil dont ils ne se consolent pas.
Belly avait acquis une grande propriété dans cette sévère partie de la France qu'on appelle la Sologne.
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Il y vint cacher ses déceptions ; elle le rendit en amie à sa première maîtresse, la nature. Hélas! c'est là que par un beau temps d'hiver, qui Pavait attiré au dehors , il reçut la première atteinte du mal qui devait remporter si vite. La neige était tombée tout le long du jour; elle couvrait les feuilles jaunies et les branches dépouillées d*un si gracieux manteau que le peintre s'oubliait, palette en main et les pieds dans rherbe glacée , à fixer sur sa toile cette nouvelle coquetterie delà forêt. Mais l'ombre descendait, il fallut se lever et partir. Quel effroi! quel désespoir! les membres se refusaient à Teffort ordinaire ! Le pauvre imprudent était paralysé. Ayez donc au cœur les plus pures ambitions, soyez un travailleur, un désintéressé; donnez tout à l'art, tout à la pensée; fuyez les compagnies et les coteries intéressées ; vivez fièrement à l'écart entre les joies de la famille et Tespoir du progrès; ayez la santé, la jeunesse et tous les secours de la fortune, et un jour, parce qu'un vent humide que vous n'aurez pas assez redouté passera sur votre fi*ont, vous tomberez au pied de votre œuvre et vous serez rayé du nombre des vivants. Et cependant il ne perdit pas courage; pendant cinq ans, il lutta contre le mal qui le minait. On eût dit même parfois que, touché de tant de courage, l'ennemi paraissait s'éloigner; le chasseur et l'artiste retrouvaient des journées heureuses. La marché devenait plus facile, l'espoir semblait sourire de loin à qui lui disait : Reviens. Tout à coup une douleur,
faible d'abord, s'annonce au front : c'était le doigt de la mort qui se posait , impitoyable cette fois , sur sa victime; vingt-quatre heures après, tout était fini.
La veille , Belly avait envoyé à l'Exposition deux tableaux importants ; un grand Paysage de sa chère Sologne et une Barque engravée sur le Nil. C'était son adieu à l'art qu'il avait tant aimé. On a vu ces derniers témoignages d*un talent que la souffrance n'avait pu diminuer, et. qui restait intact comme le courage dans ce corps défaillant.
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