THOMAS COUTURE
Chacun a pu lire dans les journaux la phrase des grands décès : « Les arts viennent de faire une perte irréparable : Thomas Couture est mort. » Et cependant beaucoup de lecteurs ont dû^se demander , sans avoir trop à rougir de leur ignorance : « Qui est-ce donc que Thomas Couture? » Il y a longtemps, en effet, que le peintre un moment si célèbre des Romains de la décadence était disparu de la scène, et Ton oublie vite à Paris. Quand on veut rester dans la mémoire de ses habitants , il faut se donner un mal de tous les jours et y employer des artifices de toute sorte. Pour leur plaire longtemps, il ne s'agit pas d*étre un homme de talent dans son métier; à l'habileté de la main, il en faut joindre d'autres, et surtout ne jamais écouter sa fatigue ni son dégoût. Couture était-il las du travail ou las de ses contemporains? Il sera assez difficile de le savoir. Retiré depuis longtemps dans une propriété rurale , il y menait une vie isolée, et lui qui avait tant usé et abusé de la parole au temps
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de ses triomphes, il ne laissait plus guère à sa verve le droit de franchir les murs du bel enclos où il Pavait renfermée, et il ne disait pas ses secrets. Ces volteface de nature ne sont pas rares chez les grands artistes; elles pourraient témoigner quelquefois plutôt en faveur de leur clairvoyance qu'elles ne devraient fournir à des juges trop enclins au blâme et souvent mal informés, un sujet de reproches et de prédications. Couture n'était pas, à vrai dire, un grand artiste; peut-être eût-il pu le devenir, car plusieurs des qualités qui marquent ces favoris de la nature, ne lui manquaient pas : l'ambition de l'originalité, l'ardeur au travail, une habileté de main native, toutes les çpssources d'une forte éducation. Ce qui lui faisait défaut, c'était plutôt cette qualité commune aux sots et aux gens d'esprit : la confiance en soi. A l'entendre parler de lui-même, personne ne se fût avisé de l'accuser de modestie; au fond, nul n'était plus porté au doute et au découragement.
Th. Couture était né en i8i 5. Ses parents vivaient d'un travail assez humble. Mais l'enfant avait l'esprit altier, et tout petit il rêvait de hautes destinées; celle de continuer l'état de son père, qui faisait des galoches, ne lui suffisait pas. Entré à l'atelier de Gros, ce fut à l'atelier de P. Delaroche qu'il fit ses dernières armes. Il remporta alors un second prix à l'École des Beaux-Arts. S'il eût eu le premier, qui sait sous quel drapeau il se fût habitué de servir? L'auteur de Jane Grey, assez despote comme maître et très - absolu
dans ses convictions, voulait contraindre son élève à des concessions qui lui eussent peut-être facilité le voyage aux frais de TEtat. Mais celui-ci, qui n'en était pas encore à douter de lui, se redressa contre les conseils de son maître. « Merci , lui répondit-il fièrement. Si je vous écoutais, je deviendrais un petit Delaroche; j'aime mieux devenir, si je puis, le grand Couture. »
Et en 1843, cet élève était déjà devenu quelqu'un. Il venait d'exposer son joli Trouvère, Nous revoyons encore ce tableau, qui fut tout de suite remarqué. Le sentiment y était un peu mièvre, et la mélancolie du jeune chanteur, la grâce des fillettes qui l'écoutaient ne dépassaient pas beaucoup la note mise à la mode par Devéria : on pouvait appeler cela de la poésie de romance, mais son charme devait gagner plus facilement ceux que la grande poésie rebute même en peinture. Ce qui faisait la véritable valeur de cette toile, c'était un certain imprévu de couleur, lequel ne devait rien au souvenir; un heureux mélange de tons austères tempérés par d'habiles accompagnements de gammes tendres; des roses et des noirs en conflits aimables , et par-dessus tout une aisance d'exécution, un savoir-faire très-visible et sans pédantisme qui ravissait la jeunesse, amie des nouveautés. Couture était grand favori dans les ateliers de Paris Tous ces jeunes étudiants, encore si voisins de la grammaire, n'avaient pas perdu en l'étudiant tout respect pour les règles. Ils savaient gré à l'auteur du
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Trouvère de leur demeurer fidèle, et beaucoup même attendaient du débutant qu'il donnât bientôt leçon à un grand artiste pour lequel on aurait tort de se figurer qu'ils professassent tous une admiration obéissante. Il y a trente ans , le nom de Delacroix soulevait toujours des tempêtes parmi les élèves de Técole. Ses admirateurs appartenaient beaucoup plus au monde du journalisme et de la littérature qu'à celui des arts, et les plus ardents contre Fauteur de V Entrée des croisés à Constantinopîe n'étaient pas tous amis sur les bancs de l'Institut. Au reste, Couture luimême ne cachait pas son dédain pour le grand homme , et n'est-ce pas lui qui, secouant un jour en plein atelier ce morceau de toile qui porte un nom caractéristique dans l'attirail maculé du travailleur de la vingtième année, s'écriait : Qui est-ce qui veut voir un tableau d'Eugène? Voilà!
Aussi, quand on sut que l'auteur du Trouvère travaillait à une immense toile, quand on entendit raconter en sourdine merveilles sur merveilles à propos de l'œuvre future, l'attente fut immense. Cette année-là, au jour de l'ouverture de l'Exposition annuelle, on se bouscula un peu plus que de coutume sur l'escalier de Percier, et le : Ah! fut joyeux qui s'échappa de toutes ces jeunes poitrines , oublieuses un instant de leur propre destinée, quand on aperçut enfin l'œuvre prédite par les prophètes. Et de vrai, il y avait là de quoi être surpris et de quoi se montrer satisfait. Couture tenait tête aux éloges dépensés
d'avance pour lui. On le sait , ces éloges imprudents ne sont pas le moindre des obstacles que rencontre presque toujours le succès, même le plus assuré.
Sans doute l'œuvre n'était pas parfaite. Mais.quelle œuvre échappe à la critique? On pouvait en blâmer l'aspect conventionnel et théâtral , en signaler la froideur malgré certains épisodes trop chaleureux, les costumes faux, Tabsence de ce qu'on appelle le caractère; plus justement souriait-on de cette leçon de politique et de morale donnée au pouvoir, et dont les têtes bien connues de deux bons apôtres, déjà fameuxen ce temps-là, semblaient accentuer le sens et l'intention. Les professeurs, qui n'aiment pas les indépendants, se gaussaient de cette exécution sans corps, qui rendait ce tableau plus semblable à une immense aquarelle qu*à une franche et loyale toile de peinture à l'huile. Ils prédisaient l'éphémère durée de Tœuvre, son inévitable noircissement. Tout cela tombait dans des oreilles trop bien prévenues; ces défauts mêmes enchantaient les admirateurs et la foule, qui aime le bruit et le neuf. D'ailleurs, on pouvait répondre . Le dessin n'était-il pas magistral dans son dédain des détails puérils et prétentieux? Est-ce qu'on dessinait comme cela dans les ateliers des romantiques d'à côté, et mieux que cela chez les classiques d'en face? Et quelle architecture lumineuse, spirituelle et enlevée de brosse vénitienne ! On louait les vases et les fleurs, et ce jeune homme, fils abâtardi de Brutus, qui s'en venait d*un bond mettre une coupe
pleine de cécube entre les mains de marbre des ancêtres bafoués, nMtait-ce pas là une trouvaille de génie? Et cette belle affaissée sous le poids cfe sacrifices récents aux dieux corrupteurs, Phidias ne Teût-il pas reconnue digne de remonter au fronton du Parthénon, d'où l'avait fait un instant descendre ce nouveau disciple de l'antiquité?
Chacun avait raison. D'ailleurs, Pardeur de la bataille et des opinions prouvait que Tœuvre était vaillante et forte. Aujourd'hui encore elle reçoit sans trop pâlir le choc des années, et si Couture garde un nom et une place parmi ceux que le temps n'emporte pas trop vite dans ce grand gouffre de l'oubli , c'est encore à elle, c'est à elle seule qu'il le devra.
L'artiste n'avait plus dès lors qu'à suivre sa voie. Il se remit à l'œuvre avec cette ardeur bruyante qui était dans sa nature. Bientôt on reparla, avec les mêmes frais de mystère et d'admiration à domicile , d'un nouvel ouvrage composé à la louange de la grande Révolution. La France venait de subir la révolution de 1848. Cela s'appelait d'avance : les Enrôlements volontaires; en réalité, c'était une sorte d'apothéose où , sur un char triomphal, s'avançait la déesse des temps modernes, au milieu d'une foule qui ne parvint jamais à sortir de sa préparation sombre et bitumineuse. Ceux qui virent ce tableau dans cette période de l'incubation première, où Couture s'attardait trop souvent et perdait le meilleur de son inspiration, se rappellent certaines têtes enlevées
avec une furia magistrale et perçant comme un éclair les ténèbres^de l'ébauche. Il leur a fallu se contenter de contempler dans Patelier de Tartiste cette esquisse mal venue, entreprise sans conviction, dont Couture aimait à parler sans cesse, mais qu'il n'osait plus pousser au delà de la description.
Au milieu de ce rêve fatigant, le peintre des idylles et des amours de Jeunesse aimait à se chercher encore, et parfois il se retrouvait non sans bonheur. Ainsi naquit un jour ce Fauconnier, du bout de son doigt agaçant en riant l'oiseau chasseur. Jamais Taimable artiste, qui eût tant gagné à ne pas trop prétendre , n'avait rencontré couleur plus fluide et plus charmante. Jamais son libre pinceau n'avait répété avec moins d'effort et plus d'autorité cette leçon que, même quand il plaisante, l'artiste doit prouver qu'il est capable de sérieux. Ce fut le dernier sourire de la muse à l'ami qu'elle allait abandonner. La sève avait donné d'un coup sa fleur et son fruit, et, malgré quelques rejets, elle prouva de plus en plus qu'elle était épuisée.
Nous ne parlerons que pour mémoire de certains tableaux ofiîciels , tels que le Baptême du prince impérial. Le poëte des grandes pensées, le vengeur de la pudeur publique, le chantre de la République avait renié ses dieux; ils se vengèrent. On ne les eût jamais crus capables de frapper un coupable avec si peu de miséricorde. Pas plus clémente ne fut la Sainte Vierge , lorsque le peintre orgiaque de la décadence
impériale osa prétendre à Thonneur de retracer son image. Malgré les concessions que l'artiste avait consenti à faire à son premier programme, et il n'est pas permis de dire ici à quel degré d'aberration était tombée la fantaisie de ce libre penseur qui ne savait guère ce que c'était que penser en pareille occasion; malgré une soumission qui le révoltait aux plus raisonnables exigences du curé de Saint-Eustache et de la commission, malgré qu'il se pliât à revêtir la Mère de Dieu d'un costume dont il ne comprenait pas la nécessité, il ne parvint pas à fléchir celle qui devait l'inspirer, et lorsqu'il découvrit enfin cette chapelle, dont il n'osait peut-être pas espérer grande gloire, ce fut un immense fiasco; l'œuvre était pis que mauvaise, elle était nulle. Couture comprit la leçon; il laissa tomber son pinceau, et plus jamais il ne parut le relever. 11 avait goûté en un jour toutes les ivresses de ce qu'on appelle la gloire. Aux premières protestations de la critique , il oublia tout. Cet orgueilleux, ce vantard ne voulut plus qu'on parlât de lui. Il se sauva dans la solitude. On se tromperait en l'accusant de rancune contre des jugements dont il comprenait peut-être mieux que personne la justice. Il a souffert d'un plus noble mal, il est mort de désillusion. Petit, trapu, noir de cheveux et noir de regard. Couture avait le verbe audacieux. Il rendait ses arrêts sur les gens et les œuvres à grands coups de mots , et ces mots ne manquaient jamais de pittoresque ni de sens. Chose plus péril-
leuse encore, il osa faire imprimer ses critiques. Bien que le livre n'ait été tiré qu'à peu d'exemplaires , il trouva assez de lecteurs pour faire beaucoup d'ennemis à son auteur. Cependant au fond Couture ^tait bon, et ses cruautés de langue et de plume n'étaient souvent qu'une vengeance exercée au profit de certains oubliés de la faveur auxquels il reconnaissait, lui, une valeur qu'il ne permettait à personne de dédaigner. Que de débutants auxquels il allait le premier offrir spontanément le secours de ses éloges ! Mais derrière ces encouragements paraissaient mal voilés les doutes qui le jetèrent lui-même, vaincu, dans rinaction. Il n'est que juste de protester contre le portrait incomplet qu'on livre aujourd'hui à la postérité. On n*est pas impie pour n'avoir pas adoré toutes les idoles, ni méchant pour n'avoir pas ménagé la vérité à ses contemporains. Couture était trop franc; d'autres, qui ne le valaient ni par le cœur ni par le talent , entendaient mieux l'art de se pousser. Si l'auteur des Romains de la décadence leur eût ressemblé, s'il avait su plus souvent se taire , il eût vécu comme eux au milieu des adulations de la presse, et l'habit aux palmes vertes se fût probablement, au dernier jour, étendu sur son cercueil.