‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 33 sur 35 · F. L. DUC · texte numérisé non relu

F. L. DUC

Les hasards de la destinée amènent quelquefois entre les hommes des rapprochements imprévus, et la mort force à des comparaisons, qu'on n'eût jamais songé à faire de leur vivant, entre ceux qu'elle a condamnés capricieusement à partir ensemble. De ce parallèle forcé, auquel on se laisse aller en parcourant nos listes funéraires, sortent diverses leçons, dont la plus facile à comprendre est la vanité de la gloire. Leçon banale, mais dont profiteront les âmes qui comprennent les fausses promesses de certains succès et leurs tristes lendemains.

Certes, si Ton pesait la valeur des hommes au bruit qui accompagne parfois leur nom, on tomberait dans de singulières méprises , et l'étranger qui jugerait l'estime que nous faisons de nos contemporains au panégyrique qu'on dépose sur leur cercueil prendrait de notre justice et de notre goût une idée assez peu favorable. Parce que celui-ci s'en va presque sans bruit, il croirait que nous en faisons peu de cas;

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parce que cet autre s'éloigne au milieu des plus expressifs regrets et des louanges les plus chaleureuses, nous passerions pour le proclamer grand homme. Qu^il compare, par exemple, le bruit qui S'est fait autour de deux artistes* morts à peu de jours de distance; qu'il mette d'un côté l'indifférence presque générale de la presse pour l'architecte , la sympathie de tous pour le sculpteur; qu'il sache, de plus, que le premier était Duc, le second Préault; que, pour se rendre un compte exact de nos apparentes préférences^ il aille au Palais de justice et au jardin du Luxembourg; que pensera-t-il, non pas des artistes, mais de nous-mêmes, en face de la Clémence Isaure ou de la salle des Pas perdus ?

Ce parallèle, une date a pu le faire naître. Il n'y aurait pas de sérieux à l'établir, et , pas plus que les écrivains de l'avenir, nous ne songerons à raconter ici l'histoire, à examiner l'œuvre de l'auteur du Cavalier gaulois. Nous ne voulons retracer que la carrière de l'illujstre architecte auquel la ville de Paris doit quelques-uns de ses plus beaux monuments, et dont elle inscrit déjà le nom sur le livre peu rempli où elle conserve ceux de ses enfants d'élite, car J. L. Duc est bien né à Paris. Nous ignorons comment se fit dans son esprit cette première éclosion de vocation qui le poussa vers l'étude de l'architecture plutôt que vers celle de la peinture, à laquelle ses aptitudes de dessinateur, qui se réveillèrent assez vite, paraît-il, semblaient le destiner. Ce

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qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'enrégimenta de bonne heure parmi les élèves architectes. Il commença ses études chez un homme bien oublié aujourd'hui, Chatillon. C'est dans son atelier qu^il se débrouilla; il se forma chez Percier.

On sait la grande position que cet artiste préféré de Napoléon conquit sous l'Empire et conserva sous la Restauration. Il avait fait ses preuves, d^ailleurs, et c^est à la pointe du talent qu^il était devenu et qu'il restait le premier architecte de son temps. Nous regretterons, et tous les amis du beau regretteront, sans accepter d'excuse, la destruction de cet escalier du Louvre, qu'on n'a pas remplacé, et dont le souvenir subsiste encore dans toute la fraîcheur d'admiration qu'il inspirait. C'était le chef-d'œuvre de Percier, et il avait le droit de se faire écouter, le maître qui pouvait dire à ses élèves : C'est n)oi qui ai fait cela. En 1825, Duc sortait de l'atelier de Percier, son éducation faite et la couronne de vain* queur sur le front. Il partait pour Rome; il avait vingt-trois ans.

A Rome, il resta ses cinq années réglementaires; il en revint avec une de ses œuvres les plus accomplies, la Restauration du Colisée. On revit cette œuvre du jeune homme en i855, à l'Exposition universelle ; elle faisait encore honneur à l'homme dans toute la plénitude de son talent. On sait que, pendant les Crois années 1811, 1812 et i8i3, l'architecte Valadier avait fait exécuter au Colisée des fouilles

considérables. Les Français alors occupaient Rome. Ces fouilles furent comblées lorsque Pie VII rentra dans sa capitale. Ce sont elles que P. Rosa a rouvertes depuis et qui, abandonnées aujourd'hui, forment un si triste spectacle sous les yeux de ceux qui se rappellent Farène antique et sanctifiée pendant les jours tranquilles du pontificat de Pie IX. Aidé par les découvertes de Valadier, Duc, que la contemplation du colosse des Flaviens enthousiasmait, entreprit non-seulement de restituer au Colisée son ancien aspect, mais encore d^en faire comprendre les difFé^ rents aménagements. Il ne se contenta pas de redresser les profils , de mesurer les proportions , et de remettre dans les niches et les entre-colon nements les statues disparues , il se fit le spectateur assis sur les gradins de l'amphithéâtre; comme un Ronoaiii de Pan 70, il expliqua Pusage des couloirs et des vomitoires, il indiqua les bureaux du contrôleur. On Teût suivi dans la loge des rétîaires^ dans le foyer des gladiateurs. Avec lui, le Colisée n'a pas vieilli, il revit dans sa pompe d'or et de sang; on y entre, on s'y assied entre Titus et Bérénice. Ce ne fut pas un mince succès. Dès lors, le jeune artiste passait aux rangs où l'évidence éclate, et déjà l'Institut, qui voit de loin, disait à cet élève émancipé : Je t'attends.

Premières fleurs du succès, que vous êtes douces à respirer; m'ais qu'il est lent à pousser, le beau fruit que vous promettez î Combien l'ont attendu au pied

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de l'arbre, vers lesquels la branche ne s'est jamais abaissée î Duc avait probablement plu à la fortune , qui est femme, et il était fait pour la séduire. Ce fut sur la place de la Bastille qu'elle lui donna son premier rendez-vous.

Ceux qui ont vécu aussi longtemps que Duc se rappellent encore la silhouette de cette masse bizarre qui se dressait, dans les temps éloignés , à l'extrémité de la rue du Faubourg-Saint-Antoine. On appelait cela l'Éléphant. Un nommé Alavoine avait été l'inventeur de cette audacieuse composition , peu digne d'un architecte. Mais, harassé, épuisé par la mort de quatorze projets tués sous lui, dans ce cauchemar que donne la fièvre et qui n*a que de vagues rapports avec la réalité, il conçut le projet de ce mastodonte sculptural , dont les pieds devaient baigner dans les flots d'une pure fontaine. Le canal de TOurcq suppléait le Gange. Quand la bête eût été hissée sur son piédestal, on l'y laissa bâiller pendant dix ans. Victor Hugo nous assure qu'elle servait d'asile à plus d'un locataire dans l'embarras. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'on la maudissait dans le quartier, comme la caserne du bataillon des rats. Le tout remplaçait la Bastille. La Restauration montrait un tiède enthousiasme pour cette montagne de plâtre. Elle gardait le bronze qu'il eût fallu pour la fondre, et Alavoine se désolait, quand la révolution de Juillet éclata. Celleci devait plus de déférence que le roi Charles Xau triste champ de bataille où les ennemis de la monar-

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chie avaient remporté leur première victoire. Louis- Philippe, pas plus que son prédécesseur, ne vénérait la date du 14 juillet 1789; on en inventa une autre plus sympathique, celle du 29 juillet i83o. A la place des victimes populaires, qui n'étaient pas nombreuses, tombées sous le canon de Launay, il y avait les héros des trois journées. Leurs noms demandaient pour y être inscrits une plus vaste plaque. On décida de démolir l'Éléphant et, sur la place oîi il se dressait, d'élever à la gloire du peuple une colonne triomphale et funéraire, hymne double, chant de deuil et de victoire, une Parisienne en métal éternel. Alavoine devait en être le Casimir Delà vigne. On lui devait bien cela. Mais le pauvre homme n'en pouvait plus; il eut la force d'enfanter son poëme; il n'eut pas la joie de le voir monter dans les airs. Duc lui avait été adjoint. Ce fut lui qui donna à la colonne de la Bastille son profil définitif. Cette mort d'Alavoine arrivait au moment propice. Mais nos bonheurs sont si souvent arrosés des larmes des autres qu-on est habitué à les accepter comme ils nous viennent, et on ne leur fait pas plus mauvais visage pour cela. C'est la loi. Cependant, Duc ne poussa pas l'attendrissement jusqu'au respect , et il bouleversa sans trop de pitié les dessins de son malheureux collègue. Il donna une plus belle et plus originale proportion au soubassement de la colonne. La Trajane ne fut pas plus copiée que l'Antpnine. Sur Iq fût , il dessina un vaste promenoir, supporté

par un chapiteau aux acanthes nées et cultivées dans le jardin de la fantaisie. En tout, il se montra lui, mais avec un adroit esprit de conciliateur. Son essai n'eut pas trop l'air d'un défi. Artiste élégant, il sut encore se montrer constructeur bien informé, et rem* boitement des tambours de bronze dont allait se composer la colonne , leur dilatation prévue et contenue révélèrent un homme d'une expérience déjà sûre. Le dressement du chapiteau fut une fête populaire. Douze chevaux le traînaient sur le boulevard, lequel était alors une voie inégale, où les montées ne manquaient pas. L'équipage refusa de marcher; ni le fouet, ni la douceur n'ébranlèrent l'obstination de ces chevaux réactionnaires. Ce que voyant, le peuple s'attela, et triomphalement, au chant de la Marseillaise, il amena le bouquet de bronze sur la place sacro-sainte. Là, huit ouvriers suffirent à monter cette masse que ces douze chevaux aidés de cent vingt hommes n'avaient pu ébranler. Aujourd'hui, Pœuvre de Duc, trop svelte et gracieuse pour commémorer tant de violence, se dresse sinon vierge d'attaque, du moins bien portante encore et dûment guérie des insolences des balles et des boulets dont ce forum populaire est le rendez-vous préféré. Il n'y a pas de danger pour elle. La colonne Vendôme retombera sur le sol ; Louis et Henri iront rejoindre leurs ancêtres dans le creuset de la monnaie, maïs la colonne de Juillet bravera les flots changeants. Songez donc : elle est le cri de victoire de deux révolutions et le

vrai tombeau de deux monarchies. C'est un monument bien français!

Le 29 juillet 1840, dixième anniversaire des trois glorieuses, l'architecte de la colonne gagnait la croix de la Légion d'honneur; huit ans plus tard, il était chargé par le nouveau gouvernement d'organiser les funérailles des victimes des journées de Juin. On voit que sa vie est marquée d'étape en étape par des dates fatidiques. La Commune se réservait d'ajouter le dernier chiffre à cette chronologie vraiment historique : en 1871 , elle tentait de détruire le plus beau titre de gloire de Duc, le Palais de justice de Paris. La Révolution peut changer de masque, elle n'en garde pas moins au-dessous le même visage; soit qu'elle édifie, soit qu'elle brûle, c'est toujours la Révolution.

En i85o, les temps sont arrivés. Huyot, l'architecte du Palais de justice, meurt. Duc est nommé pour le remplacer. Un collègue , il est vrai , lui est adjoint : c'est Dommet; mais si celui-ci prend une place à côté de son confrère , il est bien entendu de part et d'autre que toute la partie artistique des travaux retombera à la charge de Duc. Alors furent élevées les deux ailes qui flanquent la Conciergerie et relient la tour de l'Horloge à la tour ronde et basse qui terminait le palais de saint Louis, sur le quai du nord. Ainsi disparut cette décoration, vieille de six siècles, dont tant de livres nous conservent la silhouette, vénérable portrait de la cité mère, dont per-

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sonne , hélas ! plus que nos architectes n'a perdu le respect. Plus de ces pleins et de ces vides où s'accroche la lumière, oîi s^enfoncent les ombres, sans lesquelles il n*y a pas de forme; plus de ces arabesques fantasques que caressait le soleil couchant, et qui découpaient sur la transparence du ciel ces beaux dessins chers aux artistes et aux romanciers. Mais il faut de l'espace à la justice, qui n'en a pas assez pour aider la civilisation chaque jour grandissante. Il faut des chambres au civil et au criminel; il faut faire de la place aux juges et aux accusés. De ceux-ci et de ceux-là, le respect de la loi et les bienfaits du progrès ont doublé le nombre. Laissez les rêveurs pousser leurs gémissements. Et toi, architecte, à la pioche et à la truelle ! Supposons-le un peu archéologue : il y en a. Peut-être Duc Pétait-il. Que pouvait-il faire? Il faut parfois se soumettre, et le vieux Paris en souffre jusqu'à en mourir. On grattera les deux vieilles jumelles au toit pointu. O barbarie, on exhaussera la Camarde toute fière encore de sa lourde tournure et de sa collerette de créneaux, et le tout, dûment empâté dans des murs en belles pierres blanchies, devra satisfaire sinon l'indomptable ami du passé, du moins dame Thémis, qui veut être logée à son aise. Duc n*estpas responsable de l'attentat. C'est bien assez qu'il ait dû apposer sa signature au bas de Tarrét d'exécution. On ne refait guère bien du vieux neuf. La main d'un architecte nco-grec ne copie qu'à regret les vieux modèles du moyen âge,

tout au plus les restaurera-t-il avec résignation. Si les constructions nouvelles manquaient un peu du style vrai , rendons justice à Duc; il refit avec succès la vieille horloge de Jean Goujon , depuis longtemps détruite, et rappela à leur poste les gracieuses déesses qui présidaient à Pécoulement des heures. Aidé du sculpteur Toussaint et de gravures fidèles, il rendit à la grande tour sa parure d'or et d'azur, et s'il commit un crime de lèse-histoire sur le quai des Lunettes, il chercha du moins à mériter ses lettres de pardon sur la rue de la Barillerie. Il fit plus : il s'essaya de toutes ses forces à sauver ce charmant arc de la rue de Jérusalem, qui reliait d'une si belle courbe les bâtiments de la Préfecture de police à ceux de la Cour des comptes, sorte de pont des Soupirs jeté par la Renaissance sur le ruisseau que longeait si souvent le pas des criminels de Paris. Peut-être est-ce à Duc que ce dernier sourire d'un art qui fut si charmant et si national devra de briller encore dans le jardin solitaire de l'hôtel Carnavalet.

Entre temps, Napoléon revenait de son exil de Sainte-Hélène. Le grand guerrier avait été remis à la mode sous le pacifique Louis-Philippe, et nous lui fîmes, suivant la prophétie du poëte, de belles funérailles. Tout le Parnasse de i83o monta sa lyre autour du char funèbre. La gloire et la victoire marchaient en se donnant la main devant les chevaux, et le peuple criait : Ave, Ccesar. Nous ne chantons plus ces airs-là aujourd'hui, mais en Tannée de grâce

1840 cela s'écoutait avec plaisir. A si glorieuse relique il fallait une magnifique châsse. On décréta de l'élever sous le dôme des Invalides. On supposa que le génie de nos artistes se sentirait surexcité par le grand souvenir de Napoléon , et on les appela tous à concourir pour lui dresser ce tombeau. Il fallait le faire assez beau pour qu'il effaçât le souvenir du saule de Sainte- Hélène. Tâche difficile : tout le marbre de Carrare ne valait pas pour la statue ce piédestal solitaire dressé au milieu de FOcéan. Mais le concours n'en eut pas moins lieu. Cinq prix furent distribués. Duc obtint le quatrième, et Visconti , un Italien qui n'avait pas concouru , fut chargé de dresser le cénotaphe de son quasi-compatriote. Ainsi va la justice, ainsi finissent quelquefois les concours.

Plus tard , Duc eut la part plus belle. Désigné par les amis mêmes de Duban , il dut élever à l'illustre artiste un monument funéraire, témoignage de leurs regrets et de leur admiration. Rien ne Tempéchait, cette fois, de donner pleine allure à sa gracieuse imagination. Il dessina une stèle digne des cimetières de THellade. La Muse qui habite le sommet des Acropoles en ruine était descendue pour l'inspirer auprès de l'ami en pleurs, et du bout de son aile elle avait guidé sur le papier le crayon de son pieux adorateur.

Mais l'œuvre principale , la grande oeuvre de l'artiste, était encore à naître. En 1840, Duc, nommé

architecte de la Cour de cassation à la place de Lenormand, commençait enfin les plans de la grande façade du Palais de justice.

En i836, sous le long règne d'un des préfets qui ont laissé le plus de traces de leur bonne administration, Huyot avait été chargé de présenter un travail d'ensemble qui unît entre elles et harmonisât toutes les parties incohérentes, incommodes, souvent inhabitables, et à peu près partout laides d'aspect, qui formaient le logement de la magistrature parisienne. M. de Rambuteau nourrissait cette ambition de lui bâtir un palais digne de sa vieille noblesse. Ambition qui ne craignait pas sa peine , car. les crédits ne se gaspillaient pas sous la surveillance des Chambres, et les contribuables se souciaient moins qu'aujourd'hui de la beauté de leurs villes. Le petit bourgeois parlait encore tout haut , et il criait fort quand on dorait la moindre grille, tout en accusant le Roi d'avarice. Mais au temps de l'Empire, il s'était adouci . Il comprenait qu'il fallait maintenant faire grand; d'ailleurs, les critiques recevaient sur les doigts quand ils s'émancipaient ou faisaient mine de donner des avis. Sous ce règne libéral de crédits , Duc pouvait aller de l'avant. Il promit de comprendre les dessins généreux qu'on rêvait en haut lieu, et il se mit à l'œuvre en homme qui se sent libre d'entraves.

Le lecteur se rappelle-t-il ce ruban de maisons qui séparait la cour de Harlay des derniers refends du Palais de justice? Voit-il encore cette obscure lu-

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mière éclairant ces voûtes mal famées, sous lesquelles glissaient ces figures qu'on ne rencontre pas volontiers en plein jour? Le temps emporte vite nos plus récents souvenirs , et il faut un effort pour revoir ce décor presque sinistre que ne parvenaient pas à égayer les caprices de l'architecte du bon Henri, lequel bon roi , pour la délectation de ses chers Parisiens, avait décrété l'érection de cette petite ville toute vermeille sous sa parure de briques. Le tout s'était fort enlaidi depuis deux siècles et passait à Pétat de masures. C'est à cette place sordide qu'on décida de faire au temple de la Loi de nouvelles Propylées.

On comptait sur Duc. Ses amis , ses rivaux euxmêmes , c'est-à-dire ses collègues , semblaient animés d'un même esprit de corps pour vanter l'œuvre qu'il projetait, et, sur la foi des dessins du maître, ils annonçaient d'une commune voix le monument du siècle. Que de regards jetés à travers les planches peu complaisantes pour apercevoir les progrès des bâtisseurs! A l'horizon, tous les pronostics étaient favorables. C'était vraiment la conspiration de l'amourpropre national autour d'un artiste sympathique à tous, par miracle. Nul augure n'eût été écouté, qui se fût avisé de dire : Attendez. L'école à laquelle Duc appartenait, et qui comptait pour chefs les hommes les plus accrédités, tenait en quelque sorte soumise l'opinion de la foule, dont, du reste, il faut rendre justice à leur esprit de hautaine indépendance, ils ne se fussent jamais avisés de tenir compte; l'ap-

plaudissement avait été comme décrété d'avance. Si cette faveur est un puissant soutien pour le courage avant, elle est, il faut bien le dire aussi ^ souvent un danger après. On est rarement content du fait quand l'annonce est trop pompeuse. Il est imprudent de rendre des arrêts avant de regarder le visage de Paudîtoire. La façade du Palais de justice ne plut que médiocrement. On la trouva froide et un peu pédante dans sa correction. Encore bien que des voix habilement distribuées parmi les groupes vantassent la savante proportion de ses colonnes, la beauté de la corniche, sa puissante saillie, son originalité même, le public, qui n'a pas étudié le palais Farnèse et qui n'entend pas facilement les raisons trop mathématiquement défendues, le public ne se laissa pas convaincre. Il se sentait bien en présence d'une œuvre dont il n'était pas permis de sourire , et l'austérité de cette grande composition le rendait respectueux, mais non très-sympathique. Il osait dire que les chapiteaux de ces grandes colonnes , pour ne ressembler à nul chapiteau connu , le laissaient fidèle aux chapiteaux qu'on lui faisait regarder depuis si longtemps sans le lasser. L'écartement des jambages des portes, encore bien que copié sur les plus purs modèles des époques sacrées, lui rappelait certaines entrées d'hypogées funèbres , et il eût aimé à trouver plus accueillante cette porte sous laquelle l'attend la cour de Thémis.

Il demandait aussi pourquoi ce portique si solen-

nel et si gigantesque s'appuyait de droite et de gauche sur des ailes dont il était permis de blâmer la physionomie un peu bourgeoise, en quelque sorte pourquoi les communs tenaient de si près au château. Le public cherchait ses raisons; il les exprimait peutêtre sans trouver le mot propre et la rédaction scientifique, mais il n^était pas content, cela se voyait, et le concert prédit par les augures finissait dans un silence de plus en plus glacial. Cette froideur dura jusqu'à rheureoti, les portes des propylées s'ouvrant, la salle nouvelle, qui servait de vestibule ambulatoire au temple, apparut aux yeux. Cette fois, ce fut un cri d'admiration.

L'artiste venait de regagner la victoire qu'il n'avait jamais voulu consentir à regarder comme perdue. Les moins doctes furent saisis par le goût si pur qui avait su fondre dans un alliage sans résistance les vieux credos de l'orthodoxie antique avec les droits de l'indépendance moderne. On s'extasia devant ce bel escalier intérieur si bien agencé. On ne discuta plus ces chapiteaux encore nouveaux suspendus sous la la ligne de l'architrave, dont une jolie tête de femme supportait gracieusement tout le poids. On se promenait avec une joie expansive dans ces salles d'audience si riches avec leurs plafonds dorés , leurs boiseries sculptées. Comme tout ici reposait le regard, repoussé ailleurs par l'aspect sordide des vieux antres de la justice ! Aussi, lorsque le jury de l'Académie proposa le nom de Duc à l'Empereur pour le

prix de cent mille francs que celui-ci décernait à Tœuvre d'art la plus importante et la plus belle exécutée sous son règne, y eut-il applaudissement général. Les juges avaient mis quatorze scrutins à s'accorder sur leur choix; le public fut plus prompt, et, lorsqu'il sut le nom du vainqueur , au premier tour, il dit : C'est juste, et personne ne s'avisa de réclamer.

On sait comment Duc répondit à ce vote de la conscience publique, et quel noble usage ce fier gagnant fit de son gros lot. Il offrit quarante mille francs à l'Académie , à la charge pour celle-ci de fonder un prix biennal de deux mille francs pour Tencouragement des études d'architecture.

Comment Duc allait-il répondre à cette sorte de mise en première ligne qui imposait presque à son talent des progrès nouveaux? Il avait tout conquis. Il était membre de l'Institut, officier de la Légion d'honneur. L'étranger lui décernait ses récompenses les plus enviées. Au moment où l'effroi de sa renommée allait peut-être le prendre, les événements se chargèrent de le tirer d'embarras. Son œuvre venait sombrer dans le naufrage de la France, il ne lui restait plus qu'à la restaurer. Cette tâche remplit les dernières années de sa vie; il eut à rebâtir la Cour de cassation presque entière. Il dut refaire la petite galerie qui longe la grande cour et qui avait conservé si longtemps , à travers les restaurations , une physionomie qui rappelait le temps oti le roi saint

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Louis la traversait pour se rendre à la Sainte- Chapelle. Puis il fallait achever l'escalier monumental qui complétait à Textérieur la physionomie de la grande façade. Dans cette dernière œuvre, il faut bien le dire, Pauteur de la salle des Pas perdus resta au-dessous de sa renommée et de lui-même. Fut-il gêné par les exigences des services? On voudrait le croire y et il est facile de comprendre les servitudes qu'on lui imposa ea étudiant les portes obligées, les fenêtres absolument nécessaires qui trouent d'une façon si désagréable la base solide faite pour paraître supporter sans péril Pimmense décor qui la surmonte.

Il y avait là des difficultés peut-être invincibles. Mais la critique n'en peut pas tenir un compte absolu y ni prêter une oreille trop complaisante aux arguments de la défense. Disons-le : cet escalier est laid, et il enlaidit encore cette façade dont on avait eu tant de peine à faire accepter les douteuses beautés. Il s'accompagne surtout d'une rampe dont l'ornementation semble un défi à toutes les habitudes du goût et presque du bon sens. On en vient, pour le regarder sans sourire , à chercher un sens symbolique aux étranges accessoires qui le surchargent; on y échoue, et Ton se hâte de le fuir pour arriver plus vite dans ce magnifique promenoir qui est comme le résumé de la science et du génie particulier de Duc, et qui restera comme une des plus belles pages de l'histoire de l'architecture en France.

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Duc meurt en laissant inachevée Tœuvre à laquelle il avait voué ses dernières forces, depuis longtemps minées par une impitoyable maladie. Mais, telle qu'elle est, on ne la modifiera pas, et la gloire de l'avoir menée à bonne fin lui appartiendra tout entière.

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