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VICTOR BALTARD

Peu d'artistes ont eu, une existence plus pleine d'œuvres que Victor Baltard. Il eut jusqu'au dernier jour le crayon et la plume à la main. Quoiqu'il soit mort à Tâge de soixante-huit ans, tous ceux qui l'ont connu diront que sa fin fut prématurée, tant son esprit avait conservé d*ardeur, tant il aimait le travail du même amour qu'aux jours de sa jeunesse et de ses succès. Dès que ses yeux s'ouvrirent, ils purent apprendre ces leçons du beau qui ne pénètrent jamais trop tôt dans la mémoire. Son père, Pierre Baltard, était lui-même architecte. C'était un caractère honnête et vigoureux; ni les soins d'une nombreuse famille, ni les sollicitudes d'un métier fatigant ne lui firent jamais négliger l'éducation de ses onze enfants. Il voulait ainsi leur assurer un héritage inaliénable, le seul qu'il pût leur laisser. Victor Baltard fut l'élève de ce père plus que de tout autre maître. Au reste, celui-ci avait le droit d'instruire. On lui doit ce palais de justice qui dresse sur le quai

de la Saône ses belles colonnes corinthiennes, souvenir heureux du temple d'Antonin, à Rome, et Tun des modèles de cette élégante architecture française du dix-huitième siècle à laquelle on commence trop tard à rendre la justice qu'elle mérite. Son fils conserva toujours de lui un souvenir mêlé de respect et d'enthousiasme. Il lui avait soumis toute sa jeunesse; il lui devait, disait-il, tous les succès de sa carrière, et on lui faisait plus de plaisir en vantant les œuvres de ce maître si aimé qu'à lui rappeler à lui-même ses succès les plus incontestés. Victor Baltard fit avec soin ses études au collège Henri IV. Aussi les souvenirs des grands écrivains de l'antiquité lui étaient familiers* autant que ceux de ses grands artistes. Il aimait encore aies ranimer par ses lectures et même à les introduire dans sa conversation avec une discrète coquetterie. Ce luxe d'érudition était rare parmi ses camarades; il s'en parait sans pédanterie, jamais plus heureux que lorsqu'il éveillait dans des esprits moins cultivés le même désir d'apprendre et le goût même des jouissances idéales. Il avait conservé de son commerce avec les lettres une certaine aristocratie d'allure et de langage qui le fit longtemps supérieur à sa modeste fortune et digne d'elle lorsqu'elle grandit. Ces commencements de vie sont bons à signaler; ils expliquent quelquefois le caractère, le talent et le succès.

Tout d'abord il avait voulu se livrer à l'étude des mathématiques^ puis à celle de la médecine. Mais son

père voulait qu'il fût architecte, et il ne résistait jamais à son père. L*obéissance peut être souvent profitable ; Baltard se trouva bien de l'avoir compris de bonne heure. Après avoir reçu pendant quelques années la direction de ce guide inflexible, il alla, encore sous ses ordres, demander à Percier et à Fontaine leurs savants conseils et leur appui. Ce n^était pas assez; Pierre Baltard estimait avec raison qu'un architecte sait mal son métier qui ignore Tart de camper une figure, et il envoya son élève, toujours docile, étudier la peinture chez Lethière. C'est près de cet artiste, alors estimé, que Victor apprit à développer une facilité naturelle pour le dessin, qui resta toujours son meilleur délassement.

Dès lors, muni de toutes pièces, il prit part aux concours de TEcole pour le prix de Rome; il Tobtint en i833. Le programme indiqué était une école militaire. Il n'était guère fait pour inspirer les concurrents. Toutefois, le futur architecte des Halles ne lui garda jamais rancune. Â Rome, Baltard trouva pour camarades H. Flandrin, Simart et Ambroise Thomas, et il noua alors avec ces trois illustres artistes une amitié que la mort seule devait briser. Peu de temps après, M. Ingres arrivait à Rome comme directeur de l'Académie de France. Ce fut le plus beau temps peutêtre de la vie de Baltard. Il en parlait toujours avec une effusion de souvenirs et de cœur qu'aucune autre joie ne put jamais affaiblir. Comme il se plaisait plus tard à retracer ces jours charmants de la jeu-

nesse, quand le salon de M. Ingres était le rendezvous et le vrai centre de la famille française à Rome ! Tantôt il rappelait ces ombrages sombres du Bosco d^oîi la vue plonge jusqu'aux rivages argentés de la mer, sous lesquels il se reposait du travail à côté d'une compagne bien-aimée et d^une petite enfant qui devait être Pange de sa vie; tantôt il racontait ces longues et tranquilles soirées, quand Thomas chantait au piano les mélodies de Mozart ou d'Haydn, devant M. Ingres tout en pleurs, sans que, en ces temps qui paraissent si différents des nôtres, personne eût songé à autre chose qu'au bonheur de se sentir atteint des mêmes enthousiasmes et de verser les mêmes larmes. Mais le travail était ardu qui méritait de si douces distractions. En peu d'années, Baltard amassa une foule de documents qu'il utilisa plus tard dans diverses publications. Une série de tombeaux, depuis les étrusques jusqu'aux monuments de la Renaissance, fut envoyée aux expositions des pensionnaires de Rome ; il y joignait des études publiées plus tard sous le titre de Monographie de la villa Médicis. Le travail le plus important de ces années de dilettantisme et d'étude libre est la restauration du théâtre de Pompée, à Rome. Ce fut encore pendant son séjour à l'Ecole qu'il entreprit le voyage difficile de la Calabre et des Fouilles. M. le duc de Luynes commençait déjà ce patronage du grand art qui devait doubler en lui la valeur d'un nom historique. Il avait demandé à M. Ingres de lui désigner

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un jeune architecte capable de bien relever avec goût et avec scrupule les monuments de la basse Italie, dont il voulait donner une sorte de monographie à la suite de Touvrage rédigé par M. Huillard-Bréholles : Histoire des Normands et de la maison de Souabe dans l'Italie méridionale, Baltard accepta avec bonheur une mission qui alors n'était pas sans périls ; il eut à en braver plus d''un : périls de la route et périls de maladie ; mais il y échappa et revint, rapportant une moisson de renseignements double de celle qu^on lui demandait. Il est juste d'ajouter que le Mécène fut aussi généreux que Tartiste. Baltard termina enfin ce temps de fécondes études par un projet de Conservatoire de musique.

Mais il fallait enfin revenir à Paris, clore la période des rêves et se prendre corps à corps avec la menaçante réalité. Ce n'était pas le courage qui manquait. Quelquefois l'occasion semble aimier cette vertu-là. On venait de rapporter en. France les cendres de Napoléon I". Le gouvernement désirait que le tombeau du vainqueur de l'Europe fût digne de sa gloire. 11 crut bien faire en le mettant au concours. Chose rare et improbable 1 un jeune homme inconnu obtint le prix : c'était Baltard. Mais les gouvernements ne craignent pas toujours d'être injustes ni de se contredire; on estima en haut lieu que le bruit d'un pareil succès devait satisfaire le débutant. Quoique ce débutant fût arrivé à l'âge d'homme, on sembla craindre sa jeunesse et son inexpérience, et Visconti, fort bien

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en cour, fut choisi pour le remplacer. C'était tentant, il accepta. Son rival à sa place eût refusé. Les dernières paroles que Baltard, déjà frappé de mort, a prononcées en public renfermaient Téloge de Visconti.

Cette première victoire n'avait donc pas été bien fructueuse. Il fallait vivre. On dut vendre la chère médaille d'or, seul profit d'un si beau succès, puis accepter une place de sous-inspecteur à la Halle aux vins. O les rêves d'Italie, les souvenirs et les espérances ! Mais Baltard n'était pas homme à s'attarder aux regrets énervants. Il était né pour la lutte et l'accepta toujours sans découragement comme sans bravades. Il fut nommé successivement inspecteur des travaux de la barrière du Trône et de TEcole normale; après la Halle aux vins, on voit qu'il y avait progrès. En ce temps -là, M. de Rambuteau était préfet de la Seine. C'était un esprit généreux qui aimait l'art et les artistes, et qui ne demandait qu'à leur venir en aide. La fortune de Baltard vou* lut que dans le conseil municfpal administrateur des intérêts de la ville se trouvât un homme auquel il est juste de rendre ici un hommage mérité. C'est à lui certainement que l'on doit faire remonter pour la plus grande part l'honneur d'avoir relevé le niveau des arts dans Paris. M. Gatteaux comptait parmi les membres les plus autorisés de la commission , et M. de Rambuteau aimait à le consulter. Artiste de talent, possesseur d'une belle fortune dont il faisait

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le plus întelligent usage, il avait promis à tous les élèves d'Ingres Tintérêt, presque la même amitié qu^il portait à l'illustre peintre. Tous ceux qui revenaient de Rome sous la garantie du directeur étaient très-bien reçus chez. lui, et dans son cœur il se vouait à eux sans ostentation et sans exigences. Il fit nommer Baltard inspecteur des Beaux-Arts. C*est de cette année 1841 que date la grande entreprise de restauration des églises de Paris et le nouveau système de décoration qui a substitué presque partout la peinture murale aux tableaux suspendus le long des parois et des colonnes dont ils brisaient les lignes. L'école d'Ingres était toute prête à seconder ce mouvement; elle avait compris le sens mystique de Tart italien, si oublié , si dédaigné par la plupart des élèves de David. Flandrin fut le premier auquel on confia les murs d'une chapelle à Saint-Sé vérin. Il fit un chef-d'œuvre et. remporta une victoire dont profita la cause qu*il semblait chargé de défendre. Aidé de ce brillant auxiliaire, Baltard commença bientôt la restauration entière de l'église Saint-Germain des Prés. On attendait le peintre de saint Jean à ce nouveau travail. On sait comment il justifia toutes les espérances et quel enthousiasmé la décoration de l'antique abbaye provoqua de toutes parts. Les noms des deux artistes s'étaient rejoints à Paris comme à Rome. Longtemps après ils aimaient à se renvoyer, dans l'amitié qui les unissait, une part touchante de reconnaissance. 11 serait long d'énumérer tous les embel-

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lissements que le seul diocèse de Paris doit à Baltard. Du reste , ce protestant sincère avait une foi large à laquelle des prêtres éminents aimaient à rendre justice. On se servit, on se sert encore après sa mort de cette tolérance de cœur pour le calomnier et l'attribuer à des motifs vils et intéressés. Ceux qui ont connu l'homme loyal qui vient de mourir savent le cas qu'il faut faire de ces basses imputations. L'église était vraiment pour lui la maison de Dieu, et sa main, son esprit s'employaient à l'orner, sans arrière-pensée. On peut oser dire aussi qu'il avait l'imagination catholique. Ce fut avec bonheur qu'il se vit chargé plus tard d'élever un temple dans lequel sa prédilection pour un grand saint pourrait se prouver sans crainte. Il ordonna les embellissements de Saint- Roch, de Saint-Merry, de Saint-Eustache, etc., et compléta le joli portail de Saint-Etienne du Mont. En 1847, M.Guizot le fit charger de la construction de l'hôtel du Timbre, rue de la Banque, dont l'architecte venait de mourir. Mais, avec ce sentiment de délicatesse chevaleresque qui lui était habituel. Baltard voulut que la mémoire de son prédécesseur se conservât à côté de l'œuvre qu'il avait à peine commencée. Voilà pourquoi la rue qui fait face au Timbre porte le nom de Lelong. Cet édifice, conçu avec une sobriété pleine d'élégance, attirait de plus en plus sur Baltard l'attention des juges éclairés, quand éclata la révolution de février. Les événements auraient pu l'arrêter dans sa carrière; ils

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ne firent, au contraire, que favoriser son élan. Il était né heureux. Il Tavouait lui-même; mais aussi par quel travail opiniâtre il justifiait la fortune !

Nommé architecte en chef de THôtel de ville, dont M. Lesueur venait de livrer à l'administration les bâtiments presque achevés, il fut Porganisateur de ces premières fêtes qui devinrent bientôt si célèbres par leur luxe de bon goût et leur ingénieuse ordonnance. Cependant, par une suite logique et fatale, un gouvernement dictatorial mit bientôt fin à la réédition de la République, et sept millions de suffrages incontestables appelèrent le prince Louis Bonaparte à relever l'Empire. Par politique comme par devoir, le neveu devait solder les legs de son oncle. Or, TEmpereur avait décidé, en 1811, que des constructions nouvelles remplaceraient les vieilles halles, sales et incommodes, de la ville de Paris; il voulait qu'elles fussent magnifiques : « Ce sera le Louvre du peuple », disait-il avec la pompe habituelle de son langage. Napoléon III s'en souvenait. Un projet, en eflfet, était en voie d'exécution depuis longtemps; mais l'honneur en remontait aux anciennes administrations. Les monuments ont leurs torts quelquefois, comme les individus. En i855, Baltard, chargé de parcourir l'Europe en compagnie de MM. Husson et Anger, avait rapporté un plan remanié par vingt commissions, soumis à tous les examens des gen$ compétents et intéressés. Le i5 septembre i85i,

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M. Berger posa la première pierre du futur monument. Et après mille contradictions, à travers des obstacles de toutes sortes, Tarchitecte finit par élever un des dix pavillons qui devaient fournir aux services si variés de Talimentation publique. Les exigences s'étaient montrées impérieuses; elles furent bientôt rancunières, implacables; elles atteignirent facilement l'opinion frondeuse de ce public si prompt, si irréfléchi dans ses décisions, et qui ne demande qu'à s'amuser aux dépens des gens en place. A peine l'édifice, encore inachevé, était-il apparu aux yeux avec ses épaisses murailles et cet aspect monumental recommandé par chaque programme à l'architecte, que la malignité, enchantée de faire un bon mot qui devenait presque une mauvaise action, le surnommait : le Fort de la Halle. L'écho alla loin : il alla jusqu'à l'Empereur ; sans doute on le commenta, et si bien, que la visite du maître ayant eu lieu le 3 septembre, le 1 1 , les entrepreneurs reçurent l'ordre de suspendre les travaux et d'arrêter les payements de l'agence. C'était un coup terrible, presque imprévu. Un autre eût fléchi. Baltard se redressa. Il rédigea, sans tarder, une requête à l'Empereur, la fit parvenir, et après onze Jours d'efforts que la nuit n'interrompait pas, il arrivait à Saint-Cloud avec trois projets entièrement différents de l'ancien programme, et qui substituaient partout le fer, la fonte et la brique à la pierre, qui avait tant déplu.

L'Empereur avait des goûts particuliers, a II fau-

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drait ici quelque chose de semblable à une immense gare de chemin de fer, une sorte de vaste parapluie de fer et de fonte », avait-il dit pendant sa visite aux Halles. Baltard comprit Tidée, et son nouveau projet plut à l'arbitre souverain. Du reste, il faut rendre à Napoléon III la justice que Thistoire ne lui refusera pas : il était juste et bon; le courage et Ténergie de Baltard le frappèrent et lui plurent. La cause aussi était facile à défendre : l'architecte avait dû mettre en œuvre les indications expressément formulées par les différentes administrations. L'Empereur fit renvoyer avec son approbation bien marquée ce plan, dont il avait voulu qu'on lui indiquât les différentes parties. C'est ce plan, admiré depuis par tous les hommes compétents de l'Europe, le principal titre de Baltard comme architecte et comme ingénieur, qui a été exécuté à Paris. La révolution de 1 870 en a empêché, pour longtemps sans doute, le facile et complet achèvement. La nouveauté, la force, la grâce de ces légères constructions surprirent l'envie sans la désarmer. On essaya, par toutes sortes de moyens, plus ou moins honorables, de ravir à Baltard l'honneur de la première conception. On exagéra la valeur des réclamations de MM. Horeau et Flachat. Plusieurs journaux soutinrent ces attaques avec passion. La défense fut loyale et convaincante. Nous ne rentrerons pas dans un débat bien fini. L'opinion compétente a définitivement pris le parti de la justice et de la vérité, et nul n'ôtera plus à Baltard et à sa mémoire l'honneur

d'avoir été le seul architecte des Halles. M. Callet lui avait été adjoint, il est vrai; mais, outre qu'il mourut au bout d'un an de l'association, il ne disputa jamais à son collègue le droit que celui-ci avait été le seul à conquérir.

Rappelons, pour les chroniqueurs de Pavenir, un fait qui passa inaperçu au milieu de la grande tourmente de 1870. Baltard avait été chargé de pourvoir à la subsistance de cette ville de deux millions d'habitants qui s'apprêtait à soutenir un siège dont la durée ne pouvait se prévoir. Il entassa sur les caves des Halles autant de blé qu'elles en purent contenir. Autour de lui, on tremblait pour ces constructions de briques et de fonte, en apparence si frêles et si peu résistantes ; on proposait, d'y mettre des supports. Mais l'architecte refusa , il connaissait leur force. Elles répondirent à sa confiance. Pas une ne fléchit sous une pesée dont on n'avait jamais eu i)esoin de prévoir l'effrayante pression. Il avait de même trompé toutes les craintes, et peut-être des espérances secrètes, lorsque ces immenses arceaux qui couvrent les rues et les magasins supérieurs des halles ayant été débarrassés des échafaudages qui semblaient seuls les porter dans les airs, on constata que cet ensemble, pour ainsi dire sans mesure et certainement sans précédents, avait fléchi et dévié d'un centimètre.

A partir de ces années premières du nouveau règne, Baltard est l'âme et le chef des travaux d'art

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de l'Hôtel de ville. Un préfet habile à mesurer la valeur des gens avait jugé la sienne. Mais quelle fermeté et quelle souplesse sans abaissement il fallut pour occuper vingt ans un poste si envié et de tant de côtés attaqué sans relâche ! Ce n'était pas seulement un juste orgueil qui y retenait Baltard, arrivé à ce moment de la vie oti il lui eût été doux de retourner, lui aussi, à ses études de prédilection; mais il avait la conscience fièrement portée qu'il était utile. Ami des malheureux et ami dévoué de ses amis, il tendait à chacun une main généreuse. Combien de misères n'a-t-il pas soulagées î combien de talents n'a-t-il pas mis au jour ou encouragés ! Combien ont ignoré ses bienfaits ! Ne disons pas, il s'en souvenait peu lui-même, combien les ont facilement oubliés !

L'architecte des Halles avait fait preuve de qualités incontestables, de science, d'ingéniosité, d'intelligence admirablement variée et pratique. Mais il voulait prouver plus encore, et Tartisie attendait impatiemment son tour. Ce tour vint lorsque M. Haussmann le chargea d'élever, au point d'intersection du boulevard Malesherbes, l'église Saint-Augustin. Voilà le rêve de l'ambitieux réalisé : bâtir un temple à Dieu ! Quel couronnement d'une laborieuse carrière ! Quel attrait pour sa foi si large et depuis si longtemps maîtresse de toute son âme ! Ce n'était pas qu'il pût prévoir par avance les amertumes ordinaires dont il connaissait le goût. Bien des difficultés

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l'attendaient dans cette tâche nouvelle : avant qu'il se mît à l'œuvre, on gênait déjà sa liberté de composition. On lui imposait des formes antipathiques à tout homme de goût. Il fallait accepter le programme de subordonner un monument important, très en vue, aux conditions d'alignement de deux boulevards. En ces temps, qui ne sont pas bien loin de nous, Palignement était devenu la règle du beau. C'était, comme on dit, à prendre ou à laisser, et plus d'une main s'étendait déjà sans remords et sans la gêne des convictions vers cette tâche qui faisait hésiter Baltard. Il se décida cependant à accepter le monument et la gageure périlleuse qui s'offraient à lui du même coup. Il faut bien le dire aussi : le danger lui plaisait, et il ne se défiait pas des thèses paradoxales : elles avaient du piquant pour son esprit alerte et indépendant ; puis il trouvait encore là l'occasion d'entrer dans des voies nouvelles, de substituer ce qu'il appelait les progrès de la science moderne aux vieilles méthodes encore chères autour de lui. En un mot, il résolut d'aborder encore le problème, cette fois plus difficile à résoudre, de l'emploi de la fonte, et d'en faire un élément dont un art sérieux pût mettre désormais à profit les ressources nouvelles de solidité et de légèreté éprouvées ailleurs. Malheureusement, il ne recula pas devant d'inévitables défauts que des voix amies cherchaient à lui faire envisager. D'ailleurs, il était homme à les regarder comme des qualités quand il trouvait ces défauts utiles et à leur

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place. Ses erreurs étaient spontanées, elles devenaient quelquefois des convictions que la réflexion et la contradiction lui rendaient plus chères. Toutefois, si Ton peut critiquer avec quelque justice ces piliers de fonte surmontés de statues d^anges dont un coloriage timide essayait de varier la monotone répétition, et le plafond surbaissé de la nef peu digne d^un monument d'un caractère sévère, il fallait avouer le grand effet du dôme qui terminait l'église et qui, suivant les règles d'une tradition dont on n'a plus guère la connaissance ni le respect, concentrait logiquement autour de Tautel majeur les adorations des fidèles; les belles proportions de la coupole, celle des grands arcs qui la supportaient, furent louées comme elles méritaient de Têtre. Baltard n'obtint pas, il est vrai, tous les suffrages qu'il avait espérés, mais il était homme à compter sur l'avenir. C'est l'avenir, en effet, qui jugera plus sévèrement que nous la valeur de sa tentative.

L'église Saint- Augustin fut une des dernières œuvres de Baltard. Une nouvelle révolution arrêta l'infatigable essor de son activité; les malheurs de la France, ceux de sa famille, les hontes de la Commune l'atteignirent au fond du cœur d'une pkie secrète qu'il s'efforçait de cacher. Les flammes avaient détruit une partie de ses œuvres de prédilection : les galeries de fêtes de l'Hôtel de ville, l'escalier de marbre de la cour centrale, le berceau du prince impérial, décoré des peintures de Flandrin et des sculp-

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tures de Simart; le fameux surtout des banquets municipaux, le plafond de M. Ingres ; puis on Pavait à peu près forcé de donner sa démission, malgré le dévouement sans mesure des jours périlleux; mais cela le touchait peu à côté des désastres irréparables qui avaient atteint ses amis, son pays. Cependant, des réparations tardives lui furent offertes. Il les accepta en souriant, heureux seulement des services qu'on lui permettait de rendre encore. Mais les ressorts s'étaient brisés, et sa volonté survivait seule aux forces dont des yeux amis apercevaient avec effroi le rapide déclin. Toutefois, il continuait encore de venir avec assiduité aux séances de l'Académie qu'il avait tant aimée, dont il était si fier d'être membre, et qui lui avait donné la seule récompense à la hauteur de sa noble ambition. Ses collègues entendirent le i5 novembre ses dernières paroles et comme son dernier adieu. Après cette séance, qui épuisa les restes de son courage, il rentra chez lui pour mourir.

Nous disions que peu de vies d'artistes ont été plus pleines; mais les œuvres seules de Baltard seront connues du public. Ce qu'il ne connaîtra jamais assez, ce sont les grandes qualités d'âme qu'il aimait à cacher derrière un abord que le commerce des hommes avait rendu un peu railleur et froid. Sa parole contenait à dessein l'enthousiasme dont son cœur était plein pour tout ce qui était beau, grand, généreux. 11 avait la passion du bien, non pas seulement idéale,

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mais qui se traduisait en projets, en actes tout pleins de l'amour de ses semblables. Pour lui, chacun était de sa religion qui pratiquait la charité divine. Son meilleur ami fut peut-être Tabbé Simon, ce curé de Saint- Eustache dont la mémoire est restée en vénération chez les paroissiens des Halles, peu £aiciles cependant à conquérir. Tous deux aimaient à s'enfermer quelquefois de longues heures pour causer de leurs rêves préférés, l'amélioration matérielle et morale des classes souffrantes et laborieuses. C'était leur manière de se reposer de la fatigue. Au reste, des aspirations chaque année plus chaleureuses remplissaient le cœur de Baltard. Il aurait voulu gagner à Dieu toutes ces âmes d'ouvriers, dont il connaissait la générosité naturelle et les rudes vertus, et auxquels il savait parler un langage émouvant. Une fois, on avait fini un difficile et périlleux travail : q uelques pièces bien lourdes à monter à quelques cents pieds dans les airs; il réunit autour de lui son monde de travailleurs, fit apporter des tables et des rafraîchissements, et quand le petit repas fut fini, il se leva, prit en main son verre, et fixant sur tous ces visages son franc regard, il redressa sa belle tête, et, d'une voix vibrante, il dit, en tendant haut la main : « Mes amis, à la gloire de Dieu ! » Certes, ce langage était fait pour surprendre l'auditoire; il le comprit cependant, et le toast fut respectueusement porté par tous les assistants. On raconterait bien des scènes oîi il sut trouver de ces accents que son cœur tenait en réserve. On ne les con-

naîtra jamais toutes ; il aimait plus à vanter les autres qu'à se raconter lui-même. Le travail avait été le mobile de sa vie, la pensée de Dieu en occupa tout entière les dernières heures; elle détacha avec douceur son esprit et son cœur des choses du monde et des plus chères affections. Il accepta la souffrance, il l'accepta avec une sorte de joie pieuse et comme épreuve digne d'une vie vaillante. Au reste, ses yeux se portaient avec espérance vers le ciel, oti, disait-il, il allait rejoindre ses chers amis et attendre tous les autres. Il eût voulu que sa fin fût pour les siens pleine de consolations, et, quand le dernier moment fut venu, posant sa tête déjà toute pâle du reflet de la mort sur un cœur comme le sien courageux, il força ses lèvres paralysées à s'ouvrir encore, et son dernier mot à ceux qui Fentouraient fut : « Au revoir... en Dieu! »

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