DODONE ET SES RUINES
PAR M. C. CARAPANOS
Un étranger a dit un jour, et nous répétons volontiers, « que tout homme civilisé avait deux patries : la sienne et la France ». Notre amour-propre trouverait volontiers cette flatterie acceptable , mais elle a reçu de si rudes démentis, qu'il serait prudent à l'avenir de ne pas s'y lier. L'expérience nous oblige à croire que, dans le monde des vivants, mille intérêts nous séparent les uns dés autres, et cette fiction de confraternité n'y saurait tenir une place sérieuse. Le passé nous trouve, les uns et les autres, mieux disposés à la reconnaissance, et il serait alors assez juste de dire que, si un homme pouvait se reconnaître Penfant de deux patries, c'est la Grèce qui serait la seconde.
C'est de la Grèce que nous tenons le meilleur de notre esprit moderne; dans ce sol sur lequel naquirent Eschyle et Sophocle, Platon et Aristote, Thucy-
SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. Sy
dide ei Plutarque, notre littérature plonge ses racines et puise la vie, et Phidias est encore aujourd'hui le modèle et le maître de nos sculpteurs et de nos peintres.
Rome prenait à peine place au jour de l'histoire qu'Athènes avait fait sa pleine moisson de gloire; tout ce que la maîtresse du monde appelait au secours de son orgueil, pour lui trouver d'autre auxiliaire que le fer et le sang, son forum, ses théâtres, ses académies, ses temples, retentissait du nom de Démosthène et de Ménandre ; les chefs-d'œuvre pillés aux sanctuaires helléniques ornaient les demeures des empereurs et des dieux. Il n'était pas une feuille des lauriers qui couronnent la tête de ses grands hommes dont ceux-ci ne dussent faire hommage à la mère et à l'institutrice de leur génie. Ainsi la Grèce vaincue s'était vengée de ses vainqueurs.
« Grcecia capta ferum victorem cepit. »
Et chacun de nous, fils du dix-neuvième siècle, quelles que soient la pente de son goût et les influences de son éducation , peut faire comme faisaient Térence et Virgile, Horace et Tacite, et s'incliner à son tour devant cette seconde patrie, à laquelle les hommes de notre temps doivent ce qui les lie si peu, la fraternité de l'intelligence.
Aussi, tout bruit qui nous renvoie un écho nouveau de cette terre inoubliable, tout fragment de
marbre qui en sort, soit qu'il nous arrive des bords de PAlphée ou des collines de Mycènes, qu'il nous parle des vainqueurs d'Olympie ou des héros d'Homère, nous trouve attentifs et avides de voir.
Et les érudits qui s'asseoient sur les bancs académiques n'ont pas seuls le privilège de ces hautes curiosités. A certains moments, parmi le vulgum pecus des amateurs, il y a des émotions et des impatiences. Sans porter habit brodé de palmes vertes, on brûle de savoir plus, on demande des renseignements incontestés, on s'ingénie afin d'apercevoir l'invisible. Plus d'un même qui serait trop fier pour attendre une audience dans l'antichambre d'un ministère, corromprait, s'il le pouvait, les gardiens de nos musées, dans Tespérance de regarder, une heure avant tout le monde, le torse de la Vénus de Lugdunum ou le plâtre de cette Victoire sculptée par Scopas, qui, des champs de TElide, est allée s'échouer là-bas sur les bords de la Sprée. C'est aussi peut-être que ce passé repose du présent. Il en. est que ces rêves d'antan consolent des réalités d'aujourd'hui.
Encore bien qu'ils nous parlent de temps peut-être moins heureux que les nôtres, d'erreurs et de crimes qui nous absolvent presque de nos crimes et de nos erreurs , les actes des religions antiques et les légendes de l'histoire profane nous semblent aujourd'hui, à travers le brouillard des siècles, revêtus d'une sorte d'innocence poétique. Dans ce brouil-
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lard, nous n'apercevons plus que des silhouettes héroïques , mystérieuses ou charmantes ; elles nous enchantent, et nous répétons les noms qu'elles portent avec une si croissante sympathie, que vraiment parfois elles semblent nous entendre. C'est Tincantaiion de Tamour. Elle force le passé à sortir de ses ruines, à nous dire ses secrets, à se dépouiller de ses voiles et à reparaître devant ses dévots, dans sa forme souvent étrange j imprévue, mais vraie et désormais immuable. Elles avaient si longtemps dormi sous leur couche de poussière et d'oubli, ces grandes choses, que leurs ruines mêmes semblaient avoir péri avec elles ; et voyez , voilà que Troie et Mycènes, Olympie et Delphes, dans Tespace de quelques années, sortent des scories qui les recouvraient, et hier, Dodone, après elles, est venue reprendre sa place au soleil.
Qui songeait à Dodone? Où était Dodone? Depuis que le souffle nouveau venu de Judée avait passé sur l'autel des vieilles idoles, les dieux s'en étaient vraiment allés de la face de la terre. Les antres prophétiques restaient sans voix, la grande Pythie se tenait muette sur son trépied, et le murmure même du chêne où Zeus rendait ses oracles s'était tu en même temps que les cymbales d'airain et le susurrement des colombes. Un grand silence s'était fait devant le Dieu nouveau. "Puis le monde ancien tombait devant les barbares, et, après le piétinement des coursiers d'Attila, le marbre des temples dévastés s'était
effrité peu à peu en poussière. Le désert avait repris possession de ces lieux où ne se déroulaient plus les pèlerinages des peuples. Indifférente ou jalouse, la nature s'y jouait en liberté, semant sur ces débris amoncelés son linceul d'herbes et de broussailles; et pendant quatorze siècles d'entassement et de tassement , cet humus fait de vie et de mort s'était si bien arrondi, épaissi et durci, que la forme du sol eût trompé jusqu'aux yeux de leurs anciens habitants. Ce temple même, fameux entre tous les temples du vieux paganisme, le temple de Dodone était devenu montagne; à peine s'il laissait percer, çà et là, ses ossements devenus méconnaissables, et le nom de Dodone , changé en celui de Tcharacovista , n'éveillait aucun souvenir et suffisait à dérouter la science.
Mais à quoi ne pousses-tu pas tes fidèles, passion sacrée de l'archéologie ? Un fils de l'Hellade, un savant, pouvait-il rester indifférent à la déchéance d'une si grande gloire ? Le temple de ce dieu qui avait jadis gouverné l'univers par ses oracles devait-il rester à jamais caché et perdu pour les fils de ses anciens adorateurs? M. Carapanos avait cette foi qui, si elle ne transporte pas les montagnes, les fouille, les perce et les force à rendre réponse aux plus hasardeuses questions.
Il crut voir, il vit ce qu'il brûlait de retrouver, et Dodone fut rendue à la science, parce que quelques pièces de cuivre, aux empreintes à peine reconnais-
sables, étaient sorties un Jour d'un sillon de labour sous les yeux d*un homme qui avait passé sa vie à en. étudier la valeur. De ces recherches infatigables, de ces heureuses découvertes est né un volume; c'est celui que nous venons recommander au public. Mais on ne raconte pas un livre comme celui qu'a écrit M. Carapanos. En extraire un résumé dont se puisse amuser le lecteur qu'un in-quarto effraye, ce serait prendre une peine vraiment indigne de Tauteur. La science sérieuse n'a pas besoin qu'on s'essaye à la rendre attrayante. On Taime ou on la fuit, et c'est pour les hommes de science que ce livre a été spécialement écrit. Il ne se pare pas d'attraits superflus. D'ailleurs, les temps sont changés. Nous sommes devenus positifs jusque dans les choses de l'idéal. Les brillantes fanfares de style, les poussées d'imagination d'un Chateaubriand ne séduiraient plus aujourd'hui ceux qui se plaisaient à vivre dans le passé. Ce qu'il faut à leur esprit pour le retenir attentif, ce sont des détails photographiés sur les lieux mêmes; et, dût le récit du narrateur en paraître sec, et aride le lieu lui-même qu'il décrit et que nous nous plairions à croire choyé par la nature, nous préférons sa phrase nue, mais sincère, aux enchantements d'une phrase harmonieuse dont la richesse semble embellir, partant, déguiser la vérité. Même avec le crayon de l'auteur de V Itinéraire, on ne pourrait plus dessiner comme il Ta fait les paysages de la Laconie. Quel érudit enthousiaste oserait aujourd'hui nous
raconter qu'il s'est attardé à tresser avec les glaïeuls de PEurotas Ja couronne d'Hélène et à pousser, au milieu des champs oîi fut Sparte, le nom de Léonidas, sans craindre de se voir reléguer parmi les poètes, qu'on admire parfois, mais sans les croire sur parole?
Donc, il faut lire Pétude de M. Carapanos. Pour tout le monde, d^ailleurs, hâtons-nous de le dire, elle est amusante. Le mot est indigne de Tœuvre, mais la plupart des lecteurs ne sont-ils pas ainsi faits qu'ils ne voudraient point s'engager dans l'ouverture d'un livre sans être assurés d'avance par cette futile promesse ? On se prend volontiers de curiosité pour les aventures imaginaires d'une âme dévoyée, on parcourt sans lassitude les détails souvent repoussants du décor oti certains virtuoses de la plume font vivre leurs tristes héros ; mais suivre un écrivain dans ce vallon perdu, au nom étrange, inconnu, de TEtolie, où pendant tant de siècles des hommes comme nous ont souffert, espéré, prié, cela fait trembler la patience. Donnons donc des gages : le livre est amusant.
Il se divise en deux parties : la première contient l'histoire des fouilles et la description du pays et des ruines de Dodone, avec une étude historique sur tout ce qui concerne les temples et les oracles de Jupiter; la seconde nous montre des gravures très-soignées, très-fidèles, faites d'après les objets trouvés dans les ruines du temple et du Téménos. MM. Heuzey,
Egger et de Witte y ont joint une description et des commentaires qui en doublent l'intérêt et le prix.
Et voilà assez pour croire que le livre de M. Carapanos sera bientôt dans les bibliothèques et passera par les mains de tous ceux qui se piquent d'aimer rhistoire et Part.