‹ Notes et causeries sur l'art et sur les artistesChapitre 6 sur 35 · DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST PAR M. ROHAULT DE FLEURY · texte numérisé non relu

DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST PAR M. ROHAULT DE FLEURY

- L^incrédulité n'est pas seulement quelquefois haineuse, elle est aussi peu capable d'étude et de discernement. Tout ce qui pourrait l'éclairer l'importune, et il n'y a rien de si commun à rencontrer que ces gens, pleins de confiance en leur ignorance, qui refusent d'entendre des preuves ou des raisonnements , sous prétexte que leur conscience est parfaitement calme et leur esprit en pleine sécurité. N'attendez d'eux aucune complaisance ; leur siège est fait, et il n*y a pas lieu de se flatter qu'on les en puisse jamais soulever. — Comme ils nient les faits historiques qui les pourraient gêner, ou les détournent au profit de leurs systèmes, ils railleront chez le chrétien jusqu'aux sentiments qu'ils ont en commun avec lui; ils appelleront la foi une aberration, et l'amour, qui en est une forme si touchante, ils le traiteront

de superstition. Certes, s'il y a quelque chose que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont tenu pour respectable, c'est le culte des morts. Prolonger, en quelque sorte , la vie et la présence d'un être qui vous fut cher , en le rappelant sans cesse à notre mémoire par la vue de ses restes , les installer sous le regard au foyer de tous les jours, est le soin commun à toutes les âmes blessées, à tous les cœurs bien faits. Il n'y a là rien dont on puisse sourire, ni qui réveille notre scepticisme habituel.

Quel que soit le nom que nous donnions à nos opinions religieuses , chacun de nous acceptera cette forme de la sensibilité humaine et en respectera jusqu'à Texagération. Mais aussitôt que le chrétien essayera de témoigner son respect pour autre chose que ce qui vient de l'homme, il ne pourra le faire sans provoquer le rire et la négation. On payera quelquefois d'un prix insensé un misérable a rogaton » qui aura appartenu à cette chose méchante et périssable qu'on appelle l'homme; on exposera sous des vitrines , à la plus belle place des musées , l'épée d^un conquérant qui fit payer sa triste gloire à un million de victimes; mais les reliques de Celui qui a dit à l'homme : « Bienheureux. les miséricordieux, bienheureux les humbles }) ; mais la croix et la couronne de Jésus-Christ fuiront, au jour des révolutions, devant les outrages du peuple qu'il a tant aimé, et la science des incrédules s'épuisera à en nier l'authenticité. Et cependant le fils de Marie n'eût-il été

qu'un homme, les hommes devraient encore vénérer jusqu'à la terre des chemins que ses pieds ont foulés î

Mais Dieu a ses soldats et ses vengeurs. Il les suscite à son jour , et sa lumière éclaire alors tous ceux qui peuvent voir. Non pas, certes, qu'il ait besoin, ce Dieu, pour garder les cœurs, qu'un peu de bois, de fer ou de jonc, qui se sont teints de son sang, échappe à la pourriture; mais pour se jouer de l'impuissance du doute , pour donner une joie de plus à ceux qui Taiment, il sauvera du néant quelques atomes de poussière , et il inspirera la science d'un nouveau Bénédictin.

Peu de temps avant l'explosion de la guerre avec l'Allemagne , un livre paraissait , intitulé : Mémoire sur les Instruments de la Passion , par Rohault de Fleury; celui qui l'avait écrit appartenait par ses études et ses succès même à d'autres travaux, mais (i le zèle de la maison de Dieu le dévorait ». Ses voyages en Italie lui donnèrent l'envie et les moyens de commencer des recherches et de faire un livre qui pût contenter sa foi et venir en aide à celle de tous. On a dit qu'un peu de science éloigne de la foi, et que beaucoup de science y ramène. Le hardi continuateur de la vieille science catholique française s'en souvint; il se jeta à travers les obscurités sans mesurer ses peines et ses fatigues, et il entreprit d'écrire l'histoire des reliques de Jésus-Christ, convaincu d'avance que la piété des chrétiens n'avait pas été

trompée depuis quinze siècles, et qu'il justifierait rÉglise des reproches de ses détracteurs.

Ce beau livre, fruit d'un examen pieux, mais libre, fait avec Tabsence de préoccupations, d'un homme qui fait reposer sur d'autres témoignages la solidité de ses croyances, et qui n'eût pas craint de signaler des doutes ou des erreurs certaines, devrait être dans les mains de tous ceux qui aiment l'histoire, quelles que fussent d'ailleurs leurs croyances. Il est aussi intéressant pour le curieux que pour le fidèle ; il se prête à l'examen de la science comme il encourage la foi, et Ton peut sans crainte le recommander à l'attention des uns comme à la piété des autres.

Ceux qui se fondent pour nier Tauthenticité des reliques de la Passion sur Timpossibilité de croire qu'on ait pu, au lendemain du martyre du Calvaire, au milieu de l'effervescence des passions haineuses qui entouraient le souvenir du grand supplicié, conserver des objets que ses ennemis avisés avaient tant d'intérêt à détruire, ignorent sans doute que les Juifs avaient l'habitude d'enterrer sur le lieu des exécutions les instruments du supplice, et dans le tonibeau des morts les objets moins volumineux qui leur avaient appartenu. La permission donnée à un disciple, influent par sa richesse, d'ensevelir le corps de son maître prouve que la haine des prêtres n'avait pas tout prévu, et il n'est pas difficile d'admettre que les nombreux amis de Jésus-Christ qui entouraient sa famille purent conserver entre eux ces chères re-

liques et les léguer à l'Église de Jérusalem, si promptement et si fortement constituée par les premiers apôtres. Quant à la découverte de la croix elle-même, chacun sait que la mère de Constantin, celle que sa tendre dévotion a fait appeler sainte, la trouva au pied même du Calvaire, non loin des débris du temple qu'Adrien avait élevé à Vénus sur la plateforme du Golgotha, conservant ainsi la mémoire même du fait qu'il voulait anéantir et mettant hors de doute l'emplacement du sacrifice divin. La vieille Astaroth syrienne, la rivale si souvent préférée par le peuple juif à Jéhovah lui-même, fut le premier témoin de la victoire du Fils de Dieu. On sait aussi que le saint Sépulcre était tout voisin de l'endroit où furent élevées les trois croix, comme on peut s'en assurer encore dans l'église du Saint -Sépulcre et le reconnaître malgré les altérations que les lieux ont subies. Il n'y a pas plus de quarante mètres du pied du gibet à la tombe de Nicodème. Les croix furent jetées dans la petite vallée ou plutôt dans la dépression de terrain qui isolait le pied du Golgotha, et les débris dont on les couvrit d'abord, les immondices qui s'y amoncelèrent successivement les protégèrent contre tous les hasards. . Les preuves de cette histoire se trouvent dans des écrivains contemporains; elles éclatent dans le consentement universel du monde à l'accepter comme indubitable, sans qu'il soit même besoin d'y faire intervenir le dessein de Dieu. Il faut mettre en doute toutes les

sources de renseignements sur le passé, ou il faut accepter celles-là, quoi qu'il en coûte.

Sainte Hélène distribua aux différentes églises du monde chrétien des parcelles du précieux bois, mais elle en laissa à Jérusalem la plus grande partie. En 614, la croix est prise par Chosroës, vainqueur d'Héraclius, qui l'emporte à Cresphonte, et telle était la vénération qu'elle inspirait même aux ennemis des chrétiens, que ce païen respecta jusqu'au reliquaire précieux qui la renfermait. Le premier soin de l'empereur grec, vainqueur à son tour du fils de Chosroës, est de la reporter à Jérusalem. Peu d'années après, une partie delà Ville sainte est brûlée par les Infidèles, et les chrétiens divisent la croix pour la sauver; les principales cités de l'Orient en deviennent héritières. En 1204, au sac de Constantinople par les Latins , les reliques sont sauvées par des âmes pieuses, et en 1239, Baudouin II, pressé par les Bulgares, vend à saint Louis la couronne d'épines et le morceau du bras de la croix qui avait échappé à l'ignorance et à la brutalité des soldats croisés. C'est là l'origine indubitable des reliques ' que possède la cathédrale de Paris.

M. Rohault de Fleury entre tout d'abord, avec un scrupule que rien ne fait hésiter, dans les plus minutieux détails sur la nature du bois de la croix, sur le volume contradictoire des diverses parcelles <)ui sont connues comme en provenant, et ce volume, qui, selon Calvin, est cent fois supérieur à

5o NOTES ET CAUSERIES

celui qu'il devait être en réalité, se trouve, par une analyse qui défie l'examen, n'être que le dixième de celui que représentait l'instrument ordinaire du supplice.

La forme même de la croix est très-savamment^ très-curieusement constituée. Contrairement à la croyance la plus générale, établie par les convenances des artistes chargés de reproduire au moyen âge et à la renaissance le grand fait de la Passion , et si loin du temps où ce genre de supplice était en usage , le savant écrivain établit sa hauteur, qui ne dépassait pas deux fois la taille ordinaire de l'homme , de telle sorte que , de sa voix mourante , Jésus a pu se faire entendre facilement de sa mère et de son disciple. L'auteur précise en même temps ce point si discuté et si arbitrairement traduit par les imagiers de tous les temps de la position des pieds, avec une érudition qui va de Plante aux dernières découvertes du P. Garucci sur les murs de la salle des Pages, au palais des Césars. Il paraît aujourd'hui certain que les pieds du supplicié reposaient sur une tablette plate, et non plus sur plan incliné, ainsi qu'on le croyait jusqu*ici , sans trop s'expliquer comment ils auraient pu s'y retenir, même avec les clous qui les y fixaient. Quant au titre de la croix , il était attaché au montant supérieur qui dépassait les traverses. Après mille contradictions, cette considération paraît déterminante que, lorsque saint Pierre demanda à être crucifié la tête en bas, sur le Janicule , on ne dut pas

SUR UART ET SUR LES ARTISTES. 5i

faire une croix exprès sur lui, et pour qu^on pût le sceller en tête, il fallait nécessairement qu'elle eût une tête. L'analyse microscopique du bois lui-même a fait voir qu'il était de la nature des conifères, qui résistent très-bien au temps et même à Thumidité. Les découvertes faites à Carthage et dans les ruines étrusques Font prouvé récemment; tous les fragments dont Tauthenticité n'est pas douteuse sont de la même nature, et ont montré les mêmes veines ligneuses.

Les trois principales reliques de la vraie croix conservées à Notre-Dame étaient : i» la croix donnée en 1 1 09 par Anseau , chantre de Téglise du Saint- Sépulcre à Jérusalem, à Tévêque de Paris, Galon. En 1793, M. Guyot, commissaire de la municipalité, la partagea avec l'abbé Dalfort , gardien du trésor de la métropole. M. Guyot forma quatre croix différentes avec la partie qu'il s'était réservée ; trois seulement sont revenues à Notre-Dame. 2'» Une partie considérable provenant de la Sainte-Chapelle, conservée jusqu'en 1792 dans le trésor, placée ensuite, par ordre de Louis XVI , à Saint-Denis, pour éviter la profanation, apportée de là par la municipalité à la Convention dans cette fameuse nuit du 1 2 novembre 1793, où défilèrent devant l'Assemblée, pendant quatre heures, tous les reliquaires et objets riches du culte, appartenant aux églises de Paris, avant d'être envoyés à la Monnaie et fondus. Cette partie-là fut portée ensuite à la commission tempo-

raire des arts, où M. Bonvoisin, peintre et membre de la commission , la déroba pieusement, la remit à sa mère, qui, en 1808, la rendit à Notre-Dame, attestant, sous la foi du serment, que c'était bien la même que son fils avait sauvée. 3" Enfin, la croix palatine. Celle-ci provient d'Anne de Gonzague, veuve du prince palatin Edouard de Bavière, qui la légua à Péglise de Tabbaye Saint-Germain des Prés, déclarant dans son testament qu'elle Pavait vue « dans les flammes sans brûler ». La princesse avait reçu ce fragment en présent de Casimir, roi de Pologne, lorsqu'il se retira en France, Payant pris lui-même dans le trésor de la couronne. Cette croix avait appartenu à Tempereur de Constantinople Comnène, ainsi que le prouve l'inscription grecque tracée sur la croix de vermeil qui la renfermait. M. Roussineau, ancien curé de la Sainte-Chapelle, retira cette croix du trésor avant qu'il fût dispersé en lygS, et l'ayant enveloppée de rubans scellés de son sceau , la remit à dom Lieble, bibliothécaire de l'abbaye. A la mort de ce dernier, en 1827, la boîte fut remise à M. de Quélen, qui reconnut les cachets de M. de Juigné, son prédécesseur, que dom Lieble avait fait apposer.

Si Ton joint à ces différentes reliques, dont le volume est indiqué par M. Rohault avec une grande rigueur d'exactitude, la mention de toutes celles qui appartenaient aux églises et aux abbayes de Paris, on s'aperçoit que cette ville possédait, au temps de saint Louis et avant la Révolution, plus de fragments de

la vraie croix qu'il ne s'en voit aujourd'hui dans le monde entier.

On sait que l'église Notre-Dame compte, parmi les insignes de la Passion qu'elle possède , un des clous qui ont attaché Notre -Seigneur à la croix. Nous continuerons l'examen des instruments du supplice, en rappelant l'histoire de ce clou et en suivant M. Rohault de Fleury dans l'étude qu'il y consacre.

Il est rare que l'on représente aujourd'hui un crucifix sans que la victime sainte y soit fixée par plus de trois clous. Les artistes, contre toute vraisemblance , et oublieux de la prophétie qui indique qu'aucun des os du Sauveur ne sera brisé, ont préféré placer ses pieds l'un sur l'autre en les perçant tous deux d'un seul clou. Mais , outre qu'il eût été bien difficile de les réunir ainsi dans une position durable, les jambes, alors même qu'on serait parvenu à les fixer , prendraient un tel écartement , le poids du corps, retenu par les mains seules, deviendrait si énorme, qu'il eût été absolument nécessaire d'attacher par une ceinture la victime sur le bois de la croix. On sait que ce n'était qu'après un long temps, après la perte de tout son sang, que le patient rendait le dernier soupir; quelquefois même, les bourreaux lui brisaient les jambes pour hâter la mort.

Parmi les auteurs païens, Plante fait dire à un des personnages de ses comédies qui envoie son esclave au supplice : « Qu'on lui mette deux clous aux pieds

et deux aux mains. » Les Grecs, qui ont conservé avec tant de soin la tradition matérielle du culte primitif, ont toujours représenté le Christ suspendu sur la croix par quatre clous; les plus anciennes images, la mosaïque de Saint- Pierre, le crucifix donné par Charlemagne à Léon III, font voir les pieds cloués séparément. Grégoire de Tours parle de la tablette que nous avons décrite; enfin, il paraît certain qu'au delà du treizième siècle, on ne trouve nulle part trace de la juxtaposition. Les Albigeois , qui ont tout corrompu , sont les premiers qui aient représenté Notre-Seigneur cloué avec trois clous , comme ils imaginèrent de ne donner qu'un œil à la Sainte Vierge. Avant Cimabué et ses imitateurs, aucun artiste n'avait pris la licence d'enfreindre la tradition grecque en Italie. En Espagne et en France, au contraire, on s'y conforma presque toujours. * Sainte Hélène, ayant recueilli les clous avec la croix, en fit mettre un dans le mors du cheval de son fils Constantin, un second sur son casque, disent les historiens. Mais il est probable qu'elle ne fit que mêler une partie du fer sacré au métal d'or dont se composaient les armes de guerre de l'empereur. Le reste se conserva à Constantinople jusqu'en 55o. On croit qu'une partie fut apportée à Rome par Grégoire le Grand, a qui, après avoir occupé dans la ville grecque la position de légat du Saint-Siège, en revint avec de très-précieuses reliques w. On s'est beaucoup moqué de la grande quantité de clous qui se trou-

valent et se trouvent encore dans plusieurs églises d'Europe. Il faudrait comprendre cependant et admettre ce fait, si accepté par les écrivains les plus récalcitrants, que dans une tradition, même dans une légende, il y a toujours un peu de vérité, quelquefois même la vérité tout entière, qu'on y retrouve en appliquant à ses recherches autre chose qu'une intention moqueuse ou prévenue. Il est donc trèspermis de croire, sinon d'affirmer, qu'on fit au moyen âge un grand nombre à&fac-simileàits clous de Notre- Seigneur, dans lesquels on fit entrer un peu de la limaille du fer véritable. Ainsi il existe à Florence, au couvent degli Angioli, un clou qui, d'après l'incription qui l'accompagne, serait un des douze fabriqués avec un de ceux de Notre-Seigneur et un mélange de fer étranger. Les reliques les plus célèbres dans le monde chrétien , provenant des clous sacrés , sont le fameux mors de Constantin, volé au sac de Constantinople par les croisés et transporté à Carpentras , où il existe encore. En 1226, en i25o, on le trouve déjà cité dans les actes de la ville. Les papes , et notamment Nicolas V en 1 541 , accordèrent une indulgence à son sujet. La révolution , qui fut si acharnée à la destruction des objets du culte , dispersa les authentiques; mais la tradition non interrompue jusqu'à nos jours les remplace avec pleine garantie. A Milan, on montre un clou que saint Charles avait en grande vénération. A Monza , on conserve la fameuse couronne d'or qui servait au sacre des empereurs; on

sait qu'elle est doublée à l'intérieur d'une lame de fer empruntée à un des clous de la Passion. Saint Ambroise cite déjà cette couronne lorsqu'il fait Téloge funèbre de l'empereur. A Trêves , il y a le clou célèbre donné par sainte Hélène elle-même à Tévêque de cette ville, alors capitale des Gaules. Le clou qu'on vénère à Paris , et qui était autrefois à Saint-Denis, fut donné à Charlemagne par Constantin V. On suit sa trace dans l'histoire de nos rois jusqu'en 1793. M. Lelièvre, inspecteur général des mines, le sauva en le demandant à la commission des arts pour l'examiner, comme un objet de minéralogie. La profonde bêtise de nos révolutionnaires de tous les temps a permis qu'on pût sauver, en différentes circonstances, presque autant d'objets saints ou précieux que leur rage en a fait détruire. En 1827, M. Lelièvre remit le saint clou à l'archevêché de Paris, en jurant de son authenticité. Quel intérêt pouvaient avoir M. Lelièvre ou ceux qui , comme lui , ont sauvé les fragments de la vraie croix, à duper la bonne foi des autorités ecclésiastiques ?

Comme nous ne parlons ici que des reliques dont partie appartient à l'église métropolitaine de Paris, nous laisserons de côté le titre fameux de la croix qui a donné lieu à tant de controverses. On sait qu'il est conservé à Sainte-Croix de Jérusalem, une des sept grandes basiliques de cette ville de Rome , toujours si chère aux cœurs chrétiens, et il y est chaque jour l'objet de la vénération des pèlerins. Les Italiens

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. bj

n'ayant pas la même haine pour les objets d'un culte auquel ils étaient autrefois si attachés, on peut espérer que le sanctuaire fondé par Constantin gardera longtemps encore son plus précieux trésor.

Mais la plus illustre des grandes reliques de la Passion que la France et la chrétienté possèdent est, sans contredit, la couronne d'épines. Comme tous les objets que vénère la foi des catholiques, elle a été le sujet de bien des moqueries, et les railleurs plus sérieux ont consenti à nous prouver une fois de plus, par de bons arguments, combien la superstition pouvait sans peine égarer le sens commun. — Tout d'abord, on nous démontra que cette couronne, avec sa forme beaucoup trop grande pour .la tête d'un homme, était un simple symbole qu'on se plut à confondre autrefois avec l'objet même qu'on voulait représenter.

« Les prêtres, disait-on, ont toujours eu besoin « en tous les temps de ces simulacres qui parlent si tt éloquemment aux yeux du vulgaire, et la gent sa- « cerdotale chrétienne n'aurait eu garde d'en dédaia gner le secours. Comment, avec un peu d'attention (c et même sans parti pris de négation, admettre qu'un « cercle qui, s'il était posé sur la tête d'un homme, (( tomberait sur ses épaules, ait jamais pu servira «couronner Jésus-Christ? De plus, et c'est là où « l'aberration de la sentimentalité pieuse n'a plus de « mesure , comment le fidèle peut-il consentir à rea garder comme un instrument de supplice ce jonc

« inoffensif, tressé par des fils rapprochés, qui servi- (1 rent plus vraisemblablement à supporter quelques « branches de fleurs? La dévotion, cette maladie du « cœur , ne discute jamais ce qu'elle a tant de bonheur (( à croire. »

N'en déplaise à ces heureux argumentateurs , ils ne font que fournir des armes pour les battre à M. Rohault de Fleury, et, ici comme souvent. Terreur est le meilleur avocat de la vérité.

Oui, en effet, la sainte couronne, qui mesurait 21 o millimètres d'ouverture, est beaucoup trop grande pour, se poser sur la tête d'un homme, si grand qu'il soit ; oui, elle est composée de joncs marins sans épines et absolument incapable de blesser la peau et de faire couler le sang. Mais ceux qui nous le font si bien remarquer ont-ils pris la peine de réfléchir ou de comparer la relique de Paris, qui est en joncs, et celle qui est conservée à Pise, consistant en épines de ziziphus? S'ils l'ont fait, comment n'ont-ils pas compris immédiatement que nous avions à Notre-Dame, en effet, une simple armature sur laquelle et autour de laquelle se posaient et s'entrelaçaient les épines terribles, si longues et si aiguës, du rhamnus de Judée ?

Ces épines, dont quelques-unes sont vénérées depuis des siècles dans plusieurs sanctuaires célèbres, sont toutes de même nature, et cette nature est telle que, conformément au geste adopté par les peintres, héritiers d'une tradition si souvent incomprise par

SUR L^ART ET SUR LES ARTISTES. Sg

eux, les soldats qui cherchent à Tenfoncer sur la tête du Sauveur se servent de bâtons pour y parvenir. Si la couronne elle-même n'eût été trop large, comment les épines, en s^ enroulant, n'auraient-elles pas empêché qu'elle ne descendît sur le front de la sainte victime? D'après le témoignage du grand pape Benoît XIV, si jaloux de la dignité de la foi, la couronne était alors une espèce de bonnet couvrant tout le crâne et descendant jusque sur les yeux.

Cette insigne relique, connue dans le monde chrétien depuis quatorze siècles, est encore le legs de saint Louis à sa chère Sainte-Chapelle. Il l'acquit de Baudouin II de Constantinople , avec les fragments de la croix et le clou, et dépensa, ce sage économe des deniers de son peuple, plus de deux millions pour son reliquaire de pierres et d'or. C'est ce qu'il empruntait à son épargne pour le donner à Dieu ; Dieu le lui rendait en lui donnant un peuple pieux, docile à la loi et à son roi, et la France du treizième siècle était alors <c le plus beau royaume du monde ». Les temps sont bien changés, les lumières de la raison pure et les victoires prétendues de la science pourraient rendre moins fiers de leurs progrès les Français du dix- neuvième siècle.

Calvin se moqua beaucoup du grand nombre d'épines saintes qu'on présentait de son temps à la vénération des catholiques. Il en comptait jusqu'à quarante. Il pourrait au contraire en exister un bien plus grand nombre sans que la foi eût à s'en inquié-

6o NOTES ET CAUSERIES

ter; car on comprend quelle quantité prodigieuse d'épines pouvait s'atacher aux branches d'arbrisseau que réunissait le cercle de joncs sur la tête de Jésus- Christ.

La sainte couronne fut conservée, après 1793, à la Bibliothèque nationale, connime un témoignage curieux de Tancienne superstition. En 1804, le gouvernement la rendit au chapitre de Notre-Dame.

Tel est le résumé trop succinct de l'histoire de ces précieuses reliques, précieuses à tous les points de vue, pour l'histoire et pour la piété des chrétiens. Comme monuments d'une si haute antiquité, elles ne devraient inspirer que le respect à ceux qui n'ont pas le bonheur d'avoir la foi ; pour les chrétiens, elles sont le témoignage de la vie de Jésus-Christ, le souvenir vivant de ses souffrances et le gage à jamais adorable de son amour pour les hommes.

SUR L'ART ET SUR LES ARTISTES. 6i

Page 1